J^S.BA^EON
Après beaucoup de méditations, de recherches, de lectures approfondies et de conversations avec les hommes les plus éclairés de l'Europe , j'ai la conviction intime, qu'une^ créature raisonnable doit douter de tout, que F humble doute y est ce qui convient le mieux à sa nature {a) ; en un mot, mon ami, je suis devenu sceptique (i).
ia) Dictionnaire philosophique de Voltaire.
LIE MARQUIS
Qu'est - ce donc pour vous qu^une créature raisonnable ? Qu'est-ce que la raison ?
LE BA.RO]ir.
C'est une étendue plus ou moins grande de lumières , faites pour nous guider dans le cours de la vie.
LE MARQUIS
Quand le doute est partout , la lumière n'est nulle part. On ne doute, que parce qu'on ne voit pas.
L£ BAROX.
On ne voit pa$ clairement, mais oa entrevoit.
LE MARQUIS
Dès qu'on entrevoit, on pourroit voir ; il ne s'agit , pour cela, que d'approcher de plus près l'objet qu'on examine; mais lorsqu'on craint cet objet, on reste à la distance qui semble autoriser le doute; vous doutez de tout !...
LE EAROJT.
Oui, je vous l'avoue.
LE MARQUIS
Quoi, mon cher baron , vous douter de l'existence de Dieu?
LE BAROir.
Je ne suis ni déiste» ni athée, je vous le répète, je suis sceptique.
Lt: maUquis.
Douter de l'existence de Dieu ou n'y pas croire, i^vient au même ; la ferme croyance en Dieu peut, seule, triompher de nos mauvaises inclinations, et sanctifier nos projets et nos espérances : Vous avez une belle âme , mon cher baron, l'irréligion ne vous rendra ni sanguinaire, ni méchant; mais la piété orneroit votre caractère et votre cœur d'une infinité de vertus admirables qu'elle seule peut donner. Ceux qui, livrés entièrement à leurs passions, s'obstinent à méconnoître Dieu qu'ils outragent, convieuT dront néanmoins que , s'ils croyoient à son existence, ils penseroient et se conduiroient d'une manière bien différente; ainsi, il est évident que cette croyance ramène tôt ou tard à la vertu. L'ordre, la paix et le bonheur sont les fruits de la vertu : il est donc nécessaire à la félicité du genre humain que les hommes soient persuadés de l'existence de Dieu. Les athées sont forcés de convenir qu'il est impossible de prouver que Dieu n'existe pas. Cette grande question est donc pour eux-mêmes au rang des choses incertaines et douteuses. Tous leurs raisonnemens se bor-
nent, quant au fond , à ceci : // nous parott betwr coup plus probable qu'il ny a point de Dieu ; ainsi nous prenons le parti de croire quUl n^ en a point. Mais pour prendre un parti si dangereux, une probabilité, quelque forte qu'elle puisse paroitre, est-elle suffisante? Et ne fau* dH>it-il pas raisonnablement une démonstration claire et sans réplique ? Eh effet , dès qu'on ne sauroit prouver que Dieu n'existe pas, cela seul prouve qu'il peut exister. Voilà donc, pour le plus incrédule, un doute que nul autre raisonnement ne peut lever; et dans ce doute, comment ose-t-on s'exposer au risque afireux d'offenser, d'outrager l'Étre-Suprême ? On ne court aucun danger eu se soumettant aux lois d'une religion , dont l'impie même est forcé d'admirer les préceptes et la morale; au contraire, en les suivant, on reçoit, dès cette vie, les récompenses les plus précieuses auxquelles les hommes puissent aspirer, la paix del'ame et l'estime publique ; et, en rejetant ces lois divines , on s'expose à la colère d'un Dieu vengeur qui peut imposer des châtimens éternels. Ainsi , il est donc vrai que l'impiété seroit, de tous les égaremens^ le plus imprudent et le plus absurde, même en supposant que l'existence de Dieu ne fut que problématique. Que paroitra-t-elle donc si l'on recherche et si l'on apprpfondit les vérités im-
(86) muables, sur lesquelles la Religion est établie?
LE BARON
Je vous écoute avec patience ; j'espère que de votre côté, vous ne nous interromprez point, quand nous vous ferons part de nos méditations philosophiques.
LE iffARQurs.
Je n'ai pas tout dit sur ce grand sujet; il faut me prêter encore un moment d'attention.
Allons, je me résigne. ^
LE MARQUIS
Les preuves de l'existence de Dieu sont si frappantes, qu'on doute encore que ceux qui paroissent les méconnoître, soient véritablement athées au fond du cœur. Le hasard ne peut rien produire^ que d'informe et de bizarre ; tout ouvrage où l'on trouve des proportions exactes et de la régularité , suppose nécessairement un ouvrier intelligent et habile; où je vois des lois uniformes et invariables , je suis forcé de reconnoître un législateur (a); et c'est ainsi qu'en étudiant la nature, en réfléchissant sur ces lois
(a) Fùt-il jamais des lois sans un législateur?
(Racine fils. Poème de la Religion,)
(8?) immuable^ qui dirigent le cours des astres, et qui , sur la terre, développeot et perpétuent les germes de la fécondité et de la vie , en contemplant les merveilles qui nous lenviroiment , }a seule raison nous découvre et nous prouve Vexis* tence d'un Etre suprême^ créat^u^ de l'Univers. Le cri de la conscience s'accorde sur ce point avec les lumières naturelles de l'espjrit. £n^ , tout se réunit pour démontrer à l'homme oqtte importante vérité. Prétendre que les cieux, le monde et les créatures n'ont été formés que par un certain arrangement fortuit des parties de la matière mise en mouvemi^nt, esit une idée absurde , qu'une sublime éloquence et la plus subtile métaphysique ne pourroient rendre supportable.
Il faut la réunion d'un étrange aveuglement et d'une ignorance bien grossière , pour ne trouver dans l'ouvrage de la création ni .dessein , Ai but , ni intelligence. Qu'on demande k Tanatomiste s'il ne trouve ni dessein, ni sagesse, dans la structure du corps humain ; qu'on fasse la men^ question , relativement' aux astres , à l'astronome; qu'on interroge le botaniste sur les .plantes, et le naturaliste sur les animaux et les insectes ; tous ces hommes éclairés par une profonde mé-» ditation , s'accor^leront à répondre que l'étude de la nature embrasse une «infinité de sdenceâ
Utiles et sublimes , dont l'attrait le plus grand est de découvrir sans cesse de nouveaux sujets , d'admirer l'auteur de l'Univers. Aussi le système abominable du matérialisme est si extravagant , qu'il n'y a jamais eu de peuple qui l'ait adopté. Les nations les plus avilies par l'ignorance ou les ténèbres du paganisme et de l'idolâtrie , n'ont jamais poussé la folie et la dépravation , jusqu'à professer l'athéisme , et à ne voir dans la création que le fantastique ouvrage du hasard. Il est vrai que l'esprit humain ne peut concevoir l'existence d'un être étemel , qui n'a jamais eu de commencement ; mais, si Dieu n'existoit pas , il faudroit nécessairement que la matière n'ayant point été créée, fût éternelle. Il faut donc admettre ici ( comme en tant d'autres choses ), ce qui est absolument incompréhensible à notre foible raison , c'est-à-dire , qu'il existe un être ou une substance qui rCa jamais eu de commencement. Car, je le répète, s'il n'y avoit point de Dieu^ la matière seroit incontestablement étemelle. Ainsi, quoique je ne puisse concevoir l'éternité, cet attribut essentiel du Créateur, je suis eu même temps forcé de la reconnoitre.
Ce sont ces réflexions si simples qui ont assujetti les impies mêmes à la nécessité de reconnoî-' tre un Dieu. Us s'affranchissent d'un joug aus-^ tère, que nesauroient supporter le vice et lali-
(«9) cence, ils rejettent le culte et la loi, mais ils n'osent cependant nier l'existence d'un Être-Supréme.
Enfin, si j'étudie le cœur humain , je trouve encore de nouvelles preuves de l'immortalité de l'âme. En effet , il est des sentimens profonds qui ne sont l'ouvrage ni de l'éducation , ni de l'opinion. C'est Dieu lui-même qui a gravé au fond de tous les cœurs ces sentimens ineffaçables qui forment la loi naturelle , c'est lui qui nous inspire le remords et la pitié , l'amour de la justice, l'horreur du crime , et ce désir ardent et insatiable d'une félicité qu'il est impossible de trouver sur la terre (a), enfin, ce goût natui^el à tous les hommes pour le merveilleux , qui nous dispose à croire des mystères incompréhensibles. Cependant, si l'âme n'est pas immortelle , si tout périt avec nous , la vertu n'est qu'une pure chi-. mère , une convention fi^agile à laquelle on ne peut se soumettre qu'extérieurement , et par la seule crainte des lois. Dieu nous tromperoit donc en nous donnant un instinct et des sentimens contraires à notre nature ! Car, s'il ne nous des-
(à) Ces idées ont été dérdoppées et très-étendnes , et avec une extrême clarté, dans un ouvrage qui a paru il y a peu d'années, et qui a pour titre : De l'Étude du cœur humain. Nous y reviendrons, et nous citerons quelques passages de ce livre.
(90) tine après la vie ni punitions , ni récompenses , le seul instinct qui nous convienne est celui de» brutes. Ne vivre que pour jouir , doit être notre seule philosophie ; combattre nos penchans , quels qu'ils soient , n'est qu'une extravagance; chercher et désirer une gloire qui puisse nous survivre ,est le comble de la folie. La vertu, Thé* roîsme, ne sont que des mots vides de sens; créés pour n'exister qu'un instant , précipités dans le néant après une vie si courte , la raison l^umaine^ la voix de la nature doivent nous crier également : Hâte-toi de goûter tous les plaisirs , tu vas pour toujours cesser et être j tu n^es pas né pour combattre , tu ries fait que pour céder à tes désirs; il nest qdun mal réel y la douleur y qiCun bien véritable^ le plaisir.*..
LE BARON
Ecoutez donc mon ami.... Ce raisonnement n'çst pas peut-être si mauvais que vous le croyez...
LE MARQUIS
Oui , sans doute , pour un athée. « Supposons M ( dit r^in des plus zélés défenseurs de la Reli- » gion (a), supposons l'âme mortelle ; tous les » liens de la société sont brisés, parce que l'homme » n'a plus de prochain ; plus de liens avec mes M contemporains, que ceux qui me seront dictés
(a) M. Fabbé Gauchat, docteur en théologie. Voyeat :
(9^ ) » par mon propre intérêt. Membre d'une société » fugitive, je n'ai avec elle que des rapports fra- » giles , et dont seul je suis l'objet : s'ils me gê- » nent, je puis les briser ; nulle autorité n'est en » droit de m*y astreindre ; ce n'est que la volonté » de l'homme, sa politique qui a formé nos » rapports, et il ne peut m'y obliger. En vain pré- » textera-t-il le bien public , étalera-t-il des titres; » époux, père, magistrat, patrie, grands mots » sans réalité. L'univers assemblé ne pourroit » former des devoirs. Ils supposent essentielle- » ment l'ordre et la volonté de Dieu. Ainsi on » ne prouvera jamais dans le matérialisme , qu'on » doive obéir au prince , servir sa patrie , aimer » ses parens , ses amis. Ces devoirs n'auroient » plus qu'une source humaine, et dès lors se- » roient aussi fragiles que nos caprices et nos » goûts. Mais n'est-il pas des règles de bienséance, » des égards mutuels , que la probité nous pres- » crit ? Eh ! qu'est-ce que la probité , si vous ren- » versez le principe qui la consacre ? Anéantir » la loi éternelle , et vouloir y substituer le suf- « frage des hommes , la politesse, Fintérét ! y » pense-t-on ? Quand on a brisé les liens du Créa- » teur,nul autre motif n'est capable de fixer
Lettres critiques , ou Analyse et réfutation de divers écrits modernes contre la Religion. Vol. I«' , Lettre première.
(90 » Tësprit , de soumettre le cœur. C'est agir coa- » âéquemmant que de braver dans ses caprices, » les regards et les usages du monde entier : M tels étoient les cyniques.... Si Tâine est moartelle , » les punitions imposées par les lois sont injus- » tes. Les crimes quels qu'ils soient , ne sont » que des crimes prétendus , que des jeux de » la matière , des penchans légitimes de la na- » ture, des droits de chaque membre de la son ciété. Une âme terrestre ne peut se devoir à M la patrie , sa durée rapide , suivie du néant , M l'autorise à ne chercher que son bonheur; l'ur » nivers entier ne peut ni exiger, ni mériter le » sacrifice de ses intérêts. Supposons cependant » ces punitions justes; elles sont stériles et sans » force, la même politique qui inspira à la so- » ciété le projet de punir les membres inquiets , » inspire à ceux-ci l'adresse pour se dérober à » la peine. Ainsi , ensevelir dans le silence et le » secret , l'injustice ,1a calomnie , le meurtre, ce » n'est pas hypocrisie et noirceur , (f est prudence M et sagesse. Il y a plus : de ce qu'on n'évite le » crime que par la crainte des lois , il suit que , » si on peut les violer impunément , la force au- » torise tout : le crime devient succès, titre de » gloire ; même droit dans chaque méchant, rien » ne sera à l'abri de ceux qui réuniront la puis- » sance à la fureur. y>
Il est impossible de nier que ces horribles principes ne soient les résultats et les consé^ quences tiécessaires du matérialisme.
Pourquoi donc le cœur le moins pur se révollet>il à cet affreux langage ?
Pourquoi cette admiration subite, involontaire, que la vertu fait éprouver même aux mëchans ? Pourquoi l'homme ploilgé dans le vice , endurci contre les remords, ne pourra-t-il s'affranchir de. ce premier mouvement? Pourquoi, dans aucun temps, dans aucun lieu, en dépit des préjugés, des folles opinions , de l'ignorance et de la barbarie, la vertu ne s'est-elle jamais montrée' sans obtenir l'hommage ou du moins la vénération des hommes? On peut la négliger, l'abandonner; mais lorsqu'on la rencontre , on est forcé de la reconnoître: Semblable à l'astre brillant qui dissipe les ténèbres, les fantômes et les ombres fantastiques qui troublent durant la nuit l'imagination égarée , la vertu paroît-elle , aussitôt les vains sophisnies qui la combattent, sont oubliés, anéantis , et l'admiration qu'elle inspire , détruit - les erreurs et toutes les illusions funestes , produites par le vice et les passions (2).
Il seroit trop long,mon cher marquis , de répondre dans le même entretien à toutes ces ob-
(94) jectîons; d'ailleurs, avant d'entrer dans une discussion aussi grave, je désire que préalablement vous ayez assisté à quelques-unes de nos conférences philosophiques. Nous nous rassemblons^ les jeudis et les dimanches , mais ne revenez que d'après demain en quinze, afin que j'aie le temps d'inviter quelques personnes de votre connoissance ; tâchez toujours de revenir me voir les matins quand vous pourrez.
NOTES