‹ Les dîners du baron d'HolbachChapitre 12 sur 37 · TOUS A LA FOIS · texte numérisé non relu

TOUS A LA FOIS

Oui , parlez , parlez.

{a) Ces messieurs , dans leur commerce intime , se prodiguoient mutuellement cette épithète, comme on peut le Yoir dans leurs lettres.

L ABBÉ GAGLIA.NI tire un fauteuil au milieu de la chambre; ou se rapproche pour former un cercle autour de lui ; l'abbé prend sa perruque d'une main et gesticule de l'autre (a).

« Je suppose, Messieurs, celui d'entre vous ^ qui est le plus convaincu que le monde est » l'ouvrage du hasard, jouant aux trois dés, je » ne cRs pas dans un tripot , mais dans la meil- » leure maison de Paris , et son antagoniste ame- » nant une fois, deux fois, trois fois, quatre « fois , enfin constamment rafle de six.

» Pour peu que le jeu dure, mon ami Diderot, « qui perdroit ainsi son argent, dira sans hésiy> ter, sans en douter un seul moment, les dés » sont pipés, je suis dans im coupe-gorge.

» Ah, philosophe! Comment? parce que dix » ou douze coups de dés sont sortis du cornet , » de manière à vous faire perdre six francs, vous » croyez fermement que c'est en conséquence » d'une manœuvre adroite, d'une combinaison » artificieuse, d'une friponnerie bien tissue; et » en voyant dans cet Univers un nombre si pro- » digieux de combinaisons mille et mille fois plus » difficiles, et plus compliquées, et plus soute- » nues, etplu s utiles, etc., vous ne soupçonnez pas » que les dés de la nature sont aussi pipés (i)?... »

(a) Mémoires de l'abbé Morellet, pag. i36, tom. I", seconde édition.

DIDEROT

Vous raisonnez, mon ami, de la manière du monde la plus piquante [a)\ mais il faut revenir au simple. « La véritable manière de philoso- " pher, seroit d'appliquer l'entendement à l'en- » tendement, l'entendement et Texpérience aux » sens, les sens à la nature, la nature à Tinvesti- » gation des instrumens, les instrumens à la re- » cherche et à la perfection des arts, qu'on jet- » teroit au peuple pour lui apprendre à respec- » ter la philosophie (^). » {Pensées sur Tinter^ prétation de la Nature y par M. Diderot. )

d'alembert.

Cela est très-profond.

LE BARON

oh! il a une profondeur!.. Ah ça, M. d'Alembert^ vous nous aviez promis la dernière fois de nous apporter une lettre du patriarche de Ferney.

d'alembert.

Il faut vous satisfaire ; en voici une qui vous

[a) C'est le jugement de M. Morellet, sur ce discours.

(^) Je ne sais pas si cela peut s'appeler la véritable manière de philosopher ; mais ce n'est certainement pas la véritable manière de raisonner juste et avec clarté.

égayera. (il tire une lettre de sa poche, la déploie et lit tout haut. )

'< Je vous demande en grâce, mon cher maître, » de me dire ce que c'est qu'un livre contre ces » pauvres déistes, intitulé la Religion vengée ^ » et dédié à M. le Dauphin, dont le premier » tome paroit déjà, et dont les autres suivront » de mois en mois , pour mieux frapper le puy> blic.

y> Savez-vous quel est ce mauvais citoyen , qui » veut faire accroire à M. le Dauphin que le » royaume est plein d'ennemis de la Religion ? » Mandez-moi le nom du coquin, je vous prie, » et le succès de son pieux libelle. Votre France » est pleine de monstres de toute espèce {a). ( On rit. )

d'a.LEMBERT continuant.

» Je ne conçois pas comment tous ceux qui » travaillent à V Encyclopédie ne s'assemblent » pas, et ne déclarent pas qu'ils renonceront à » tout, si on ne les soudent : faites un corps, » Messieurs; un corps est toujours respectable.

(a) Supplément aux OEuvres de Voltaire , corresponilance de d^Alemhert, tom. XX de l'Ouvrage, et le tome I»"^ de la Correspondance.

Le mauvais citoyen , le coquin , le monstre eut bien tort, t-n effet, de dire que les philosophes attaquoient la Religion.

» Je sais bien que ni Cicéron, ni Locke iront » été obligés de sounieltre leurs ouvrages aux » commis de la douane des pensées (a). Je sais » qu'il est honteux qu'une société d'esprits su- » périeurs, qui travaille pour le bien du genre » humain , soit assujettie à des censeurs indignes » de vous lire; mais ne pouvez-vous pas choisir » quelques reviseurs raisonnables? Ameutez- » vous, et vous serez les maîtres; je vous parle » en républicain , mais aussi il s'agit de la répu- » blique des lettres. Moquez-vous de tout et M 'soyez gais.» (^Correspondance, etc., même tome, lettre 19.)

DIDEROT

Cette lettre a bien le cachet du patriarche de Ferney !

l'abbié gagliani^

Il est inimitable.

d'alembert.

Voulez-vous voir ma réponse !*

(a) Appeler les censeurs, les commis de la douane des pensées! — Si cette phrase se trouvoit dans les Lettres de Voiture , elle y paroîtroit bien ridicule. Cette expression rappelle ce passage de Barthélémy Gracian , un ancien auteur : « Les pensées partent des vastes côtes de la mémoire,

s'embarquent sur la mer de l'imagination, arrivent au port

LE BARON

Assurément.

d'alembert.

La voici : (Il lit tout haut.)

et La Religion vengée , mon cher et illustre w philosophe , est l'ouvrage des anciens maîtres » de François Damiens ia). Quelqu'un qui lit le » Journal de Trévoux me dit hier que dans le M àevniQY journal vous étiez nommément et in- >> décemment attaqué. Ce poète, dît-on, qui s' apw pelle Vami des hommes , et qui est V ennemi 3j du Dieu que nous adorons (b). Voilà comme

•^ de l'esprit pour être enregistrées à la douane de l'entende- )j ment. »

[a) C'est ainsi qu'il désignoit les jésuites , parce que Damiens servit quelques mois dans leur maison; la calomnie est aussi absurde qu'elle est atroce j mais il est bien certain , bien avéré, que les régicides de 98 étoient des disciples passionnés de la philosophie moderne. Au reste, cet acharnement inouï contre les jésuites, prouve combien ils étoient utiles à la Religion , par leur talent et par l'éducation qu'ils donnoient à la jeunesse.

[b) Conçoit-on qu'on se plaigne sérieusement de cette accusation, quand celui qui en est l'objet ne s'occupe dans toute sa correspondance , que des moyens de détruire la Religion et toute religion , qu'il ne donne de conseils que rela tivement à ce projet, et qu'il termine toutes ses lettres par \ui çxécrable blasphème?

>i il» vous habillent, et \o\\k ce que M. de Afa/es- .) herbes^ le j)rotecteur (iéciaré de toute la ea- »» naille littéraire , laisse imprimer avce appio- » bation et privilège.

DIDKROT.

Il est vrai que ce procédé est baroque.

DUCLOS

Mais, pas trop dans les principes du j^ouveriiement

LE EAROiV.

Oui, d'un gouvernement imbécille.

l'abbé gagliani.

Comme tous les gouvernemens actuels qui vieillissent dans les idées gothiques , au milieu d'une régénération qui fermente; mais écoutons notre ingénieux lecteur.

d'aLEMBERT lisant.

» J'ai donné à Thiriot le peu d'anecdotes que je » savois sur les différens personnages dont vous

» me parleZc J'y ajoute (rt).... (Tout le monde rit aux éclats. )

[a) Nous laissons ici une lacune , parce qu'il est impossible qu'une plume décente puisse copier les infâmes anecdotes , les calomnies obscènes et ineptes qui se trouTent

dans cette lettre.

[Correspondance , tom. XX, lettre i3.}

( io4 )

d'aLEMBERT continuant.

» Je VOUS remercie de m'avoir envoyé votre » charmante épître sur l'agriculture , qui ne parle ?) guères d'agriculture, et qui n'en vaut que » mieux; des gens de votre connoissance , qui » ne sont pas descendus à' Israël, car ils sentent » et Baal et le Dieu cV Israël , l'ont trouvée si y> bonne qu'ils ont voulu la lire à la Reine ; mais 3j il y avoit deux vers, mal sonnans et ojfensans 3* les oreilles pieuses , qu'il a fallu corriger pour )) mettre votre épître en habits décens, et pour » la rendre propre à être portée aux pieds du » trône, et croiriez-vous que c'est moi qui ai fait » cette correction? Mais cela est encore trop bon » pour Versailles {a).

» Oui , en vérité , mon cher maître , notre théâ- » tre est à la glace , vos pièces seules ont du mou- » vement et de l'intérêt, et, ce qui vaut bien cela, » de la philosophie (Z>). Corneille disserte , Ra- » cine converse et vous nous remuez (c).

{a). Correspondance j tom. XX, lettre 84^.

[b) C'est-à-dire beaucoup de traits contre la Religion et les prêtres.

(c) Cinna, Rodogune, le Cid^ les Horaces, Polyeucte, etc., ne contiennent que de froides dissertations !. . . . On ne trouve dans Aihalie ^ dans Bajazet, Andromaque , Britannicus ,

Phèdre, Iphigénie , que de froides conversations ! On

n'a jamais poussé plus loin l'adulation et l'infustiçe.

( 105 ) » Savcz-voiis (jiie les Paiidours ne laissent pas w de faire encore (|uelques incursions par-ci, par- » là sur nos terres. Un curé de Saint-Ilerbland » de Rouen, nommé Leroi, (jui prêche à Saint- » Eustachc, vous a honoré , il y a environ w quinze jours, d'une sortie apostolique, dans » laquelle il a pris la liberté de vous mettre en » accolade avec Bayle. N'oubliez pas cet honj> nête homme à la première bonne digestion » que vous aurez ; son sermon mérite qu'il soit » recommandé au prone. (On rit.) En voilà assez » sur les sots et les sottises (a)... » ^

DUCLOS

Pardon, si je vous interromps, mais cela est aussi trop fort.

d'alembert.

Comment ?

DUCLOS

Que diable, pourquoi cette colère contre ce prêtre; vous raffolez tous de Bayle; vous le prônez sans cesse; ainsi T accolade dont vous parlez n'est nullement injurieuse.

Ces passages se trouvent dans la Correspondance , t. XX ^ lettre 94.

(à) Correspondance , tom. XX, lettre 99.

( '06 ) d'alembeut.

Mon cher Duclos , soyez sûr qu'il est toujours utile de dauber la prétraille (2). (On rit. }

DUCLOS

Oui , mais l'inconséquence...

LE BARON

Laissez-le donc achever sa jolie lettre.

l'abbé morellet.

Oui , oui , et ne l'interrompez plus.

d'alembert.

Ne gênons point la liberté.

l'abbé GAGLIA1N7.

On la gène beaucoup, en nous empêchant de vous écouter.

d'ale3ieert.

Alors donc , je poursuis.

« Savez vous ce que dit Astruc ? Ce ne sont M Y)oint des jansénistes qui tuent les Jésuites , cest » r Encyclopédie^ morbleu^ cest V Encyclopédie! » Il pourroit bien en être quelque chose , et ce » maroufle d' Astruc est comme Pasquin, il parle « quelquefois d'assez bon sens. (Rire général. ) î) Pour moi, qui vois tout en ce moment couleur V de rose, je vois d'ici les jansénistes mourant » l'année prochaine de leur belle mort; je vois

( '^7 ) » la tolérance s'établir , les prêtres mariés , la » confession abolie , cl le fanatisme écrasé {a^,

l'aiuu: gag liant.

Rravo , bravo.

DIDIROT.

Excellent.

d'alT.MBERT poursuivant.

» Avez- VOUS entendu parler d'une nouvelle >» feuille périodique intitulée : la Rcnominéc lit- » tétaire^ où on dit que vous êtes assez maltraité? n Que de chenilles qui rongent la littérature ! w On dit que l'auteur de cette infamie est un » <:ertain Lebrun , à qui vous avez eu la bonté « d'écrire une lettre de remerciement sur une » mauvaise ode qu'il vous avoit adressée [h). Lais- » sons-là toutes ces vilenies et dites-moi où vous » en êtes de Corneille {c).

y> Permettez-moi , mon cher et illustre niai- •» tre , d'ajouter quelques réflexions bonnes

{a) On sait que sous la plume des philosophes , fanatisme et superstition signifient leligion.

Ce passage se trouve dans la Correspondance , tom. XX. lettre loo.

(6) C'est ce même Lebrun qui depuis..».

Les Encyclepédistes , par des menaces et des flatterie^, trouvèrent le moyen de le subjuguer.

{ç) Correspondance, tom. XX, lettre i3.

( io8 )

» OU mauvaises à celles que je vous ai déjà faites. » Les juifs, cette canaille béte et féroce f3), les » juifs , les chrétiens ,rabins et sorbonistes,tous » ces polissons consentent à se partager entre >j eux sur quelques sottises ; mais tous crient de » concert haro sur le premier qui osera se mo- » quer des sottises , sur lesquelles ils s'accor- » dent {a). Mon avis seroit donc de faire à ces >> pauvres chrétiens beaucoup de politesses, de » leur dire qu'ils ont raison , et qu'il est impos- » sible que tout le monde ne finisse pas par pen- » ser comme eux ; mais qu'attendu la vanité et l'o- » piniâtreté humaine , il est bon de permettre à » chacun de penser ce qu'il voudra , et qu'ils » auront bientôt le plaisir de voir tout le monde » de leur avis ; qu'à la vérité il s'en damnera » bien quelques-uns en chemin jusqu'au mo- » ment marqué.... (b) pour cette réunion et con- » viction universelle , mais qu'il faut sacrifier » quelques passagers pour amener tout le reste » à bon port. ( On rit. ) Voilà mon cher et grand » philosophe, sauf votre meilleur avis, comment 3J je voudrois plaider notre cause commune ; je « travaille, en mon petit particulier et selon mon

[a) On voit l'injustice calomnieuse de ceux qui osoient accuser ces messieurs d'irréligion.

[b) On supprime ici un blasphème.

( ^''9 ) " |)L'lil esprit, à doiiiicr de la considérai ion ai* •> petit troupeau ; je viens de faire entrer dans » l'académie de Berlin Hcivctius.

)i Vous avez écrit une lettre charmante au » prince Louis, (pii en est ravi et la montre à » tout le n)()nde, et en vérité il mérite ce que » vous lui dites par la manière dont il traite les » gens de lettres (a).

» Vous ne voulez donc pas, mon cher et illustre » maître être l'auteur de cette abomination al- » phabétique qui court le monde , au grand » scandale des Garasse de notre siècle (b) ? Vous » avez assurément bien raison de ne vouloir » pas être soupçonné de cette production d'en- » fer (c) , pour moi j'y ai reconnu au moins » quatre mains : celle de Belzébuth , ïS! Astaroth^ » de Lucifer et à'Jlsmodée ; après tout , puisj) qu'il faut bien trois pauvres chrétiens , pour » faire le Journal chrétien , ( car ils sont tout

[a) C'est-à-dire les philosophes.

Correspondance ^ tom. XX, lettre i3i.

[b) Son Dictionnaire philosophique , qu'il auroit dû toujours désavouer, non-seulement pour l'intérêt de son caractère , mais aussi pour celui de sa gloire littéraire ; car ce livre infâme est à tous égards le plus mauvais et le plus plat qu'on ait jamais fait.

[c) Remarquons en passant, que soupçonner d'une production ^ n'est pas français.

» autant à cette édifiante besogne), je ne vois pas " pourquoi il faudroit moins de trois ou quatre » pauvres diables , pour faire un dictionnaire dia- » bolique (^). ( On rit aux éclats. )

d'alembert , continuant.

» Je ne m'aperçois pas que cette abomination » alphabétique cause autant de scandale que vous M l'imaginez ; les pédans à grands rabats {b) , les » seuls à craindre dans cette circonstance , sont w allés voir leurs confrères les dindons (c) , et » quand ils reviendront de leurs chaumières , le » mal sera trop vieux pour s'en occuper , ils « n'ont rien dit à Saûl (d).

» Adieu, mon cher et illustre confrère, vous » me comblez de satisfaction , par tout ce que » vous me dites de mon ouvrage. Je le recom- M mande à votre protection , et je crois qu'en » effet il pourra être utile à la cause commune ^ » et que la superstition^ avec toutes les révérences

(a) Correspondance , tom. XX, lettre 144.

(b) Les magistrats du parlement,

(c) Tournure noble et délicate qui signifie qu'ils sont partis pour la campagne.

(d) Pièce en prose de M. de Voltaire, aussi mauvaise qu'impie.

Ces passages se trouvent dans la Correspondance , t. XX, lettre 545.

>y que je fais semblant de lui faire, ne s'en irou- " vera pas mieux. Si j'étois comme vous assezi « loin (le Paris, pour lui donner des coups de »j bâton , assurément ce seroit de tout /no/i » cœur y de tout mon esprit et de toutes mes Jbrr ces.... (a) ; mais je ne suis posté (jue pour lui » donner des croqiiignoles , en lui démandant » pardon de la liberté grande ^ et il me semble » que je ne m'en suis pas mal acquitté (/>>). » (Rires prolongés. )

d'alembeRT poursuivant.

» Adieu, mon cher maître, moquez-vous tou- > jours de tout; car il n'y a que cela de bon (c). »» l'abbé mobellet.

Voilà des lettres ravissantes.

DIDEROT

On y trouve de tout; une grande profondeur de philosophie , et la gaieté la plus piquante.

l'abbé gagliani.

Des mots dignes de passer en proverbes.

d'alembert.

Il faut observer que tout cela est écrit d'un trait de plume.

{a) On supprime ici un blasphème.

[h) Correspondance ^ toni. XX, lettre i5i.

(c) Correspondance , tom. XX, lettre iS-.

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