II
LE BARON
Oh ! oui, d'inspiration, on le sent. Ah çà , Messieurs , je vous préviens , que j'aurai l'honneur de vous présenter, dans quinze jours, un de mes anciens amis, le marquis de *** ; c'est une conquête à faire.
DUCLOS
Elle sera difficile ; on dit qu'il est dévot.
d'alembert.
Dévot!.... A-t-il de l'esprit?
LE BARON
Il en a beaucoup ; il a fait d'excellentes études. d'alembert.
C'est donc un hypocrite ; il est impossible aujourd'hui qu'un homme d'esprit soit dévot.
DUCLOS
Ma foi, je suis moins incrédule sur le$ dévots; à quoi pourroit mener l'hypocrisie ; cela étoit bon dans le siècle dernier, mais de nos jours....
LE BARON
Je vous assure qu'il est de bonne foi. Ses opinions viennent du cercle où il a vécu ; c'est un homme qui a été bercé avec tous les préjugés de famille , toutes les idées chevaleresques d'amitié , de fidélité aux vieux principes.
l'aïjbk gagliani.
s'il y a du grandiose dans son caractère , nous viendrons à boni de réclairer; nous lui feroiis Jiaïr la senntude et chérir la philosophie toujours noble et tolérante.
DUCLOS
En général , méfiez-vous des gens de la Cour , ils ont plus de finesse que vous ne pensez.
d'alembekt.
Bah ! avec des éloges on en fait ce qu'on veut.
DUCLOS
Je sais bien que c'est ainsi que vous avez capté le bon chevalier de Jaucourt ; mais il y en a de plus rétifs.
d'alembert.
Le fait est qu'il faut cacher à ces Messieurs les grands desseins et l'étendue de notre plan. L'esprit superficiel et léger des courtisans seroit incapable de comprendre, de sonder, et d'approfondir ces idées véritablement hardies; on ne peut même fronder devant eux le gouvernement ( et encore jusqu'à un certain point ), que lorqu'on sait qu'ils sontmécoritens du Roi ou des ministres ; mais on leur inspire assez facilement le mépris de la superstition.
(ii4)
DUC LOS
Fort bien , mais ne vous y trompez-pas : ils ne veulent point du tout la destruction du culte et de la Religion ; dès qu'ils sont dans leurs terres, ils vont à la messe avec la régularité la plus édifiante.
d'alembert.
Sans doute , afin de ne pas perdre l'habitude de la fausseté, et pour ne pas se rouiller loin de Versailles.
l'abbé morellet.
A propos des gens de la Cour, que pensez-vous, Messieurs, de l'ouvrage du chevalier de Chastelux?
d'alembert (en souriant).
La Félicité publique? mais nous pensons que c'est un chef-cCœu\>re.
l'abbé morellet.
L'auteur n'est pas ici ; nous ne sommes qu'entre nous : parlons sérieusement.
DIDEROT
Eh bien, cela manque de chaleur, cela n'a ni plan , ni but ; cependant on y trouve quelques idées philosophiques.
d'alembert.
Oui, oui, l'auteur mérite d'être encouragé.
DIDEROT
Ses iiitenlioiis sont bonnes, mais son sl\le nian([ue dVclat, et ses pensées de j)rofondeiir!... Il est si difficile de bien écrire! « On a une idée ajuste de la cliose, elle est présente à la mé- » moire ; clierclie-t-on l'expression , on ne la » trouve pas. On combine les mots de grave et » d'aigu, de prompt et de leiii, de doux et de )> fort; mais le réseau, toujours trop lâche, ne
o retient rien Un musicien saisira le cri de
« la nature, lorsqu'il se produit violent et inarti- » culé; il en fera la base de sa mélodie ; c'est sur » les cordes de cette mélodie^ qu'il fera gronder la w foudre, etc , etc., etc (a).
LE BARON
C'est raisonner en homme qui a long-temps médité sur l'art d'écrire.
d'alembert.
Et qui sait joindre l'exemple au précepte.
LE BARON
Le chevalier de Cliastelux est aimé dans le monde. On lui reproche de faire, dans la conversation, un usage trop fréquent des pointes et
(a) Fils naturel de Diderot. Il est inutile d'insister sur le ridicule visible d'un tel galimathias.
des calembourgs ; mais il a de la politesse , de la grâce; il plaît aux femmes; il a des mœurs douces
DIDEROT
Tant pis : les passions sobres font les hommes
communs [a) C'est le comble de la folie, que
de se proposer la ruine des passions (b)
l'abbé gagliani.
Oui, comme le dit fort bien l'auteur de Y Esprit (c) : « Loin de nous tous ces pédans épris » d'une fausse idée de perfection. Rien de plus » dangereux dans un Etat , que tous ces mora- » listes déclamât eurs et sans esprit , qui , concen- » très dans une petite sphère d'idées, répètent » continuellement ce qu'ils ont entendu dire à » leurs mies, recommandent sans cesse la mo- » dération des désirs, et veulent, en tous les
[a) «Passons, dit M. de La Harpe , sur l'expression sobre * que l'auteur croit neuve, et qui n'est que forcée. Il est faux X) que les passions modérées ( comme l'auteur Touloit et de- » voit dire) fassent toujours des hommes communs. Aris- )) tide , Marc-Aurèle , Phocion étoient très-modérés dans » leurs passions , très-sobres dans tous les sens pour répéter » le terme de l'auteur : étoient-ce des hommes communs? » et combien j'en pourrois citer d'autres î » ( Cours de Littérature. )
[b) Pensées philosophiques de Didewr.
[c) Helvétius.
( '-7 ) V cœurs, anéantir les passions. Le sentiment est » Tàme des passions. Or, le sentiment n'est point » libre ; ce n'est point parce qu'on le veut , qu'on » aime ou qu'on hait ; il ne peut donc être cri- » minel [a). »
DUCLOS
Eh bien, Messieurs, je trouve que c'est aller trop loin. Certes, Fénélon, Corneille n'étoient pas des hommes communs; ils avoient assurément des passions tr^s-sobres (b).
d'alembert.
Les écrits philosophiques ont exalté toutes les grandes imaginations , et c'est un bien qui doit produire des actions éclatantes , de nouveaux chefs-d'œuvre httéraires , et d'utiles réformes dans la politique et dans le corps social. Le génie françois commençoit à s'éteindre, il falloit le ranimer; on n'acquiert point d'ascendant par la douceur sur une nation usée ; on ne l'entraîne
[a) De V esprit.
(b) Dans ces derniers temps, on a vu en Allemagne une secte d'illuminés y qui avoit pris ces mots pour devise : Rien par raison, tout par passion. Il est résulté de cet engagement ce qu'on devoit en attendre, des suicides et une horrible dépravation de mœurs. L'article passion dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire, est exécrable; son obscénité et son infamie sont telles , qu'il est impossible d'en rien citer.
( 'i8 ) que par la force ; celle des passions est la plus puissante de toutes, puisqu'elle est puisée dans la nature. La»:ssons donc agir la philosophie; elle ne peut alarmer que ceux qui manquent de prévoyance et de profondeur.
DUCLOS se levant brusquement , et prenant son chapeau pour s'en aller.
Messieurs , j'ai l'honneur de vous souhaiter le
bon soir. ( Il dit à part en s'en allant. ) lls en feront
tant qu'ils me rendront dévot !... {a) ( Il sort précipitamment. )
d'alembert.
Quel original !
DIDEROT
Je vous l'ai toujours dit , c'est un esprit trèsdangereux,
LE BARO]\"
Il a de la franchise.
DIDEROT
C'est-à-dire que par fois il a de la brutalité. l'abbé morellet.
Il a bien peint les courtisans dans ses Considérations sur les mœurs (b),
[a) Propres paroles de Duclos.
[h) C'est tout le contraire. Il n'avoit jamais connu la Cour^
( "9) d'alembert.
Fort bien , mais on pcul lui reprocher quelques petits ménagemens inutiles pour certains préjugés : eu tout, il n'est pas franc du collier. (Il regarde à la pendule. ) Que vois-je? Il est six heures passées! J avois promis à mademoiselle d'Espinasse detre chez elle à cinq heures; comme le temps passe ici !
LE BARON
C'est vous qui l'abrégez ; mais il passera phis vite encore pour vous où vous allez.
d'alembert.
Adieu, Messieurs; à demain chez Madame Geoffrin.
ni vécu dans le grand monde , et ses tableaux, dans ce genre, manquent absolument de vérité , et sont d'un mauvais ton ; mais, dans le reste de ^ou^Tage , on trouve, au milieu de quelques erreurs, des remarques judicieuses et beaucoup d'esprit et de finesse ; enfin , on ne peut lui reprocher les galimathias de Diderot, les principes odieux d'Helvétius, la pédanterie de d'Alerabert , son acharnement contre la Religion , et les grossièretés en tous genres , et les calomnies qui ont tant de fois souillé la plume de Voltaire.
NOTES