‹ Les dîners du baron d'HolbachChapitre 25 sur 37 · TOUS A LA FOIS · texte numérisé non relu

TOUS A LA FOIS

Certainement.

THIRIOT

Ses plaisanteries sont si piquantes !

l'abbé morellet.

Et si agréablement malicieuses!

d'alembert.

Comment n'être pas gai en écrivant à Voltaire ? Voici donc cette lettre : Il faut vous rappeler la fable de La Fontaine.

le baron.

Oui , les marrons tirés du feu.

d'alembert.

Et que souvent Voltaire prend le nom de Raton et moi celui de Bertrand : tout ce que je vais vous lire n'est qu'une suite et une imitation de ce badinage ingénieux , qui remplit une partie de ses lettres, il lit. « Il est nécessaire que Bâton » vienne au secours de Bertrand; mais je puis » bien vous répondre que Bertrand ne man- » géra pas les marrons tout seul , et qu'il en » laissera même la meilleure part à Raton , pour » la peine de les avoir si bien tirés [a). Bertrand » a reçu tous les sacs de marrons que Bâton

ia) Correspondance , tom. XX, pag. i5i.

( .^95 ) » lui a envoyés; mais, quelque plaisir qu'il ait ou » à les manger, il n'a guère en ee moment » plus (Kenvie de rire que Raton : cette slran- » giiric maudite l'inquiète et l'alarme. Tous les )) Bertrands aimeroient bien mieux {a)... ( On rit.) M que de croquer tous les marrons du monde;

» ils ont beau bénir la patte de Raton (Jb)

( On rit aux éclats. )

' » Bertrand ne sait pas précisément quels sont » les auteurs des l^ois siècles ; mais il est sûr, et » même évident , en parcourant cette rapsodie , » que plus d'un polisson y a travaillé, quoi qu'en » dise le polisson qui a bien voulu barbouiller » son nom de toute l'ordure des autres. Bertrand y> a entendu nommer Clément , Palissot ^ Lini) guet^ l'abbé Bergier^ Pompignan^ le jésuite » Grou, auteur d'une mauvaise traduction de « Platon , auquel on ajoute beaucoup d'autres » jésuites , sans les nommer.

» A l'égard de la lettre sur mademoiselle Rau- » cour^ il s'en faut bien que l'histoire de la lec- " ture soit telle que la vieille poupée (c) l'a man-

{a) On supprime la plaisanterie la plus basse et la plus dégoûtante.

[b) Suppression du même genre.

(c) Le maréchal de Richelieu , surnom que Voltaire et ses amis lui donnoient, en y ajoutant de temps en temps celui de tyran du tripot; mais dans des lettres de la même date,^

(396) » dé a{>ec candeur à Raton. Ce qu'il y a de sûi. » c'est que X Histoire de V Académie ne sera pas » dédiée à la vieille poupée , et qu'il y sera lait » mention d'elle comme elle le mérite (a).

w Bertrand a reçu successivement, et avec une >j exactitude édifiante , tous les marrons que Raw ton a si délicatement tirés. Tous les Bertrands » les croquent avec délices , et répètent en les » croquant : Dieu bénisse Raton et ses pattes ! » Les marmitons (b) qui avoient enterré les mar- » rons afin de les garder pour eux , voudroient » bien étrangler Raton ; mais Raton a tiré les » marrons si promptement , que les maîtres de » la maison disent que Raton a bien fait , et se 5J mocquent des marmitons, qui en seront pour 5) leurs marrons et pour leurs juremens (c). (Rires prolongés. )

« Allons , courage , mon cher Raton ; je ne » sais si le cœur vous en dit comme à Bertrand , » mais ce gourmand de Bertrand sent déjà de y> loin l'odeur des marrons qui cuisent , comme

adressées au même maréchal de Richelieu, M. de Voltaire l'appeloit toujours mo7i héros.

(a) Correspondance, tom. XXI, pag. 167.

(b) Les philosophes donnoient ce joli surnom aux ecclésiastiques.

(c) Les juremens des ccclésiastic^ues ! . , . Quelle rage et quelle bêtise !

(397 ) ■ M. Guillaume sent qu'on apprête Toi e (\[xe Fw » teliii lui a promise. Gepeiidant, tout eu cro- » quant les marrons déjà tirés , et tout en en- » courageant Raton à en tirer d'autres, Bertrand » seroil presque tenté de le gronder de ce qu'il » fait patte de velours au détestable marmiton » Alcihiade (a), le vil et l'implacable ennemi des » marrons , des Bertrands , des Ratons et du Ra- » ton même, qui ne devroit lui présenter la patte " que pour l'égratigner. Il est vrai que le marii miton Alcibiade a plus la rage que le pouvoir » de nuire , grâce au profond mépris dont il est » couvert parmi les marmitons mêmes; mais c'est » une raison de plus pour que Raton ne lui laisse » pas croire qu'on le craint , et encore moins » pour qu'il le flatte. Après tout, Raton sert si » bien les Bertrands ^ qu'il faut lui pardonner » quelques complaisances pour les marmitons ; » mais les Bertrands se croyent obligés d'avertir M Raton que ces complaisances sont en pure perte " pour lui et pour la cause commune. Sur ce , » Bertrand embrasse et remercie Raton de tout » son cœur ib).

» Vos ordres seront exécutés , mon cher et il- » lustre maître ; je vous lirai à l'assemblée de

[€l) C'est «ncore un surnom du maréchal de Richelieu. {b) Correspondance , tom. XXI, pag. i6o et suiv.

( 398 ) » dimanche prochain (a) , et je vous lirai de mon » mieux ; je regarde ce jour comme un jour de " bataille, où il faut lâcher de n'être pas vaincu, » comme à Crécy et à Poitiers , et où le sous- » lieutenant Bertrand secondera de ses foibles » pattes, les griffes du feld-maréchal Bâton. Ber- » trand est seulement bien fâché qu'on ait été » obligé de couper quelques-unes de ses griffes » par révérence pour les dames ; mais Fimpri- » meur les rétablira , et Raton est prié de les » aiguiser encore. Enfin, mon cher maître, voilà M la bataille engagée et le signal donné ; il faut » faire voir à ces tristes et insolens anglais {h) , » que nos gens de lettres savent mieux se battre » contre eux que nos soldats et nos généraux; » malheureusement, il y a parmi ces gens de let- )) très , bien des déserteurs et des faux frères , » mais les déserteurs seront pris et pendus. Ce » qui me fâche , c'est que la graisse de ces pen-

[a) A l'assemblée de l'Académie , où il devoit lire une satire de M. de Voltaire, pleine de faussetés contre Shakespear.

(è) Malgré ces injures grossières, les philosophes, avant et depuis , ont tâché mille fois d'élever la nation anglaise audessus de la nôtre. Ils ont constamment tour-à-tour prodigué aux nations étrangères l'insulte et l'adulation ; mais ils ont avec persévérance décrié leur propre nation , et ne se sont jamais démentis sur ce point.

( 399 ) » (lus ne sera bonne à rien, car ils sont bien »> secs et bien maigres (a).

»» Je suis à la veille de faire une perte qui » mVst bien sensible, celle de madame GeoJJrin^ » et d'autant plus sensible , que niadame de la » Ferté'lmbaut^ qui joue la dévote , a écarté du « lit de sa mère tout ce qu'on appelle philosow pbes [b). Madame de la Ferté-Irnbaut est ven- » due à la cabale dévote, dont elle est la servante; " elle m'a écrit une lettre qui est une pièce rare » pour l'insolence et la bêtise (c). «

LE BARON

Eh ! bien , voilà tout ?

d'alembert.

C'est bien assez.

l'abbé morellet.

On ne se lasse point d'entendre la raison s'égayer sous des formes si piquantes.

[à) Correspondance, tom. XXI, pag. 273.

[b) Même volume, pag. 279.

(c) (Même volume, pages 287 et suiv. ) Madame de la Fcrté-Imbaut étoit une personne célèbre dans la société , par son naturel et les agrémens de son esprit ; mais tel étoit le langage des philosophes sur toutes les personnes qui ne partagcoient pas leurs opinions. Telle étoit leur gaieté , leurs bons mots et le sel de leurs plaisanteries ; voilà les saillies ingénieuses et de bon goût qui enchantent encore leurs disciples et leurs partisans.

( 4oo )

LE BARON

Quand nous réunirons-nous? car je n'appelle réunion que la petite assemblée cCélus qui se trouvent ici.

CONDORCET

A la quinzaine , si vous voulez.

Soit.

CONDORCET

Mais point d'intrus , point de courtisans,

LE BARON

Soyez tranquille; je n'admettrai pas une personne de plus.

DIDEROT

Dans ce cas , nous discuterons à fond sur les moyens à prendre pour achever d'abattre la canaille fanatique.

HELV]ÉTIUS.

Il faut se distribuer les brochures sous toutes les formes , et les ouvrages plus considérables.

l'abbé raynal.

N'oubliez pas les chansons; cela est essentiel avec des Français.

DIDEROT

Et les épigrammes.

( 4oi ) d'alembert.

Nous avons tout ce qu'il nous faut , des chansonniers , des poètes , tout l'attirail nécessaire dans le pays des singes.

THIRIOT

Habité par les WclscJies.

DA.MILA.VILLE, en se frottant les mains.

Et V Encyclopédie , servant de base à ce grand édifice....

DIDEROT

Oui , oui , tout ira bien.

NOTES

DU CHAPITRE Xi.

(i) On trouve, dans les OEuvres de cl' yllembert un nombre infini de passages aussi ridicules , et, entre autres, celuici , dans ce même Eloge de Despréaux.

« Despréaux, qui ne vouloit pas o^ on fût tiède pour les » anciens, ne vit , dans l'ami de Perrault, que leur ennemi » déclaré ; il le traita comme le voyageur traite la cigale qu'il M rencontre parmi des sauterelles , et qu'il écrase avec elles » impitoyablement , par la seule raison qu'elle a le malheur > de se trouver dans une compagnie qui lui déplaît. »

Aucune relation de voyage ne parle de cette mortelle antipathie des voyageurs pour les sauterelles : il est possible qu'en marchant, un voyageur écrase des sauterelles et des cigales , mais sans les poursuivre impitoyablement, et comme on écrase des fourmis, des araignées et d'autres insectes. D'ailleurs , cet ami de Perrault , qui étoit Fontenelle , ne fut nullement écrasé par Despréaux. Les satires de ce dernier n'ont fait tort , ni à la fortune , ni à la réputation de Fontenelle. Enfin Despréaux ne haïssoit pas Fontenelle , par la seule raison qu'il avoit le malheur de se trouver dans une compagnie qui lui déplaisoit ; mais il le haïssoit parce que Fontenelle n'aimoit pas les anciens.

Voici une autre comparaison, plus ridicule encore, au sujet de la pièce de Pyrrhus (par Crébillon } , qui fut bien reçue du public :

« Mais l'accueil fut passager, et l'ouvrage a disparu tle M dessus la scène , comme un collatéral éloigné , intrus dans " une succession qui ne lui appartient pas, est obligé de re- »' noncer au partage qu'il prétendoit faire avec les héritiers *> légitimes (a). »

Quel goût î quel style ! . . . Dans l'Eloge de Bernouilli , M. d'Alembert , pour annoncer qu il ne parlera , ni de l'année de sa naissance , ni de celle de sa mort, prend cette ingénieuse tournure : « Je laisse à des chercheurs de dates « et à des compilateurs, le soin de le faire naître et mourir. » Je ne crois pas que l'on puisse trouver dans Voiture une phrase plus singulièrement ridicule.

Dans l'Eloge de Destouches , il dit que telle pièce qui a du succès à Paris est peu goûtée en province , « parce que » l'auteur y a peint les mœurs de Paris plus que celles de la » nation ; celles du moment plus que celles de \ année , et le *> jargon du jour plutôt que celui du lendemain. » Voilà une plaisante critique ! A moins d'une révélation, on ne peut peindre que ce qui existe ; et si les mœurs doivent changer le lendemain , il faut être prophète pour pouvoir peindre cette révolution. Ces petits écarts, ce manque total de sens commun , se retrouvent continuellement dans ces Eloges. On a dit que Thomas avoit commencé à gâter la langue française , par les galirnathias emphatiques répandus dans ses écrits. On peut sans doute lui reprocher quelques faux brillans , et souvent des pensées trop recherchées; mais du moins cet auteur a plus souvent encore de la candeur

(a) Éloge de Crébilloi?.

dans ies idées. Il est toujours noble; il est quelquefois sublime ; il n'est jamais extravagant , comme Diderot , ou puéril , comme d'Alembert : l'exagération peut être excusable, \di platitude ne sauioit l'être. On pardonne tout, et même avec estime , à l'élévation d'âme ; mais la fausseté des sentimens , unie à la prétention et à la petitesse , ne peuvent exciter que le mépris.

(2) L'ode que Lebrun adressa à M. de Voltaire, avoit pour unique motif de l'engager à tirer de la misère la petite nièce du grand Corneille. Celte ode étoit noble et touchante ; elle annonçoit un talent que l'auteur a gâté depuis, en le profanant avec indignité.

(3) Diderot , dans tous ses ouvrages , montre la même dépravation de principes. C'est lui qui , dans V Encyclopédie , a donné les extraits de la doctrine des anciens philosophes j et toutes les idées du juste et de l'injuste , du bien et du mal, y sont bouleversées. L'éditeur y joint, par ses propres réflexions , tout ce qui peut tendre à diminuer le mépris du vice et le respect pour les idées morales. Partout il insinue , ou même il professe le système affreux de la fatalité. Tous ces articles sont révoltans. Il suffira de citer celui ^ Aristippe , dans lequel l'éditeur trouve tout simple qu'un philosophe aime des courtisannes , et qu'il aille à la Cour pour y flatter, y dissimuler, etc. Dans ce même article , il rapporte d'horribles maximes d'Aristippe , qu'il approuve sans restriction ; entre autres^ celle-ci : que la vertu n'est à souhaiter qu'autant qu'elle est un plaisir présent y ou une peine qui doit rapporter plus de plaisir; qu'il n'y a rien en soi de juste et d'injuste ^ d'honnête et de déshonnéte. La fi^n de cet article est si infâme , qu'il est impossible de la transcrire dans cet ouvrage.

(4) A l'occasion des déclamations de Voltaire contre les

religirux et religieuses , voiri la Uitrc que lui « rrivit la sœur (Ifs Anges, religieuse de l'Annonriade, et sa tantr.

a Que vous tenez mal \otre parole , mon cher neveu : 1 vous m'aviez promis de respceter la Religion et ceux qui la >; pratiquent , et vous leur faites sans cesse de nouveaux ou- » trages ! Que voulez-vous à ces religieuses que vous calom- » niez dans toutes vos brochures , et que vous peignez (très- » faussement) comme des esclaves infortunées? Vous qui » vous piquez d'être Iiumain , pourquoi insultez-vous au » malheur, dont vous supposez qu'elles sont les victimes ? >j Si elles supportent le joug avec résignation , on doit les w admirer ; si c'est avec impatience , il faut les plaindre et w non les outrager. Vous parlez sans cesse de faire du bien, »et vous ne cessez de faire du mal; nos villes sont remplies •» de vieilles filles , et vous vous plaignez continuellement du » mal que font les monastères. Commencez à sacrifier une V partie de votre fortune à faire établir les célibataires du » siècle , et puis vous parlerez de rendre utiles les célibataires 5> de la Religion. Mais je vous connois, mon cher neveu j » vous êtes bien éloigné de proposer ce projet, et de le faire » valoir à vos dépens. Il s'agit bien moins de l'intérêt de la î> population , dont vous vous souciez fort peu , que de celui » de votre commerce typographique ^ qui vous tient fort à i) cœur. Il faut plaire aux gens du monde , et vous cherchez »des ridicules hors du monde. A-t-on jamais vu, dans au- »€un siècle (grâce à vos apologies du luxe), autant de co- » médiens , de baladins , de farceurs , de musiciens , de par- » fumeurs, de perruquiers , de courtisannes , qu'on en voit » à présent? L'Egypte n'avoit pas autant de sauterelles. '■> Soyez reconnoissant au moins une fois dans votre vie , et » convenez que, si vous ne devez pas beaucoup aux religieuses,

» VOUS avez de grandes obligations aux roligieut. Les Jésuites

> vous ont inspiré le goût des Belles-Lettres et de la vertu ; » et si vous n'avez profité que de la partie la moins impor- •» tante de leurs leçons , ce n'est pas leur faute. Comment un ;:a auteur pourroit-il écrire l'histoire , sans le secours des re- » cherches pénibles et savantes des solitaires , dont vous en-

> viez tant les richesses et si peu les vertus ? Mais il y a plus : » les mains laborieuses de ces vertueux cénobites n'ont-elles » pas défriché et fertilisé les cantons les plus stériles , et » peut-être celui que vous habitez ? Leurs domaines ne sont- 5) ils pas encore la portion de l'État la plus peuplée et la » mieux cultivée ? Leurs maisons ne sont-elles pas la res- » source de tant d'autres , qu'elles soulagent du poids d'une 5> trop nombreuse famille ? Beaucoup de familles illustres 5» n'ont-elles pas été relevées dans leur chute par elles , et 39 soutenues dans une splendeur utile au service du Roi et » au bien du royaume ? Quand on a de la raison et de l'hu- » manité) peut-on être jaloux des biens ecclésiastiques? Ne 3» sont-ils pas le patrimoine de ces communautés où la plus » pure charité s'exerce avec une vertu si héroïque? N'en a- » t-on pas donné une partie à ces hôpitaux, où l'indigence » est secourue par un sexe délicat , qui sacrifie la beauté et » la jeunesse , et souvent la haute naissance , pour soulager •» ce ramas des ruisères humaines ^ si humiliantes pour notre » orgueil et si révoltantes pour notre délicatesse ?

» Les biens ecclésiastiques ne sont-ils pas encore le par- » tage de ces collèges , de ces séminaires, de ces écoles , plus » que jamais nécessaires à l'éducation de la jetmesse ?L'avan- » tage de l'État, celui delà Religion, se réunissent pour vous >i imposer silence. Voyez le bien où il est , et ne vous pi- *> quez pas de chercher un mieux qui seroit peut-être le pire.

V Qu'il est mal adroit de se plaindre sans cesse que l'Église

n dt^euplo l'Ktat ! Il y a soixante ans que fh.iquo maison » religieuse ( ({uoique le nuinlue er» fût plus ^'ian«i alors; u comptoit au raoins le double de sujets plus qn'aujoard'hnt ; »lc royaume n'en avoit pas moins plusd'iin million d'hommes » qu'il n'en possède. Avom-z que ce n'est pas le clergé sécu- )>licr qui nuit à la population ; et tous, qui voulez qu'on » tolère les erreurs monstrueuses des idolâtres, des Turcs, » des quakers , tolérez les vertus de vos concitoyens ; adon- » cissez lacreté de vos déclamations contre les religieux. » Tandis que vous vomissez votre bile contre eux , il y a «peut-être trois mille solitaires vertueux qui lèvent des » mains pures au Ciel pouT détourner les fléaux prêts à fonw dre sur vous... Je me joins à ces bonnes âmes, mon cher "neveu; et comme je m'intéresse toujours à la vôtre, je dois » finir par quelques avis , qui, peut-être , ne seront pas inu- » tiles.

» Vous déclamez sans cesse contre des personnes que vous » supposez être malheureuses , cela n'est pas humain; vous 5>les injuriez , cela n'est pas noble; vous opposez au tableau » de Teurs vertus celui des bienfaits que vous dites répandre » sur des infortunés , cela n'est pas modeste. Le chrétien 5' cache le bien qu'il fait, le sage n'en parle pas... Gardez , » surtout , le silence sur Téglise que vous avez réparée ; car » il vaudroit beaucoup mieux ne pas déchirer le sein de «l'Église universelle, que d'embellir des chapelles de vili) lagc.

» Je suis tout à vous , etc. , etc. «

Soeur \)Es Anges (a).

(a) Cette lettre est tirée d'an livre intitulé : Voltaire , Particularités curieuses de sa vif et de sa mort . par M. EUe HareL

Tous les ptilosophistcs , tous les républicains , et les jacohins leurs disciples , répètent successivement , et sans interruplion , depuis quatre-vingts ans , que toutes les religieuses sont des imbécilles et des victimes. Qu'en savent-ils , puisqu'ils n'ont jamais pénétré dans les cloîtres? Ils ont vu néanmoins que ces victimes , lorsqu'on leur a déclaré qu'elles pouvoient quitter leurs cloîtres , ont refusé d'en sortir, et qu'il a fallu les en chasser avec violence pour les mettre en liberté; et qu'enfin les regrets d'un très-grand nombre ont été si courageux, qu'après les avoir débarrassées de la retraite et des grilles , on a cru devoir aussi les affranchir de la vie. (a). Quant à l'imbécillité, il est certain que les religieuses n'avoient pas une conversation brillante , et qu'elles eussent fort mal soutenu celle des gens du monde ; mais pourquoi ne seroit-il pas possible qu'une religieuse eût , comme tout autre personne , de l'esprit naturel ? On répond que leur genre de vie doit les abrutir. Il est cependant bien dégagé de toute idée matérielle et grossière. Il sembleroit que les véritables causes qui peuvent corrompre le goût et gâter l'esprit , se trouveroient plutôt dans la dissipation frivole et continueUe qui prive de toute réflexion, dans les vices qui dégradent l'âme. Une femme qui a passé toute sa jeunesse à ne s'occuper que de sa toilette , de sa parure et du bal y doit-elle avoir l'esprit plus cultivé qu'une religieuse ? N'est-il pas , au contraire , beaucoup plus simple de penser que la solitude et le silence , l'exercice constant et l'habitude de toutes les vertus , le mépris du faste et des grandeurs humaines , l'amour de la retraite , de la fru-

(fl) C'est ce qn on avoit déjà vn à Genève , à la prétendue réformation faite par Calvin. Toutes les religieuses refusèrent de sortir de leurs couvents, alors on les persécuta et on les chassa.

( /iog )

galitë , de la paix et d'une sainlo ëf,Mlitc, doivrnt naliirellcnicnt élever l'iiino et perfectionner la raison. On se n'crie sur la profonde ignorance des religieuses; cependant toutes les maîtresses de classes des Ursulines et des Filles-Sainte- IVIarie, savolent parfaitement l'iiistoire sainte, la chronologie de l'histoire profane , la géographie et l'arithmétique ; plusieurs savoient le latin (a). 11 n'y avoit point de couvent où il n'y ciit une bibliothèque. Les gens du monde , qui n'ont jamais étudié l'Ecriture-Sainte , savent du moins combien le style et les pensées en sont sublimes. Les religieuses lisent , d'ailleurs , continuellement les ouvrages immortels tie nos grands orateurs chrétiens ; et l'on croit qu'une personne qui , dans la retraite et la méditation , nourrit sans cesse son esprit par de telles lectures , a bien autant d'idées morales et d instruction que les femmes qui n'ont lu que des brochures , des feuilles éphémères , et quelques discours académiques.

(5) Il faut voir, dans la Correspondance , avec quels artifices et quelle suite M. de Voltaire , d'Alcmbert et les autres chefs, se faisoient valoir mutuellement. Il faut voir comment d'Alembert, qui, dans ses écrits et sa conversation, affectoit un sa grand désintéressement , employoit en secret le crédit de Voltaire et de ses amis pour se faire donner des pensions par le roi de Prusse , l'impératrice de Russie , le gouvernement français , même madame Geoffrin (6). Voltaire exigeoit les mêmes intrigues pour se faire élever une

(a) Entre autres , madame de Lamoignon , supéiietu^e des Fillcs- Sainte-Marie , une véritable sainte, et l'une des femmes les plus spiiituelles et les plus savantes que j'aie connues.

(b') De i,5oo liv. viagères; elle en avoit assuré de semblables à MM. Morellet et Thomas. ( Tdémoires de ?ioreUet. )

( 4io )

Statue, et se faire louer à rA.cadémie et dans tous les ouvrages de ses partisans. On peut dire que le soin de sa réputation a beaucoup plus exercé son activité que la composition de ses ouvrages.

(6) Il est remarquable que M. de Voltaire^ qui avoit une grande fortune , et qui montre à d'Alembert une amitié si vive, un attachement si tendre, ne lut ait jamais offert de lui prêter de l'argent, quand d'Alembert se plaignoit sans cesse de sa pauvreté. D'Alembert lui écrivit qu'il désiroit passionnément , pour sa santé et pour son instruction ^ de faire le voyage d'Italie ; mais qu'il manquoit d'argent , et qu'il le supplioit d'engager le roi de Prusse à faire le» frais de ce voyage. M. de Voltaire lui répondit :

« Je souhaite que Denis {a) fasse ce que vous savez ; mais T> je doute que le viatique soit assez fort pour vous procurer » toutes les commodités et tous les agrémens nécessaires ij pour un tel voyage ; et si vous tombez malade en chemin , * que deviendrez-vous {V) ?»

Et après cette réflexion , M. de Voltaire parle d'autre chose !

Il faut avoir l'âme bien basse et bien insensible pour écrire ainsi à son ami intime , alors raéxftç. qu'on auroit une fortune bornée, et M. de Voltaire avoit 100,000 livres de rentes! Dans le siècle précédent , Voiture écrivoit à son amir J'ai besoin de i5,ooo livres ; si vous ne les avez pas , vendez et mettez en gage ; car il me Jaut absolument cette somme sous trois jours. La somme fut envoyée dans les vingt-quatre heures. Pour qu'un tel langage soit noble et touchant , il faut une amitié bien sincère et bien éprouvée ;

(c) Le Roi de Pmsse,

jiials avant que la philosophie uiodcvnc etit f'i /t/ùr /'{.nivrrs^ K's («xemplos tic rcttc cspè( r d'aiTiitién'rtGionf pas laivs. Los liitrigans n'ont que dcspr^nrnrsy la vertu seule est la base de la véritable aniitii-.

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