‹ Les dîners du baron d'HolbachChapitre 37 sur 37 · DU CHAPITRE XIII ET DERNIER · texte numérisé non relu

DU CHAPITRE XIII ET DERNIER

(i) En ipsirlant de V Encyclopédie , M. de La Harpe (Cowri^ de Littérature) , dit que les intentions séditieuses des philosophes commencèrent à se manifester dès le premier volume, et que le seul article autorité étoit assez scandaleux pour justifier les réclamations qui s'élevèrent de tous côtés. M. de La Harpe continue ainsi : '< Un événement qui fit » beaucoup de bruit peu de temps après , et où les encyclo- » pédistes furent notoirement impliqués , devoit encore ouvrir »les yeux sur leurs machinations et sur le progrès de leur » pernicieuse influence , et ce fut la thèse de l'abbé de Prades , )yqui avoit fourni ou signé plusieurs articles importans du » Dictionnai/'e , thèse où l'impiété étoit en même temps si «audacieuse dans les dogmes, et si artificieusement enve- 'loppée dans les formes, que la communauté de travail y «étoit visible entre le bachelier de Sorbonne qui osoit sou- '' tenir la thèse , et le philosophe Diderot, qui se crut obligé i> d'en publier l'apologie. Il étoit clair que le philosophe avoit j) fourni la doctrine de l'incréduJité , et le bachelier la rédac- »tion théologique. On n'oubliera jamais, dans l'histoire de » ce siècle , ce premier attentat public de l'impiété , affichée » et soutenue avec toute la solennité de ces sortes d'actes , au

» milieu (l(»s écoles <le Sorbonne, et, cnlr.- autres blasphèmes, «les miracles (rKsculape , mis en parallèle avec ceux de » Jésus-Christ : qu'on juge coinhicn avoientétc déjà travaillés «tous les moyens de la secte, pour venir à bout , dès i75r , «défaire arborer l'étendard d«' la révolte cointre lu Religion, «dans le sein même de cette Sorbonne, appelée le Concile "Subsistant des Gaules. Mais il n'étoit pas possible non plus y que cette provocation sacrilège fût impunie; elle avoit, il »est vrai, échappé aux censeurs mêmes de la thèse, aux » juges naturels du répondant, et l'on ne peut guère le con- Jtcevoir qu'en supposant qu'ils ne l'avoient pas lue; car, » tous les fonderaens de la Religion révélée , et ceux-même »de la Religion natilreUe y sont , ou renversés par des as- » sertions sophistiques , ou ébranlés par un impudent scepti- Mcisme : la thèse excédoit de beaucoup par sa longueur la » mesure ordinaire du format , et pour sauver cette dispropor- » tion , l'on avoit eu recours à la finesse des caractères ; ce »> qu'on y avoit laissé de christianisme apparent , servit pen- » dant quelques heures à dérober l'irréligion , car ce ne fut uqu'assez tard qu'un des théologiens présens, qui venoit de «la j)arcourir , se leva en prononçant ces paroles qu'on n'a- »voit peut-être jamais entendues dans un acte de Sorbonne : rtcausam Christi et Religionis deffendo coniîii atheurn. On «imagine sans peine quel effet produisit dans l'assemblée ce «peu de paroles, et quelle attention elles attirèrent aussitôt »sur la thèse. Bientôt l'indignation devint générale , et le ré- «pondant, sommé par ses supérieurs de faire cesser le scan- «dale en se retirant. L'examen n'étoit pas difficile, et le réw sultat n'étoit que trop clair ; mais les magistrats se crurent » aussi obligés de venger l'insulte faite à la Religion , qui «est loi de^ l'État. Le censeur négligent fut dépouillé de sa » place de professeur ; le bachelier , décrété de prise de corps,

vs'enfult à Berlin-, où la protection , l'accueil même de Fré^ »€lenc ,' qui ne vit d'abord en lui qu'un philosophe perséo cuté pour ses opinions , heureusement n'étouffèrent point );les remords que la bonté divine fit naître dans le cœur d'un V) chrétien et d'un ecclésiastique qui avoit déshonoré ces > deux caractères. L'abbé de Prades publia en 1754, une ré- » tractation formelle de toutes ses erreurs , où il protesti qu'il Du'avoit pas assez d'une vie pour pleurer sa conduite pas- >;sée , et. pour remercier Dieu de la grâce qu'il lui avoit faite, V de lui inspirer le repentir de sa faute. »

(1) Dans le temps où M. de Voltaire étoit lié avec M. de Porapignan , voici ce qu'il lui mandoit sur la satire : « La » satire ne paroît jamais dans un jour plus odieux, que quand D elle est lancée contre des personnes qu'on a louées aupa- \ ravant. Cette rétractation n'est une flétrissure humiliante y> que pour son auteur. S'il n'est pas content des procédés y de celui dont il a fait l'éloge , il doit se taire ; mais il ne faut » pas chanter la palinodie et se condamner soi-méme(â).»

Et puis M. de Voltaire, après avoir prodigué les plus grands éloges à M. Lefranc de Pompignan , a fait contre lui les plus sanglantes satires. Il a eu les mêmes procédés pour J.-B. Rousseau, pour Desmahis, pour Maupertuis , après avoir hit poux lui ces quatre vers, que l'on mit au bas de son portrait :

Ce globe mal connu qn'il a su mesurer Devient un monument où sa glohe se fonde ; Son sort est de fixer la figure du monde , De lui plaiie et de l'éclairer.

Quelque temps après il le déchira de la manière la plus cruelle ; car Maupertuis étoit alors dangereusement ma-

^n^ lettre à M. dje Pomniunan ■ i\ avril 1739).

ladc. M. (lo Voltaire a p.issr sa vit- à chanter ainsi la paliiiodie sur une infinité d'autres ; mais la plus in«'xcus.«ble de ces honteuses rétractations fut celle qu'il fit contre le roi de Prusse, qui favoit comblé de bienfaits. Rousseau, comme on l'a déjà dit, n'a pas été moins inconséquent : il a écrit, dans /i'//ï//t', de foit hclles choses en fav<ur d-- la Religion ; et, dans ce m^nie ouvrage, il a inséré lui morceau très-impie; il a dit et répété, dans ses écrits, qu'un athée est un sot lorsqu'il se refuse un crime qui lui paroi t utile à ses intérêts , ou qui favorise ses passions. Et dans son roman (V Héloi'se j il a représenté un athée sous les traits de l'homme le plus sage et le plus vertueux. Il a beaucoup disserte sur les devoirs sacres des pères et des mères ; il a mis tous ses enfans aux Enfans-Trouvés. Quoiqu'il eut adopte tous les principes philosophiques , voici le portrait qu'il trace des philosophes :

« Ils sont fiers, affinnatifs, dogmatiques, n'ignorant rien , » ne prouvant rien , se moquant les uns des autres ; et ce 1) point commun m'a paru le seul sur lequel ils aient tous i> raison. . . . Jamais , disent les philosophes , la vérité n'est » nuisible aux hommes. Je le crois comme eux ; et c'est , à )) mon avis , une gi'ande preuve que ce qu'ils enseignent » n'est pas la vérité. . . Un des plus familiers sophisracs du » parti philosophique , est d'opposer un peuple supposé de » bons philosophes , à un peuple de mauvais chrétiens. . > . M Reste à savoir si la philosophie, à son aise et sur le trône . » commanderoit bien à la gloriole , à l'intérêt , à l'ambition M et aux petites passions de l'homme , et si elle pratiqueroit » cette humanité si douce qu'elle nous vante la plume à la » main (a). . . Par les principes ^ la philosophie ne peut faire

(à) C'est une chose qui ne reste plus à savoir. Depuis la révolution nous ne aommes que trop éclairés à cet égard.

» aucun bien que la Religion ne le fasse encore mieux , et la M Religion en fait beaucoup que la pliilosophie ne peut faire. . . » Tous les crimes qui se font , dans le clergé comme ailleurs , 5) ne prouvent point que la Religion soit inutile , mais que « très-peu de gens ont de la religion. Nos gouverncmens » modernes doivent incontestablement au christianisme leur » plus solide autorité et leurs révolutions moins fréquentes. » Il les a rendus eux-mêmes moins sanguinaires. Cela se " prouve par les faits , en les comparant aux gouvernemens w anciens. La Religion, mieux connue, écartant le Fana- » tisme , a donné plus de douceur aux mœurs chrétiennes. ) Ce changement n'est pas l'ouvrage des lettres ; car. partout » oii elles ont brillé , l'humanité n'en a pas été plus respec- » tée. Les cruautés des Athéniens , des Égyptiens , des cm- « pereurs de Rome et des Chinois, en font foi. Que d'œuvres jj de miséricorde sont l'ouvrage de l'Évangile! Que de resti- » tutions, de réparations, la confession ne fait-elle pas faire » chez les catholiques!... Quand les philosophes seioient en •» état de découvrir la vérité , qui d'entre eux prendroit in- )j térét à elle ? Chacun sait bien que son système n'est pas » mieux fondé que les autres ; mais il le soutient parce qu'il » est à lui ; il n'y en a pas un seul qui , venant à trouver le V vrai et le faux , ne préférât le mensonge qu'il a trouvé , à » la vérité découverte par un autre. Où est le philosophe » qui, pour sa gloire , ne tromperoit pas le genre humain ?... » L'essentiel est de penser autrement que les autres. Chez -» les croyans il est athée ; chez les athées il seroit croyant... » Fuyez ceux qui , sous le prétexte d'expliquer la nature, sè- » ment dans le cœur des hommes de désolantes doctrines , » et dont le scepticisme apparent est cent fois plus affirmatif >; et plus dogmatique que le ton décidé de leurs adversaires. »Sou.s le hautain prétexte qu'eux seuls sont éclairés, vrais.

<Viiii aulcur (H^iic «Trlre cite roinui»' iinf autorité viTÏtable , j)anM' qu'il a toujourn dans sos < rrits autant il»- pun-tr que (le profond»!!!-. Voici vv paraj^iaplic tiré de la Ij-^isUition primitive : Que celui qui vrut rire le plus ç^r and parmi les hommes y ne soit que leur serviteur. « Mot sublime dt^venu musucI dans les lanj,'ucs chrclicnnos, où il a cté appliqué au «ininistèi'e politique ainsi qu'au ministère religieux, puisque "les fonctions les plus tilevées s'y nomment un senuce , et que ''Juger et combattre s'appellent sen>ir. »

Un monarque dévoué à s('s au£;ustes devoirs , sert à la fois la Religion , ses sujets et l'Etat.

(4) La jeunesse est, de tous les âges, celui 011 l'on peut être le plus aimable, ou le plus complètement insupportable et ridicule. Je lis dans les Mémoires de Sully , que ce grand homme, dans sa vieillesse, étant retiré dans son château, y rassembloit autour de lui sa nombreuse famille , et que ses petils-enfans et ses en fan s , âgés de plus de quarante ans, ne s'asseyoient jamais en sa présence sur des fauteuils.

Je lis dans les Lettres de madame de Sévigné, que le fils de madame de Grignan revenant de l'armée, après s'y être distingué de la manière la plus brillante, écrivoit à sa mère une lettre qui fmissoit ainsi : « Quel sera mon bonheur de i>me trouver à vos pieds , de baiser votre main et d'oser as :»pirer à votre joue!... >^ Qu'ils sont touchans pour une mère ces nobles sentimens si délicatement exprimés, et que la seule maternité peut inspirer! Il n'est fait que pour elle , il ne peut s'adresser qu'à elle ce langage de si bon goût, qui exprime à la fois la plus tendre affection et le plus profond respect ! Quelle admirable civilisation que celle qui contribue, par ce genre de grâce et d'élégance, à exalter, à perfectionner insi les sentimens les plus purs et les plus sacrés ! Les pères les mères n'ont-ils rien perdu de leurs droits , lorsqu'ils

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ont permis à leurs enfans de substituer a ce langage de la piété filiale, celui d'une amitié vulgaire , et enfin celui d'une révoltante égalité ? A^ujourd'hui , on termine une lettre à sa mère en disant : adieu, mon amie ^ je V embrasse. J'avoue que , dans ce genre , j'aimerai toujours mieux la manière d'écrire de M. de Grignan.

(5) Je ne puis mieux terminer cet ouvrage qu'en citant quelques fragmens d'un excellent discours d'un homme de beaucoup d'esprit ( M. Lin guet ). Ce discours parut en 1788, un an avant la révolution, par conséquent l'auteur n'avolt pas vu les résultats de la philosophie moderne. Ce discours me paroît le chef-d'œuvre de la logique et de la modération, et le sublime du ton calme, froid, et justement sévère. M. Linguet suppose que Voltaire existe encore, et, lui adressant la parole , il lui dit :

« Je laisse aux théologiens , aux pasteurs honorés de ce «ministère le soin de justifier la révélation, d'en établir la » vérité ; mais je vous demande , au nom de cette même rai- Mson dont vous croyez défendre les droits, ce que vous ï> trouvez d'humiliant pour elle dans ces mystères ! ils sont •» incompréhensibles , comme l'ont déjà observé des écrivains »plus éloquens que moi; mais s'ensuit-il de-là nécessaire- »ment qu'ils sont absurdes? Tout n'est-il pas mystère pour i> vous dans la nature , et tout y est-il extravagant , impos- » sible , absurde ?. . . .

)) La foi ne dépend pas de vous ! soit ; mais le silence est •» en votre pouvoir : encore une fois , qui vous force à le » rompre ? On n'exigeroit pas d'un aveugle né qu'il crût aux » prodiges de la lumière; l'organe nécessaire pour en avoir -> quelque idée lui manque. S'il se contentoit de les nier tout «bas, on se contenteroit de le plaindre; si même, en éle • .-Tant la voix , il se bornoit à dire dans sa chambre que ce

wsonl dos absunritrs , el qu'il faut Mrr imlx'cllN; pour Ipr »)a(IiiK'ltir ; (juaiid il pro(Jij,'u<;r()if les ])lais;mlcrin.s , et les ub(»niu'.s Hiêmo , ce qui ik* lui scroit pas (lifficilc , T)()ur îipwpiiy»'»' son système, l'indulireiice acconipagneroit encon- la «pitié. Mais s'il se inetloit à crier dans la rue que ceux qui » souffnnt des fenêtres à leurs appartemens sont des dupes , »ct les archirectcs qui les pratiquent des scélérats ; si, avec u des pierres et son bâton , il commencoit à les briser ; si , à » ses cris , d'autres aveugles et même des clairvoyans mal in- » tjntionuésseramassoicnt, et que tout annonçât le désir avec »' les symptômes d'une émevitc , ne fauJroit-il pas accourir , »ne faudroit-il pas user de sévérité envers le prédicateur et » ses prosélytes ?

»Si les cérémonies religieuses entrainoient aujourd'hui, »> comme autrefois, dans le paganisme , cet appareil sangui-

»naire et effrayant qui souilloit les temples , votre ré-

v>pugnance seroit excusable... Mais le christianisme a purgé » ses sanctuaires de cette barbarie affligeante ; il a substitué à vces massacres une offrande douce , paisible , qui ne choque »ni les yeux , ni l'esprit; physiquement même elle est le symwbole de la paix et de l'union ; à ne l'envisager que du côté »j politique , elle ne peut inspirer que la concorde , l'amour »des hommes et la reconnoissance pour la Divinité. Quand »ce culte n'auroit que ce seul avantage, c'en seroit assez «pour mériter les égards d'un philosophe humain ; et sa puiswsance actuelle*, la profondeur de ses racines, l'impossibi- M lité de l'arracher sans ébranler toutes les constitutions ci- » viles auxquelles il est maintenant incorporé , sont d'autres «considérations décisives qui suffîroient pour interdire le «désir même de sa destruction, quand elle seroit possible. «Et combien d'autres motifs encore, même en admettant

«cette possibilité , se réuniroient pour imposer silence à de w véritables philosophes !.^.

» Je n'examine point si ce théisme tant vanté aujourd'hui » n'est pas réellement un athéisme déguisé par ce léger adou- '>cissement de nom ; si ce Dieu relégué sans prêtres et sans «ministres dans le ciel intellectuel où il se cache , est un « être beaucoup plus effectif que le dieu sourd , muet , aveu- »gleet insouciant d'Epicure. Je n'examine pas si cette com-^ «munion volontaire, spirituelle et secrète, cet hommage inwtérieur rendu tacitement à Dieu , sans influence sensible, et i)indiqué uniquement par la raison, est un frein aussi sûr, » aussi efficace pour les passions et les désirs contraires à w l'ordre général , qu'une Religion soutenue par l'appareil ) de ses cérémonies , par la pureté de sa morale , par la ma- »jesté de ses dogmes , par la pompe même qui entoure ses «ministres; je Iç suppose.

» Je suppose encore que son ascendant sera le même sur tous »les hommes, sur tous les esprits, sur toutes les classes de la «société; je suppose que le philosophe, parlant froidement » au nom de la raison , et, discutant loin de l'occasion , l'a- » vantage ou le désavantage qu'il y auroit , soit à résister , » soit à succomber , prendra sur les cœurs autant de pouvoir »que le pontife promettant , de la part de l'Être tout-puis- » sant , des châtimens et des récompenses ; réitérant à chaque «instant ses menaces et ses promesses pour l'avenir; et, » exerçant dès le présent une juridiction sévère et redou- V table par le rapport qu'elle a avec les jugemens futurs ; je i. suppose tout cela.

w Eh bien , dans ce cas-là même , entre deux manières d'asi^surer Tordre, qui auroient une efficacité pareille, la préfé- ^rençe ne seroit-elle pas due à celle qui est établie ?

• Voilà un t'dificp qui m'assun' un alui suffisant pour tous » mes besoins ; sericz-vous excusable de 1<î renverser , uni- »quement parce que vous en pourriez substituer un autre A qui auroit le même avantage?

«C'est le bon ordre, c'est l'amour de la vertu, c'est la K fraternité entre les hommes qui va faire régner le théisme, »je le veux ; mais la Religion a-t-elle un autre but? Ses miwnistres ont des passions; mais vos philosophes en seront-ils «exempts? Elle a un appareil gênant, elle a des pratiques B fatigantes , elle exige une docilité peu agréable; ses prêtres «veulent non-seulement qu'on les croie, mais aussi qu'on «les respecte. Cela est vrai; mais quand on ne la regardcroit «toujours, ainsi que vous le voulez, que comme un établisse- »ment purement civil , comme une institution politique des- "tinée à consolider l'édifice social , à assurer le repos général « de toutes les peuplades qui se réunissent pour vivre en com- »mun, cet appareil, ces pratiques, cette soumission, ce »respect , ne seroient-ce pas des choses nécessaires ?

M Contestez-vous à un souverain le droit d'avoir des gardes , «à un magistrat celui d'avoir des licteurs, des appariteurs, des » huissiers , etc. Regardez-vous comme une usurpation de leur » part , les hommages qu'on leur rend et la vénération qu'ils «exigent? Pourquoi donc cet acharnement à les trouver in- 1* justes , humilians , quand c'est à une mitre ou à une étole «qu'ils s adressent , lorsque vous les approuvez envers un "diadème ou un cordon bleu , jaune ou rouge ? Assurément , »rien n*est moins philosophique, rien n'est plus puéril que «celte distinction... Vous rougissez d'être contraint à des dé- «féreuces pour un curé, pour un évêque; mais bientôt vous "trouverez incommodes celles qu'il faut avoir pour un shé- «riflf, pour un alderman, pour un bailli, pour un chancc- » lier , pour un roi : toutes ces gradations de robcissonce se

î> touchent et se soutiennent l'une par l'autre : votre philoso- »phie seroit même inconséquente, si, ayant une fois brisé «un de ces jougs, elle respectoit plus scrupuleusement le sewcond... C'est donc réellement le plus affreux désordre que >)VOus tendez à introduire, même sans le vouloir; c'est donc >;de la société entière que vous vous déclarez ennemi , en pu- «bliant que vous n'en voulez qu à ses tyrans.

»Et que seroit-ce, si je suivois , jusque dans les classes «inférieures, les funestes effets de cette indépendance que »vous réclamez au nom de l'humaiiité, et pour soutenir, » dites-vous , la dignité de notre espèce? Je continue à «ne contester à votre réforme aucun des avantages que »vous lui attribuez; je consens toujours à supposer que »le théisme, une fois reçu, accrédité universellement, vau- »dra pour le bien public, autant que tout autre culte; » qu'un philosophe , de son cabinet , échauffera autant les » esprits par un bon traité de morale, qu'un prédicateur h OU un curé , par des sermons publics ou des exhorta- )>tions particulières et verbales; qu'un coupable, ou un i>homme foible et tenté de le devenir , sera rappelé à ses » devoirs à l'aspect d'un lycée comme à celui d'un temple ; V qu'il se formera même des académies de vertu, comme il » y en a de langage , de manipulations physiques ; et que ces ^ » beaux esprits , en dissertant élégamment et à leur aise sur » les bonnes mœurs , travailleront avec autant de succès à )Jeur maintien, qu'un clergé nombreux et régulier, dont ce «ministère est la principale et même l'unique profession. ^^Mais, pour passer de l'ancienne servitude des esprits à leur «nouvelle indépendance , il s'écoulera nécessairement un M certain temps. Ce n'est que par le mépris de ces rites , de uces pratiques de l'esclavage, que vous parviendrez à l'élé- .>Yation sublime et épurée dont se berce votre philosophie.

toCct iiilervallr srra franclii , p(îut-«*trc sans danger, par «quelques Aines plus sensibles, mieux oif^'anisécs, fjarantics »>d«'s teiilatioMs , par une fortune suffisante , ou par le «lé- )'faut d'occasions. Celles-là ne croiront pas leurs devoirs Manéantis avec les accessoires qui en avoient j)récédeninient raccompagné la théorie. Soit : mais le peuple , ce peuple que xvous croyez essentiel d'éclairer, et qu'il est au moins très- » important de contenir; cepeuple pour qui tout est tentation , kparcc que dans sa vie tout est privation^ cepeuple qui n'a »pas une minute sans besoins, et un mouvement sans convtrainte, sera-t-il capable des mêmes réflexions et des mêmes wménagemens ? Quand tous les hommes seront devenus phi- »losophes et théistes, ils n'auront plus besoin d être chréi>tiens : je le veux; mais dans le temps de leur éducation, »dans l'intervalle employé à les désabuser des vieux préju- «gés , à les imprégner de ces nouvelles lumières , que seront- )àls?

» Distingueront-ils la vertu qu'il faut aimer r t pratiquer »toujours, de l'organe qui la préchoit, organe que vous leur «apprenez à détester et à fuir? Sauront-ils restreindre aux i^accompagnemens extérieurs le mépris que vous rccomijmandez pour les objets de leur adoration passée , et se » trouver encore liés par les devoirs , quand ils ne le s( ront j> plus par les pratiques visibles , destinées à leur en rappeler >d'observancc ?

»Si vous hésitiez sur la réponse , tous les honnêtes gens , «plusieurs de vos partisans mêmes, plusieurs de ceux que »vous avez le plus accusés et pervertis, ne la feroient-ils pas «pour vous? Voyez ce qui se passe dans cette société où ))Vous jouissez d'un triomphe si flatteur en apparence , où »vous avez réellement formé une école, non pas d'élèves, » mais de prédicans aussi zélés , aussi hardis que vous. Tout

«y est apprécié, tout y est discuté, tout y est détruit; mais «qu'en arrive-l-il? Demandez-le aux magistrats chargés du ); ministère rigoureux institué pour punir les crimes com- »mis , et vous saurez s'ils ne gémissent pas d'en voir multi- » plier le nombre, en raison de ce que s'affoiblit le pouvoir » du ministère pacifique destiné à les prévenir.

» Quant aux délits que la loi ne peut frapper, parce qu'ils » sont , ou secrets , ou d'une espèce pour laquelle elle n'a » point de châtimçns : quant à ceux qui ne troublent que »r intérieur des familles par la destruction des sentimens qui » en font le bonheur, consultez le cri universel pour savoir X) si le théisme est plus propre que la Religion à les réprimer. •» Oseriez-vous assurer que ce soient les familles philosophes «où se trouvent des enfans plus respectueux, des époux » plus unis , des amis plus fidèles , des domestiques plus sûrs ; » et , si vous le disiez , votre propre conscience , votre propre » expérience peut-être n'arréteroient-elles pas cette assertion «mensongère avant que votre bouche eût fini de lapronon- » cer ?

«Et encore, si ces tristes effets d'une licence vainement » décorée par de trop beaux noms, se bornoient à l'enceinte » des maisons où elle se développe avec le plus d'impunité , » les vrais amis des hommes pourroient se contenter d'en gé- «mir; mais ils s'étendent à toutes les classes comme à tous les » esprits. Le laquais qui sert à table voit des hommes réputés «honnêtes, se réunir pour trouver ridicule le pasteur qui « lui prèchoit la fidélité et le culte , qui seul lui en assuroit » la récompense. Il seroit bien imbécille , s'il ne se trouvoit «pas lui-même ridicule de persister à être fidèle

« C^^tte épidém'e , cependant , gagne de toutes parts ; elle » pénètre jusqu'à l'ouvrier tapi dans les galetas , jusqu'au » paysan mourant de faim et de désespoir dans sa chaiimière ;

^\U apprennent à comparer leurs besoin?» et lenr misère avec >. la valeur des scrupules qui les perp«'luriit ; ils cessent «l'aller >i cntcntlre le curé , qui , au prône , leur en faisoit espt'rer »unc indemnité^, qui balançoit dans le confessional les pro- "grès delà tentation de s'y soustraire : et quel est le résultat "de ce terrible afïiancliisseinent ? N'est-ce pas de toute né- »cessité, le crime ou le désespoir 7 Et l'un ne doit-il pas «presque aussi nécessairement naître de l'autre [a) ?

» C'est ici , surtout , que l'on scnl la prodigieuse différence » entre les spéculations arbitraires de la philosophie , et les » services de la Religion, qui, réunissant une théorie sui>blime à des pratiques usuelles, est réprimante et consowlante tout à la fois

»Que rend la philosophie à l'indigent, en échange des ))fers dont elle le charge à l'approche des possessions du )»riche?Va-t-elle pénétrer dans sa chaumière, au milieu de » la fange qui l'entoure ? Va-t-elle s'asseoir près de ce lit de î) douleurs, où le mointtre des maux du moribond est souvent » la maladie qui le dévore? Lui offre-t-elle , dans le visiteur » compatissant qui l'exhorte , l'image du Dieu juste qui va » l'indemniser, dans une autre vie , des souffrances de celle- -ci? Impose-t-elle à ce dissertateur éloquent l'obligation de » seconder, par des discours temporels , effectifs , les espé- 1) rances verbales et futures qu'il prodigue 7

» Le philosophe qui rempliroit quelquefois , dans sa vie , » ce ministère de bienfaisance , seroit un prodige de vertus : »la Religion en fait, pour ses ministres, le plus commun de «leurs devoirs et une fonction journalière; ils ne peuvent

(a) Et c'est en effet ce qm arriva un an après la publication de cet écrit

>js'y refuser sans crime, même le différer sans prévarica-

»tion.

» Cessons donc , encore une fois , de décrier , d'attaquer wla Religion : quand il seroit vrai qu'on pût se flatter de » parvenir à la détruire , ce seroit le plus grand des crimes );de le tenter. )>

(Examen raisonné des ouvrages de Voltaire ^ par Linguet.)

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