‹ Les dîners du baron d'HolbachChapitre 4 sur 37 · CHAPITRE PREMIER. Introduction et Plan de V ouvrage · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. Introduction et Plan de V ouvrage

Un a donné successivement au public, les histoires delà /ûc<^wme, delaZ/^M^jde \di Fronde^ etc., mais on n'a point encore donné une histoire suivie et complète de la j?lus grande conjuration qu'on ait jamais formée en France et même en Europe, celle dont les philosophes modernes ont été les chefs. Elle commença sous la régence ; l'hypocrite Fontenelle, en fut le premier instigateur (a), et M. de Voltaire le premier chef. Les

[a) Ce fut Fontenelle qui ^ sur la fin du règne d j Louis XIV , fit imprimer son pieux discours sur la Patience ^ qui est terminé par une prière au verbe incarné; et ce fut lui qui, sous la régence, lit paroitre son Histoire des Oracles, dânf laquelle la Religioû est continuellement outragée l

matériaux de cette histoire contemporaine, sont disséminés dans une multitude d'ouvrages ; on les a rassemblés et mis en ordre dans un seul volume. Il est assurément très-cnrieux de connoître les motifs et de suivre le fil. d'une conjuration qui a bouleversé l'Europe entière, et dont les ramifications se sont étendues jusque dans les autres parties du Monde. Cette immense et surprenante influence n'est nullement à la gloire de la fausse philosophie , elle ne prouve que la corruption de la nature humaine qu'il est toujours plus facile de séduire que d'éclairer : le mal se propage avec une effrayante rapidité sur cette terre malheureuse, tandis que le bien n'y jette que des germes profonds, indestructibles à la vérité, mais que presque partout les passions empêchent d'éclore; nulle nation ne communique à une autre l'esprit de paix et la santé, et le démon de la guerre allume sans peine les flambeaux de la discorde , et la peste est contagieuse !... Ce livre déplaira beaucoup aux infortunés disciples des faux sages du siècle dernier, car les philosophistes n'y seront jugés que par leurs propres écrits et leurs imprudens aveux. Leurs plus grands admirateurs frémiront en voyant leurs maximes fondamentales réunies et formant le code mpral et politique qu'ils nous ont laissé ; il sera également impossible de justifier ces„ll«i)r-

rihles maximes et ladnplicité de leurs auteurs, ou (le nier des atrocités, des actions et d(,'s cabales qui ne seront (|ue des citations scrupuleusement exactes , tirées de leurs ouvrages et de leurs lettres.

il y a presque toujours quelque chose de bizarre et d'inexplicable dans la gloire purement humaine : si M. de Voltaire, n'aspirant point au titre d'historien, njeùt pas publié des ouvrages historiques remplis d'erreurs, de mensonges et dans un style à la fois épigrammatique, incorrect et toujours négligé, s'il n'eût pas fait de mauvaises comédies, de mauvaises odes, des opéras détestables , une multitude innombrable de pamphlets, de satires et de libelles , dont la calomnie, Timpiété la plus révoltante , le cynisme le plus effronté font tout le sel , on ne l'auroit jamais proclame génie universel (a). Le grand

{a) On ne parle point de la Henriadc , parce qu'ua poème, fiit-il meilleur que la Henriade, ne pourroit être l'un des titres à Winivcrsalité , pour l'auteur de plusieurs belles tragédies. Tout poëte , capable de faire de bonnes tragédies , le seroit aussi de composer un bon poème épique. Si les grands auteurs tragiques ne s'en avisent pas , c'est qu'ils aiment mieux consacrer leurs talens au théâtre , où, suivant l'ingénieuse expression de M. Delille, ils' entendent toute leur renommée. Qui pourroit douter que Racine , s il Teût voulu, n'eût fait un poème épique égal au

Racine a fait des tragédies sublimes, des poésies lyriques admirables, une excellente comédie,

moins à la Henriade, par la versification, et très-supérieur par le plan, l'imagination, les épisodes et la manière de tracer et de soutenir les caractères? «Voltaire, dit M. de La )) Harpe (dans son excellent Cours de Littérature) , Voltaire » est bien loin d'avoir été un génie universel, puisqu'il n'é- » toit pas même (et il s'en faut de beaucoup) un poëte uni- « versel. Il a. primé, il est vrai, dans deux genres très-op- » posés, la tragédie et la poésie légère , mais le lyrique et le » comique lui ont manqué absolument ; et dans l'épopée , » et dans le poème héroï-comique , il est à peine au second » rang. 11 ne peut soutenir le parallèle , ni avec le Tasse , » ni avec Milton, ni avec l'auteur du Lutrin; que seroit- » ce si nous mettions en avant Homère et Virgile? Je ne V parle pas encore des genres de prose; nous y viendrons , ») et certes il n'y figurera pas comme en poésie. Un homme » me paroît avoir été plus magnifiquement partagé que per- » sonne , puisque seul il s'est élevé au plus haut degré dans » ce qui est de sciences et dans ce qui est de génie , c'est Bos- M suet. Il n'a point d'égal dans l'éloquence; dans celle de » l'oraison funèbre, dans celle de l'histoire , dans celle des af- » fcctions religieuses (voy. ses Méditations sur l'Évangile), » dans celle de la controverse (voy. les Variations) , ei en » même temps personne n'a pas été plus loin dans une science 5) immense qui en renferme une foule d'autres , celle de la re- » ligion. C'est l'homme qui fait le plus d'honneur à la France M et à l'Église des derniers siècles ; cependant ce n'étoit point » un esprit universel; les sciences exactes, la jurisprudence >* et la poésie lui étoient fort étrangères. Ecartons ces chi- D mères d'universalité, le premier rêve de l'orgueil philo-

(5) (les lettres sur Port-Royal (jue Ton peut comparer aux Provinciales ; mais on ne Ta point loué sur son f^ênie universel'^ il a vu prrférer la Pliè- (IrcdePraflon à la sienne; il a vu tomber Athalie, le chef-d'œuvre de la scène française et de tous les théâtres anciens et modernes !... Il ne fut point chef de ^)arti, il ne répondit jamais aux satires dont il fut l'objet , il dédaigna du fond de sa grande âme le vil métier de libelliste , et loin de faire des cabales , il fut la victime de celle que l'envie forma contre lui!...

M. de Voltaire, ne pouvoit dominer et régner que sur un siècle corrompu , il le forma! Les doctrines alors étoient encore bonnes, les traditions du grand siècle, la juste admiration pour les grand:> hommes qui l'illustrèrent, en maintenoient l'influence et la pureté ; on avoit de la raison , du goût, un sentiment vrai du beau , on respectoit la religion, l'autorité , les lois; on aimoit ses souverains. Il falloit renverser tout cela ; toutes les carrières de la véritable gloire avoient e'té parcourues, avec un éclat désespérant pour l'orgueil et l'ambition. On voulut donc ouvrir des routes nouvelles, et ne pouvant surpasser

» sopLique , qui croyoit relever l'esprit humain par de nou- )) velles prétentions et qui le rabaissoit en effet par de nou- « velles erreurs. »

(6) ni même égaler des modèles parfaits, on prit la résolution de contester leurs droits , d'anéantir leur doctrine, de tourner en ridicule leur croyance et leurs maximes, de jeter une extrême confusion dans toutes les idées morales, de tout brouiller, de tout confondre, d'usurper la louange et de braver le mépris, enfin, de corrompre l'esprit public afin de le séduire, et de régner sur une multitude égarée. Un seul homme ne pouvoit suffire à un tel dessein; M. de YoUaire, après avoir obtenu un équitable et grand succès au théâtre, fit paroître l'épître la plus infâme et la.plus impie; ensuite il pubha plusieurs libelles, c'étoit tout ce qu'il pou voit faire tout seul; il sentit bientôt le besoin d'une grande association , mais il étoit fort difficile, surtout alors , de la former. Les clubs (si favorables aux conspirateurs ) n'étoient pas encore connus en France , notre nation avoit la préséance sur toutes les autres et n'en copioit aucune; elle étoit même le modèle des autres qui croyoient atteindre le j^lus haut degré de civilisation en adoptant ses modes , ses coutumes et ses usages. Nous nous contentions dans ce temps , de nos brillantes voitures à sept glaces , de nos coursiers à superbe encolure ; nous aimions beaucoup mieux dans nos fêtes des carousels et des tournois que ces courses mercenaires où la seule vîtesse tient lieu de noblesse et

( 7) iVélégance aux chevaux, et dont l'amour de l'arffent, formant tout l'inlérèt, j)r()faMe la nature en transiormant les gazons fleuris et les pelouses eu tapis de jeu ; nous préféridns la conversation, au thé, au punch et à la cohue, enfin nous étions François! Nous admirions les magnifiques jardins de Lenôtre ; on n'y voyoit point de palais placés dans des prairies, des ponts sans nécessité , des ruines et des toriibeaux sans souvenirs; nous pensions que des parodies mesquines et ridicules ne sont point d'ingénieuses imitations de la nature; les beaux-arts portés alors au plus haut point de perfection, n'offroient rien de puéril , de faux et d'imposteur , et s'ils vouloient produire des illusions, le bon goût, toujours ami du vrai , exigeoit qu'elles fussent parfaites , il prescrivoit des bornes à l'idéal et des règles à la fiction («).

(a) Il faut observer qu'en Angleterre, l'apostasie a été très-favorable aux jardins que nous appelons à l'anglaise , puisque ces jardins sont remplis de tombeaux véritables et de débris d'églises , d'hermitages , d'abbayes , de prieurés et de couvens , qui ont en effet existé , et le ciel nébuleux de la Grande-Bretagne est toujours en harmonie a\ec les idées mélancoliques et les scènes lugubres. D'ailleurs , la magnificence anglaise surpasse infiniment la nôtre en ce genre : on voit dans les jardins de Waller, auprès de Londres, des précipices de plus de trois cents pieds de profondeur; on peut

(8) Dès ses premiers pas dans la vaste et tortueuse carrière d'une ambition démesurée, M. de Voltaire marcha tantôt avec audace, tantôt avec pusillanimité , au milieu des applaudissemens et des sifflets , des succès, des chutes (a), des louaiir ges , du mépris (J?) et des affronts (c) ; ses écrits

côtoyer, dans ceux de lord Scarsdale , une belle rivière , sur laquelle on a jeté un grand pont de marbre : les jardins de Blenheim et beaucoup d'autres présentent la même sonip-' tuosité. Les Anglais qui ont bouleversé leur religion et leur gouvernement, ont conservé soigneusement tous leurs monumens antiques , ils n'auroient pas souffert que des bandes noires les eussent détruits ; c'est pourquoi on trouve dans le parc de la duchesse de Portland , toutes les fortifications d'un camp retranché du temps de Jules-César; et dans les jardins de Stourhead, près de Bath , la fameuse tour antique, sur le haut de laquelle Alfred-le-Grand arbora l'étendard de la gloire et de la liberté , après avoir délivré son pays du joug des Danois, etc. etc. De telles fabriques qui rappellent d'intéressans souvenirs, donnent une âme aux paysages, dont les eaux, les rochers et les arbres ne sont alors que le matériel.

[a) Un grand nombre de comédies , ses opéras , ses odes, etc.

[b) Voyez les Mémoires de Dangeçu.

[c) M. de Voltaire fit contre un grand seigneur la satire la plus insolente et la plus calomnieuse ; ce grand seigneur s'en vengea d'une manière bien indigne, en lui faisant don» jier des coups de bâton par un de ses gens, ce qui équivaut à un assassinat ; la vengeance étoit atroce , mais elle tomboit §W U» îibelliste, et personne ne prit intérêt à la victime,

impies et licencieux indignoicnt tous les ^ens de bien, en même temps qu'ils lui gagnoient les suffrages d'une classe nombreuse dans tous les pays, celle des libertins et des femmes sans mœurs ; et ce grand nombre de productions pitoyables , mais dans plusieurs genres , prépa" roient ses prétendus titres à V universalité et jetoient toujours plusieurs germes de corruption dans le public; c'est ainsi que, sans autre secours que celui du mauvais génie de la France, il ébauchoit dès-lors le grand ouvrage qu'il termina dans la suite, avec le secours d'une association digne de lui , et formidable par le nombre. Ainsi s'écoulèrent les jours de sa jeunesse et de son âge mur.

Il forma ensuite des liaisons utiles à ses desseins , prodiguant, jusqu'au ridicule, la flatterie aux gens de lettres , qui n'avoient pas assez de talens pour exciter sa jalousie, mais dont l'audace et la présomption pouvoient servir merveilleusement à ses projets: il dénigra tous les hommes de génie, se brouilla avec eux, et les outragea dans ses livres» Crébillon, Piron, le grand Rousseau , Pompignan , Buffon, Gresset,

M. de Voltaire eut le singulier courage cVallcr porter ses plaintes à M. le régen*, en lui demandant justice 5 ywjr/ce , reprit M. 1^ régent, elle e&t faite.

( >o) J.-J. Rousseau; mais il se lia intimement avec Helvélius, Damilaville, d'Alembert ,( qui grand géomètre , n'a pourtant rien inventé et dont les talens littéraires ne pouvoient assurément causer d'ombrage), Diderot, St-Lambert, Grimm, l'abbé Morellet , Thiriot : « Le reste ne vaut pas l'hon- » neur d'être nommé (i). »

Cette société formée s'occupa sérieusement , sous l'inspection de M. de Voltaire, de la grande idée de régénérer la morale, la littérature, et l'État ; mais on sentit , comme on l'a dit déjà , que, pour atteindre ce but, il falloit nécessairement une immense association, et qui pût même s'étendre jusque dans les pays étrangers. Après beaucoup de réflexions, on enfanta le projet de faire une encyclopédie ; l'idée n'étoit pas neuve, l'encyclopédie de Ghambers existoit déjà en Angleterre; elle étoit même traduite en français, mais elle ne contenoit ni verbiage, ni déclamations séditieuses, ni impiétés; les philosophes s'en emparèrent pour en prendre tout ce qui pouvoit leur épargner du travail et des recherches, ils y ajoutèrent toutes les idées philosophiques; en la faisant prodigieusement volumineuse, ils se flattoient, avec raison, d'y donner une importance qui feroit tout à fait tomber celle de Ghambers. Cette entreprise promettoit un succès complet , aux desseins des ^premiers

chefs pljiloso[)lK\s , cl leurs savantes eoinl»inaisoiis, i\ cet éj^ard , ne prouvent que trop combien ils en sentirent l'importance; elle leur donnoit la facilité de répandre rapidement et partout leurs opinions. Elle ne paroissoit être qu'une entreprise laborieuse et purement littéraire , dont le projet n'alarma pas d'abord- le gouvernement, et qui obtint le suffrage et la reconnoissance du public; néanmoins les noms des chefs donnèrent des inquiétudes très-fondées à tous les gens religieux.

Sans avoir l'air d'intriguer, on fit ouvertement des enrolcmens dans toutes les classes; pour travailler à ce grand ouvrage, on comprit que plus on emploieroit de monde et plus on auroit de partisans: aussi multiplia-t-on à l'infini, et sans nécessité , le nombre des coopérateurs. On savoit bien que chaque individu qui auroit seulement l'honneur de mettre dans cette énorme compilation un seul petit article, se passionneroit pour l'ouvrage entier, et qu'il procureroit des preneurs dans sa famille et parmi ses liaisons et ses amis; on gagna plusieurs hommes de la cour à force de flatteries , mais en leur montrant de la hardiesse et quelques opinions particulières^ qui ne tendoient , disoit-on, qu'à déraciner des préjugés intolérables. On eut soin de leur cacher le véritable fond des choses.

c'est-à-dire le projet formel de mettre toutes les passions à Taise, et d'ouvrir un vaste champ aux ambitions les plus désordonnées, en anéantissant la religion, la morale, et en renversant le gouvernement. Ce secret n'étoit bien connu que de huit ou dix personnes qui furent les véritables conjurés. Voltaire, d'Alembert, Helvétius , Diderot, Condorcet , Raynal, Damila- Tille , l'abbt' Morellet, ces fameux conspirateurs, dans de petits comités particuliers, arrêtèrent le plan le plus détaillé de la grande conjuration ; ils* convinrent unanimement qu'il falloit pour préliminaire à l'Encyclopédie, et pendant la durée de l'entreprise, répandre successivement dans le public un nombre prodigieux de satires contre les prêtres, contre les gens religieux et contre toutes les autorités, et en outre, multiplier les brochures impies et licencieuses. Dans ces petites assemblées ténébreuses , furent conçus et arrêtés les plans du livre de V Esprit^ de Candide^ d'une infinité de contes de ce genre; de Zadig^ de \ Histoire phûosophique des Indes ^ du Dictionnaire philosophique ^ de V Essai sur les Mœurs des Nations^ du poème sur la Loi naturelle ^ etc. Ce fut encore là que l'on inventa les titres des pamphlets intitulés : les Si, les Quand, les Pourquoi^ dont on confia l'exécution à des auteurs subalternes : qu'on ne

manqua pas d'ériger parla suite en beaux-esprits, cpii lurent loués à outrance par toute la cabale, <*ar (lès-lors il fut unanimement décidé cpie Ton feroit une réputation d'hommes de génie, à tous les écrivains, (juelque dépourvus de talens qu'ils fussent, quientreroient dans le parti philosophique , et que par les mêmes motifs on déclareroit que tous ceux qui combaltroient la légion (Tesprits forts ^ n'éloient que des hypocrites et des sots. Ce qui raj)})elle des vers ingénieux de Pavillon (neveu de l'évéque d'Alet) auquel l'abbé de Francheville avoit demandé ce que c'étoit que le bel espfit.

Voici la réponse que lui fit Pavillon :

De l'air dont on vit aujourd'hui , Il importe fort peu de l'être , Mais si vous voulez le paroître, faites des partisans et clierchez de l'appui.

Tâchez donc à former une petite brigue , Joignez quelques })ourgeois , à force gens de cour ; Que tous ceux qui seront entrés dans voire intrigac A.vec empressement vous prônent tour à tour.

Et que sur lliôfel de la ligue

En grosses lettres soit écrit :

Hors la cabale point d'esprit.

^e désespérez point , allez , je vous en quitte , Tâchez de ne point croire en Dieu,

Et cela vous tiendra lieu De toute sorte de mérite.

Enfin, en s'engageant à saper tous les fondemens des trônes , on se promit , quand l'intérêt de la bonne cause l'exigeroit, de flatter sans mesure les souverains , leurs maîtresses , les ministres et tous les gens en place , en un mot , on fit le serment ( le seul qui ait été respecté dans cette société ) , de mentir , non-seulement souvent , mais toujours, pour le bien général (a). N'oublions pas d'ajouter qu'il fut expressément recommandé à tous \^% frères de faire distribuer gratis les pamphlets et les brochures dans les petites villes , les gros bourgs , surtout aux foires , et d'en faire circuler à Paris un grand nombre parmi les jeunes gens et les jeunes femmes (^). Les encyclopédistes sentirent aussi qu'il falloit, pour le succès de leur dessein , ôter toute influence à la religion

(a) C'est ce que M. de Voltaire répète sans cesse dans ses lettres à ses amis, auxquels il dit, mentez , mentez j mentons, mes amis : quelles flatteries n'a-t-il pas prodiguées à Louis XV, qu'il a comparé à Trajan , à madame de Pompadour (2) , et depuis à madame Dubarri, au maréclial de Richelieu, quil appelle toujours dans les lettres qu'il lui adresse, son héros , et qu'il désigne dans d'autres Içttres de la même date , écrites à ses confidens , le tyran du tripot ou le tripotiej\

[h] Voyez les Lettres de Voltaire.

( '7 ) X) et l'ouvrage tombera clans l'oubli (a)... Enfin, » une dernière sorte de renvois, qui peut être » ou de mots ou de choses, ce sont ceux que j'aiv » pellerois volontiers satiriques ou épigrammati- » ques : tel est , par exemple , celui qui se trouve » dans un de nos articles, où, à la suite d'un éloge » pompeux, on lit : voyez Capuchon, Le mot bur- » lesque Capuchon , et ce qu'on trouve à l'arti- » cle Capuchon , pourroient faire soupçonner , » que l'éloge pompeux n'est qu'une ironie, et » qu'il faut lire l'article avec précaution , et en » peser exactement tous les termes. Je ne vou-

(a) Voilà le grand secret de la secte et de toute secte ;tl s'agit de faire du bruit , de bouleverser , d'opérer une révolution ; c'est ainsi qu'on se rend célèbre à peu de frais , c'està-dire sans talens. Le caractère d'un bon dictionnaire est de changer la façon commune de penser. Eh! si cette façon de penser est utile et raisonnable ? U n'est pas question de cela ; il faut faire un ouvrage assez hardi pour qu il ne puisse jarhais tomber dans l'oubli. Le dictionnaire qui ne sera que savant et sage , sera mauvais : on le consultera toujours r mais qu'importe ! On n'en parlera point, ce n'est pas là le compte des philosophes. Si les éditeurs de V Encyclopédie n'avoient pas les talens de Bayle , du moins ils avoient le même but et les mêmes idées sur la manière qu'on doit employer pour composer un bon dictionnaire. Bayle auroit bien pu nous donner lui-même cette définition ; mais il avoit trop d'art et trop d'esprit pour se démasquer avec cette surprenante maladresse.

( '8) 2) drois pas supprimer entièrement ces renvois , » parce qu'ils ont quelquefois leur utilité. On » peut les diriger secrètement contre certains ri- » dicules , comme les renvois philosophiques » contre certains préjugés. C'est quelquefois un » moyen délicat et léger , de repousser une in- » jure sans presque se mettre sur la défensive , jo et d'arracher le masque à de grands person- » nages. » Voyez dans V Encyclopédie , le mot Encyclopédie (a). Conçoit-on que des auteurs puissent ouvertement montrer de telles intentions , et se dévoiler avec autant d'imprudence ? Ce qui rend cet article aussi ridicule qu'il est révoltant, c'est que l'auteur s'y vante de son adresse , de ses ménagemens , et s'y glorifie de n'employer que des moyens délicats et légers. A quoi servent toutes ces précautions , toutes ces finesses si bien conçues ,si subtilement imaginées , lorsqu'on en donne une si positive et si longue explication {b\ Les premières livraisons de l'Encyclopédie con-

(a) Voyez surtout les Lettres de Voltaire à d'Alembert , et Toyez aussi les Mémoires de M. Griram.

(6) Les lettres d'un ami des phflosopliistes , celles de M. Grimm ne laissent plus le moindre doute sur les intentions perverses des encyclopédistes. Qu'on lise dans ce mauvais ouvrage la lettre de Diderot, écrite à l'imprimeur de X Encyclopédie. Nous en donnerons par la suite un fragment.

( '9) tonoient en tous genres une infinité de choses extrêmement repréliensibles , mais néanmoins les éditeurs employèrent des ménagemens et une sorte de décence dont ils s'affranchirent entièrement par la suite. D'ailleurs on n'étoit pas encore dans le secret des renvois , l'R ne pouvant se trouver dans le premier volume : ou fut assez content du mot Ame qui, lu sans renvoi , n'offre rien de condamnable, et grâce à l'hypocrisie, le premier volume ne parut pas révoltant aux yeux: des gens irréfléchis, qui forment toujours le plus grand nombre. Tous les frères se réunirent pour élever aux nues le Discours préliminaire de d'Alembert; on répéta, on écrivit dans mille brochures , que ce discours , aussi profond que brillant, étoitun chef-d'œuvre d'éloquence, et qu'on y trouvoit des pensées sublimes et un style toujours parfait. On ne pouvoit nier que le plan sur l'enchaînement des connoissances humaines ne fût tout entier de Bacon , l'auteur du discours en convient lui-même ; on pourroit très-justement critiquer plusieurs parties de ce plan , quoiqu'en général il soit bon; mais enfin cette partie essentielle de tout ouvrage n'appartient point à d'Alembert , qui ne peut revendiquer que le style , toujours glacial , souvent incorrect , et rempli d'affectation ; cependant les nombreuses voix des encyclopédistes retentissant dans toute

la France , eurent pour échos tous les lecteurs superficiels et tous les gens qui ne jugent que sur parole ; l'ennui même que cause la lecture de ce discours contribua à sa réputation ; les personnes ignorantes et timides qui avoient quelques prétentions à l'esprit , et qui n'avoient pas eu le courage de le lire, se joignirent à ses admirateurs , uniquement pour se donner un bon air : ainsi cette renommée s'étendit ; l'intrigue l'avoit formée, le préjugé la conserva : l'abbé Céruiti, dans son langage ridicule, écrivit : quil nyavoit dans le monde que deux belles façades , celle du Louvre et celle de V Encyclopédie , et cette belle pensée fut presque généralement applaudie. Voici quelques passages de ce fameux discours : ft A la tête des connoissances , qui consis- )) tent dans l'imitation , doivent être placées la )7 peinture et la sculpture. On peut y joindre cet w art , né de la nécessité et perfectionné par le » luxe , l'architecture , qui s'étant élevée par de- » grés des chaumières aux palais , n'est aux yeux » du philosophe , si on peut parler ainsi, que le » masque embelli d'un de nos plus grands be- » soins. L'imitation de la belle nature y est moins » frappante et plus resserrée que dans les deux » autres arts dont nous venons de parler ».

Le masque embelli d'un besoin!.... Quel langage et quel galimathias baroque! D'ailleurs,

ctommenl l'archiUîClurc est-elle une imitation de la belle nature, ci coninienl un palais iniitc-i-ij un paysage, ou une belle créature humai/ie? W est impossible de déraisonner d'une manière ])lus ridicule avec un ton plus doctoral; l'auteur dit ensuite que la musique tient le dernier ranj^ dans l'ordre de V imitation : ainsi , suivant l'auteur, l'architecture imite mieux la belle nature que la musique , ce qui est tout aussi faux que le reste , car l'architecture n'imite rien, et la musique ( d'une manière abstraite ) peut imiter les acrens de la mélancolie , de la douleur , de la joie. L'auteur ajoute que la musique dans soji origine n'étoit peut-être destinée à représenter que du bruit ; on n'est point étonné que l'auteur ne reconnoisse pas , d'après les saintes écritures , que l'origine de la musique est céleste (a) ; mais il auroit dû savoir qu'elle est dans la nature, et c'est une des découvertes de notre célèbre Rameau , qui a su trouver dans la base fondamentale, le principe de l'harmonie et delà mélodie, mérite immense dans ce bel art, et que les Italiens ne lui contestent pas. Dans ses heureuses

(a) Aussi, comme le dit ingénieusement dans ses Pensées , un écrivain suédois , le chancelier Oxenstiern , la musique est le seul des plaisirs terrestres que l'on ait osé metire. dans le Ciel,

et profondes recherches sur ce point , il a le premier découvert , que tout corps sonore , lorsqu'on le frappe , rend aussitôt naturellement , par l'émission d'un seul son, les trois notes de r accord parfait ^ et dans cet ordre : la tonique, la douzième et la dix-septième majeures, c'est ce que Rameau appelle la trinité musicale (a),

D'Alembert prétend qu'il doit y avoir dans inie république plus d'orateurs (Z'), d'historiens et

(rt) Rameau n'a pas étendu cette comparaison , à laquelle nous allons donner un développement qui nous paroît offrir quelque chose de neuf et de curieux : i ^ , il est singulier qu'avant la découverte de Rameau , tous les musiciens se soient accordés à appeler cet accord de la nature , cette trinité musicale , accord parfait; et 2°, qu'il y eût aussi une convention universelle de commencer et de finir toute composition musicale , par ce même accord. Je suis l'alpha et V oméga; 3° , enfin , par une règle aussi antique qu'invariable, toute dissonance en musique seroit un crime irrémissible, c'est-à-dire une faute intolérable, si l'accord parfait ne la sauvait pas : le mot sauver est dans ce cas en musique le mot technique ; observons encore que la musique n'étant créée que pour célébrer les louanges de Dieu , cet accord parfait de la nature est toujours majeur , parce que ce ton triomphant est le seul qui puisse chanter la gloire et exprimer les transports de la joie. L'homme dans son triste exil inventa le lugubre ton mineur.

(fe) Oui , on en convient , surtout si cette république a une chambre de députés, et si l'on appelle orateurs un prodigieux nombre de personnes , autorisées à dire tous les

(.3) de philosophes, et dans une monarchie, phisde poètes, de théologiens et de géomètres. L'auteur fait, dans ce singuher jugement, l'aveu indirect qu'il préfère les républiques aux monarchies, puisqu'il assure qu'il s'y trouve plus de philosophes , et comme il méprise les théologiens qui, selon lui, sont en grand nombre dans les monarchies, il doit haïr cette forme de gouvernement. Cependant il nous apprend qu'on y trouve aussi plus de géomètres^ ce qui doit tempérer son aversion; il auroit bien dû nous dire pourquoi les géomètres fuient les républiques pour se réfugier dans les monarchies; c'est une chose qu'il est difficile de comprendre sans explication.

jours en public , tout ce qui se présente à leur imagination. On vivoit dans une monarchie sous Louis XIV, et l'on y vit de véritables orateurs : Bossuet (que d'Alembert veut bien, dans ce même discours, placer à côté de Démosthène), Fénélon , Bourdaloue, Nicole, Massillon, sur la fin du même temps ; non-seulement ils prêchèrent la Religion avec une éloquence admirable ; mais ils épuisèrent tous les sujets les plus utiles sur la morale ; ils osèrent parler avec énergie contre les conquêtes et la guerre, et sous un roi conquérant ; ils parlèrent avec la même force , sur les devoirs des souverains , sur ceux des pères , des enfans , des époux, etc. Enfin, ils n'employèrent leurs rares talens et leur génie, qu'à maintenir l'ordre, la paix, et à faire fleurir la vertu.

Le ton hypocrite et la profonde duplicité qui régnent dans tout ce discours , suffiroient pour le rendre odieux à toutes les personnes qui ont de la droiture ; nous n'en citerons que quelques traits: « Quelqu'absurde (dit l'auteur) qu'une 3j religion puisse être, (reproche que l'impiété » seule peut faire à la nôtre) («) ce ne sont ja- :» mais les philosophes qui la détruisent [b).

[a) Il n'étoit pas nécessaire qu'un philosophe prît la peine de nous apprendre dans cette prudente parenthèse que Vimpiété seule peut dire des blasphèmes.

[b] Es n'oseroient î Ils sont pour cela trop amis de Tordre , de ïa paix et de la morale ; et les événemèns dont nous avons été témoins, prouvent assez combien les philosophes respectent la Religion ; et qui ne sait pas qu'ils sont incapables dé l'attaquer dans leurs écrits !.. . Cependant il est de fait que les philosophes , dans l'antiquité même , furent souvent regardés comme très-dangereux, et qu'ils fiirent chassés de Rome, sous le gouvernement doux et modéré de Vespasien; ils furent les seuls, remarque un écrivain moderne (M. Crévier), qui le contraignirent d'user à leur égard d'une sévérité opposée à son inclination ; il y a plus : les empereurs , en chassant les philosophes , ne faisoienty dit Suétone, que se conformer h d anciennes lois portées contre eux. En effet, dès l'an i6a, avant l'ère vulgaire , ils avojient étQ bannis de Rome par un décret du sénat , parce qu'on les regardoit comme des discouieups dangereux, capables par leurs sophismes de répandre parmi la jeunesse des opinions funestes à la patiie. Ce fut sur les mêmes principes que le vieux Caton fit congédier proroptement trois

î/auteur proteste que les encyclopédistes 'f sans cabale et sans intrigue, n'attendent d au- ;> Ire récompense de leurs soins et de leurs eF- » forts que la satisfaction d'avoir bien mérité de » la patrie (a). »

D'Alembert termine son discours en formant le souhait que cet ouvrage ( l Encyclopédie ) puisse étendre sur les cœurs l'empire de la vertu! (^)... Dans un supplément à ce discours, dans la préface du troisième volume, d'Alembert, après avoir prodigué de pompeux éloges à tous ses associés, ajoute modestement :^^ Nous croyons » pouvoir nous appliquer ce mot de Crémutius » Cordus : Non-seulement on se souviendra de )) Brutus et de Cassius , on se souifiendra encore » de nous. » Il faut savoir, pour sentir la beauté de cette citation, que, par un ordre du séiiat romain, les ouvrages de ce même Crémutius Cordus, furent brûlés : Ainsi nous conviendrons que l'ap-

ambassadcurs philosophes , etc. i f^oy . sur le même sujet le chapitre suivant.)

ia) Ils en attendoient aussi ce qu'ils ont obtenu, le plaisii de faire beaucoup de bruit , celui de produire une grande révolution, et enfin l'avantage plus solide de gagner beau coup d'argent.

[b) On sait combien les articles Population , Atistippe , Abbé, Pythonisse , Genève y etc. , et tant d'autres , sont faits pour étendre V empire de la vertu !.,,

plication de ce mot aux philosophes modernes est parfaite, car il est certain que Ton se souviendra toujours des principaux encyclopédistes^ ainsi que de Roberspierre et de Marat.

L'indignation générale , après la publication du second volume , retarda de deux ans la publication du troisième. Les encyclopédistes promirent d'être plus sages à l'avenir , et le Gouvernement eut la foiblesse de permettre la continuation de cette pernicieuse compilation ! D'Alembert , dans la préface dont nous venons de parler , assure le lecteur , que les éditeurs ne reprennent cette entreprise que parce que la nation a usé du droit qu'elle avoit de l'exiger. Comme la nation n'avoit point alors de représentans , comment s'y prit-elle pour exiger ce prétendu droit? L'auteur ajoute dans cette même préface , cette phrase si humble : nous n'aspirions point au succès y nous ne demandions que de V indulgence.

Tout le monde sait , à quel point les encyclopédistes méprisoient les succès et la gloire ellemême ; cette phrase s'accorde mal avec la citation de Crémutius Cordus , mais ces petites inconséquences de la philosophie ne sont que des bagatelles aux yeux de ses admirateurs.

NOTES

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