CHAPITRE IV
Retour du marquis ; son premier entretien avec le baron d' Holbach.
Enfin le baron d'Holbach reçut un matin, en s'éveillant, un billet du marquis de ***, qui lui annonçoit qu'il étoit arrivé dans la nuit , et qu'il se rendroit chez lui à midi. Le baron l'attendit avec impatience , et le reçut à bras ouverts ; après une demi-heure d'un entretien tumultueux , composé de questions réciproques , faites sans suite et sans ordre , le baron , voyant que le marquis ignoroit absolument ses liaisons philosophiques, dont il n'avoit jamais osé lui parler dans ses lettres , lui dit avec un peu d'embarras , qu'en son absence , il avoit renouvelé et fort étendu sa société ; tant pis , répondit le marquis, V étendre doit causer une grande perte de temps, et souvent beaucoup d'ennui , et la renouveler est un malheur ; du moins étes-vous content de la nouvelle? — Enchanté; elle est formée
C 79 ^ tout eiilKMe (le rditc dos esprits l(;s plus distingués de Paris. — Coiimit'iit , vous rassenibk*/. donc chez vous une Mcadcniie ? — Et mieux encore , c'est un ciioix des hommes supérieurs de IWcadémie ; maisil est impossible que, tout en voyageant, vous n'ayez pas entendu parler de d'Alembert , le plus grand géomètre de l'Europe.
— Après Eider toutefois. — Après personne , mon ami, soyez-en sur. Vous devez coimoître de réputation Diderot , Tauteur du Père de Fatndle.
— Et diiFds Naturel {a). — Helvétius.., — Helvétius! Ce n'est donc pas l'auteur d'un livre que je n'ai pas lu, mais qui, dit-on, est affreux, par la déraison et les principes ? — Pure calomnie , langage des sots, des hypocrites ou des envieux. Je vous prêterai ce livre , lisez-le sans prévention, il vous étonnera. — Pendant mes voyages, je n'ai point eu de correspondance suivie, et j'ignore presque entièrement l'état actuel de la littérature en France. — Il est tres-florissant ; si vous voulez le connoître avec détail , venez dîner ici deux fois par semaine , les jours où les gens de lettres s'y rassemblent. —Très- volontiers.... — Ah çà , mon ami, je dois vous prévenir d'une chose ; c'est que mes convives sont des hommes
[a] Pièce ridicule (pii tomba dès la première représentation.
( 80) sans aucun préjugé ; il faudra , pour les écouter avec intérêt , ou vous dépouiller de ceux que je vous ai vus jadis ( si les années et les voyages ne vous en ont pas débandasse), ou dii moins ne pas leur rompre en visière. — Vous devez bien penser que je ne ferai pas de scène chez vous ; je n'ai point de mission, je ne suis point prédicateur , j'écouterai et je me tairai. — Je vous avertis qu'ils ont une manière de penser très-hardie, des opinions particulières et tout-à-fait neuves.
— Je vous le répète, je les écouterai attentivement et en silence. — Vous avez de l'imagination^ de l'esprit , je suis sur qu'ils vous entraîneront.
— Me permettrez-vous de vous rendre compte de mes impressions ? — Oui , tète à tète , j'en serai charmé. — Et bien , voilà qui est dit. — Mais quand vous viendrez dîner chez moi, écouteznous aussi avec quelque attention; notre parfaite tolérance sur tous les genres d'opinions , le mérite. — Mon ami, je n'entends pas trop cette phrase ; si les opinions sont pernicieuses , impies, sanguinaires, contre les bonnes mœurs , comment peut-on les tolérer? — Oh î ceci demande des explications que nous vous donnerons par la suite. En attendant, permettez-moi d'être persuadé que l'on doit beaucoup de tolérance aux personnes, qu'on n'en doit aucune aux mauvaises opinions. On ne compose point avec les principes, ils sont inflexi-
LF MARQUIS.
Qu'est-ce donc pour vous qu'une créature raisonnable ? Qu'est-ce que la raison ?
LE BARON
C'est une étendue plus ou moins grande de lumières, faites pour nous guider dans le cours de la vie.
LE MARQUIS
Quand le doute est partout, la lumière n'est nulle part. On ne doute, que parce qu'on ne voit pas.
LE BARON
On ne voit pas clairement, mais on entrevoit.
LE MARQUIS
Dès qu'on entrevoit , on pourroit voir ; il ne s'agit, pour cela, que d'approcher de plus près l'objet qu'on examine; mais lorsqu'on craint cet objet, on reste à la distance qui semble autoriser le doute; vous doutez de tout !...
LE BARON
Oui, je vous l'avoue.
LE MARQUIS
Quoi , mon cher baron , vous doutez de l'existence de Dieu?
LE BARON
Je ne suis ni déiste, ni athée, je vous le répète, je suis sceptique.
LE MARQUIS
Douter de l'existence de Dieu ou n'y pas croire, revient au même ; la ferme croyance en Dieu peut, seule, triompher de nos mauvaises inclinations, et sanctifier nos projets et nos espérances : Vous avez une belle âme , mon cher baron, l'irréligion ne vous rendra ni sanguinaire, ni méchant; mais la piété orneroit votre caractère et votre cœur d'une infinité de vertus admirables qu'elle seule peut donner. Ceux qui, livrés entièrement à leurs passions, s'obstinent à méconnoître Dieu qu'ils outragent . conviendront néanmoins que , s'ils croyoient à son existence, ils penseroient et se conduiroient d'une manière bien différente; ainsi, il est évident que cette croyance ramène toi ou tard à la vertu. L'ordre , la paix et le bonheur sont les fruits de la vertu : il est donc nécessaire à la félicité du genre humain que les hommes soient persuadés de l'existence de Dieu. Les athées sont forcés de convenir qu'il est impossible de prouver que Dieu n'existe pas. Cette grande question est donc poiu^ eux-mêmes au rang des choses incertaines et douteuses. Tous leurs raisonnemens se bor-
nent, quant au fond, à ceci : il nous parnit boaur coup plus prohdble quil nj a point (h* Dieu ; ainsi nous prenons le parti de croire qu'il n'y en a point. Mais pour preudre un parti si dangereux, une probabilité, quelque forte qu'elle puisse paroître, est-elle suffisante? Et ne faudroit-il pas raisonnablement une démonstration claire et sans réplique ? En effet , dès qu'on ne sauroit prouver que Dieu n'existe pas, cela seul prouve qu'il peut exister. Voilà donc, pour le plus incrédule, un doute que nul autre raisonnement ne peut lever; et dans ce doule, comment ose-t-on s'exposer au risque affreux d'offenser, d'outrager l'Étre-Siiprême? On ne court aucun danger en se soumettant aux lois d'une religion , dont l'impie même est forcé d'admirer les préceptes et la morale; au contraire, en les suivant , on reçoit , dès cette vie , les récompenses les plus précieuses auxquelles les hommes puissent aspirer , la paix de l'âme et l'estime publique ; et, en rejetant ces lois divines , on s'expose à la colère d'un Dieu vengeur qui peut imposer des châtimens éternels. Ainsi , il est donc vrai que l'impiété seroit, de tous les égarement, le plus imprudent et le plus absurde, même en supposant que l'existence de Dieu ne fut que problématique. Que paroitra-l-elle donc si l'on recherche et si l'on approfondit les vérités im-
mij;ihlfîs, sur lesquelles la Jieligion est étaljiie^
l.P. BAKOW.
Je vous i'v.<)\iU: avec patience ; j es|>ere que rie votre côlé, vous ne nous interrompiez jioint, qîjanrî nous vous ferons part de nos méditations
|Wi)lr;sfjphiques.
LE MARQUIS
Je n*ai pas tout dit sur ce grand sujet; il faut me prêter encore un moment d attention.
LE iJAJ'.ov.
Mlofjs, je me résigne.