LES COMTES
CZERIHITSGHEFF, BENGKENDORFF ET ORLOFF
AID18 DB CÛIP GtoiftAUX DB L'BMPBBBDB NICOLAS
Il peot ptrattre étrange qae dans un livre destiné à retracer la biographie des diplomates européens, je m'occupe des aides de camp généraux de Vempereur Nicolas. Toutes dioses tiennent aux habitudes d'un gouvernement et d'une nation. Lorsqu'on veut se faire une idée exacte de l'organisation diplomatique de la Russie, il faut un peu se reporter aux temps et aux idées de l'empire sous Napoléon : Krait-il dans l'essence des gouvernements militaires de se re«einbler tous? Quand M. de Talleyrahd se fut retiré de la
grande scène da monde politique , qaels organes portaieDi le dernier mot de l'empereur des Français? les aides de camp Lauriston, Caulincoart et même Savary I
Cette coutume est celle de la Russie. Certes le cabinet de Pétersbourg a eu et possède encore d*habiles diplomates. Pozzo di Borgo était une tête de grande tempérance; le prince de Liéven un homme de sens et de droiture; le comte de Ribeaupière offre une des longues expériences de diplomatie; le comte de Boutenieff est aujourd'hui en première ligne ; le baron de Brunow est actif, ardent pour le service de son cabinet ; le comte de Meden a beaucoup grandi à Vienne. Si le comte de Nesselrode pouvait joindre un pea plus de fenneté de langage à cette vaste science du passé de l'Europe, qui en fait une archive vivante depuis 1809» ce serait un esprit parfait de tenue, le crois donc que Tinfluence des aides de camp généraux de l'empereur tient à Torganisation même de la Russie, à ce système militaire qui ne reconnaît dans la hiérarchie que l'armée , et une seule volonté « le commandement de Tcmpereor. La diplomatie des aides de camp généraux est donc la plus souvent employée dans les affaires de cabinet ; comme elle est l'expression de la pensée personnelle de l'empereur, et que cette pensée est absolue, prépondérante, quoique tempérée par les usages, je crois d'une grande utilité d*étudier la vie et de fiure connaître la carrière des trois hommes qui se sont le plus rapprochés de la personne des empereurs Alexandre et
CZERNITSCBKr^, BENCK8ND0BFP ET OELOFP. SM
Nicolas : je Teai parler des comtes Czerailschefr» Benckendorff et Orioff, dont les noms ont Si souvent retenti, méléa MI affaires européennes*
Dans les grandes parades, à Pétersbonrg, on peut toir et nuire encore on oiBder général parfaitement ccHisenré , d'one taille si sfelte, qn*on jurerait presque ceHe d*nn jeane inmimé; un soin eicessif de toilette lui en donne Umtes les hçons; on dirait son front orné encore d'une bette chevelure ; ses allures sont vives, saccadées; sa marche droite, son cou parfaitement tendu. Cet oiBcier général, c'est le comte de Csemitsciiefr, ministre de la guerre, aide de camp général de l'empereur Nicolas. Son nom est vieni dam les annales même de notre histoire : il n'est pas une des coquettes de l'empire de Bonaparte, qui ne se souvienne du bel aide de camp que l'empereur Alexandre en-^ voya deux ou trois fois à Paris, comme un nouveau Potem» kia, de 18i0 à 1811. Le comte de CxemitschefT, oélèhw alersdans les salons, est né en 178S; d^ colonel-propriétiire d'un régiment de cosaques de la garde impérialet H bt chargé d'one double mission en France, presque comme tons les officiers russes, l'une publique, l'autare secrète. La flûision publique consistait à porter une lettre de son souverain à Napoléon ; l'empereur des Français aimait ces am- Imsades familières qui venaient miner son pouvoir, alors qu'il se disait le neveu de Louis XVI et le successeur de I^<iii XIY. Ces sortes d'hommages donnaiwt un nouvel
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éclat à 8a couronne; il la portait d'or, de fer, sous son aigle impériale. Napoléon, qu'on a vo^u faire rhomme du peuple, l'expression de la démocratie couronnée, était un suxerain tout brome d'orgueil féodal, qui aurait fait revivre les fiefs, les titres , le droit d'atnesse. C'est le véritable et grand côté de ses œuvres, que la reconstitution de la société au point de vue aristocratique et religieux. Otez-lui cette grandeur, ce n'est plus que TAttila tel que l'histoire nous le décrit. La mission secrète du comte de Czemitscheiï était de s'enquérir réellement des forces que le vaste empire français pouvait mettre en mouvement dans une guerre qu'on disait imminente depuis l'application du tarif russe et l'occupation du duché d'Oldenbourg. Alexandre , à b veUle de grandes hostilités, désirait obtenir tous les renseignements indispensables pour éclairer une campagne. Il n'y avait là nul abus du caractère d'envoyé. La diplomatie se permet ces sortes d'enquête; elle ne serait .rien sans cela, et Napoléon ne s'en privait pas à Vienne, à Beriin, à Pétersbourg même, cités remplies de ses agents. Le colonel Czernitscheff, comme le prince de Metternich, fit de la diplomatie avec les grâces 4e sa personne, et, dans cette société guindée et de fort mauvaise compagnie qui formait la coar des Toileries, les bonnes fortunes n'étaient pas difficiles, même tout à cAté de l'empereur.
Jusque-là tout était bien, si le comte Gzemitscheff n'avait entraîné un malheureux employé de la guerre, nommé Mi-
CZERNITSCHEPP, BBlfGKBNDORFP ET OELOFF. SOI
chd, à loi livrer les états de h grande année destinée pour la campagne de Russie. Ce fut par une singnlière légèreté da comte qae les traces en furent laissées lors de son départ. La police, qui avait quelques soupçons sur les rapports du comte CzenûtschefT, fit visiter son appartement. On y trouva les fragments d'une lettre, et Ton fut bientôt sur la trace des coupables. Le malheureux Michel expia son crime sur Téchafaud, et ce sang dut être un long remords pour le comte Czernitscbeff. En vain le télégraphe jona pour se saisir da jeune colonel : il avait déjà passé le Rhin, courant à Granc étrier à travers l'Allemagne, avec les états de l'armée française.
On a dit que cette droonstance du grand larcin aux bureaux de la guerre avait fait modifier les plans de Napoléon, et oontribné au mauvais succès de Texpédition de Russie. h n'attribne pas tant d'importance à ce fait : n'a-t^n pas écrit la même chose sur le plan ^ la campagne de 1815, livré avant la bataille de Waterloo? On le dira toujoura après une expédition manquée. Les renseignements qu'Alexandre pot se procurer ne changèrent rien aux grandes vues stra* tégiques qne Napoléon avait seul dans sa tète, et qu'il n'écrirait pas à ses bureaux. Tout cabinet mtelligent sait d'ailleurs, i quelques hommes près, les forces de chaque État; si l'on peut obtenir plus de détails par la trahison, quant aux faits généraux, ils sont facilement pénétrés par chacun des inté* rnsés. Ainsi, dès l'origine de sa vie militaire, le comte Czer-
soi mPLOMATfiS EUROPÉENS. ,
mtscheff se mêle à des musions difdomatiqaes. n est preste, hardi, aimé des femmes» insinuant et poli. Pois, rqmDaDt son rôle d*état-major et d'officier d'avant-garde, il fit a?ee distinction la campagne de 1812. Il y commandait nn de ces grands pb$ks des cosaques de la garde qui fireirt tant éprouver de désastres à nos armées. Son caractère allait parfiùtement à cette activité bouillante de la cavalerie légère. Quand les Russes débordèrent sur TAIIemagne pour se joindre au grand mouvement de la délivraîice, le général Ciemitscheff vint passer TElbe au-dessous de Hagdebourg, et, avec sa division de cosaques, il prit part aux batailles de Lutzeo et de Bautzen. S9^ mission était de harceler, de pousser, d'enlever les convois : les bulletins de Napoléon le désignent toujours comme chef de partisans , avec tootei les épithfetis de colère que l'empereur prodignaH an cinntmii nioutables. En 1818, quand nous manquions de cavalerie, les cosaques étaient d'infatigables et terribles visiteurs soos nos tentes; le courage de notre belle et grande infimterie ne suffisait plus.
Tandis que le comte Czemitscheff faisait ainsi campagne dans la partie active et d*avant-garde, le cx)mte Alexandre de Benckendorfl' servait dans le centre même de l'armée russe. Les Benckendorff, comme les Liéven, appartiennent à la Livonie, province moitié allemande, moitié russe, qui garde ainsi une physionomie mélangée des deux nationalités slave et germanique. Son père, Christophe de Banckea-
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dorff, était d^à attaché an service de Russie sous Pempereor Paai. Les Benckeodorff et les Liéven étaient snrtont aimés de rimpératrice Marie Federowna, la mère d'Alexandre, et que le czar chérissait d'une tendresse si filiale. L'atné des Benckendorff portait lui-même le nom d'Aleiandre.
La Révolution française avait jeté en Russie beaucoup de gentilshommes et de prêtres, qui s'étaient voués au service du souverain, les uns en offrant leur épée, les autres, leurs études , leur science ; Tabbé Nicole , que nous avons tons vu si aimé du duc de Richelieu, avait fondé an institut français pour la noblesse russe. Ce fut dans cet institut que le jeune comte Alexandre entra à l'âge de treize ans, vont en sortir à quinze, comme cadet dans le régiment Sénénowsky (garde impériale). Sa fortune y fut si rapide qa*à vingt-six ans déjà il était aide de camp de Tempereur PaQl, qui, reconnaissant en lut du courage uni à la capacité, loi donna une mission en Allemagne, le grand pays intermédiaire que la Russie ménage avec tant de soIKcitude dans ses rapports de diplomatie. La Russie, en effet, a une doubledestinée: l'Orient, puis le centre de l'Europe; pour une guerre d'Orient elle peut déployer ses immenses reswarces, jeter des masses d'hommes sur. le Pruth et même dans r Asie Mineure ; nulle puissance ne peut sérieusement lui résister , la modération est la seule limite qu'elle doit s'imposer. Mais dans une guerre au centre de FEurope , sa
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force n'est jnis la même» car elle ne peat agir et se moavoir qa'avec 1* Allemagne; jamais elle ne pourrait entrer dans une guerre sérieuse sans le concours de la PrasM ou de TAutriche; admirable auxiliaire^ elle ne saurait jamais être la tète d'une coalition. A ce point de vue, elle caresse, elle ménage TAIIemagne, qui pourtant ne l'aime pas, et4ont elle ne pourrait être que l'arrière-garde.
La mission du jeune comte de Benckendorff , fort importante, se liait à la campagne de Souwarow : « Il fallait pénétrer l'esprit et la direction des cours germaniques dans nue prise d'armes si capitale. » Encore à Vienne, il regut l'ordre de se rendre en Grèce pour essayer une alliance avec les populations chrétiennes , et préparer le soulèvement des Sottliotes. Enfin Benckendorff vint commander un régiment dans la guerre de Géorgie, cethéfttre où s'essaient presque tous les officiers russes. Chaque nation choisit ainsi une école de batailles, véritable camp d'exercices où les armées apprennent les grands combats. Tel est Alger pour la France et la Géorgie pour la Russie.
Dans ces missions de confiance, le général Benckendorif fut chargé d'organiser à Corfou les Souliotes et les Albanais réunis sous la bannière russe. A ce moment l'Europe voulait sérieusement lutter contre Napoléon , et pour cela elle s'adressait à toutes les forces, à tous les auxiliaires; les Souliotes et les Albanais étaient de braves soldats; les Russes les anpnaient pour la cause conunune dans le moo-
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vemeot de déliyrance. Le comte de BeQckeodorff resta d^ le midi de la Russie durant toute la campagne si glorieuse* ment couronnée par Austerlitz. U ne parut en ligne dans l'année russe que lorsque la Prusse* secouant enfin les lient impitoyables que l'empereur Napoléon lui avait imposés, se mesura si malheureusement à léna. Alors le comte Benckendorff fut envoyé à Berlin avec une mission secrète de l'empereur y afin de promettre des secours actifs d'hommes et d'argent. Cette mission eut un plein succès, et dans la campagne de 1807 on trouve le général de Benckendorff eomme chef d'état major de l'armée de Tolstoy. Terrible dioc que ce champ de bataille d'Eylau; ce fond de neige couvert de quarante mille cadavres, que Napoléon décrivait en artiste dans son bulletin ; Friediand fit passer la victoire 90QS la tente de France, et Tilsitt vit deux empereurs qui se pressaient la main en se livrant les destinées du monde.
On entrait ainsi dans un état de paix et d'apaisement des âmes , après les excitations de la victoire. Le général Benckendorff, déjà fort avant dans les secrets de son souverain, fut adjoint au comte de Tolstoy, qui recevait la première ambassade de Paris. C'était un temps de jeunesse et de joie pour tou^ L'empereur Napoléon, au faite de la victoire, caressait tons les grands noms de l'aristocratie, les traitant avec les façons de Louis XIV; il fut poli , convenable avec les envoyés russes qu'il voulait attirer à son
»ptème. M. de Tolstoy précéda l'ambassade du prinee m. 20
aoe DIPLOMATES EDRÔPÉeNS.
Kotfrakin, et la mission de H. de BeAckendorff finit atec celle dt l-ambassadenr; alors if quitta Paris poar ane campafttie de Turquie, car telle est la destinée des officiersgénératix rosses : des bataiiles ils passent inopinéttetit aux négociations. Ils sont envoyés pour prendre une batterie ou oMeiflr mr traité, et le caractère rosse est si baibOe , st multiple, qu'il réussit à tout ceh.
G-est à ee moment que commence à paraître le comte OriQff, aujourd'hui l'aide de camp' favori âe Tempereur Nicdias , et qui le mérite b juste titre par un dévouement h toute' épreuve et une fldéKté hors ligne. Le comte Orloff porte lesentîment d'obéissance à ses plus extrêmes limites. Le service -de Tempereur pour lui est un culte; il' exécute comme la pensée se révèle, vite et bien. Si le comte Benokendorff gardait une sorte de liberté dansf les conseils, le comte Orloff met son honneur à comprendre, à deViner son som^eram, et ji lui obéir : cela tient peut-être à son origine, je iUraî presque au nom traditionnel qu'il porte.
Le xvnr Aièete , et Voltaire spécialement, se sont beaucoup ocqupés des Orloff. Le philotophe de Ferney, spirituel et plat courtisan, comme d'Âlémbert et Diderot, vendait la vérité historique pour les médaiHes d'qr de Gatfaerme. Orloff était le Cavori de ia csarine ; pour Voltaire c'était un dieu. Lesmattrésses de roi, lea favoris des impératrices, quoi de plus grand , de plus haut pour les encyclopédistes ! On^doit chercher Torigine des Orloff parmi les StréKtf fae
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la politique de Pierre I*' sacrifia aux besoins de son gouver* nement et de la discipHne militaire. Parmi ces soldatsr owgDifiques que le czar se plaisait à exécuter de sa main , ii en rit un d'un sang-froid si stoîque, d'un courage si beau, qall rappela auprès de lui, l'interrogea; et comme il fat frappé de plus en plus de ses réponses , flères et simples, Pierre le Gt entrer dans ses gardes. A la troisième généra- Son, nons troUTons un Grégoire Orloff , alors ofBcier dans rirtillerie russe; ses autres frères servident dans les grenadiers ; Grégoire fut choisi comme aide de camp du général ScbouvaloiT, grand maître de l'aKillerie ; fortune rapide, et moins rare en Russie qu'on ne le croit : un soldat peut s'y élever haut par les services, par la fantaisie, par la fortane , plus capricieuse que toute chose. Sur ce point , le pins vaporeux , le plus fantastique des despotes , ce fat le comité de salut public, qui fit des généraux avec des sergents aux gardes françaises; tant il est vrai que tous les pouvoirs absolus se ressemblent; il n'y a pas loin eiitre madame Dubarry et Saint-Just; ils ne différaient que par les façons, et à tout prendre, je préfère celles de la favorite. En Russie la force du corps, la finesse de l'esprit, les passions et les sens servent également la destinée d'un soldat Grégoire Orloff devint le favori de la princesse Kourakio, aimée de Schonwaloff, qui déjà ordonnait Pexil de Grégoire Orloff en Sibérie, lorsque Catherine, vivement frappée de l'atidace de son regard , le fit entrer dans la
conspiration qui devait lai assurer le pouvoir. Orloff fat le chef de ce grand complot, et comme récompense il reçut te titre de grand maître de rartillèrie, au lieu et place de Sdiouwaloff, et de plus Famour de la czarine. Aucune limite ne fut mise dès lors à Tambition d*Orloff ; le fiivori espéra tout, même la main de sa souveraine : il la méritaiti Quel courage pour réprimer les séditions armées! Partout Orloff se présente et paie de son intrépidité personnelle; puis il est négociateur avec les Turcs, avec l'Autridie; il fait la guerre sur terre et sur mer ; et à la lin , lorsque la faveur l'abandonne , il voyage partout » en Allemagne , en Italie, en France, avec les pompes d'un souverain. Ce n'était point là une organisation vulgaire.
Un autre Orloff , Alexis, d'une taille de colosse, balafré comme le duc de Guise, seconda son frère, et de ses mains, dit-on , étrangla le jeune empereur Alexis dans sa prison. Caractère primitif et sauvage, son domaine fut la mer; amiral, il conduisit la Dotte russe avec courage. Son frère Ivan fut le littérateur, le philosophe, l'ami de Voltaire et de Rousseau, et Wladin\ir resta lieutenant-colonel des gardes. Parmi la descendance de ces Orloff, il en est uo autre dont la vie est plus curieuse encore ; il prit le rôle de littérateur libéral sous la Restauration; c'était Grégoire Wladimir Orloff, qu'on rencontrait en France , en Italie; voyageant en grand seigneur artiste, et s'entourant de toutes les médiocrités littéraires des journaux du vieux II-
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béraHuDe. II éoriyit sur la révolutioD de Naples en 1830, nir la peinture et la masiqoe en Italie, avec des idées parfois justes, tonjoors empreintes de l'esprit du temps, si petit, si étroit. L'esprit libéral caressait Grégoire Orloff, qni Unit sa vie fort obscurément dans la grande dignité sénatoriale à Pétersboarg. Tels avaient été tons les Orioff, nul d'entre eux n'était vulgaire ; tons avec de l'énergie, de Thabileté, une finesse infinie, l'amour de FËtat, le courage militaire ; c'était la vieille peau russe.
L'aide de camp actuel de l'empereur Nicolas, comte Or« ioff, ne vient pas d'une branche légitime de cette famille; toutefob, il faut remarquer qu'en Russie la légitimité de naissance n'a pas les mêmes privilèges qu'en France , et l'adoption , approuvée par l'empereur, rectifie tout. Plus jeune qne le comte Gzernitscheff , le comte OrlofT est né en 1787; comme lui, il se fit distinguer dans la cavalerie légère de Platow, lors de la campagne de 1812. Bientét le Dom qu'il portait, la valeur brillante déployée sous la tente, le firent attacher à la personne de l'empereur Alexandre , non point encore comme aide de camp, mais comme simple oOcier d'étatrmajor. Le comte OriofF est plus d'une fois cité dans les bulletins russes pour son coup d'œil et son intrépidité au champ de bataille. Les malheurs si déplorables pour nos armes dans la campagne d'Allemagne et de France amenèrent les alliés sous les murs de Paris : à cette
époque de si lamentable souvenir, la Russie, entre toutes
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les puissances, s'était montrée la plus modérée, la plus exempte de projets ambitieux; elle avait besoin que la France fût forte dans la balance générale de rEurope. Toutes les espérances du Sénat et de la nation s'étaient groupées autour de l'empereur Alexandre, si popalaire en 1814. Ce fut en son nom que le comte Orloff signa la capitulation de Paris, de concert avec le général Fabvier et le colonel Denys de Damrémont. On sait a?ec quel enlhoasiasme les Russes furent partout accueillis, et ils durent cette bonne réception à la modération de leur caractère, à leur modestie dans la victoire. Cette époque vit donc réiuiis à Paris les trois aides de camp dont j'écris la biographie: Czeroitscheff, Benckendorff et Orloff.
Ce fut par la haute confiance qu'il inspirait à l'empereur Alexandre, que le comte Orloff fut chargé d'Une mssm délicate, celle de présider, au nom de l'empereur, à l'enjtiëre exécution du traité de Kiel, c'est-à-dire à la réumoa 4e la Norwége à la Suède. Voici quelle était l'importance de cett^ négociation. L'empereur Alexandre, dans Tentrevoe d'Abo, concertée avec Bemadotte, y avait pris certains engagements pour entraîner le vieux camarade de Bonaparte dans la coalition et lui faire prendre parti contre lui. II fut même question, un moment, sinon de placer sur sa tébe la couronne de France, au moins de lui assurer uqe place dans le gouvernement qui pourrait surgir après la ruine de J^fpçJéon; et, en snppowot iue 9^n|idotte resttt prince
CZERNITSCUBFK, BKNCKENDOftFF £T ORLOFF. 9U
royal de Soë^e, on s'obligeait i ratUcher à la Sceodiuavie la terre aotivie de Norwége, le vagina gentium de Jornen- 4às, en compensatioD de» aacrifices de la Finlande et de la Pocotëranie, oédéesà la Russie et à la Prusse, La ResUivar tîoD des Bourbons ayant rendu la prenoâëre hyinotbèse tout i fait irréalisable, il fallait donc que la seconde Ait ideine- Q^t ei^atjée, et Fealperel^* mettait un grand prix à ce 91e nulle résistance ne vtnt du roi de Danemark. Tel fut doDc le bat de la mission du jcomte Orlof f, et îl la remplît selon ies intenjtions d'Alexandre, avec disccétjon et habî-? lejté : ^ son retour^ il fut opmmé son aide de camp* Dans la seconde campagne de 1815, le comte Qrlofrxeçutle gouvemeipent de la vUle de Nanci • qu'il garda pendant la fa«* taie occapatîoo .de Ja jFrance.
Dans la situation nouvelle (pe la paix de 1816 allait créée pqur J||a Rpssîe^ voie;! quelle était l'infl^nce des trois aidea de cffxnp : le comte Czemitscheff, bardi, cbevaleresqne, tontpleinde lui-méme,cQnservait les conditions, les déEuits et nés qualités de sa nature un peu vaniteuse ; le comte de Benckendoiif, plus sérieux, discutait quelquefois les mesares proposées par l'empereur et ne les ex,écutait que conditîonitellement ; quant an comte Orloff , esprit fin comme \/m les Bwses , il se contentait du rôle d'exécuteur passif dea <ydres de l'empereur, et sur ce point il maiotemit le sipg de ses anofttres. Senckeqdorff , comme Gzernitscheff et Qr)off, avait lait les campagqes de i8U et 181^, avec la divi-
9ia DIPLOMATES EUROPÉENS.
gion qui avait traversé la Hollande; il assistait h la twtaille de Craone. En 1815, il accompagna de nouveau rempereor Aleiandre, et, & son retour en Russie, il fut appelé au commandement de la deuxième division des dragons de la garde , puis chef d*état-major général. De sa nature, l'empereur Alexandre était timide, incertain ; l'éducation libérale qu'il avait reçue du colonel suisse La Harpe, autorisait une certaine liberté de parole autour de lui, et j'ajouterai qae par cela même il avait moins besoin d'obéissance passive. Les aides de camp n'eurent pas la môme importance diplomatique qu'ils ont obtenue depuis sous son successeur. Quoiqu'il eût passé à travers de grandes crises, le système d'Alexandre était plutdt civil que militaire, et son esprit était moins fortement nuancé d'une tendance moscovite. C'est ce qui créait autour de lui le crédit du comte Nesselrode et de H. Pozzo di Borgo, généralement peu agréables an vieil esprit russe. Aussi les missions spéciales qu'eurent à cette époque d'Alexandre les aides de camp généraux, {tarent presque toutes limitées à des formules de compliments; la diplomatie civile eut le dessus. Nous voyons le comte de Gzemitscheff remplir successivement une foule de missions qui se bornent à des affaires de famille, à des félicitations pour la naissance d'un fils, on un avènement à la couronne. En 1817, il vient à Bruxelles saluer la naissance d'un prince héréditaire d'Orange ; en 1818t il est à St4ickhoIm, auprès de Bemadotte, appelé an
CZERlflTSGBKFP, BfiNCKENDOEFF PT ORLOFF. 8t3
Mne. Il ne quitte point l'empereur , ni au eaux de Spa , ni au congrès d'Aix-la-Chapelle, à Paris et à La Haye. Il fient avec lui à Vérone, mais aucunement avec une charge diplomatique. II est aide de camp attaché à la personne de FempereuTy il le suit, exécute ses ordres, mais les affaires de diplomatie sérieuse restent aux mains du cabinet et de M. de Nesseirode , qui en a la suprême direction. C'est encore l'école diplomatique des congrès de Vienne; les habitudes prises on ne les quitte pas.
Le comte de BenckendorfT, non moins attaché à la personne de Fempereur, réside plus spécialement à Pétersbourg; sa place est à la tête de la division des cuirassiers de h garde, qui tient garnison dans la capitale; déjà il rend des services par une attention scrupuleuse de discipline , d'wdre et d'organisation. Dans l'année \8Ak, par une nuit de tempêtes et d'orages (c'était le 7 novembre], la Néwa s'agite comme une grande mer, et en un moment elle inonde Saint-Pétersbourg. Ce fut un désordre, une confusion dont rien n'approche; des vents impétueux soulèvent Peau partout ; les cris afFreux, le bruissement de la tempête jetaient une terreur indicible, et dans cette épreuve de Ueu, le comte de Benckendorff déploya un courage, une énergie au-dessus de tout éloge. L'empereur lui écrivit nne lettre de félicitations, une des dernières peut-être qu'Alexandre ait tracées, car, à peine à quelques mois de tt, il mourait à Tangarow. Czernitscheff, Benckendorff et
OrlofF étaient autour de lo| quaDd ïange de J^ Bfi99ie ^envola, pQur me servir des expressioDS «ttionaies. On rer trouve encore l'énergie et le dévonement 4^ aid^ de çttsnp ^e Tempearenr dans cette grande émeute qui saloa d'une manière ai sanglante rayénement de Fenipysiiear Nicolas au trdne.
Nul , il faut le dire , ne déploya i^ie plus puissante é^iergie de caract^e pelée à un plus prçfond respect du iu3ii^ que Tempereur Nicolas, dans cette circonsitance; ji Jlui seul vraiment on dut la victoire sur les laojtteux. Montrant à la fois le courage personnel d*un soldat, la vigueur et J'ini^ellijgence d'un souverain , l'empereur paya partout de sâ personne ; le czar obtint le repQS de son pouvoir par Téiiée, et c'est immense. Bans cette circonstance, il fut .pariaite- Qient secondé, je le répète, par les comtes BencIteiidQrff e^t Odojff . Ces dévouements-là dans les crises ne s'oi^ddîeiit point, et ici comiqençe une nouvelle situation dij^oina* tiquç qu'il ^aut faire comprendre, pour expliquer mteie la tendance actuelle des affaires en Russie. L'emper^nr Nîcd^fi e^t dominé par deux sentiments : il porte .un respetit pnpfqnd i^ la ^méoiçire d'^lexapdre^ ^n frër^; tout ce qui a ti^uu de près et de loin à sa personne luî est c)l^er; il umç aussi ^ qonserver les positions acqjoisq^t tes droit» aivjens, et poçrtaçt, je dois le dire, leshopmes de l'épcc^e alexandriçnne ne sont pas les aiens, il ;si'a Ms etffers eux une a^olue qonBance,. J*en prends Jim exemple : twit en
CZERNITSCUEFF. BfiNCKBNDORFF BT ORLOFF. dl«
P'odigoant les choses les pips aimables ao comte Pozzo, en Ia| écrivant de sa main , Tempereur Nicolas ne pour mit pas le souffrir; et si )e comte de Nesselrode descend 00 pea lui-même au fond de sa position , il verra que son crédit est plutAt le résultat d*une habitude que d'unie de ce0 confiances spontanées qui viennent du cœur. De là son rù]fi pnrement passif, qui n'ose pas une observation. Cc^ci s*ap* plique également au comte Ciernitscheff; Tempereur le conserve parce qu*il ^t merveilleusement le mécanisme àfi Tannée, comme M. de Nesselrode a les détails des affaires étraogè^. Tops depx {tpnt de simples archives vivantes d'an temps fini; ils ne sont que cela.
A Tavénement donc de Tempereur Nicolas , il se fit un diai^ement iêfis le cfiractère de la diplomatie russe, désol^ mais plus miljtaire que civile. Les copntes Orloffet Benckçodorfjr devinrent les hommes puissants, quoique cei^en* 4ant avec les caractères divers que j'ai déjà indiqués ; savoir, le comte Bençkeivtorfr, d'une j^ature moi^s passive, osant (joelquç^ ol^servations ; le comtf Orloff , au contraire » met^ tant sa gloire çt sc^ honneur à l'c^ifisance la plus absolue. Le OQÇjte de JPiieackendo^ff Ait .nqmmé chef des j^eodamnes de ^ gardç, ce 9\ii revint àla, direction de la police niûUtaire en France, 4V/çc les mêmes Cç^nctiqns et l|ç mén^ç devoir que le généra Çav^ry auprès de l'eippereur jNapoléçj^. C'est jen cette q\^aU)t^ fpf^ sijiiyit Ip cz^r àfijis ^ guerre de Turquie ep iSSfi^ veillant «y^ nue attention scrupulejase sjuriout qe
qui touchait à la personne de Tempereur; tandis qne le comte OrlofT déployait nne vigueur peu commune dans la répresslon des troubles survenus aux colonies militaires. C*est en ces circonstances surtout que se révélait l'énergie originaire des OrlofT; le vieux strélitz était là ; la peau d*ours paraissait au moindre frottement sous les riches uniformes et les décorations de toute l'Europe : les hommes n'oublient jamais leur première origine. Dans les OrlofT il y avait à la fois du Tartare et du favori ; pour la répression c'était une main de fer, pour l'obéissance une main gantée; et dans les monarchies absolues, ces sortes de caractère doivent nécessairement tenir la première place.
Dès lors, toutes les missions d'une gravité confiante soot pour le comte Orloff ; quand l'empereur veut donner une empreinte personndle à une négociation, c'est le comte OrlofT qu'il y destine , et incessamment le comte passe de la diplomatie à la guerre. Il a fait avec vigueur la campagne contre la Turquie; il fait avec non moins d'énergie la campagne contre les Polonais. Ici , son crédit s'augmente d'autant plus que cette campagne de Varsovie s'empreint d'un caractère purement russe. Cest une réaction qui vient de loin; l'empereur Alexandre a protégé les Polonais contre l'opinion de la vieille Moscovie; maintenant les antipathies peuvent éclater librement, et c'est avec joie : il y a trob siècles que les Polonais et les Russes cherchent des champs de bataille ; ils s'y rencontrent encore une fois, et tes baîon-
CZBBlfnncaEPF, BENCKElfDOaPF ET ORLOFF. ait
nettes se croisent saDglantes. Désormais le comte Orloff aura la pins absolue confiance de Temperear, qui l'envoie à La Haye» à Londres, partout où il Eaut consulter ou s'en- (périr; h diplomatie de TEurope l'écoute, le consulte» moins pour savoir son opinion personnelle que parce qu'on le sait l'oiigane » Timage, la pensée intime de l'empereur. Quand il a des injonctions, il ne s'en écarte pas d'une ligne ; le comte Pouo di Borgo faisait des observations raisonnées, des remontrances sur une ligne diplomatique qu'il ne croyait pas bonne; il expliquait une situation selon ce qu'il pensait de vrai et de juste; le prince de Liéven tempérait par one grande douceur de caractère et une facilité extrême de rapports les volontés absolues de l'empereur. MM. de BouteniefTet de Brunow sont surtout des hommes d'affaires, qoi savent qu'on doit accorder beaucoup de concessions poar obtenir un résultat
Quant au comte Orloff, il voit les questions moins par ses ;eia que par ceux de son empereur; il s'éclaire , non point sar la vérité absolue, mais sur cette vérité relative qui en est nae toujours pour nous parce qu'elle platt à ceux que nous aimons; il n'oserait dire que la ligne suivie est mauvaise ou h pensée fausse^ et ce qu'il y a de spécialement remarquable dans le comte Orioff, c'est qu'il ne suit pas cette pente par un mauvais esprit d'abaissement : c'est chez lui babitude d'obéissance , tendance vers l'admiration religieuse pour son empereur , à peu près comme cela se reproduisait
9t8 DIPLOMATES EUROPÉENS.
dans les généraux de Napoléon. A la fin, les plus fidèles n'osaient plus lui dire ce qui était vrai , même sur la situation et les forces de Tennenii. L'empereur voulait que les choses ne sortissent pas de Tordre strict qu'il avait tracé; et voilà comment les intelligences d'éRte s'égarent, se perdent. La position du comte dé Benckendorff le rapprochait aussi intimement de l'empereur que celle du comte OrlofF; peut-être plaisaK-il moins, parce que son caractère était moins assoupli, qu'il osait dire souvent la vérité à son s6'averain, et quelquefois même lui résister; distinguant ainsi deux idées toujours parfaitement séparées : le devoir, c'est-à-dire l'exécution pleine et entière de ce qu'on doit à la position (|u'on a acceptée, et cette sorte d'aveaglemeat souvent honorable, vieifie foi de chevalerie que l'on s'impose pour ne phis voir que par les yeux de son maître, le comte Benckendorff avait cependant toute la confiance de l'empereur, et ne le quittait plus dans sa vaste pérégrination, qui embrassait tant de peuples. Ce fut dans uu de ces voyages qu'il tomba i6alade et mourut, pendant la traversée, sur un bateau à vapeur de guerre , à la hauteur de Flé-Dago, vivement regretté de tout ce que la Russie compte d'hommes honorables et d'esprits avancés. Le comte Benckendorff avait été élevé dans les idées de la politique tempérée qui distingue l'école du comte de Nèsselrode. Toujours eu correspondance avec la princesse de Liéven , il empruntait à cet esprit éclairé les impressions favorables sur les
CZERN1TSGHBPF, BEIfCKBNDORFF ET ORLOFF. SI9
«flaires de France, et sans doate il fût parvenu à effacer bien des préfentions, si elles n'araient pas été trop vives, trop prononcées. Le comte de Benckendorff était membre dà conseil de Temperéur, sénafenr de Russie et comblé de toutes tes dignités. Une de ses filles a épousé le prince Grégoire de Volkonskj; Fautre le comte Rodolphe Appony, et ces liens de famille constatent encore la tempérance des idées du comte Benckendorff et la direction de ses sentiments politfa)iies.
Le comte Oribff lui a succédé dans son Utre éf ses fonctions de chef des gendarmes de la garde, ministre de la police militaire, et «ofourd'hoi lui seul possède l'entière confiance de Peropereur, qui le considère comme sa main d'exécution fidèle. Le comte ne l'a pas quîtté un seul moment dana ses récents voyages; ceux qui ont evL rbonneur d'ap|RX)cher de la personne de Tempereur, lors de ses deux itinéraires d'Angleterre et d'Italie , ont pu voir le comte Qrloff à la tète de ce brillant état-major qui partout accompagne Femperenr Nicolas; à Londres , à Palerme, on a pu iladier ce groupe militaire tout russe par les formes , aux manières polies et néanmoins impérieuses, ne se mêlant à rien de ce qui se passait au dehors, et suspendu pour ainsi dire k la parole de l'empereur, exécutant ses ordres avec une ponctualité toute milKaire. A Londres, l'empereur, comme enivré de la bonne réception , faisait éclater sa joie pv son géi^tè, son regard; les aides de éamp afin de ca-
3i0 DIPLOMATES EUROPÉENS.
resser encore davantage cet enthousiasme, exagéraient d'une façon étrange cette parole très-répétée dans la canserie de Fempereur : «c Je suis enchanté d'avoir été si bien reçu. » Écho fidèle des émotions de leur souverain, les aides de camp la redisaient comme la plus douce flatterie qui pût arriver aux oreilles de l'empereur.
A Palerme, lorsque l'empereur y vint l'année 1845, le salon du comte Orloff était devenu comme une colonie russe» car, pas plus qu'en Angleterre , officiers et aida de camp ne se mêlaient en rien à l'esprit de la population italienne. L'empereur, attentifà tous les tendres soins domestiques, à toutes les façons du plus doux ménage, s'occupait peu de politique. On avait parlé d'une tentative criminelle contre la personne du ciar» la fidélité du comte Orloff se tint constamment éveillée; partout à c6té de l'empereur, il le suivait des yeux comme la majesté sacrée de l'Empire, et le roi de Naples le secondait par toutes les veilles de sa police. Il y avait quelque chose d'étrange, j'en fkis témoin alors, dans cette population toute russe» que les Siciliens regardaient avec une curiosité mêlée de je oe sais quoi d'inquiet 'et d'importun. C'étaient . des bêtes souvent difficiles par leur exigence, leurs manières impératives: la Sicile, qui prêtait son soleil, pouvait désirer plus de complaisance et d'affabilité; non pas que l'empereur ne fût d'une courtoisie parfaite, l'impératrice d'une bonté divine ; mais les deux races ne se comprenaient pas,
GZmOTSCBirF, BBNGKtlfDORPP 8T ORLOFF. Ml
je comparais la présence des Russes en SieHe, à on bouquet de noirs sapins an milieu d*nne forêt d'orangers et de dtronnierSf natnre absolument antipathique.
Durant ce séjour assez prolongé en Sicile* le comte Orloff reçut mission d'aller à Rome pour conclure quelques arrangements avec le pape, relativemeut aux catholiques de Pologne « et sonder le terrain sur cette question : L'empereur pourraitril lui-même visiter le saint-père? La Rmaie avait à Rome un ministre 4*infiniment d'esprit et de tact, le cimite Boutenieff,. et certes le comte Orloff ne pouvait faire mieux que lui: son nom pourtant n'y était pomt inconnu y un des Orloff, dans ses moments de loisir, avait écrit YHUMre de la peinture en Itàtie, ouvrage an reste médiocre et rédigé sous les influences du vieux parti libéral. A Rome, Pasquin et Harforio, qui disent parfois quelqoes vérités, avaient porté ce jugement sur le voyage du comte Orloff: « Boutenieff fait les affaires, Orloff prépare les logements. » L'entrevue une fois arrangée avec quelques dit ficoltés de la part du pape, l'empereur Nicolas vint à Rome, et le comte Orloff ne put s'empêcher de remarquer après la longue entrevue du Vatican, Une agitation extrême, une inquiétude marquée sur la physionomie de son souverain. Je ne dirai pas l'histoire si connue du séjour de l'empereur Nicolas à Rome, en présence du monde chrétien ; je suivis en voyageur attentif jusqu*au moindre incident, et certes
sanslesprit habile, souple, de M. Boutenieff, lesaflhires, ui. 24 .
Mi DIPLOMATES BUBOPÉB».
loin de sarranger, auraient pris use toiirniire acerbe. Ln RoaMiins n'accueillirent pas Tempereur av«c nu grand enthousiasme : il y a chci ce peupla une fierté antiqoe qui traite les rois ooBune le faisait le Sénat de TautiqQe Rome; les Transtévértns ont tant tu de monarques déduv et de souverainetés en déeadenoe^ qu*its accueillent Ions, empereurs et rois, avec cette fierté qui rappelle la gloire du Capitole. Il y a.sous ces nûsères» encore des façons de trilNins et de consuls qui traitent les rois en clients; to Transtévérins ne saluent fue k pape et les cardtnaai, comme les symboles des empereurs et du Sénat
Il serait faux de comparer le crédit du comte€iemitscbe|l à celui du comte Orloff ; la position du eomie CaemitscbeC est plus élevée qu'influente : ministre de la guenre» il veille sur la vaste organisation de l'armée» sur la discipline, et certes, c'est immense dans un état militaire. Au delà de ses fonctions il est peu puissant dans l'esprit et la oonflancede J'empereur, parce que» je le répète» le comte Czemiiscbeff est rhomme d'un autre temps et d'un autre règne. Son crédit personnel est un peu comme ses allures» il s'y mêle quelque chose de suranné» de vieilli; hélas 1 il eit impossible d'empêcher les ravages du temps et de la fortune ! Chaque homme appartient à une période» il y vit et il y meurt; c'est en vain qu'il veut se rattachera un temps nouveau» il ne le peut pas; il se met du Uanc et da rouge, ce mensonge des ris et des amours ne cache paf
CZBRNITSGHKFF, BRNGKEMOOAFF ET ORLOFF. «iS
rage. L'empereur Nicolas diOère de Tenipereur Alexandre, cooune 1814 de 1846; des temps nouveaux sont venus; la puissance souveraine de l'empereur Nicolas a été obligée elle-même de céier devant des nécessités impératiyes. Certes nul ne dispose de plus grandes forces, et néanmoins comprimé par la situation actuelle de l'Europe , par les iotérèts^es cabinets, le grand colosse de la Russie ne peut pas se mouvoir» et son activité s'use dans une toute petite guerre en Géorgie,
La cause de cette position active et gênée néanmoins, la voici : en tant que puissance européenne, la Russie est contenue par l'Allemagne, si calme et si réfléchie;. elle peut bien, dans une coalition^ seconder la Prusse ou l'Autriche, envoyer sur TElbe et même sur le Rhin deux cent mille hommes comme arrière^arde , excdientes troupes , fermw iddats; mais elle ne peut, en aucun cas, prendre l'initiative en Eurq>e. Il n'en est pas ainsi quand elle se pose comme puissance orientale ; certes alors elle peut immeusément, parce que son avenir est là : toutefois encore, dans ses projets sur Constantinopiet la Grèce et TAsie Mineure, elle est conlenae par les deux grandes forces navales de rAogleterre et de la France. D'où il arrive que cet empire gigantesque, avec le développement le plus énergique de ses ressorts , est néanmoins obligé souvent de se replier sur lui-même, à moins d'oser quelques-uns de ces coups de tête qui jetteraient la perturbation dans le monde. Jusque-là,
Sti DIPLOBIATES EUROPÉENS.
son empereur, au lien de paraître en conquérant , devient rhdte aimable et poil de toutes les capitales. Il voyage en Sicile, parcourt l'Italie presque en artiste, et cette situation nouvelle sera peut-être pour la Bussie une époque d'améliorations intérieures. Ce ne sont pas les terres qoi manquent à cet immense État; son étendue est assez considérable sur la carte pour ne point désirer Tagrandir encore; la haute intelligence et l'énergique volonté de Tempereur peuvent donc s'appliquer aux améliorations industrielles et administratives de la Russie. Aujourd'hai, l'embarras de la Pologne agitée n'existe plus; le foyer de résistance est éteint même à Cracovie. La Russie a en ellemême tous les éléments de grandeur et de prospérité : un territoire riche , des mines abondantes , des manufactures en progrès, des ports dans la mer Noire et dans la Baltique^ deux grands fleuves qui les lient ; avec des chemins de fer, les grands espaces seront parcourus, l'industrie circulera partout comme le sang dans les veines, les richesses seront échangées , et ces triomphes , si dignes de l'empereur ?iicolas, valent bien les sanglants trophées de la guerre et de la conquête. Je le répète, ce ne sont point les terres qui manquent à la Russie, et si la pénurie des céréales se fait encore sentir longtemps, les flots d'or de l'Europe iront 8*eogloutif dans les greniers de la Crimée.