‹ Les disciples à Saïs et les fragments de NovalisChapitre 42 sur 45 · LE DISCIPLE · texte numérisé non relu

LE DISCIPLE

était allé; il ne revenait pas ; et la nuit s'avançait. Nous étions fort inquiets. Soudain, au lever de l'aurore, nous entendîmes sa voix en un bosquet voisin. Il chantait un chant joyeux et sublime. Nous étions étonnés. Le Maître jeta du côté de l'aurore un regard comme je n'en verrai jamais plus. Le chanteur fut bientôt parmi nous, et, une béatitude indicible peinte sur le visage, nous apportait une humble petite pierre d'une forme singulière. Le Maître la prit dans sa main, embrassa longuement son disciple, puis il nous regarda, les yeux mouillés de larmes, et mit cette petite pierre à un endroit vacant parmi les autres pierres, là tout juste, où, comme des rayons, plusieurs lignes se rencontraient.

Je n'oublierai jamais ce moment. Il nous sembla que nous avions eu, en passant, dans nos âmes, un clair pressentiment de ce merveilleux Univers.

Moi aussi, je suis moins habile que les autres ; et l'on eût dit que les trésors de la nature ne se découvraient pas volontiers à mes yeux. Cependant, le Maître m'aime bien, et il me laisse à mes pensées, lorsque les autres sortent à la recherche. Je n'ai jamais éprouvé ce qu'éprouva le Maître. Tout me ramène en moi-même. J'ai compris ce qu'a dit un jour la seconde voix. Je suis heureux de contempler les choses et les figures merveilleuses des salles, mais il me semble qu'elles ne sont que des images, des voiles, des ornements rassemblés autour d'une image divine ; et celle-ci occupe sans cesse mes pensées. Je ne la cherche pas, mais je cherche souvent en elles. On dirait

qu'elles vont me montrer le chemin, où, profondément endormie, m'attend la vierge que mon esprit désire.

Le maître ne m'en a jamais parlé, et je ne peux rien lui avouer; il me semble que c'est un inviolable secret. J'eusse voulu interroger cet enfant mystérieux; je trouvais je ne sais quel air fraternel en ses traits, et tout, à ses côtés, me semblait devenir intérieurement plus clair. Certes^ s'il était demeuré plus longtempsj'eusse éprouvé plus de choses en moi-même, et peut-être aussi qu'à la fin mon cœur se fût ouvert et ma langue se fût déliée. J'eusse voulu m'en aller avec lui. Il n'en fut pas ainsi. J'ignore combien de temps encore il faut que je demeure ici. Je crois qu'il m'y faudra rester toujours. J'ose à grand' peine me l'avouer : mais cette pensée m'oppresse trop intimement : je crois qu'un jour je trouverai ici ce qui m'émeut sans cesse; toujours elle est là. Lorsque je marche ici, dans cet espoir, tout m'aparaît sous une forme plus haute et dans un ordre nouveau ; et tout indique une même patrie. Chaque objet me semble alors si connu et si cher ! Et ce qui, naguère, me paraissait singulier et étrange me devient tout à coup familier.

Cette étrangeté même m'est étrange, et c'est pourquoi cette réunion m'attira et me repoussa toujours en même temps. Je ne puis comprendre le Maître. Il m'est si incompréhensiblement cher ! Je le sais, il me comprend, il n'a jamais parlé contre mon sentiment ou contre mon désir. Bien plus, il veut que nous suivions notre propre chemin^ car chaque chemin nouveau passe par

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