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Ses administrateurs se taisent. Personne n"a recours à leur ministère. Sans doute les règlements s'opposent à cette solution rationnelle.
M. Bertillon expliqua combien dérisoire est la législation consacrée au soulagement des parentés nombreuses. Quelques dégrèvements ridicules restreignent peu les tourments paternels. Les projets les plus humanitaires n'amoindriront guère ce mal. Or les politiques déplorent bruyamment le manque de progression dans la natalité française. « Si, disent-ils, la nation ne veut se voir absorbée par les races pullulantes et voisines, si elle ne veut livrer ses places d'ouvriers, ses boutiques du petit commerce et ses emplois de commis voyageurs à des étrangers moins exigeants pour les salaires ; si la nation ne veut retourner, ainsi dépourvue, à l'état agricole sous la direction de vainqueurs maîtres des fonctions publiques et de la force, il lui faut remédier tout de suite à la paresse génésique du peuple, ou bien multiplier, par des guerres heureuses et des annexions, le coefficient des citoyens, des véritables défenseurs. La prolification est le gage de la paix, puisqu'elle prépare des armées redoutables qu'on n'attaque pas. » Ainsi parlent les politiques.
Nous n'arrivons pas cependant à seconder d'une manière efficace les travailleurs aux liaisons fécondes. Nous pouvons même toujours imputer à la sottise de l'opinion ce mépris des filles-mères qui est une sorte d'infanticide collectif, car il contraint les amantes pusillanimes à sacrifier le nouveau-né, tant elles appréhendent la malveillance de leur entourage. Loin de les molester ainsi, ne
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siérait-il pas de les consoler, de les accueillir, dès la grossesse certaine, dans les maternités, de faciliter les couches. Après le sevrage, on doit leur épargner l'éducation de l'enfant au cas de leur incapacité à remplir ce devoir. Il y a cent châteaux inhabités où les directeurs du Domaine logeraient aisément ces amoureuses et leurs fruits. Pourquoi ne pas y hospitaliser les uns et les autres ? Enfin les nourrices de la campagne, à qui sont confiés les pupilles de l'Assistance Publique, manquent de surveillance. La mortalité infantile semble trop importante dans ces fermes et dans ces chaumières. Des livres accusateurs ont été publiés sans que l'admii^istration houspillât l'indolence des médecins inspecteurs ni la négligence des paysannes.
Nous nous croyons un peuple civilisé, muni d'une intelligence extrême, et nous n'arrivons point à résoudre immédiatement le problème de la famille à dix enfants et du logis trop étroit. Nous ne réussissons point à limiter mieux les décès des petits qui nous vaudraient une population augmentée d'un tiers en dix ou quinze ans. Nous agitons des philosophies magnifiques pour affranchir le peuple de la misère, du travail excessif, mais nous ne surmontons pas les obstacles pratiques qui s'élèvent devant l'application du repos hebdomadaire, chose très simple pourtant, du moins en apparence. Naguère la commission des retraites ouvrières estimait à cinq cents millions au moins l'apport de l'Etat pour nourrir les travailleusr âgés de soixante-dix ans. En raclant le fond des tiroirs^ les ministres amassent cent millions. Ce n'est pas de quo^ assurer quarante-cinq francs annuels à ces vétérans, fau-
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leurs de la prospérité nationale, et qui lui consacrèrent soixante années de leur existence laborieuse, en limant, piochant, chauffant, brunissant, charriant, en tirant de la matière rebelle mille objets utiles à l'aise de leurs compatriotes. Quarante-cinq francs ! Imaginez déjà l'ascétisme obligatoire de celui qui recevrait quatre cents francs, c'est-à-dire vingt sous par jour, pour se nourrir, vêtir, "soigner, plus trente francs pour s'abriter sous un appentis quelconque. Quarante-cinq francs lui vaudront-ils même un coin de grenier où il pourra sécher sa peau transie, ses os grelottants, après des heures de mendicité sur la route d'hiver?
En vérité tout ce que notre sagesse propose en faveur des malheureux est follement bête. Il y a derrière ces parlotes de sénateurs, le ricanement de Méphistophélès ravi par l'égoïsme naïf des castes possédantes, et l'impéritie jouée de leurs mandataires. L'ironie des malfaçons sociales ne fut jamais plus claire qu'à cette époque de tentatives pour supprimer les misères choquantes. Entre maintes bizarreries, nous retiendrons celle de ce jeune ouvrier prolifique, chassé de son logis avec tous les siens par les hygiénistes acharnés à leur faire la vie sauve en les jetant sur le pavé, au nom de la loi.
Je ne pense pas que ce jeune père comprenne nettement le bien qu'on lui veut, d'autant que l'ouvrier en France se soucie mal de l'hygiène. Jamais, ou presque, les patrons qui prétendirent installer les bains dans leurs usines n'obtinrent du personnel qu'il s'y lavât. Le prolétaire n'aime pas ces nettoyages. Se dévêtir l'humilie. Se frotter le fatigue. Se rhabiller l'agace. Il ne craint pas les mau-
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vaises odeurs, auxquelles il reste peu sensible; et tout cet aria de douches, de savonnages lui semble une brimade inventée par les contremaîtres pour le taquiner, pour retarder encore l'instant bienheureux de la sortie, du cabaret, de l'alcool chaleureux, de la pipe, et des coudes sur la table. Le travailleur croit volontiers qu'on lui fait honte de ses souillures professionnelles en lui offrant de les effacer. A plus forte raison tiendra-t-il pour une hostilité cette menace de le chasser de son domicile afin de le soustraire à des maladies futures moins certaines que les inconvénients du vagabondage à la belle étoile. Ces soins préventifs ne séduiront pas le malheureux. Il préférerait sans doute qu'on hébergeât ses aînés gratis dans quelque pension ; ce qui serait le devoir strict de la patrie. Au reste, il est étrange que la municipalité n'assume pas cette tâche. En général, les bâtiments scolaires devraient contenir un dortoir et un réfectoire pour quelques internes prélevés sur les familles nombreuses. Deux chambres un peu grandes suffiraient au soulagement des pauvres mères douées par la nature d'une excessive fécondité. Si cette réforme ne peut s'accomplir dans les communes aux budgets minimes, elle peut être réalisée dans les petites villes et dans les bourgs. Or il n'en est rien.
Ces difficultés bizarres qui surgissent à chaque minute ne doivent pas cependant décourager notre altruisme. C'est à tort que les conservateurs les transforment, dans leurs écrits, dans leurs discours, en inhibitions définitives contre quoi nulle intelligence d'organisation ne saurait prévaloir. Sans cesse, ils répètent que diminuer la misère en accroissant les payes c'est ruiner le capital industriel,
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l'empêcher d'accroître son outillage, le vouer par suite à la déchéance devant les concurrents extérieurs sur les marchés du monde. Et les économistes bourgeois commentent indéfiniment ce dilemme : « Ou s'apitoyer sur le sort du prolétariat, et ruiner, pour lui, l'industrie dont il doit vivre, dont l'Etat exige la prospérité, garantie de l'impôt nécessaire à ses travaux publics, à son administration, à la défense nationale. Ou se voiler la face, se boucher les oreilles, demeurer insensible à la douleur du peuple, grandir ainsi le rendement des usines, de la terre, des comptoirs jusqu'à ce que les bénéfices permettent enfin l'augmentation de la part attribuée au Travail. Autrement dit : l'équité et la ruine, néfastes même au prolétariat ; ou bien l'injustice et la prospérité, fructueuses même pour le prolétariat. »
Ce sophisme s'implante de plus en plus dans les esprits de la bourgeoisie raisonnante. Des faits comme celui de la famille expulsée par hygiène apportent des arguments commodes à ces causeurs. Il conviendrait que les fonctionnaires commis pour sauvegarder la vie de l'ouvrier, fissent usage d'une meilleure prudence et se gardassent de telles bévues. Elles justifient les opinions réactionnaires qui ne laissent au prolétariat que l'usage des armes pour imposer la suprématie du Travail.
PauIi Adam. — Disc.
Aux temps où les ministères de la troisième République se formaient, pour encourir, après quelques semaines, l'animadversion de leur majorité, puis disparaître sans autre motif apparent que la hâte d'émulés pressés de conquérir les portefeuilles, nous pûmes mesurer la valeur des bureaux. Ils étaient le permanent et l'efficace. Les politiciens n'étaient que le temporaire. La France réelle vivait grâce aux milliers d'expéditionnaires, rédacteurs, commis principaux, chefs de division et directeurs qui, la plume à la main, le rond de cuir sous la taille, régissaient les finances, le commerce, les affaires étrangères, la justice, la guerre, la marine, les postes. Quand le ministre montait à la tribune, c'était la note de ces fonctionnaires qu'il tenait au poing, c'étaient leurs statistiques probantes qui débordaient sa serviette de cuir. Par sa rhétorique s'exprimait leur connaissance du pays. L'orateur brandissait leur science avec la paperasse compétente dont il menaçait l'interpellateur. En son palais ministériel, eux encore l'avertissaient de ses ignorances et des moyens propres à l'Etat. Grâce à leur sagesse n'importe quel
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bavard de taverne élu par la fantaisie des buveurs pouvait feindre de conduire vers ses destinées la France de Louis XI, de Richelieu, des Trois Consuls. Fût-il M. Baïhaut, il pérorait. Les fonctionnaires Je renseignaient, agissaient, gouvernaient.
Ainsi la nation put, sans trop de défaillances, évoluer, trente-huit ans, si piètres qu'eussent été, sauf deux ou trois, ses meneurs successifs, oubliés aujourd'hui. Pour comique et lente qu'on la montre, l'administration que l'Europe nous envie n'en a pas moins relevé le prestige de la France, après 1870. Malgré tout, cette armée de gens probes, consciencieux, éduqués par la morale de Caton dans les lycées de Louis-Philippe et de Napoléon III, résignés à la vie du devoir, et fiers de la vivre, cette armée de citoyens, au sens antique du mot, a le don d'exciter la colère du contribuable, outre la vene du gazetier. L'un et Tautre généralisent à l'envi les fautes rares mais inévitables dans un personnel aussi nombreux, accablé d'affaires. D'une lettre perdue, d'une allumette qui rate, d'une procédure attardée parmi les milliers de htiges en instance, on conclut à la négligence universelle, à la maladresse universelle, à la paresse universelle des fonctionnaires. C'est vraiment trop simple. De tels mécomptes ad viennent seulement parce que le nombre (je brave le danger) est insuffisant. Oui ; comme le nombre des juges est insuffisant, comme le nombre des sous-officiers est insuffisant. Lorsque nous demandons au tribunal de commerce ou bien au tribunal civil de rendre leur arbitrage, un an s'écoule avant l'audience ; et six ou dix-huit mois encore sont voués aux expertises avant la sentence. Aussi
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les trois quarts du temps, notre contestation n'a plus sa raison d'être. Dix-huit mois modifient les conditions d'un marché, l'urgence d'une revendication, l'intérêt même de la thèse à soutenir par les deux parties. S'il en est de la sorte pour les conflits judiciaires, comment s'étonner des atermoiements obligatoires dans les sections de contentieux, quand l'Etat accepte des responsabilités ? Chacun reproche violemment au Pouvoir la plus infime dilapidation, la plus obscure erreur. Six cents députés demeurent à l'affût. Ils guettent l'inadvertance qui leur permettra la phrase révélatrice à la tribune, et les rendra sympathiques aux frondeurs de leurs divers arrondissements. Ilsjouent le rôle de l'intégrité furibonde. Le peuple applaudit le masque. Qu'adviendrait-il si un contrôle excessivement minutieux n'éprouvait toutes les pièces soumises à la vigilance des fonctionnaires ? Cette paperasserie considérable, cette superposition de visas, de bordereaux, de signatures, de minutes et de rapports, nous les devons à nous-mêmes, à notre rigueur de critiques. J'avoue d'ailleurs que, même hargneuse et vide souvent, cette critique m'apparaît comme un excitant utile durant la recherche de la perfection. Comment satisfaire à cette sévérité sans une multitude soigneuse de tout vérifier, pointer, comparer ?
Balzac dans son beau livre les Employés, M. Georges Lecomte dans un remarquable roman intitulé les Cartons verts ont dépeint, avec un égal bonheur, les humbles existences de ces braves gens qui, malgré leur ennui, rédigent, copient, classent, inspectent et résument. Les deux écrivains inclinèrent à la satire. Peut-être n'ont-ils
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pas mis en lumière, comme il eût convenu, le résultat extérieur de ces patiences assidues, et qui n'est rien moins que la vie même de la France. Au reste ils se complurent tous deux à tracer les postures des plus humbles, leurs ridicules, leurs appétits, leurs passions dissimulées, motifs de comédie. Tous deux insistèrent moins sur les travaux des organisateurs. Ceux-ci pourtant assurent la stabilité de la puissance nationale.
Ainsi notre goût exagéré de la critique amoindrit notre sens de l'équité. Point de Français qui n'en veuille à ses fonctionnaires. Cependant, cette caste, avec celle des professeurs et des officiers, renferme le plus grand nombre d'hommes sincèrement capables de sacrifier au devoir leurs instincts et leurs vanités. La plupart sont les chefs de ces familles françaises où régnent l'ordre et la pureté de mœurs que maintient une mère active, dévouée à l'éducation de ses enfants, et qui, pour eux, donc pour l'avenir de la société, se prive de ce superflu, si nécessaire aux esprits avertis de tous les luxes et de toutes les voluptés par une instruction étendue. Au miheu de ces familles tant parisiennes que provinciales, l'héroïsme ni la vertu ne font hausser les épaules. On y croit toujours à la vérité que rima Corneille, à la morale des stoïciens. Sans doute au cours des existences, il arrive qu'un mari, qu'une femme faiblissent. Mais avec quel remords et quel courage ensuite, les uns et les autres reprennent l'œuvre interrompue par la contrainte d'un intérêt ou par la vigueur naturelle d'une passion !
Narrant les pensées, les espoirs et les déboires de Bergeret, M. Anatole France a magnifiquement édifié le type
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de cette classe sociale qui est toute l'armature de la nation.
L'ironie bienveillante de cet humaniste qui se résigne au rôle du spectateur diverti par les intrigues de la société, la bêtise de la plèbe et l'ivresse des apôtres, cette ironie, saillante ou cachée, caractérise excellemment l'âme du fonctionnaire. Il a trop la mémoire classique des philosophies fréquentées au collège. Il se souvient trop de Candide et de Voltaire. Il souhaite seulement de cultiver, à défaut d'un jardin, les fuchsias fleuris dans les cache-pots de son petit salon, tout en souriant des ambitions tumultueuses, des éloquences abondantes, des vices ostentatoires. La bibliothèque lui garde mille raisons anciennes de dédaigner. Il se contente de qualifier la corruption des esprits avec un vers de Juvénal lorsqu'il souffre d'une injustice ; et puis il se remet à classer, annoter, rédiger, copier, signer, afin que sa science des détails ou de l'ensemble fournisse aux ministres les moyens de régir les forces de nos races.
Parce qu'elle voit les fonctionnaires et leurs familles observer presque toujours les règles de l'honneur dans les actes quotidiens comme dans les actes ordinaires, la multitude croit encore un peu aux réalités de la vertu. Sans cesse blâmés, accusés par l'acharnement de leurs adversaires, les gens notoires ne peuvent donner le même exemple. Eussent-ils la perfection du Christ, le génie de César, la mentalité de Platon, leurs envieux les présenteront toujours comme des scélérats et des imbéciles. Seule, la postérité rétablira les proportions. Et encore I
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Les trafics du commerce laissent toujours planer quelque soupçon sur la noblesse de l'élite négociante. L'aristocratie a depuis longtemps abdiqué un prestige moral que ternirent mille histoires scandaleuses, histoires d'amour, histoires d'argent. Le crime ensanglante les campagnes. Le « bon villageois » du dix-huitième siècle use trop ses fonds de culotte sur les bancs de la correctionnelle, de la cour d'assises. Il encombre les bagnes et les prisons. Quant au prolétariat des villes, sa corruption s'aggrave d'heure en heure, l'alcoolisme aidant. Oii donc la masse riait-elle choisir ses exemples sinon dans ces castes de fonctionnaires, de magistrats et d'officiers qui s'obstinent seuls, ou presque, dans ce que nos pères nommaient: le droit chemin?
Quelle que soit leur résignation à des besognes fastidieuses et à des appointements dérisoires, les fonctionnaires cultivent pourtant un orgueil intérieur. Ils n'aiment pas que leur modeste contrat soit ^iolé. L'habitude étant prise par le gouvernement de répartir entre des politiciens célèbres les postes élevés dans les administrations de l'Etat, quand il faut récompenser un long effort parlementaire, l'abus de cet usage révolta tous les commis, rédacteurs et chefs de bureaux. Leur fallait-il désespérer d'atteindre aux places d'honneur dans les ministères oii ils acquirent toutes les compétences au prix d'un labeur infini? Verraient-ils éternellement les jeunes secrétaires de cabinet se saisir des avantages destinés en principe aux personnes mûries dans les bureaux ?
Les agents des finances devraient-ils renoncer à devenir percepteurs des grosses recettes, trésoriers généraux
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pour laisser quelques intrus s'emparer de ces fonctions indûment ? Il parut honteux de tolérer cette manière de passe-droits. Comme les sous-agents se syndiquaient partout afin d'obtenir, par la menace de la grève, certaines concessions relatives aux heures de travail et au repos hebdomadaire, les fonctionnaires s'unirent à leur tour. Certainement les rédacteurs de ministères, ni les contrôleurs des contributions directes ne manifestent ; mais leur sympathie seconde les instituteurs et les employés qui réclament un statut corporatif, avec le droit d'association et ses conséquences, c'est-à-dire le droit de grève utilisé déjà par ceux des postes et télégraphes, avant toute législation préalable.
On conçoit la gravité du phénomène. Que les employés d'État cessent leur service, pour une question d'appointements trop minimes à leur gré, ou de discipline trop rigoureuse, que demain s'arrêtent les relations postales de la France avec l'étranger, que demain les commis de la guerre interrompent la préparation des armements et du recrutement, leur intérêt corporatif nuira dans une mesure terrible au commerce, à l'industrie, aux finances, à la défense nationale.
M. Barthou, par un discours énergique et logique, refusa de réintégrer dans leurs grades les postiers révoqués à la suite d'une telle rébellion. Il se déclara prêt à quitter le ministère plutôt qu'à transiger sur ce point. Courageusement il aff'ronta les diatribes de la gauche extrême, afin de démontrer le péril d'une indulgence. Il s'aliéna tout un parti, mais satisfit sa conscience de ministre responsable devant l'histoire. On ne saurait trop
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louer cette vaillance civique. Au point de vue positif et net, M. Barthou a raison. C'est évident. L'État ne peut arrêter sa vie parce que des télégraphistes se plaignent de leurs sous-chefs, ou réclament une augmentation d'indemnité de logement.
Néanmoins, l'ensemble des lois ouvrières votées depuis vingt ans reconnaît au travailleur le droit de se syndiquer, celui de quitter en masse l'ateUer, Tusine et le chantier en cas de dissentiment avec le patron. C'est l'unique moyen que possède le prolétariat laborieux pour obtenir la sanction de ses plaintes. La grève prouve au capitaliste l'importance de ses collaborateurs manuels, et qu'il a tort, soit de ne pas les faire participer équitablement aux bénéfices de l'entreprise, soit de réduire leurs forces de production en les surmenant. Or, ce droit d'association corporative légalement octroyé à tous les travailleurs, est dénié aux siens par l'Etat. Est-ce logique? L'État peut-il demander à la loi une exception de faveur ?
Les théoriciens qui répondent affirmativement invoquent une sorte de contrat passé entre le gouvernement et les employés. Il leur garantit plusieurs avantages très précieux: la stabilité, la permanence de la fonction, une retraite, une règle qui spécifie les rares causes de renvoi, qui garantit un avancement progressif avec majoration des émoluments.
Le patron ordinaire ne s'embarrasse point de tout cela. Il embauche et il débauche comme il lui plaît. Il n'assure pas encore de retraite à la vieillesse de ceux qui créent son opulence. Il ne promet pas l'amélioration graduelle des salaires, ni des conditions du travail. Les pactes dif-
fèrent. Aussi l'Etat peut-il exiger, en échange d'avantages rares, l'abdication de certaines libertés. Car, ajoutent les affirmateurs, s'il proposait de reconnaître le droit d'association et de grève en supprimant les garanties susdites et la retraite, ce serait une déception parmi les innombrables candidats aux moindres places vacantes dans les administrations et les ministères. Ces garanties et cette retraite sont les privilèges que convoitent surtout tant de jeunes hommes obstinés à la conquête des bureaux officiels, alors que le commerce, l'agriculture, la colonisation leur alloueraient bien plus de richesses et même bien plus d'agréments moraux. En retour de faveurs appréciées, l'Etat ne peut-il obtenir un serment de respect à sa discipline ?
Quelques jurisconsultes subtils distinguent le cas du fonctionnaire détenant une portion de l'autorité supérieure, et celui du simple employé accomplissant une tâche brute à l'intérieur des locaux administratifs. A celui-ci sera dévolu le droit d'association dans toute sa plénitude. A celui-là sera mesurée la licence de quitter sa fonction, et même de syndiquer ses collègues. Autrement dit, ceux de la première catégorie, les détenteurs de l'autorité, étant, de fait, assez peu, la grande majorité des fonctionnaires se trouverait jouir du droit commun. La menace de grève seconderait leurs revendications. C'est cela que promet, en somme, le fameux statut des fonctionnaires étudié par une commission de la Chambre et soumis à l'examen des ministres.
Le problème ne s'éclaircit guère. Si l'on permet aux instituteurs, par exemple, de se syndiquer, ceux-là surtout le feront qui sont des amants fougueux de l'ère future.
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Soutenus par leurs associations, ils prêcheront aux enfants la malfaisance de la guerre, le dégoût des armes, et prépareront une jeunesse de déserteurs qu'asserviront aisément les peuples belliqueux de TAllemagne épris encore de conquête et de gloire militaire. Les instituteurs moins échauffés par le rêve de l'embrassade universelle, ne penseront point à se syndiquer, ou le feront mollement. Ils laisseront triompher l'initiative de ces apôtres moins nombreux mais infiniment plus tumultueux. Voilà tout un danger, le plus grave que suscitera cette législation prochaine. Bien que les conséquences apparaissent telles aux personnes réfléchies, on aura du mal à s'y dérober. Les agents inférieurs de l'Etat, recrutés entre les meilleurs sujets de l'armée, recommandés chaleureusement à l'ordinaire par les sénateurs, les députés, les conseillers généraux, constituent un personnel que l'opinion pubhque respecte tout en le taquinant. Le facteur participe au juste prestige de ses chefs hiérarchiques. Depuis qu'il sort de ses écoles normales avec des brevets équivalents, ou peu s'en faut, au baccalauréat es sciences, l'instituteur ne vaut guère moins que le professeur, agrégé de lettres, source des rudiments grecs et latins pour les élèves de cinquième ; mais l'ignorance extrême des conscrits dont beaucoup n'attachent aucun sens aux mots Napoléon, Sedan, Bismarck, etc.; cette ignorance témoigne contre l'œuvre de nos magisters, et récuse leurs prétentions. Le monde ouvrier dont l'influence politique est devenue toute-puissante secourt la revendication des fonctionnaires qui justifie les siennes. Les intérêts positifs de chacun excitent vivement les exigences professionnelles, et lui cachent
l'intérêt général, celui de l'État. Or avec les fonctionnaires syndiqués il semble impossible de gouverner.
On s'en est aperçu, quoique ces associations s'élaborent à peine. Un directeur de théâtre subventionné, par exemple, ne peut congédier un électricien négligent, un balayeur paresseux, un choriste inexact, à moins que ces subordonnés n'aient commis une faute énorme. S'ils se bornent à méfaire sournoisement, à sommeiller dans leur besogne, à grommeler des injures, à prolonger leurs retards, il n'est aucune sanction à la réprimande. Exclu, le délinquant relance son député, médit et calomnie, s'agite, recueille les signatures de ses pareils au bas d'une protestation. Le ministre, que ce bourdonnement agace, entend qu'il cesse, et que le principe démocratique soit observé. Gela signifie que l'employé a raison contre l'employeur. Aussi voyons-nous les antichambres de l'Etat remplies de gaillards hautains et moustachus, en livrée lâche, qui se prélassent ou vont lentement à la corvée. Ils représentent la souveraineté du peuple sous la chaîne de l'huissier et le gilet rouge du garçon de bureau. Les comités électoraux qui les utilisèrent jadis veillent à ce que ces favoris souffrent peu.
Plus nous allons et plus les groupements extérieurs régissent le parlement qu'ils élisent, les ministres qu'ils soutiennent. Comme en Macédoine, les « comitadjis » répandent la terreur, non par le fer et le feu, mais par le bulletin de vote qu'ils distribuent à leurs complices et aux faibles effrayés de leur pouvoir. Les Chambres enregistrent seulement leurs désirs. Le buraliste, le cantonnier, l'institutrice et la portière doivent obéir aux comités
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locaux sous peine de perdre toute chance d'avancement. Le procureur lui-même doit poursuivre les braconniers, les fraudeurs de politique contraire à celle de ces organismes, mais omettre de suivre l'action judiciaire contre les fraudeurs et les braconniers de l'opinion dominatrice. Sous l'influence de ces comités radicaux- socialistes les petits fonctionnaires puis les autres réclamèrent le droit syndical. Aujourd'hui, pendant que s'élabore un projet de loi sur le « Statut », pendant que des commissions ergotent, atermoient, les employés d'Etat, profitant d'une tolérance provisoire, constituent partout leurs associations corporatives sur les modèles rédigés par la Confédération du Travail. La transformation se propage de canton en arrondissement, et d'arrondissement en département. Avant que la loi prochaine soit discutée sérieusement au Palais Bourbon, les fonctionnaires, instituteurs et professeurs, les moins dociles auront établi une méthode d'action directe. Les comités locaux obligeront les plus dociles à s'enrôler. Bien courageux sera le Parlement qui tentera de s'opposer à cette liberté nouvelle. A la longue les fonctionnaires régiront l'Etat ouvertement, comme ils le régissent secrètement depuis la troisième République.
Cela ne serait pas un mal si les fonctionnaires conservaient encore intégralement l'esprit romain d'abdication individuelle au bénéfice de la grandeur nationale. Malheureusement des indices marquent une certaine décadence de stoïcisme. Dans ces milieux, comme partout, l'individualisme ravage les consciences. Chacun veut jouir le plus d'abord. Périsse la société plutôt que l'appétit d'un seul. Ce retour à la sauvagerie des origines est sur-
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prenant. Lorsqu'il écrivit son fameux livre l'Individu contre l'État, Spencer ne se douta point des calamités values à l'avenir par son raisonnement. Darwin en décrivant la lutte pour la vie, Nietzsche en exaltant, avec génie, la volonté de puissance, secondèrent trop l'apostolat de Spencer, Sur les bancs de la classe de philosophie, et à l'âge où les instincts mugissent, quiconque a superficiellement étudié, comparé ces grandes thèses, les métamorphose en justifications de ses égoïsmes ardents. Il oublie que la biologie, que les vues récentes de MM. Gustave Lebon, Izoulet, René Quinton, Dastre, après celles du prodigieux sociologue Eugène de Roberty, ramènent l'individu à sa juste mesure, et que la vérité demeure fidèle au principe des solidaires, comme le pensèrent d'ailleurs Platon et Auguste Comte, outre tant d'autres. Aux jeunes fonctionnaires manque le sens de la synthèse sociale. Leur appétit de liberté personnelle et corporative les détourne de songer aux conséquences futures de cette émancipation, pour ce qui concerne le peuple entier.
En effet, directeurs et armature des masses, les fonctionnaires, président à la vie de relations. Par leur entremise, l'agriculture, l'industrie, le commerce, la marine et l'armée se lient afin de maintenir en cohésion les races de France, les nourrir, protéger leur travail, et leur réserver les biens de la patrie. Or, pas un jour, pas une minute, ce devoir d'équilibrer les forces diverses du pays ne peut être omis, sans provoquer des cataclysmes économiques, même historiques.
L'arrêt de la transmission postale durant six jours, on l'a calculé, provoquera des centaines de faillites, donc
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une restriction du crédit, donc un ralentissement des affaires, donc les chômages, la misère au logis ouvrier, la faim, le désespoir. L'interruption des services financiers nécessitera la baisse immédiate de la Rente et des valeurs similaires, une panique de bourse, un krach, un resserrement de la circulation monétaire, et, comme cela vient de survenir aux Etats-Unis, le licenciement brusque des travailleurs que les Compagnies ne peuvent payer en argent si elles veulent conserver les réserves indispensables à la continuité de l'entreprise. On multiplierait facilement les exemples. Tous obligeraient à conclure que la foule pâtira surtout.
C'est le peuple laborieux qu'il s'agit de défendre contre l'ambition des fonctionnaires.
Aussi la sagesse paraît-elle indiquer une solution prudente. Ce droit syndical une fois dévolu par contrat à tout fonctionnaire non détenteur d'autorité, la loi pourrait permettre aux autres un privilège d'association limitée, une expansion des avantages que les coopératives et les mutualités s'allouent avec le consentement du législateur. La grève ne saurait, en aucun cas, être tolérée. La révocation devra suivre toute tentative de ce genre.
Il est impossible, en logique, de soumettre toute la vie de la nation aux intérêts d'un syndicat professionnel.
Compensation de cette réserve, il serait toutefois équitable d'améliorer encore l'existence des fonctionnaires. Plus d'honneurs devraient être rendus aux bacheUers, aux licenciés admis, après concours, dans les bureaux. S'il est difficile d'augmenter leurs traitements, l'État pourrait obtenir de l'Administration qu'elle attribue
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à leurs villégiatures, tels châteaux inhabités, comme celui de Pierrefonds, L'Instruction Publique pourpourait admettre gratuitement, ou presque, les enfants à l'internat des lycées. Par contre, en un temps où il nous manque treize mille officiers de réserve, il serait bon d'astreindre les fonctionnaires au service de lieutenants, de capitaines et de majors, continûment. Dès lors, ils pourraient, ainsi que leurs collègues russes, porter l'uniforme, recevoir les décorations, et rehausser ainsi leur prestige dans les provinces.
L'Etat saurait en outre les loger dans les édifices qu'abandonnent les congrégations, les évêques. A tout le moins, on pourrait établir, dans ces locaux, des cercles où le fonctionnaire trouverait, moyennant une cotisation minime, le confort, un certain luxe de club, des repas à bon marché, une bibliothèque, une arène de sports, un jardin plaisant. Les cercles militaires, à l'étranger, assurent des heures reposantes et luxueuses que goûtent fort les officiers. Rien n'empêcherait même que les fonctionnaires en vacances prissent passage sur certains bâtiments de guerre, visitassent ainsi les ports de la Méditerrannée, de la Baltique. Retraités, vieillis, ne pourraient-ils être accueillis dans quelques maisons des cités algériennes, tunisiennes où ils dépenseraient avec leurs familles au bénéfice de ces villes ? On ne fera jamais trop pour cette élite, la meilleure, depuis cent ans, que la France ait engendrée. En retour d'abdications nécessaires, il convient de lui prodiguer les honneurs, l'aisance, la quiétude, à défaut de richesses et d'indépendance impossibles.
L'homme a des besoins et par conséquent des désirs. Mais souvent il les endort, même il les oublie, faute de savoir comment y satisfaire immédiatement. Soit indolence, soit avarice, beaucoup de gens s'en tiennent à l'examen de leurs appétits, sans d'eux-mêmes entreprendre les recherches nécessaires pour découvrir les moyens de se contenter. Si l'appréhension de h dépense demeure en général le principal motif de cette immobilité mentale, l'instinct de la défiance le perpétue. Une fois possédé, l'objet réalisera-t-il le vœu de l'acheteur? Question que le doute résout presque toujours par la négative.
Seule l'image, par suggestion, évince le doute.
Rappeler au public ses besoins, réveiller ses désirs latents, les transformer en obsession quotidienne, lui montrer sans cesse le moyen de les assouvir, faire naître sa foi dans l'excellence du remède, la perfection de la machine, la succulence de Taliment, la qualité décorative du vêtement, dans tous les mérites de la chose créée par l'industrie, puis offerte par le commerce, c'est la première Paul Adam. — Disc. 12
obligation du producteur, s'il prétend au succès lucratif.
Occupé avec quelques ouvriers, d'abord dans les dépendances du château féodal, puis dans l'échoppe construite au flanc de la cathédrale, enfin dans la maison de la cité bourgeoise, le fabricant de jadis travaillait pour une clientèle exiguë. L'enseigne de la boutique, un étalage sommaire d'échantillons derrière la fenêtre suscitaient l'attention du flâneur, non sans utilité. En conversant avec ses amis, sa parenté, le premier acquéreur enseignait à chacun les vertus de son emplette. Médiocre était la concurrence. Pour un genre de produits, il n'y avait guère qu'un artisan par ville, du moins par quartier. Les propos des bavards remplissaient l'office de nos publicistes. Grâce au bas prix de la main-d'œuvre et des denrées, grâce à la modestie de ses propres ambitions, le marchand trouvait son revenu dans ces transactions qui le mettaient en présence de ses seuls voisins.
Aujourd'hui la concurrence a changé toutes les lois du négoce. La main-d'œuvre exige de gros salaires. Les denrées augmentent de prix. Les ambitions du marchand se sont multipliées. Il importe de vendre beaucoup pour gagner un peu. Une clientèle ambiante ne sert plus assez les aspirations du fabricant. Il faut conquérir l'attention de toute la ville, de toute la province, du pays, de l'étranger. Longtemps le commis voyageur a rempli cette mission de propagande. Mais lui ne peut s'adresser qu'aux intermédiaires, sauf pour quelques rares produits. Il est coûteux de l'employer. Lui-même se voit contraint de limiter son action à la visite chez les principaux détaillants. Il ne réussit pas toujours à conclure des afl'aires
en nombre vraiment rémunérateur. En effet s'il ne persuade pas l'acheteur au cours de l'unique entrevue, celuici ne pense guère à le rappeler, ni même à correspondre, au cas oii son avis change. Enfin le voyageur ne pénètre que chez la clientèle certaine. Il n'atteint pas la plus considérable : celle qu'on ignore. Il ne va pas réveiller les désirs latents à domicile. Il n'arrête pas le flâneur pour lui conseiller de songer aux commodités qui lui manquent. Il ne circonvient pas l'imagination de quiconque, à toute heure, en demeurant auprès de lui,
A des résultats plus complets, le producteur doit pourvoir, s'il entend accroître ses profits largement. L'essentiel est de créer une obsession durable et persistante sur l'esprit du public. L'anonyme que ses besoins harcèlent, et qui résiste, il faut le convaincre de leur céder. Déjouer sa méfiance est indispensable en lui inspirant, par une véritable suggestion hypnotique, la croyance à la bonté du produit.
Ce ne semble pas très difficile. Lorsqu'il lança dans Paris, après l'autorisation du Régent, son fameux système, Law s'étonna de la fureur rapide avec laquelle on se disputait ses actions : « Le crédit, écrivait-il alors, a porté les actions jusqu'à deux mille livres à la face de ses adversaires, et, malgré la crainte et les incertitudes de ceux mêmes qui les ont poussées à ce prix, le crédit s'est accru, pour ainsi dire, dans le sein de la défiance. »
Dans son livre sur la Psychologie Économique, un membre illustre de l'Institut, feu Tarde, écrivit : <( La victoire graduelle de la confiance, si petite d'abord et si restreinte, sur cette défiance vaste et profonde, a moins lieu de surprendre, si l'on considère que la défiance est quel-
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que chose d'assis, de stagnant, de statique, dirait A. Comte, et que la foi en l'innovation est un courant, quelque chose de dynamique qui se communique et s'échange d'individu à individu. La confiance, dans son mouvement accéléré d'homme à homme, s'accroît en vertu d'une loi semblable à celle de la chute du corps, tandis que la défiance régnante représente le repos et ne peut aller qu'en s'affaiblissant à la longue. C'est la vitesse acquise qui est contagieuse ; mais le repos acquis ne l'est point. L'homme est bien plus enclin à l'espérance qu'à la crainte. Continuellement nous attendons quelque chose, nous comptons sur quelque chose... Ce qu'il nous faut ce n'est pas seulement ni surtout la satisfaction de nos désirs. C'est avant tout la confirmation de nos attentes.
« Quand une invention nouvelle apparaît dans une industrie (lampe électrique, automobile, etc.), s'il s'agissait pour elle d'éveiller et de propager le désir auquel elle correspond, son succès serait d'une lenteur décourageante. Mais le plus souvent ce désir est déjà tout propagé depuis longtemps (désir de voir le plus clair possible, de voyager le plus rapidement possible, etc.) et c'est seulement la confiance dans le nouveau moyen imaginé de répandre et de faire pénétrer dans les esprits.
« La liberté de la Presse, en permettant à toutes les idées, à toutes les opinions de se répandre et en accélérant leur diffusion, facilite aussi et accélère prodigieusement la généralisation de beaucoup de désirs nouveaux qui donnent naissance à des branches d'industries nouvelles. Ce n'est pas seulement la quatrième page des journaux qui est composée de réclames.
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(( Tout le corps du journal est une sorte de réclame continuelle et générale. Aussi le « Standard of life » et l'activité productrice s'élèvent-ils dans une nation à mesure que les journaux s'y multiplient et que leur lecture s'y répand. »
A l'un d'entre les trois ou quatre philosophes, les plus complets de ce temps, nous empruntons ces remarques exprimées au cours d'ouvrages admirables sur la mentalité de la foule, les avatars de l'opinion, le mécanisme des rapports sociaux et ce que la science nomme, à présent, l'Interpsychologie. Résultat d'observations expérimentales très sérieuses, vérifiées par les meilleurs esprits, cette doctrine fait maintenant autorité. Au reste, dans son livTe sur 1' « Opinion et la foule », M. Tarde a clairement démontré l'omnipotence delà presse, comment elle remplace l'influence ancienne des conversations avec commentaires infinis et, par là, guide toutes les préoccupations des peuples. En vérité le monde moderne est gouverné, dans chaque patrie, par les gazettes dont les louanges ou les blâmes renforcent, amoindrissent le pouvoir des ministres soumis désormais à cette force.
Aussi les chefs d'industries, de commerces, soucieux de gagner la faveur pubhque, usent-ils des publications quotidiennes pour y insérer des annonces. De celles-ci beaucoup sont efficaces ; néanmoins un grave inconvénient réduit TefiFet de cette manifestation. Accolées les unes aux autres, trop de réclames se nuisent. Elles se mélangent dans l'esprit du lecteur, si tant est qu'il prenne soin de les connaître toutes. La plupart des gens jettent un coup d'oeil distrait sur la quatrième page et replient le
journal sans plus d'attention. En sorte que pour obséder réellement Timagination il sied de répéter sans cesse l'annonce ; ce qui devient singulièrement onéreux. On dépense cent, deux cent mille francs avant d'obtenir le rendement attendu..
Voilà pourquoi la publicité visuelle de l'affiche imagée s'ajoute à celle-ci, en attendant qu'elle s'y substitue. Elle est de beaucoup la moins chère et la plus utile.
On sait aujourd'hui que les impressions colorées sont celles qui persistent le plus de toutes les impressions sensorielles.
Le flâneur latin à qui sourit une gracieuse femme peinte sur un mur par des maîtres comme Chéret ou Cappiello, ne l'oublie pas immédiatement. Les couleurs de la toilette, la gambade et le geste du personnage affectent quelques minutes la rétine, et, quelques mois, le souvenir.
Physiologiquement, la perception prolongée de l'image est fatale. Aussi les réflexions qu'elle suggère se succèdent durant une période appréciable de temps. Les psychologues assurent que la majorité des hommes se rappellent aisément les images et difficilement les mots imprimés. La vision d'un tableau, d'une gravure, maintient longtemps dans la mémoire la présence du récit qui les inspira. Si nous entrons au Louvre, et si nous admirons, par exemple, le saint Jean-Baptiste peint par Léonard de Vinci, nous songeons aussitôt à la légende évangélique, au baptême dans le Jourdain, pensées qui nous préoccupent d'ordinaire assez rarement. A supposer que notre joie esthétique ait été vive, nous sortirons du musée, tout émus mentalement, et l'envie nous viendra d'ouvrir
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rencyclopédie Larousse, peut-être le Nouveau-Testament, afin de ressusciter notre connaissance du Précurseur.
L'Église, en couvrant de tableaux les murs de ses chapelles, n'ignorait pas le pouvoir de cette sorte de suggestion sur les fidèles. De là le luxe pictural et sculptural des anciennes basiliques. Parfois même l'artiste inscrivait dans le fond du tableau, voire sur le cadre, une pieuse maxime. Les dévots s'en allaient gardant à l'esprit l'image du saint et, souvent aussi, la sagesse de l'aphorisme.
Les cultes de presque toutes les rehgions usèrent de pareils moyens pour que leur idée hantât les foules.
De nos jours le commerce s'empare de leurs procédés. Le passant qu'amusa, grâce à Chéret, la jolie femme goûtant, sur l'affiche de tons choisis, à la pastille Géraudel, n'oublia ni le personnage, ni le nom du médicament. Au souvenir de la prestigieuse créature se mariait fatalement celui du remède écrit ; d'autant que, pendant la promenade habituelle ou la course qui le conduit aux affaires et l'en ramène, le Parisien rencontrait sept ou huit fois l'apparition charmante. Le flâneur qu'enchanta, grâce à Cappiello, le faune rouge buvant, au moyen de deux pailles, un breuvage déhcieux, eut soif de ce liquide. Ajoutant à Paris des beautés exquises, l'art de MM. Chéret, Cappiello, a, de la sorte, suggéré la confiance au public, comme le médecin d'un hôpital d'hystériques suggère à ses malades, par la présentation de disques diversement colorés, l'apaisement ou l'énergie.
Nul n'ignore comment on applique la méthode de l'imposition des couleurs pour traiter la mélancolie des neurasthéniques ou l'exaspération des nerveux.
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L'image hypnotise, hante et suggère. De là son efficacité suprême pour communiquer la foi.
Le nombre de réclames visuelles peut s'accroître sans que chacune d'elle cesse d'être en vue. Donc si nous joignons, dans une brochure, un certain nombre d'images élégantes et gracieuses, choisies avec suffisamment d'intelligence et de goût pour que leur emblémature obsède le spectateur, nous aurons les plus grandes chances de soumettre lentement ce spectateur à nos idées. Le tout est qu'il ne jette pas la brochure, mais qu'il la conserve, et surtout qu'il la montre à ses parents, à ses employés, à ses amis, à ses visiteurs. Ce pour quoi il convient simplement de relier ensemble, outre les pages indiquant le prix d'objets à vendre, des gravures, des lithographies, des photogravures plaisantes. Les industriels qui veulent recommander au public leurs produits n'ont point actuellement de meilleur moyen d'attirer et de conserver son attention. Que la vignette soit agréable, que la couverture du catalogue se pare de nuances heureusement disposées, le client ne jettera point la plaquette qui réjouit son œil et son esprit.
Supposons qu'un Monsieur constate l'usure de son mobilier. Il pense qu'il siéra bientôt de le remplacer. Provisoirement il ordonne une réparation et puis espère que tout ira bien quelques mois encore. Là-dessus il reçoit par la poste plusieurs imprimés lui vantant l'excellence et les bas prix de tels ou tels meubles. Il parcourt ou non ces nomenclatures, et se dit qu'il devra se résigner dans l'avenir à une telle dépense. Au bout de quelques jours, ces imprimés embarrassent son bureau; et il or-
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donne qu'on les mette au placard, sauf celui dont la première page contient l'agréable lithographie qu'il veut donner à ses enfants. Entre un visiteur. Tout en causant celui-ci remarque les personnages de la ^^gnette, et s'il est familier de la maison, il attire le Catalogue illustré, pour louer ou critiquer l'art du dessinateur, la posture des personnages et la nuance de la couverture.
Ensuite il feuillette, aperçoit les photographies des crédences, des sofas, il engage naturellement la conversation sur leur beauté, sur leurs prix. Le Monsieur répond, renseigne, écoute et discute. Le besoin de remplacer des meubles avariés se transforme en un désir assez vif. Durant le colloque avec le visiteur, la hantise s'est mieux implantée. Faute de gravure, neuf fois sur dix, une semblable conversation ne serait pas poursuivie. Et elle est éminemment profitable à l'hypnotiseur, je veux dire au fabricant de meubles.
Les enfants ont reçu de leur père les illustrations du Catalogue. La fillette a découpé plusieurs images et s'occupe toute une semaine à les coller sur une forme d'abatjour. Chaque fois que le père se trouvera près de la lampe, les couleurs et les vignettes lui remettront en mémoire l'achat nécessaire. La suggestion grandira. Sans cesse, il y aura évocation par symbole, jusqu'au moment où la décision sera prise, et presque toujours en faveur du fabricant dont la brochure élégante a subsisté dans le champ visuel de l'acquéreur. Inconsciemment celui-ci sera la victime d'une suggestion accomplie selon toutes les règles de la physiologie.
Au contraire les invitations à l'achat tout simplement
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inscrites sur des feuilles de papier ne conseillent que pendant un bref espace de temps. Prospectus perdu dans la multitude des prospectus, ils n'objectivent pas leurs avis. Peut-être le destinataire prendra-t-il le soin de les serrer dans un tiroir. Ils y demeureront. On ne les en tirera point, sauf en des cas très rares ; et à condition que la personne qui convoite les objets se soit donné la peine d'en faire une étude approfondie.
Mornes, incolores, humbles, confondus dans l'amas des paperasses, ces feuillets resteront toujours infertiles en suggestions. Leur auteur devra lutter contre l'indifférence et l'oubli. Les réclames des concurrents surviendront pour faire omettre la recommandation antérieure. Faute de symbole, l'effet du Catalogue nu sera cent fois moindre que l'effet du Catalogue orné.
Il y a maint et maint collectionneurs d'affiches. Quelques-unes sont payées fort cher. On les garde comme des estampes. Les amateurs les recherchent, les admirent, les vénèrent. De même il est déjà certains collectionneurs de Catalogues illustrés. C'est dire que la réclame assignée à ces brochures devient constante.
La conversation est le meilleur stimulant de la foi en l'excellence des marchandises. Avec M. Tarde, tous les psychologues et tous les sociologues l'ont expliqué surabondamment. Peu de choses incitent aux propos comme une image adroitement choisie.
Le Catalogue a cet avantage sur l'affiche qu'il reste la propriété individuelle de celui qui le reçoit, tandis que l'autre n'est plus qu'une propriété collective du public en marche par les rues. En outre le Catalogue peut conte-
nir des renseignements et des tarifs impossibles à loger dans l'affiche, sous peine de la déparer complètement, et de lui retirer par suite son caractère de point hypnotisant.
L'art commercial eidste. Des usines merveilleusement agencées, pourvues d'un machinisme admirable, peuvent créer tout ce que souhaite le goût le plus délicat. L'album d'affaires est inventé qui seconde parfaitement les propositions imprimées des fabricants. Surtout il ne peut manquer d'assujettir à son influence la clientèle éprise de luxe et qui préfère lire les tarifs dans une brochure avenante plutôt que dans un cahier grossièrement manufacturé. Clientèle à conquérir parce que ses préférences sont imitées par la foule.
« Le désir vague de posséder tel article, écrit encore M. Tarde, ne se transforme en « résolution » de l'acheteur que lorsque, d'une part, le prix s'abaisse jusqu'au niveau de ce désir, ou que ce désir s'élève jusqu'au niveau du prix ; et que, d'autre part, les marchandises désirées sont aperçues en la possession de quelqu'un qui est par nous jugé digne d'être pris pour modèle, ou avec lequel nous rivalisons, ou sur lequel nous nous conformons par sympathie, parce qu'il est notre égal, notre voisin, notre ami. C'est l'exemple d'autrui qui engendre le degré de confiance voulu en l'utilité de la chose désirée, et transforme par suite ce désir en « volonté d'achat » .
D'où la nécessité de conquérir l'élite que le peuple considère comme un exemple. Elle se laisse séduire par les aspects esthétiques. Nerveuse, elle cède aux forces de l'hypnotisation employée savamment. C'est sur
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cette sorte de gens que l'image, la vignette, Pagencement des couleurs, les encadrements décoratifs auront prise. Quant à la foule, le souvenir par images la hantera mieux que le souvenir par imprimés, selon les théories de l'Institut.
Chéret, Cappiello modifient les mœurs.
Ainsi les besoins seront métamorphosés en désirs positifs, en obsessions tenaces, à quoi l'homme devra bientôt satisfaire sous peine de souffrir. Ainsi, dans sa défiance statique, la foi dynamique pénétrera et le persuadera, pour la chance du producteur avisé.
Malgré l'opinion de quelques jurés, l'un des plus éminents parmi nos maîtres du Droit, M. Cnippi, conclut à l'abolition de la peine capitale. J'ignore le texte de ce travail à coup sûr très remarquable. Mais j'imagine volontiers que les arguments n'y manquent point. A vrai dire, la crainte de la mort n'a jamais beaucoup empêché les assassins pour cette raison que, très rarement, ils se proposent, par avance, de tuer. Un loqueteux s'introduit dans une maison afin de dérober. Il ne demande qu'à ne rencontrer personne, qu'à partir les mains nettes de sang, mais chargées d'argenterie, d'écus, de billets ou de louis. C'est au cours d'une lutte avec le défenseur du bien que la colère, le besoin d'échapper, la peur de la dénonciation affolent le scélérat et le déterminent au meurtre subit. Presque tous les interrogatoires des assises nous éclairent là-dessus. Quand les escarpes assurent qu'ils n'avaient pas l'intention d'occire, ils ne mentent pas. Cela d'ailleurs ne les excuse guère. Je veux dire seulement que, dans les prévisions d'un cambrioleur se décidant au pillage d'une villa, l'idée de la guillotine tient
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une place menue. Il espère ne pas être vu, ne pas avoir à combattre. De fait, et dans l'immense majorité des cas, les choses se passent ainsi. Sur mille vols un, à peine, est accompagné de violences contre le tiers.
Restent les bandits de la rue qui poignardent l'ouvrier ivre et faraud montrant aux buveurs des bouges les pièces de sa paye. C'est le genre d'agression armée le plus fréquent, selon les statistiques. Mais là encore il y a rixe précédant le coup ; et c'est durant la rixe que le crime se perpètre. Quant au massacre passionnel, il suit les scènes de fureur, de reproches, de menaces et d'intimidation. Dans ces deux cas, l'appréhension du bourreau intervient trop tard pour arrêter le couteau levé, pour détourner le revolver braqué. Les impulsifs au paroxysme de la rage poignarderaient aussi bien du bois. Tel le chien qui mord les meubles à défaut de son adversaire. Quant à ceux, très rares, qui préméditent longuement d'égorger la victime, ou bien ils se croient sûrs d'échapper à la police, ou bien leur haine les empêche de tout raisonnement. Sur eux non plus la peine de mort n'a pas d'effet préventif.
D'ailleurs, il semble avéré qu'aux époques où la justice était rigoureuse par le glaive, la hache, la corde et le bûcher, ces mesures n'effarouchaient pas les brigands. Jamais ils n'exercèrent leurs sévices plus qu'au moyen âge, malgré les potences érigées à tous les coins de route. Au temps du Consulat, on dressait l'échafaud, presque toutes les semaines, sur les places du marché, dans les villes de province. Or, les procureurs de l'Empire, de la Restauration durent châtier un très grand nombre d'assassins.
L'exemple terrible et multiple avait eu peu d'influence sur rimagination des malandrins. Il n'avait pas frappé Tesprildes enfants ni des adolescents, au point de réduire, dans leur total, le coefficient des brutes sanguinaires. De 1790 à 1820 les guillotinades et les fusillades se répétèrent prodigieusement. Quel fut le résultat ? Nul, au point de \ne politique comme au point de \"ue judiciaire. Les révolutions de i83o et de i848, la série des crimes sous Louis-Philippe l'attestent.
Apparemment est-ce une erreur de croire que la peine capitale épouvante assez. Elle n'a qu'une action vague sur les gens dont les instincts ne reconquièrent jamais la puissance animale des origines. Dans les pays où cette sanction n'existe plus, le chiffre des meurtres reste à peu près stationnaire. Dans les pays, comme l'Angleterre et la Russie, où l'on applique fréquemment la punition suprême, ce chiffre ne diminue pas. Au contraire. En Asie, on décapite et on torture sans répit ; et, même s'ils appartiennent à des nations civihsées comme la Chine, pourvues d'une morale admirable, les maKaiteurs tuent plus qu'ici. Il faut inventer des supplices affreux pour bailler quelque crainte provisoire mais inutile aux gredins jaunes.
En effet le vol, cause ordinaire du meurtre, devient malheureusement une nécessité pour qui, ne possédant rien, ne gagne rien. Impérieux, le besoin de manger, de s'abriter, de se vêtir incite l'être à se procurer, de toutes manières, l'indispensable. Acculés à l'agonie, le paresseux ou le déshérité usent du droit de légitime défense. Ils dérobent afin de ne pas périr, du moins afin
de ne pas souffrir au delà de leur habitude. Ils violent le contrat social pour l'observation duquel ils ne se trouvent pas munis moralement ni matériellement. Donc il sied surtout de prévenir le larcin, mieux encore la détresse qui le conseille. Nos lois permettent trop le vagabondage, les métiers interlopes et la divagation des criminels libérés.
A l'usage, il faut reconnaître l'erreur absolue de la maxime qui réhabilite les individus « ayant payé leur dette à la société », dans le bagne ou la prison. La plupart sortent pires de ces établissements.
Aussi est-ce une abomination de mêler, dans les casernes, à la jeunesse probe, les conscrits qui furent les hôtes de la maison centrale, même peu de semaines. Ils corrompent les moins vertueux de leurs camarades, loin de se régénérer au contact des meilleurs. Nul gaillard taré par les tribunaux, à la suite d'escroquerie ou de vol, ne devrait être enrôlé ailleurs que dans les bataillons d'Afrique, dans certaines unités des troupes coloniales. Une loi permettrait de les retenir au service cinq, sept et dix ans, selon l'importance des méfaits antérieurs ; et non deux ans comme les autres citoyens. En outre les châtiments disciplinaires entraîneraient, pour eux, des prolongations de présence au corps.
Ainsi les villes seraient-elles purgées quelque peu de la canaille juvénile qui vit de la prostitution, des métiers bizarres, et de la mendicité à main armée. Imaginez que tout larron récidiviste avant l'âge de quarante ans soit rappelé dans sa compagnie coloniale pour y reprendre le sens de la discipline en explorant la brousse alricaine,
LA PEI>E DE MORT igS
élargissant les pistes^ rempierrant les chemins, construisant les redoutes, entretenant le télégraphe et les puits. A travers le Sahara, la route d'Aïn Sefra à Tombouctou, celle de Ghadamès au lac Tchad s'amélioreraient par les soins de ces militaires spéciaux encadrés solidement, et qui pourraient, contre les Maures hostiles, exercer leurs goûts de meurtre.
Alors le budget des prisons et des bagnes ne servirait pas seulement à nourrir des bouches inutiles dans des ateliers confortables où Ton s'échine le moins possible. Ceux qui s'exemptent des devoirs sociaux ne méritent pas, en équité, l'indulgence collective. Lorsque l'existence demeure si pénible aux laborieux de toutes les castes, à ceux qui sacrifient leurs convoitises pour respecter les lois consenties, il est injuste qu'un forçat de la Guyane refuse toute besogne, mange, dorme aux frais des travailleurs métropolitains, engraisse et se prélasse, comme il advient ; et cela parce qu'il eut l'audace de tuer, de dépouiller un innocent. M. Jacques Duhr a conté, dans « le Journal », quelles vies de coqs en] pâte mènent les bagnards de la Nouvelle-Calédonie. L'administration les dote de domaines privés, les marie, les commandite. Elle les secourt si leurs affaires se développent mal. Elle entend les métamorphoser en propriétaires. Que d'ouvriers souhaitent une pareille fin à leurs efforts sans répit î Ils ne l'atteignent pas, tandis que l'escarpe se transforme en bourgeois cossu. Résultat inique et dangereux. On récompense l'assassin. On abandonne le brave homme.
Averti de ces privilèges, le bandit ne redoute plus ni la prison hygiénique oii il coûtera cent francs par mois au Paul Adam. — Disc i3
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gouvernement, ni le bagne où il deviendra propriétaire. Soleilland, après d'autres, n'a point caché ce sentiment de joyeuse attente. Si le juge lui eût promis, au contraire, de peiner par les routes du désert, le sac au dos et la pioche au poing sa vie durant, sous la menace de rudes châtiments corporels, il eût pris la chose au tragique. Veut-on moins de criminels ? Il importe que la répression apparaisse clairement comme une aventure atroce, non comme une claustration supportable et dénuée de chagrins excessifs. De cette façon uniquement la société refrénera la masse des voleurs parmi lesquels les assassins se recrutent.
L'Angleterre impose au prisonnier l'affreuse besogne de déchiqueter les bouts de câbles goudronnés. Ce travail arrache la peau des doigts. Quiconque s'y dut adonner porte à jamais des traces infamantes sur les mains. Le patient refuse- t-il d'obéir, on le fouette, ou bien, enfermé dans une roue à échelons, il la fait tourner en grimpant comme les écureuils dans celles de leurs cages, sinon la mécanique de la rotation le roule et le blesse. La fustigation est, dit-on, particulièrement redoutée. Aussi le forçat ne se gausse-t-il point là, comme le nôtre à la Guyane, des réprimandes. La réclusion, le bagne anglais terrifient. Grâce à cela, le nombre des voleurs n'augmente pas, tandis que chez nous il s'accroît en comprenant les gamins mêmes.
Transférer en Afrique nos maisons centrales et y contraindre les femmes, les vieillards, les infirmes à façonner l'équipement, la vêture des bataillons d'Afrique ; augmenter le nombre de ceux-ci, et les enfler avec toute la pègre
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récidiviste de France ; la maintenir, sept ou dix ans, dans leurs rangs ; la forcer, par les moyens voulus, à tracer les routes, puis la voie ferrée du Sahara, enfin défendre ces œuvres de civilisation contre les destructeurs indigènes ; permettre très rarement le retour en France des condamnés, et seulement après une série d'épreuves témoignant de leur résurrection morale ; encadrer ces troupes avec les tirailleurs indigènes, gardiens très sévères, déjà, de nos soldats envoyés aux compagnies de discipline : telles seraient les mesures pratiques pour initier la populace des grandes ^-illes à la peur salutaire du châtiment. Peur que la peine capitale, très rarement applicable, ne détermine pas.
La brièveté des répressions actuelles contribue d'ailleurs aies rendre anodines. Un être immoral qui se moque du déshonneur, et qui a toujours vécu dans la misère, ne peut considérer avec effroi le séjour de trois, six, douze, dix-huit mois dans un bon immeuble chauffé Thiver, ventilé l'été, pourvu de tout le nécessaire, où il tripotera sans hâte quelque tâche bénigne. La simple logique l'incitera normalement à commettre un vol considérable pour s'offrir quelque temps toutes les joies possibles, pour enfouir dans une cachette des sommes qu'il retrouvera plus tard. Les cinq ans de réclusion alloués par la cour d'assises dans les cas graves, se réduiront à deux ans effectifs, on sait grâce à quels calculs de réduction, de hbération conditionnelle, etc.. Le fameux GaUay raisonna de la sorte lorsqu'il détourna les fonds de sa banque. Six mois,, il connut toutes les délices octroyées aux princes du monde par le génie des restaurateurs, des tailleurs, des courti-
sanes, des orfèvres, des loueurs d'équipages, de villas et de yachts. Maintenant, il tient, comme devant, le rôle de comptable, dans une administration pénitentiaire. Avant peu, il reparaîtra sur le boulevard. Peut-être alors subira-til le châtiment plus cruel d'errer à la recherche d'un emploi, de se voir évincer partout, de dîner avec un croûton, de coucher sur un banc. Peut-être devra-t-il volera nouveau pour ne pas mourir de faim. Toutefois, il aura, pendant une saison, savouré les plaisirs qu'envient, sans jamais les approcher, trente millions d'honnêtes Français. Cette satisfaction ne vaut-elle pas les petits ennuis d'un emprisonnement doux et temporaire?
C'est une affaire d'appréciation. Né dans le ruisseau, l'apache s'inquiète moins encore de languir, une saison ou deux, à l'ombre, si, en échange de cet agrément, il s'arroge la faculté de se passer quelques fantaisies après le pillage lucratif d'une villa. Seul, l'aspect d'une peine sévère et prolongée intimidera l'escogriffe qui se verrait blanchir et vieillir dans un cul de basse-fosse.
Nous avons aimé l'indulgence sans mesure. Les braves gens pâtissent de notre pitié à l'égard des méchants. Nous sommes retombés dans l'erreur de Ledru-RoUin et des «Vieilles Barbes» de i848. Comme eux nous avons eu confiance dans l'excellence native des hommes. Nous avons cru à l'anthropoïde herbivore vivant selon l'innocence des antilopes. Nous avons trop oublié que les dents canines et les pouces séparés des autres doigts destinent le simple à manger de la chair, à tuer pour cela en étranglant. Nos ancêtres n'étaient point des inofifensifs, mais des carnassiers, des chasseurs, des combatifs. Ils pullulèrent
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parce qu'ils vainquirent. La raréfaction des autres espèces autour de la horde humaine prouve ce pouvoir de destruction. En aucune période de la préhistoire, nous ne fumes la bonté. Le crime de Soleilland marque la vérité de nos instincts. La tribu lentement édulcora ces appétits, de siècle en siècle.
Or les faibles, les simples restent soumis aux brusques recrudescences du tempérament agressif transmis avec le sang des primates. Au moment où le rustre crève le pneumatique de notre automobile, la colère qui nous aveugle date d'avant le déluge. De même celle qui domine le hère gelé, affamé, avide, quand il imagine la féUcité quiète du bourgeois dînant à la lumière électrique, dans un cabaret de luxe. Le vieil animal de proie se réveille en ce misérable dénué de tout. Il rage, avec l'envie de bondir, de s'approprier. Il tuera qui résistera.
Pour réprimer cette fureur naturelle, sa volonté affirmative d'absorption, il possède les leçons de la morale religieuse. Je dis religieuse, car celle-là seule compte assez d'âges pour être devenue un sentiment irraisonné, promptement effectif. La morale sociale n'agit pas encore sur les naïfs. Elle n'aide que les élites accoutumées plus ou moins au syllogisme, et qui respectent, en la sachant, la valeur du contrat collectif.
L'homme de la multitude ignore cette valeur. En tous cas, elle ne lui demeure point dans l'esprit pour le seconder de ses impératifs catégoriques à l'instant de la crise. Seule la crainte de la sanction religieuse, qui fîit adjointe à tous nos actes depuis l'enfance, qui façonna notre raisonnement, qui se transforma en spontanéité, cette
crainte donne à l'impulsif le pouvoir psychologique de vouloir négativement ce que son instinct veut affirmativement. Elle lui accorde la « nolonté » acquise en opposition avec la «volonté» native.
Le civilisé, l'homme à caractère, possède éminemment la volonté négative de ses appétits innés. Le criminel, non plus que le sauvage, ne sait contredire son appétit. Il ne jouit pas de la nolonté (du latin nolle, ne pas vouloir). Il est celui sur lequel le labeur de la civilisation n'eut qu'une médiocre prise. Pour vaincre leurs appétits destructifs, le pouvoir de conférer aux enfants cette « nolonté » serait bien plus efficace que l'appréhension de la peine capitale. Comment y parvenir? En démontrant à la jeunesse que la science contemporaine, particulièrement la biologie et la physique de la radio-activité, enseignent que tous les éléments de la nature ne vivent que par actions et réactions mutuelles, que par « solidarité ». La parole du Christ: « Aimez- vous les uns les autres », est la conclusion des laboratoires.
Donc nous devons détruire le moins, car nous ignorons si l'abolition d'une force ne menace pas notre existence propre. Ne pas nuire, ne pas engendrer les causes de conflit pouvant pousser au crime les furieux : ce sera le principe d'une morale positive en accord parfait avec les commandements des dieux. La morale religieuse entière se trouve confirmée par les rapports des physiciens et des biologues.
En effet, comme le jet d'eau lancé sous forte pression résiste, bien que liquide, au coup de sabre qui le frappe en vain, de même l'incommensurable rapidité des ions en
mouvement échappe aux sens, et forme les apparences stables de la matière. Cette étroite solidarité des ions semble le modèle des choses. En outre, l'é^Tidence, chaque jour plus tangible, de la vibration comme origine de la lumière, de la chaleur, de rélectricité, unifie les causes. Tant de \dbrations, c'est le chaud. Tant de vibrations, c'est la foudre. Tant de vibrations, c'est le rouge. Tant de vibrations c'est le mouvement qui communique la sensation de résistance, d'inertie, de matière. Un être se compose de coefficients, distincts à l'analyse, et qui le dotent de leurs énergies différentes, de leurs qualités.
Or, si tout n'est que vibrations multipliées ou restreintes des « ions », le parentage, la fraternité des êtres se déduisent logiquement. Et de là découle cette maxime fondamentale :
Il importe de favoriser la vie.
Car je ne détruis que moi-même ; je ne produis que moi-même.
C'est pourquoi la plupart des morales reposent sur ces lois : défense de tuer le parent ; respect du mariage et de la propriété, sujets de conflits sanglants. Ces lois sont observées dans les groupements animaux qui ont acquis la « nolonté », comme dans les groupements humains. Les renards bleus que, depuis peu d'années, l'on captura vivants pour les installer dans des îlots de l'Alaska, pour les domestiquer, et empêcher la disparition de l'espèce à fourrure, subissent cette vérité. Non seulement ils savent orienter leurs terriers vers les vents doux, non seulement ils connaissent la famille, mais ils n'ignorent rien de la propriété ni de la pohce nécessaire à sa préservation.
Autour de son trou, le renard et les siens peuvent, à leur aise, et dans une zone fixe, aller, venir, chasser, creuser, etc. S'ils dépassent cette zone d'égale étendue pour tous les terriers, des renards voisins s'assemblent, fondent sur le violateur de la limite, le corrigent d'importance, puis se dispersent. La milice contraintl'impulsif à l'obéissance de la règle qui prévient les bagarres intestines. En outre le sens de la monogamie est si développé chez eux qu'un mâle enfermé avec plusieurs femelles en féconde une seule. Le laisse-t-on très longtemps dans cette compagnie, la même mère enfantera de nouveau ; les autres bêtes jamais. Bien plus, la veuve de l'animal disparu ne trouve point de nouvel époux. Elle habite seule avec ses petits le terrier. Voilà quelles règles sévères s'imposent les bêtes qui ne furent jamais en contact avec l'homme dans les déserts glacés du Nord, sinon pour mourir de sa main. Elles possèdent et cultivent la volonté qui réprime l'instinct, la « nolonté » si parfaitement comprise dans les ouvrages philosophiques de feu Renouvier et de son collaborateur M. Louis Prat.
En accord avec la nouvelle science^ la nolonté contraint l'individu à se dépouiller de ses appétits nuisibles. Éminemment elle favorise la vie générale. Quand les hommes de caractère abondent parmi les élites savantes, artistes, financières, ouvrières et agricoles d'une nation, ils augmentent la sécurité intérieure. S'abstenant de nuire, contraignant leurs appétits cupides et combatifs, ils laissent les vigueurs productives agir librement. Les forces du peuple, n'étant plus occupées par le souci de la défense, s'adonnent entièrement au travail fructueux dont
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les produits améliorent l'aise publique. De là ce prestige dévolu par les serfs au seigneur qui protégeait avec ses gens d'armes la moisson du laboureur et la boutique du marchand. Il enseignait aux brigands les avantages de la nolonté sociale. Il jugeait les différends. Il empêchait les querelles et les divisions sur le terrain du fief. Alors le village se garnissait d'artisans. Il devenait bourg pour accueillir les acheteurs, et ville pour enclore de remparts ses marchés, ses auberges, ses magasins, ses églises tentatrices du condottiere. Le roi qui s'entremit entre les seigneurs afin de terminer leurs guerres pillardes acquit vite, pour assurer sa domination, les sympathies des communes. Ce sont encore les classes productrices, les ouvriers et les financiers, qui réclament l'internationalisme des pays civilisés. Car, favoriser la vie, c'est accroître, sauf de rares cas, la production, la richesse, l'instruction, la morale, la science et le génie de la race.
Sans doute averti par de semblables raisonnements, M. Cruppi rédigea son rapport qui conclut à l'abolition de la peine capitale. Puisqu'elle n'empêche pas le crime, et puisque la société ne gagne rien au supplice du meurtrier, mieux vaut conserver une vie. Recluse en un bagne, elle contribuera, par un labeur quelconque, à l'accroissement de l'opulence humaine. Pour minime que soit ce labeur, il déterminera pourtant un bienfait. Le chausson de lisière à bas prix empêchera le pauvre de se blesser l'orteil en marchant vers sa besogne. L'allumette taillée dans la prison permettra que le Trésor paye moins la fabrication, et demeure mieux nanti pour les besoins de la cité. L'exemple de cette production engendrera dans les âmes
plus de moralité que n'engendrerait l'exemple de la vengeance dont la civilisation primitive, d'abord, interdit les effets. Il suffit que le condamné ne se prélasse pas cyniquement aux yeux du brave homme, ni lui, ni ses pareils, les escrocs, les voleurs, les gens de mensonge et de paresse. A ceux-là doit être prescrite l'œuvre d'établir les routes et leurs sécurités dans le Sahara, de river le rail qui réunira la fertilité du Soudan et du Congo aux rives commerciales de la Méditerranée. Obligés à produire, ceux-là rachèteront leur faute de destructeurs. N'ayant pas voulu asservir leur volonté, ils peineront aux ordres de la nolonté collective. Leur effort grandira tout de même un peu le prestige et l'avoir du pays.
Rien n'autorise à supprimer le criminel. En dépit des philosophies et des sciences qui se succédèrent depuis vingt siècles, l'homme ignore toujours la certitude. Le scepticisme préalable reste de rigueur pour tout esprit éclairé. Dans ses livres merveilleux, M. H. Poincaré démontre que la mathématique elle-même repose sur des postulats discutables. Nulle évidence absolue ne nous autorise à considérer nos jugements comme définitifs. Nous ne possédons pas d'étalon contre quoi les mesurer. S'il n'existe pas de certitude mathématique, à meilleure raison n'existe-t-il pas de certitude judiciaire? Nous n'agitons que des probabilités. Or, cela peut-il suffire à notre sens de la responsabilité même relative pour déterminer l'irréparable? Car, la mort, c'est l'irréparable. Demain l'innocence du guillotiné peut reprendre de l'évidence. Plusieurs fois elle est apparue, à la suite de témoignages tardifs. Appartient-il aux civilisés, aux avertis de proclamer
devant l'échafaud, et à bon escient une certitude fictive ? C'est le privilège des barbares et des ignorants que de s'estimer sûrs de leur allégation. Consacrer une telle erreur par le sacrifice humain, cela deviendrait maintenant la honte de nos générations philosophes.
Il convient de juger le crime social plus rigoureusement que les crimes individuels. Son exemple déconcerte la morale des simples. La peine capitale justifie les vengeances sanguinaires de l'honneur outragé, de la paternité inexorable devant les fautes graves des enfants, de toute colère en qui s'éternise la survivance de la sévérité romaine. Le dernier supplice encourage les amants trompés à massacrer les infidèles, et les susceptibles à poignarder rinsulteur. Du moment où l'Etat enseigne que la mort seule efface certains crimes, maintes et maintes gens imiteront l'Etat. Pendant les révolutions, les sectes se décapitent et se fusillent bêtement parce que la peine capitale se trouve inscrite dans le code. Des énergumènes peuvent toujours rédiger un sophisme qui convainc de haute trahison ou de complicité de meurtre les personnes professant une doctrine contraire à la leur. Jacobins, Dantonistes, Hébertistes se guillotinèrent à foison, bien que leurs opinions ne différassent que sur des nuances. Si la peine capitale n'avait pas été inscrite dans les lois, ces atrocités historiques n'eussent pas été commises.
Voilà certainement les forfaits de la peine capitale. Ses vertus semblent très contestables, puisque les époques où l'on employa ce moyen de répression furent entachées d'assassinats très nombreux, puisqu'aux pays où l'on
n'use plus de ce châtiment, comme en Italie, patrie des vindicatifs et des passionnés, le chiffre des meurtres ne s'accroît point.
Enfin, la science contemporaine, la physique, la chimie, la biologie et la sociologie nous offrent des principes très propres à construire une morale de la solidarité. N'est-ce pas nier ce dogme fondamental que de rendre légal le sacrifice humain? N'est-ce pas la pire contradiction entre la mentalité supérieure et l'acte de justice qu'elle doit logiquement inspirer?
Approuvons M. Cruppi d'avoir conclu à l'abolition de cette coutume barbare. Châtions nos récidivistes plus durement et plus longuement. Retranchons-les mieux de la société. Expédions-les tous dans l'Afrique désertique afin de réunir la côte méditerranéenne aux pays du Niger grâce à leurs labeurs de prisonniers. Ainsi nous installerons la vie commerçante autour des prisons, des casernes et des camps qui les contiendront. Aux abords, quelques marchés seront fréquentés. Les pasteurs indigènes viendront vendre leurs troupeaux. Une circulation nécessaire à l'économie générale s'établira de camp en camp, de chantier en chantier. La main-d'œuvre pénale ne sera plus exploitée par des fabricants métropolitains qui s'enrichissent de ce labeur mal payé. Elle servira les intérêts généraux de la nation à qui l'Africain fournira le coton de nos filatures, l'arachide de nos huileries, le caoutchouc de nos machines. Plus tard ce vendeur enrichi, achètera les produits de nos manufactures dont la prospérité permettra d'augmenter les salaires. L'avenir de l'industrie française est en Afrique, Voilà tout un budget,
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celui de l'administration pénitentiaire, toute une armée, celle des malfaiteurs, toute une chiourme pour l'encadrer, celle des tirailleurs algériens, déjà trop rigoureux gardiens de nos disciplinaires ; voilà le nécessaire pour construire le chemin de fer transsaharien, creuser les puits, édifier les gares, les forteresses et les villes, transformer le désert en lieu de vie créatrice. Ainsi notre génération philosophe suivra les deux conseils de la morale scientifique : favoriser la vie ; nuire le moins.
En notre pays, l'opinion ne fut jamais favorable aux inventeurs. L'histoire conte que la plupart des expériences préalables au changement scientifique et industriel de ce temps furent, dès le siècle encyclopédiste, réussies par nos observateurs français. La vapeur, le gaz d'éclairage, l'électricité dynamique, la première automobile, le premier submersible, les premiers aérostats peuvent compter au nombre des découvertes initiales obtenues par notre génie. Mais, presque toujours, on tourna en ridicule les apôtres de ces miracles. Pour une tentative manquée dans les conditions les plus difficiles, pour un défaut accessoire, ces hommes furent successivement bafoués. Leurs espoirs passèrent à l'étranger. Des Américains, des Anglais, des Allemands mirent à profit les conceptions de nos aïeux. Et ces idées nôtres ne furent acceptées par nous que sous l'estampille des nations rivales. Alors nous nous inclinâmes ; et nous fîmes accueil à la vérité.
Je me rappelle un après-midi où, malgré les cahots, je m'équilibrais sur la plate-forme de l'omnibus Clichy- Odéon. Ce véhicule était plein de voyageurs. Toutes les
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castes s'y trouvaient équitablement représentées, depuis le vieux major à rosette, et l'avoué à portefeuille de maroquin, jusqu'à la dame évaporée, et le commis vêtu par le magasin de confections. Un garçon li\Teur avait même accumulé ses cartons dans l'escalier de l'impériale. « En l'air », comme dit le conducteur, toute une équipe de maçons et de zingueurs gagnait un édifice en construction dans Batignolles. Nous traversions la place du Théâtre- Français. Au bureau, la voiture s'arrêta. Parmi les personnes qui se ruèrent à l'assaut du marchepied et que déconcerta le mot « complet » ironiquement proféré par le contrôleur, se trouvait un homme mûr, minable, muni de cheveux gris assez longs sous un chapeau de feutre. Cet arrêt sembla le désoler plus que tous les piétons. Il protesta, réclama des omnibus supplémentaires. Il manquait, disait-il, un rendez-vous important. « Prenez un fiacre ! » lui conseilla quelque officieux. L'avis fit hausser les épaules au plaignant dont les bottines éculées, les gants troués, la cravate sale indiquaient trop la misère. De rage il arracha son chapeau et le jeta par terre en brandissant un rouleau de papiers : plans, épures, coupes et élévations, sans doute. Son crâne chauve apparut et suscita l'hilarité des maçons. Cent brocards insultèrent à la déception du malheureux. « C'est quelque génie incompris ! » prononça la petite dame évaporée. Ce verdict fut admis de tous. Il excita le rire général.
Je connaissais de vue ce malheureux homme. Il habitait alors dans mon quartier. Ancien élève de Polytechnique, il avait généreusement donné sa démission d'ingénieur afin de se consacrer à des recherches sur les
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«xplosifs nécessaires dans les mines et les chantiers de terrassement. Il n'avait pu jamais faire agréer ses formules par les compagnies financières, bien que les savants attribuassent à cet esprit une valeur. C'était donc, en effet, sinon un génie, du moins un talent méconnu. On n'imagine pas comme cette épithète amusa le major à rosette, l'avoué à portefeuille, les commis vêtus par le magasin de confections, les zingueurs et le reste de la charretée parisienne.
Ce fut une joie sincère, saine, indubitable. Rien ne paraissait drôle et digne de quolibets à ces gens comme le « génie » . Eux étaient sûrs au moins de ne pas posséder ce ridicule. Ils s'en réjouissaient longuement. Et toutes les âmes entassées là se crurent parentes, un instant. Leurs figures m'amusèrent tant que j'oubliai de descendre et d'offrir ma place au pauvre homme. Je ne me le pardonnerai jamais.
Cette anecdote de la vie publique est, au propre, la caractéristique de l'opinion française en face de l'inventeur. Elle est narquoise et méfiante. Tout le dix-huitième siècle, y compris Bonaparte, se moqua de Papin et de Fulton. De nos jours, M. Branly compose le cohéreur de la télégraphie sans fil. Mal pourvu, il doit laisser à M. Marconi la gloire et le profit d'organiser ces appareils de transmission. On a cité, maintes et maintes fois, les ricanements que la verve de Thiers vouait à l'avenir de la locomotive. Fils de forgeron, n'assurait-il pas que le monde entier ne contient pas assez de fer pour fournir le rail de Paris à Marseille? Notre intelligence, critique surtout, envisage d'abord les défauts, les erreurs possibles,
les abus probables de toute conception nouvelle. Chiméristes, les Américains n'en aperçoivent que les chances. Nous pensons à rebours de ces audacieux déracinés. Ainsi nous évitons leurs krachs ; mais sans atteindre leur pouvoir d'expansion ni leur prestige de créateurs. Voyez, d'ailleurs combien les sots qui ne mirent jamais le pied sur le Nouveau Monde, s'irritent lorsqu'on révèle les qualités du Yankee. Si, par hasard, quelques-uns d'entre nous se risquent à seconder l'initiateur d'une découverte, ils le font chichement. Les sommes avancées ne suffisent point à la perfection de l'œuvre. Quelques essais soumis aux fautes inséparables de tentatives premières réussissent presque toujours à décevoir l'économie du commanditaire. Il se rebifife. Il se lamente. Il accuse de filouterie le chercheur qui dut se contenter du minimum, la mort dans l'âme, faute du maximum indispensable. Si l'inventeur est éminemment probe, s'il possède la certitude mathématique de son espoir, il lui faut renoncer. Ou bien il devra se résigner à des manœu^Tes dolosives pour convaincre l'extrême prudence des riches. Or, quel héros se sachant détenteur d'un secret scientifique capable de lui valoir une fortune, attendra les commanditaires épris de sa franchise et de sa vertu seules : gens fabuleux? Après quelques démarches infructueuses, parce que naturelles et simples, il se laissera persuader fatalement d'employer la mahce. Il promettra des commissions aux intermédiaires et aux ofiBcieux. Il associera des intrigants à son entreprise. Il deviendra leur chose, leur prétexte. Il tolérera le bluff de ses auxiliaires. Il recherchera des dupes méfiantes, n'ayant pu trouver de collaborateurs confiants. Paul Adam. — Disc. i4
Et si l'affaire revêt ainsi des apparences louches, si un naïf bailleur de cinquante mille francs s'aperçoit que vingt mille seulement furent consommés au creuset des expériences, les intermédiaires ayant absorbé le reste, si ce bonhomme se fâche et requiert les juges de le venger, notre inventeur sera condamné sans merci. Avec quelle peine le fameux Turpin se délivra des chaînes geôlières, malgré le réel de sa mélinite 1 Des volumes furent écrits, publiés. Les diplomates s'agitèrent. Rien de clair n'a pu jaillir de cette fameuse histoire, sinon l'acharnement de la plupart à molester, déconsidérer, trahir ce manieur de cataclysmes militaires et industriels.
Dans les choses de la guerre, les inventions peuvent déterminer la suprématie ou l'avilissement d'un peuple. A l'excellence de leur artillerie, aux procédés de leur tir exact, à la souplesse savante de leurs machines na\ales, les Japonais doivent leur admission parmi les cinq ou six grandes puissances qui dictent au monde les lois. Cela dépendit de la faveur octroyée à quelques originaux fiévreux, esclaves d'idées fixes. Supposez qu'on eût moins ri des aéronautes cherchant le dirigeable, il y a vingt-cinq ans. Ils eussent plus vite trouvé le secours de bienfaiteurs illustres comme MM. Deutsch de la Meurthc •et Lebaudy. Peut-être posséderions-nous, après vingt ans d'expériences, une flotte volante de premier ordre qui réduirait à rien toutes escadres ennemies exposées à recevoir du ciel les dangereuses fioles pleines de telles cordites ou cheddites. Nous aurions gardé Fashoda et l'empire africain, cause prochaine de salaires pour notre prolétariat qui fabrique les denrées d'exportation bientôt agréables
aux Soudanais, aux Abyssins, à tous les moissonneurs du caoutchouc. L'Egypte achèterait plus encore de nos produits. Nos ingénieurs y gagneraient comme nos entrepreneurs pour construire les barrages dont nos amis de Londres *e réservent l'édification et les bénéfices. Mais, il y a vingt ans, lorsque je soutenais devant une société instruite, après dîner, la vraisemblance des théories permettant la direction des aérostats, on me riait au nez, on me traitait de « poète », on me renvoyait à mes romans. En vain je dépliais les épures du moteur à explosion, lequel engendra, par digression, l'industrie des automobiles ; en vain je décrivais dans mon volume, les Lettres de Malaisie, les aéronefs prochaines, et je récitais le passage, mes interlocuteurs faisaient chorus pour m'accabler de leur « bon sens » . Faute de commanditaire, je dus renoncer à ce rêve devenu maintenant le miracle objectif, tangible et sensible. N'allez pas croire toutefois que mes contradicteurs de naguère accueilleront mieux le prophète de l'innovation latente. La même ironie les excitera.
n est ATai que la France, en dépit de cette routine, enfanta l'automobile, le submersible et le dirigeable, tandis que les Etats-Unis, où toute chimère enrôle aussitôt ses fanatiques, obtiennent leurs succès dans le perfectionnement et l'usage plus que dans l'invention. Peu de créations essentielles furent enregistrées, sur la terre de Franklin, depuis celle du paratonnerre ; mais les découvertes de détails utiles au rendement des mécaniques et à l'organisation du travail sont innombrables. Elles hâtent l'activité de la fabrication, et le profit des entreprises géantes. Chez nous, le goût du triomphe mental agit mieux que
l'espoir du gain. Les intelligences vigoureuses ne se pro posent guère les avantages dévolus par un ensemble de bénéfices qu'assurerait l'amélioration progressive d'un outillage ou d'une méthode. La beauté du problème original tente le Latin de l'élite. Son ambition exige d'abord la chance qui le distingue entre tous autant qu'elle le rémunérera. Sur les bords de la Méditerranée, les alchimistes et les mages pullulèrent à toute époque. Ils furent rares sur les rivages des mers septentrionales. Les invasions qui descendirent des fjords Scandinaves et de la toundra sibérienne aux golfes latins, grecs, syriens, s'emparèrent des valeurs composées là par le génie antique, puis les adaptèrent à leurs besoins. La loi romaine fut acoquinée aux coutumes des Germains et des Vikings, La religion delà Palestine et de l'Empire Byzantin fut substituée aux légendes d'Odin et à celles que les druides enseignaient. Les idées libérales de l'Encyclopédie, après celles des francs-maçons templiers, convertirent Benjamin Franklin, ses disciples. Cet amalgame d'aspirations latines réagit dans les cerveaux de Philadelphie. Il émut les cœurs de Washington et de ses amis que Lafayette avec Rochambeau secondèrent, les armes à la main, parce que Franklin était venu dans les loges de France réclamer l'aide des « Frères » contre la tyrannie du monarque anglais. Aujourd'hui, l'art britannique, l'art allemand, autrement dit la meilleure sensibilité de ces deux races, adoptent le préraphaélisme que Ruskin alla concevoir par delà les Alpes. En toutes capitales du Nord, les frontons et les colonnes de l'architecture grecque ornent, depuis deux siècles, les édifices publics. Ce penchant
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pour l'adoption des lois, des religions, des politiques et des esthétiques méridionales explique le prestige acquis par les Septentrionaux dans l'application des idées créatrices aux qualités permanentes de leur travail.
Ici, donc, parmi nous que doua la culture helléno-latine, les inventeurs devraient recueillir l'indulgence et l'aide publiques. Ils appartiennent bien au génie des races que Tempire romain et le christianisme byzantin surent marier entre le Caucase et l'Atlantique. Pourquoi montrons-nous à leur endroit tant de sévérité ? Pourquoi les raillons-nous sans cesse?
Pourquoi le plus merveilleux penseur de notre époque, M. Rémy de Gourmont, prêche-t-il qu'il n'y eut d'invention importante qu'aux temps de la préhistoire, et que les contemporaines ne sont que perfectionnements des primitives ? Or, si la discussion choisit l'exemple du feu, comme type de l'invention créatrice, si l'on éUt une des hypothèses plausibles, celle de la forêt enflammée par la foudre, puis achevant de s'éteindre, offrant aux anthropoïdes l'appât de bêtes rôties partout éparses, enfin les décidant à entretenir l'incendie avec des brindilles pour continuer la chance d'un festin délicieux, dira-t-on que ces inventeurs de Yesta dépensèrent plus de génie que M. Branly quand il captura les ondes hertziennes dans la limaille de fer ? Paradoxe, vraiment. Laplace, Berthelot, Pasteur, Moissan ou Branly déployèrent une puissance spirituelle égale au moins à celle des anthropoïdes gourmands. Car il y a une différence, et notable, entre le feu de cuisine, le feu de foyer, et celui de l'étincelle électrique portant à trois mille degrés, dans le four intense, Tacier en fusion.
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Technicité seulement, dira-t-on de cette magie moderne. Soit. Mais cette sorte de technicité n'exige-t-elle pas infiniment plus de génie ? Prométhée fut admirable, Moissan aussi. Pourquoi nos premiers littérateurs, savants, et philosophes partagent-ils, en France, l'animadversion populaire contre l'inventeur qu'ils coudoient ?
C'est encore notre individualisme excessif qui commet une faute contre l'intérêt national. Le passant, pour intelligent qu'il soit en effet, se croit avili par le succès du voisin. Avant que ce succès ne s'avère à la suite de témoignages éclatants et répétés, nous préférons le nier afin de ne pas saluer un supérieur, ce qui révolte notre orgueil intime. Nous craignons aussi d'être jugés naïfs si nous reconnaissons, avant la foule, un talent que le sort pourra desservir, une gloire que le hasard pourra dissoudre. Cette vanité du Latin le contraignit à la politique de l'égalité. Ce n'est pas qu'il voulût sincèrement tous les hommes pourvus des mêmes moyens ; mais il souhaita violemment que nul ne parût meilleur que l'autre. Aussi ménage- t-il ses approbations à ceux dont la supériorité le menace de façon évidente. Aux élections, un homme notoire par ses travaux intellectuels est toujours suspect à la majorité votante. On lui préfère un médiocre de qui les facultés antérieures au scrutin n'offusquent personne. Ce député ne doit rien à lui-même. Il doit tout à ses commettants. A jamais il demeure leur créature et leur outil. Une heure avant la proclamation des élus, il n'était rien qu'un bavard. Cela rassure l'amour-propre de ceux qui lui destinèrent leurs suffrages. Nos assemblées législatives ne comptent jamais, ou presque, de gens à compétences étendues. Sous ce rapport, le
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Parlement est l'image de la foule anonyme, envieuse, tyranniqpe, jalouse de cette égalité factice qui doit nier toute valeur apte à doter de suprématie la personne. On a cité maintes fois le déchaînement du parti radical contre un de ses chefs, M. Doumer, dont Tintelligence et le savoir avaient offensé la plupart des zélateurs. M. Sarrien subit de même les effets de son désintéressement trop remarquable lorsqu'il eut voté contre la majoration du traitement parlementaire, espoir de ses collègues. Chaque secte veut entraîner ses chefs dans son erreur et les faire complices de ses plus honteuses faiblesses.
Pareillement, la multitude souhaiterait que les savants eussent son ignorance, les héros sa lâcheté, les artistes son insensibilité, les vertueux ses vices, les travailleurs sa paresse. De ce vilain sentiment l'esprit critique est né. A côté de l'excellence trop claire pour être méconnue, il oppose l'évidence d'un défaut accessoire. Ce défaut, il le grossit. Il en fait une pléthore. Il cache, derrière elle, l'excellence du total. Un candidat se présente qui prêche des logiques irréfutables, et qui apparaît mieux nanti que ses concurrents pour gouverner selon ce savoir. La foule, aussitôt adversaire, ne nie point, mais elle exagère une tendance de l'orateur, et la soupçonne d'amplification. De la masse surgit un interrupteur adroit. Il accuse les intentions secondaires et secrètes. La foule applaudit. C'est ainsi que MM. Leroy-Beaulieu ne purent jamais être élus, alors que la place de ces économistes admirés partout était dans le Corps législatif incontestablement. Flaubert écrit Salammbô. Un professeur découvre une dizaine d'erreurs dans les détails carthaginois du roman. Se contente-t-il
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de dire : « Voilà un livre magnifique où se sont glissées telles et telles imperfections. Je viens humblement apporter cette remarque afin que la beauté de cet ouvrage soit sans tares dans les éditions futures ? » Point. L'érudit brutal et ridicule déclare le livre nul, parce que Flaubert admit un renseignement douteux. Dans ma prime jeunesse, nous avions pris coutume, quelques poètes et moi, de vaguer le long des librairies et bouquineries afin de feuilleter en plein air les œuvres des maîtres, des aînés. Nos regards tombaient-ils sur une phrase médiocre, et médiocre à cause de ce qu'elle exprimait d'indispensable mais de vulgaire ? Sur-le-champ, nous proclamions cette gloire surfaite, et cet auteur imbécile. Notre mauvais plaisir était extrême si, à force de malice, nous relevions une faute de syntaxe, une répétition inopportune, une dissonance, une naïveté ; choses que n'évitent, dans leurs œuvres longues et considérables, aucun des écrivains, fût-il Montaigne, Racine, La Bruyère, Pascal, Diderot, Stendhal, Balzac, Hugo ou Flaubert. Grâce à ces vétilles colportées de taverne en taverne, nous dénigrions les chefs-d'œuvre de la littérature passée, de la littérature contemporaine. Nous consignions ces découvertes bizarres dans nos revues. Et nous triomphions avec sottise. Heureusement, nous visitâmes un jour Versailles. J'admirais la plus haute conception que l'humanité peut-être ait connue en déterminant, par un édifice sans égal, la configuration sublime d'un paysage. Un jeune architecte nous accompagnait qui se plut à remarquer, avec mépris, la profusion des dorures intérieures, le joint défectueux des marbres, l'étroitesse mesquine de certains escaliers, l'asymétrie de quelques
murailles en quadrature. De ces défauts il conclut à la laideur indiscutable du monument. Il nous avait, auparavant, soutenu que le Vinci ne savait pas peindre, et que Rubens ignorait le dessin. Nous criâmes haro sur le baudet. Dès lors, nous comprîmes l'ineptie de nos critiques, de leur résultat. Par sa stupidité, cet architecte nous enseigna la clairvoyance. Que de censeurs actuels auraient besoin de l'ouïr encore, dissertant sur Versailles, si le temps ne l'a point assagi 1
L'opinion se comporte devant l'inventeur comme notre groupe de poètes devant les Hatcs des écoles rivales. Elle attend le traquenard où le chercheur se prendra. Il est la bête de chasse dont la prise vaut de la liesse aux spectateurs de la meute en action. On eût accueilli sans délire l'annonce d'un Lemoine véridique et créateur de diamants. Cela n'eût suscité que l'envie un peu rageuse. Tandis que la preuve de l'escroquerie contente le public. Le terrible « bon sens » reçoit toute satisfaction. Son vœu jaloux d'égalité enfin est accompli. L'intérêt que l'opinion décernait à cette affaire trahit tant de fièvre parce que la lutte s'affirmait entre rindi>idualisme de chacun dans la masse, et l'individualisme d'un homme qui s'en détachait lumineusement. Ajoutez que le résultat d'une pareille découverte pouvait fournir une fortune, et la série des privilèges qu'elle confère : le droit de bousculer la foule avec le bruit de l'automobile, celui d'accaparer les succulences des restaurants, le luxe des plus beaux palais, etc. Ce triomphe eût été éminemment objectif, d'autant plus pénible à l'ensemble des familles douloureuses. Et l'animadversion si naturelle de pauvres imiombrables contre un riche pos-
2l8 LE PUBLIC ET l'iNVENTEUR
sible augmentait encore l'espoir passionné de la déchéance qui frappa l'audacieux.
Il était bon, sans doute, d'examiner, en quelques pages, la conscience publique devant ce fait. Bien entendu j'ai grossi, pour les besoins de la démonstration, la plupart des sentiments qui se révèlent. On m'imputerait avec raison une hyperbole injuste de l'envie française. Cependant que chacun, sincère, scrute son cœur. Qu'il analyse avec rigueur les mystères de sa pensée. Il finira par confesser que l'inventeur suscite, en nous, les instincts d'hostilité que je dénonce.
Cette somme de mauvais sentiments nous prive de la solidarité nécessaire à notre grandeur.
Singulière folie. Elle tient à ce que, pénétrés de la tradition monarchique, nous attribuons le pouvoir du conquérant devenu roi, prince ou baron à celui qui commande, ayant inventé. Esclaves encore, nous nous accoutumerons très lentement à le juger comme un égal chargé, par la collectivité, d'une besogne spéciale, celle d'indiquer les choses à faire. Les Yankees déjà commencent à penser que le chef possède le seul prestige alloué par le consentement public. Dans la machine sociale, il joue le rôle du régulateur à boules. Le régulateur n'est point qualifié d'organe tyrannique et arrogant. On le destine à une tâche comme on destine la bielle à transmettre le mouvement du piston, et le charbon à fournir des calories durant sa métamorphose en gaz et en escarbilles. Le charbon, le régulateur ou la bielle ne diffèrent pas en importance efficace, les uns des autres. De même dans la société. Celui dont l'intelligence particulière éclaire, désigne, avertit et
commande, celui-là fonctionne sans plus d'importance que celui dont l'art soigneux ajuste, distribue, veille et façonne. Nous ne serons des égalitaires véritables que le jour où, obéissant au ministre et secondant l'inventeur, nous ne les différencierons plus du soldat ni du manœuvre, en tant que personnes.
n faut nous habituer à croire que l'inventeur, le savant, le financier ne sont plus des vainqueurs encore rouges du massacre, mais des ouvriers dont l'esprit s'adapte bien à certaines besognes sans lesquelles la nation dépérirait. Cela nous est possible dans ce pays si fertile en élites pensantes; dans ce pays où cent poètes versifient mieux que Lamartine, à l'heure actuelle; où cent physiciens déduisent mieux que Lavoisier ; où beaucoup d'hommes instruits, s'ils voulaient cet effort, seraient capables d'écrire l'histoire comme le fit Taine, de régir l'État comme le sut Richelieu. Mesurons ces forces latentes, les nôtres; et songeons que si l'une s'extériorise avec éclat, si elle invente, cela n'a point tant d'importance, puisque nous aurions pu aussi bien y réussir, le hasard aidant. L'inventeur, c'est nous qui composons l'éUte dont l'un se distingue en exprimant le vœu commun. Il n'y a pas lieu de le haïr. Haïssonsnous notre bouche quand elle promulgue la foi de notre cerveau? Et nos méninges se croient-elles avilies par le succès de notre langue? Non pas.
n convient de raisonner ainsi.
Alors nous cesserons d'en\ier. L'esprit créateur sera joyeusement accueilli par la nation mieux persuadée de ses vertus, de ses droits réels, de ses devoirs nécessaires.
L'individualisme délirant qui nous enfièvre cessera d'amoindrir la nation, et de lui faire nier, par ses élites mêmes, la meilleure de ses gloires.