LA LOI CONTRE LK8 SOCIALISTES
La discussion déjà épnisée n'était plus qa'nne suite d'observations ou de déclarations personnelles, lorsque le chancelier de l'Empire, qui venait d'entrer dans la salle, prit la parole.
Le prince de Bismarck:
Les gouvernements confédérés ont proposé la prolongation de la loi pour cinq années, en vue d'assurer à la population, à celle surtout des grandes villes et des grands centres industriels, cette tranquillité qui se fonde sur la certitude d'une plus longue durée des mesures d'exception actuellement en vigueur. Le sentiment de sécurité est nécessairement moindre, — chaque fois que sont remises en question ces mesures exceptionnelles, — moindre qu'il ne serait si toujours on prononçait la prolongation de la loi pour un certain temps, mais cependant pour une longue période. J'ai aussi puisé, particulièrement dans la discussion d'hier, la conviction — qu'abstraction faite des événements qui se passent dans un Etat notre voisin (^), et dont il a été suffisamment parlé hier(*), — la possibilité de nous passer d'une pareille loi d'exception est plus éloignée pour nous que je ne l'avais supposé.
M. le député Bebel est aujourd'hui le meneur le plus en évidence de tout le mouvement que nous combattons. Je dois lui rendre ce témoignage que jusqu'à présent il s'était exprimé, sur le but qu'il poursuit, avec plus de modération que dans son discours d'hier, — tel que je Tai lu('). Dans ce discours il a déclaré exprems verbis qu'il ne considère comme illicite le meurtre politique, et in specie l'assassinat des souverains, que dans une certaine limite des institutions (*), — limite dont naturellement il réserve l'ex-
(') le monvement anarchiste de Belgique.
C) V, ci-dessas le discours de M. le mioistre de Pintérieur.
C) le chancelier n'assistait pas à la séance précédente.
(*) c. à d. si le système de gouvernement ne dépasse pas certaines limites de compression autoritaire; — r. plus loin ce passage du discours de M. Bebel, textuellement cité par le chancelier.
tension plus ou moins grande à sa propre appréciation. D'après ce que j'ai lu, il a dit que si notre régime devenait semblable à celui de la Russie, il pensait que des réactions comme celle des nihilistes — il s'est servi, je crois, du mot t actes de violence» ~ se produiraient, et qu'il serait le premier à les conseiller ou à y recourir lui-même. Dans le texte cela ne ressort pas aussi nettement; mais je crois rendre avec exactitude le développement de ses idées.
Ainsi, M. le député approuve les meurtres commis en Russie par les nihilistes. L'horrible assassinat de l'Empereur Alexandre II ne l'a pas ébranlé dans sa conviction; le meurtre de plusieurs loyaux fonctionnaires du gouvernement russe — crimes dont nous avons eu un pendant à Francfort (*) — ne l'a pas fait dévier de cette conviction que l'individu est autorisé, quand son gouvernement se dirige d'après des principes qu'il n'approuve pas et qu'il tient pour intolérables, — autorisé à recourir au meurtre. Cette théorie, M. le député Bebel, chef du mouvement socialiste, l'a professée (^); nous ne pouvons donc douter que ses partisans, et ceux qui marchent avec lui, ne soient de la même opinion, et qu'ils ne considèrent comme également permis, chez nous, en Allemagne, de procéder par l'assassinat des princes, par le meurtre, si nos institutions sont arrivées à une certaine limite qui, dans leur opinion, justifie le crime. Quant à savoir où doit être cette limite, naturellement, comme je
(^) assassinat d^an conseiller de police, commis à Francfort s. M. par un démocrate -socialiste -anarchiste.
(^) Dans la session da Reichstag de 1884, M. de Pattkamer, ministre de rintérieur, donna lecture des passages les plus expressifs d^an livre du même Bebel, ouvrage pouvant être considéré comme Pévaogile du nihilisme socialiste.
Suivant Fauteur, la situation sociale est tellement exécrable qu^aucune réforme ne pourrait Taméliorer; ^tout doit donc disparaître»; — M. Bebel ne dit pas, il CBt vrai, comment s^opérera cette ^disparition» générale; mais son ancien ami, Thyper-socialiste Most, s^est chargé de donner la formule en ces termes: mc^est bien simple^ on massacre tout ce qui s'oppose à la réalisation de ces beaux rêves*.
(Vol. Xï des Discours, pp. 105, 195.)
Tai dit, ils se réservent d'en jager eux-mêmes. — Ils ne me
demanderont pas à moi, le chancelier, ou au Conseil fédéral:
€ sommes nous bien arrivés maintenant à la limite où il nous
est permis d'assassiner? t
(^Hilarité.)
non, ils en jngeront eux-mêmes, et ensuite ils diront devant le juge, à l'instar des nihilistes russes: «nous avons trouvé que la limite était atteinte où l'on a le droit de recourir au meurtre, au poignard. Le meurtre fait partie des droits universels de l'homme.»
(Hilarité à droite,) Oui, Messieurs, M. le député fiebel a dit cela, et depuis si longtemps qu'il représente cette tendance, maintenant qu'il est devenu le chef le plus éminent de son parti, il n'est pas vraisemblable que c'ait été de sa part une saillie instantanée; je crois qu'il a confessé ia plus intime pensée de son cœur, avec une franchise que l'on peut généralement trouver dans son caractère; mais nous devons aussi conclure de là quel est le dernier but de ces messieurs. Maintenant^ voulonsnous réfréner pour cinq ans, ou pour trois ans, ou pour deux ans, ces envies éventuelles de meurtre, qui ne se refusent le régicide qu'aussi longtemps qu'elles considèrent les institutions comme raisonnables. Telle est la question, à présent que M. le député Bebel a expressément affiché — ce qu'il avait toujours nié précédemment — affiché l'assassinat comme article du programme de son parti, en certaines circonstances. (Dénégations du coté des démocrates -socialistes. —
Très vrai! à droite,) — Je m'en réfère à la lettre de son discours, et je crois que nous serons dans l'impossibilité, après un délai de deux années, d'admettre l'assassinat éventuel parmi nos théories politiques. Il y a dans ces paroles de M. le député Bebel une invitation pour les assemblées législatives à se demander si en face de semblables théories la loi d'exception ne devrait pas être transformée en loi définitive.
(Approbation à droite,)
Mais naturellement, Messieurs, le gouvernement, si vous ne voulez lui accorder que pour trois années, ou même pour deux, ce qu'il demande pour cinq, ne fera point, quant à lui, de cette loi une question de vie ou de mort; il devra accepter avec regret le vioina^ et ne laissera pas tomber ou ne retirera pas la loi, si vous reculez jusqu'au délai de deux ans. Mais si le terme devait être pris encore plus court, à un an, — Messieurs, je trouverais que réellement ça n'en vaudrait pas la peine; car s'il nous fallait d'aujourd'hui en un an renouveler déjà cette discussion, alors, pourrais-je dire, la conviction que cette loi est nécessaire pour maintenir notre sûreté intérieure, pour assurer notre développement futur, n'a pas assez profondément pénétré dans notre population, chez nos électeurs; — auquel cas, nous préférons vivre encore un an sans cette loi('), et alors nous la représenterons.
(Applaudissements à droite,)
M. Bebel ne fit pas attendre sa répliqae. — Cet orateinr semble avoir le malhear de n^être jamais bien compris. Poortant il se pique de parler très nettement, et il lai arrive de constater lai- même révidence de ses paroles en disant à Tauditoire: «Est-ce assez clair ce qae je vous dis là?> Mais quand on lui répète ses propres phrases et qu^on veut leur donner leur sens naturel, évident, aussitôt il se récrie. Non pas qu'il rétracte ou retire rien de ce quMl a dit, ni qu'il conteste l'exactitude de la citation, mais il se trouve que ce qu'il a exposé appartenait soit à un article de journal socialiste, soit au livre d'un coreligionnaire démocratique; en sorte que chez M. Bebel le théoricien n'est plus qu'un simple rapporteur.
Cette fois encore, c'était au journal le •Socialdemocrat» que l'orateur renvoyait la justification du régicide, et il voulait espérer qu'à l'avenir le chancelier jugerait mieux comment ses paroles, à lui Bebel, devaient être comprises. — Système de défense que le prince de Bismarck, il y a longtemps déjà, avait percé à jour, en disant: «L'avenir (socialiste), tel qu'il se déroule d'une manière apocryphe dans des écrits qu'ensuite on désavoue. ...»
Âpres avoir fait ou refait cette protestation , M. Bebel se plaignit modestement que le chancelier lui attribuât une importance personnelle
(^)- c. à d. jusqu'à l'expiration du terme de la loi encore en vigueur.
qaUi est loin d^avoir. — «Notre parti, disait-il, a ane toat aatre maniëre de comprendre la valeur des personnalités. La démocratie-socialiste est un produit des idées et des choses modernes, je me considère moimême comme un semblable produit, et si je disparaissais aujourd'hui d^nne manière quelconque, le monvemeut socialiste ne s'arrêterait pas plus qu'à la mort de ces deux grands hommes Lassalle et Cari Marx
il ne s'est arrêté Nous sommes maintenant 40 millions d'hommes
en Europe. . . .>
Entre parenthèses, l'orateur socialiste n'était pas éloigné de donner au prince de Bismarck lui-même une place parmi les «grands hommes* qui trayaillent à renouveler l'ordre social; c'est-à-dire que, suivant M. Bebel, l'institution du mariage civil devrait être attribuée au chancelier. — Imputation contre laquelle s'élevèrent aussitôt do nombreuses dénégations, et que tout-à-l'heure le chancelier allait repousser lui-même.
M. Bebel consacra la fin do sa réplique an député prédicateur Stocker et à son «socialisme chrétien». Le crime impardonnable de M. Stocker est d'avoir détourné un certain nombre de démocrates-socialistes, et comme, la veille, l'apôtre du socialisme chrétien s'était prononcé pour la prolongation do la loi, il méritait toutes les foudres (id est les gros mots) de M. Bebel. — Pour terminer, l'orateur adressait ce dernier avertissement aux défenseurs de la vieille société: «Je vous en donne l'assurance! Nous avons assez prouvé notre vitalité, de plus en plus s'accroîtra notre force, et nous finirons bien par forcer l'Etat et la société à nous accorder nos demandes.»
Le chancelier de TEmpire prince de Bismarck:
Je pourrais simplement m'en référer au commencement du discours de M. le député Bebel pour confirmer ce que j'ai avancé lorsque je parlais tout-à-Pheure, — et dire: habemus confitentem reum; mais après ce que M. Bebel a dit relativement à mes inculpations envers lui, sont venues tant d'autres choses que la première pourrait s'oublier.
Je juge donc nécessaire, pour prouver que je n'ai pas dit un mot de trop dans mon premier discours, de donner lecture du compte -rendu sténographié, que j'ai maintenant sous les yeux.
D'après ce compte-rendu M. Bebel a dit(*):
«M. de Puttkamer a cru devoir, hier, appeler de nouveau l'attention, particulièrement, sur un
(}) La citation qui suit est tirée du discours prononcé par M. Bebel dans la séance précédente.
discours que j'ai prononcé dans cette Chambre, il y a quelques années, lors de la discussion, si je ne me trompe, de la loi contre les socialistes, en 1881, quelques jours après le meurtre du czar à Saint- Pétersbourg. Eh bien! cela prouve du moins que lorsque l'occasion se présente, personne parmi nous ne craint d'exposer son point de vue, quel qu'il soit. Mais, dans ce discours, ai-je fait, comme M. de Puttkamer me le prête, la glorification du régicide?
(Exclamation du ministre d^État de Puttkamer.)
— Vraiment?! 11 serait pour moi très intéressant que vous pussiez me citer exactement, textuellement, le passage.
«J'ai alors — et l'attaque de M. de Puttkamer était dirigée contre un article du tSocialdemocraUj absolument comme il a fait aujourd'hui à propos d'autre chose (0, article où il était dit que le système qui règne en Russie a nécessairement enfanté le nihilisme, qu'il mène nécessairement à user de moyens violents, comme le meurtre du czar en avait été l'expression, ~ j'ai alors accepté les déductions du tSocialdemoci*aU^ en déclarant que le système, tel qu'il règne en Russie, doit nécessairement conduire à employer de semblables moyens.»
Messieurs, ceci n'est pas encore le pire; j'ai déjà entendu d'un autre côté, d'un côté conservateur Q , à propos de l'attentat de EuUmann contre moi, à propos aussi de l'agi-
(') M. le ministre avait cité, cette fois, an fragment de la septième leçon d^ane brochure anarchiste belge, intitulée: le catéchisme du peuple:
D. Es-ta esclaye?
R. Oui, je suis esclave.
D. Qaels sont tes maîtres?
R. 30 000 privilégiés.
D. Sont -ils honnêtes gens?
^ R. Non. . . . etc.
C) cf. (infrà) Chambre des députés, séance dn 28 janvier 1886.
tation polonaise, — des paroles à peu près analogues, — dites, je crois, par M. le député Windthorst — : comme quoi une telle politique est bien de nature à produire de tels faits. Je ne veux donc pas relever ceci trop vivement; ce qui suit est encore mieux. M. Bebel dit, en continuant:
«La monarchie sans doute serait atteinte, si vous employiez les moyens qui sont actuellement d'usage en Russie.
(Grand bruit à droite,) — Sans aucun doute, nécessairement !>
La «monarchiet, c'est le cmonarque» chez nous, — et il y a là, se rattachant immédiatement à la mention qui venait d'être faite du meurtre de l'Empereur Alexandre, la menace directe de Tassassinat du monarque allemand!
(Oho!) — J'entends crier Oho! du côté des démocrates -socialistes. Je n'ai pas besoin de plaider davantage. Il y a là, ai-je dit, la menace directe de l'assassinat de l'Empereur, d'une répétition des attentats de Hôdel et de Nobiling, — menace dont vous cherchez à vous disculper. C'est uniquement de votre appréciation théorique que dépend la réponse à cette question: nos institutions sont -elles suffisamment «russes» pour motiver un régicide? Vous en remettez la décision au jugement individuel de chacun, ainsi placé au-dessus de l'Etat, au-dessus de la monarchie, au-dessus de la tradition et de toutes nos institutions, au-dessus de nos lois. Vous tenez l'individu, selon les circonstances, pour autorisé à tuer. C'est la différence monstrueuse qui vous sépare du reste de rhumanité et qui vous qualifie comme objet des lois d'exception.
Personne en dehors de vous n'estime que le meurtre soit permis; vous le jugez licite en certaines circonstances. Quant à décider si déjà ces circonstances se présentent, vous entendez réserver ce jugement à votre propre appréciation personnelle, voire même à l'appréciation des membres les plus
178 REICflSTAG ALLEMAND. - SESSION DE 1885- 1886.
jeunes et les moins mûrs de votre parti, et vous encouragez par des discours, tels que celui du député Bebel, — où, avec son autorité dans le parti, il a présenté le régicide comme autorisé selon les circonstances, — vous encouragez directement ainsi à commettre ce crime.
Je ne pense pas que le député Bebel, s'il s'était exprimé, non pas ici au Reichstug^ mais devant le procureur du roi, aurait pu suffisamment se faire absoudre, sur le chef de provocation éventuelle au meurtre,
(Oho! à gauche; Très juste! à droite.) — en expliquant que le régicide est autorisé par les circonstances.
H dit donc:
c. . . Sans aucun doute, nécessairement! et je n'hésite pas à déclarer qu'en pareil cas je serais le premier à y prêter la main, si le régime était tel icLt —
Ainsi^ le régime ici n'aurait pas même besoin d'être absolu, il suffirait qu'il fut tel au jugement de M. le député Bebel, et d'après ses idées. — Nous lui avons tout-à-l'heure entendu dire que notre régime n'était pas «si complètement russe»; mais il semblait du moins donner à penser que ce régime effleurait la limite. Sitôt donc que la limite est* franchie, l'assassinat des princes, l'assassinat de l'Empereur, — dans l'opinion de M. Bebel, est permis et commandé. — Là-dessus il n'y a aucun doute, d'après ce qu'il a dit.
Je reprends:
— « . . . qu'en pareil cas je serais le premier à y prêter la main, si le régime était tel ici.
(Bkoutez!) Je répète, si le régime était tel ici.»
(Grand bruit à droite.)
Vient ensuite un jugement très dur du gouvernement russe, que je ne répéterai pas; il l'appelle violent, — c'est l'épi-
RKCTinCATION PERSONNELLE. 179
tbëte la plus douce ('); parlant da système qui existe en Russie, il prétend «qu'un pire ne pourrait s'imaginer dans aucun autre pays».
«Et en face d'un semblable système je ne connais aucun ménagement; tous moyens sont légitimes envers lui. Je pense que ce que je vous dis là est aussi clair que possible;»
— Oui, je le pense aussi —
(Hilarité,) «vous n'auriez donc aucune raison de croire que nous cachons notre véritable opinion.»
Cela suffit, je crois, pour prouver pleinement que ce que j'ai dit en premier lieu était justifié.
Je relève encore quelques autres paroles de M. le député Bebel, bien que je n'eusse pas besoin en réalité d'intervenir dans ces débats, car je suppose que le vote de chacun est arrêté déjà d'après les résolutions de partis, et les ressources de ma voix ne sont plus assez grandes pour que je les use inutilement; mais il y a certaines allégations qui me touchent personnellement, et que je ne puis laisser passer sans les rectifier.
M. le député a mis à ma charge d'avoir «introduit» — suivant son expression, — le mariage civil ('). C'est en fait une contre-vérité. Je ne l'ai pas «introduit»; lorsque cette institution fut résolue par le ministère, je ne me trouvais pas à Berlin; j'étais malade et en congé, — comme je l'ai déjà souvent répété. (')
(^Exclamationa à gauche,)
(') à répithëte de violent M. Bebel joignait celle de brutal,
(-) Réplique de M. Bebel, dans la présente séance du 31 mars: — «Dans les dix dernières années, nous avons eu, sous Végide du prince de Bismarck, un changement essentiel tout an moins de la forme du mariage: je parle de Tintroduction des registres d^état-ciyil. ... Je constate simplement que le prince de Bismarck a présenté une loi (pour établir le mariage civil). ...»
(') Sur ce sujet du mariage civil le prince de Bismarck avait déjà donné antérieurement des explications personnelles; v. Vol. Y des Discours, p. 157; Vol,X, p. 117.
180 REICHSTâG allemand. - SESSION DE 1885-1886.
— Messieurs, de ces sons inarticulés que vous faites entendre je ne peux conclure autre chose sinon que vous n'êtes pas de mon opinion ; je le savais d'ailleurs ; vous n'avez pas besoin pour cela de mettre en scène cette manifestation inusitée.
J'ai préféré finalement acquiescer à la législation du mariage civil plutôt que d'être exposé, malade et absent comme j'étais, à la possibilité de voir quatre nouveaux portefeuilles de ministres devenir vacants; je n'étais pas en état, dans la situation du moment, de procurer à Sa Majesté des successeurs (pour ces quatre vacances). En soi d'ailleurs le mariage civil n'était pas à mes yeux aussi mauvais qu'on le jugeait dans notre opinion publique; je considère — avec Luther, que j'ai, je crois, de mon côté — le mariage comme une institution civile, pour laquelle il est à désirer sans doute qu'elle reçoive aussi la bénédiction religieuse. Mais qu'ainsi j'aie ouvert la porte au mariage démocrate-socialiste, au mariage «congéable»,(*) c'est assurément là une injuste accusation que M. le député Bebel a formulée contre moi. L'abolition du mariage n'est pas prononcée dans un programme positif des démocrates-socialistes, autant que j'aie lu leurs œuvres (2). Nous n'avons en somme aucun programme positif de la démocratie-socialiste;
(CW du côté des démoct^ates^socialùtes: Hais si!) — sauf l'article du régicide, je ne connais pas de programme aussi accentué.
(Oho! et rires du coté des démocrates-socialistes.)
S* adressant à ces interrupteurs: Je me rappelle vous avoir déjà blâmés, dans de précédentes occasions, de craindre la révélation des dernières conséquences de votre système, de n'avoir pas le courage d'exposer complètement votre
(*) Union libre^ où los coojoÎDte peuvent se donner congé à yolonté.
(') Le mariage se troave bien aboli avec tout le reste dans le livre de M. Bebel, précédemment cité par M. le ministre de Pintériear, (v.Vol. XI des Discours^ p. 105); mais Tanteur prétendit alors qa^on Pavait mal compris et que Texposé des théories socialistes, dans son livre, n^étaît nullement un programme da parti.
programme au grand jour de la publicité. (^) Je me suis permis alors de vous comparer, d'après une poésie de Thomas Moore (^) tan Prophète voilét, qni devait son autorité à ee qu'il cachait sous un voile la laideur de son visage, tandis que par son esprit il exerçait une puissante influence sur les populations qui le suivaient. De même ce qui n'est ni beau ni sympathique dans le but auquel vous tendez, vous le cachez avec soin. Ce but, je peux le trouver à peu près dessiné dans le Fatist de Gœthe, dans tout ce que Faust maudit en sa colère (^); il maudit tout ce qui nous flatte et nous charme: femme, enfant, richesse; il maudit Pespérance et la foi, mais surtout la patience! Si quelqu'un veut relire ce passage, — je ne le sais pas complètement par cœur, — il trouvera dans la malédiction que Gœthe met sur les lèvres de Faust, le programme assez exact des démocrates-socialistes, c'est-à-dire la négation de tout ce qui donne du prix à l'existence.
M. le député Bebel a lancé ici, sur un certain ton de menace, ces mots: «si telle ou telle chose arrivait, alors viendrait la liberté du meurtre t. Vous voulez donc juger vous-mêmes sll est opportun d'introduire chez nous un système russe (nihiliste). De telles menaces ne nous effraient pas; car si votre régime social était établi, la vie aurait si peu de prix que je serais reconnaissant à qni me l'ôterait; alors le suicide deviendrait une épidémie, une maladie régnante,
0) Le chancelier a plosiears fois mis le socialisme au défi cPexposer publiquement et sans Toile son programme:
«... L^aTenir, tel quHl se déroule d*une manière apocrjphe dans des écrits qu^ensuite on désavoue, le positif qu'elle vent, la démocratiesocialiste n^a pas encore osé le révéler.* (Vol. VII des Discours, p. 137; r. aussi Vol. XI, p. 158 )
O cf. Vol. XI des Discours^ p. 158.
C) Faist — La chambre d^ étude:
«... Verflncht, was als Besitz uns scbmeichelt,
Als Weib und Kind, als Knecht und Pflug! . . .
Finch sei der Hofifnung! Fluch dem Glauben,
Und Finch Tor allen der Oeduld!
tant serait aifrense pour chacun Texistence dans cette maison de force que vous avez devant les yeux comme le dernier idéal de l'État! donc, avant que vous en arriviez là, fasiUez moi, — moi et tous les gens qui peuvent penser comme nous.
M. Bebel a ensuite cité Lassalle pour sa défense, — peut-être en se rattachant aux relations personnelles que j'ai eues avec Lassalle (0- Personne encore, je pense, n'a accusé Lassalle d'avoir été un meurtrier ni d'avoir prêché l'assassinat, et je crois qu'il jugerait de la façon la plus sévère ces messieurs qui actuellement se réclament de lui. — Je l'ai déjà dit, il y a des années (').
M. le député a aussi invoqué le nom de MarxO. Qu'effectivement Marx n'ait pas formé des assassins, c'est ce que j'ignore; car, autant que je sache, l'honune dont les coups de feu m'ont laissé des cicatrices que je porte encore, Blind(^), était cependant un disciple de Marx.
{M. Bebel: à dîea ne plaise! non!)
— Non? . . . soit, vous saurez cela mieux que moi; je suis peu versé dans la matière.
(Hilarité.) Je n*ai pas si attentivement étudié la statistique criminelle; ces messieurs doivent la posséder plus à fond.
M. le député Bebel a dit lui-même que si ce que j'ai avancé était exact, — et je crois que l'exactitude en est pleinement confirmée par la lecture qu'ici j'ai faite du compterendu sténographié, — il ne comprend pas alors que je n'aie pas demandé une plus longue, une perpétuelle durée de la
(^) sur les rapports personnels, du prince de Bismarck avec Lassalle, V. Vol. VIII des Discours^ p. 37-46; Vol. XI, p. 168.
(?) (1879 — Reichstag): «. . . Ces tristes Epigones, qai aajonrd'hai se targuent d^être ses héritiers, Lassalle leur eût jeté à la face un quo» ego; il les aurait repoussés avec mépris dans leur néant et les eût mis hors d^état d^abuser de son nom.» (Vol. VIII des Discours^ p. 38.)
(') écrivain socialiste; on lui attribue la création de Vlntemationale.
(^) au sujet de Ferdinand Blind et de son attentat commis sur la personne du prince de Bismarck, en 1866, v. Vol. II des DUcours^ p. 404; Vol XI, pp. 137, 169.