‹ Les discours de m. le comte de BismarckChapitre 118 sur 138 · TRAITÉ AVEC BADE · texte numérisé non relu

TRAITÉ AVEC BADE

opportune au plus haut point, que dès l’abord j'étais porté à la considérer comme une faute politique, et que je le suis encore après avoir entendu le discours de M. le député Lasker.

Au premier moment la signification accentuée que le texte de la motion peut avoir donnée à ces mots « aussi prochainement que possible », m'avait échappé. Oui, en comprenant bien ces mots, nous pourrions, la circonstance étant donnée, arriver très vite à l’unité; mais le discours de M. le député Lasker a complétement éliminé cet: «aussi promptement que possible », — dans mon opinion, du moins.

La tendance qui est donnée à la motion me paraît regrettable par deux raisons. D'abord parce qu’elle me prouve encore une fois combien il est difficile pour une grande assemblée parlementaire de savoir se mettre en garde ellemême contre les ingérences arbitraires et non concertées dans la politique extérieure; or cette réserve seule peut rendre possible pour le pouvoir exécutif, avec l'appui constant et intime du Parlement, — comme nous le souhaitons, — la politique extérieure. Une telle motion, une telle discussion se produisant ici sans qu'on se soit aucunement concerté ayec moi, et sans que vous vous soyez assurés d’abord si les explications qu'il me faudrait donner ne seraient pas pour moi extrêmement inopportunes, — Messieurs, il est impossible, par suite, que nous ayions une politique commune; du moins me retirez-vous l’appui que précédemment vous avez eu souvent l'intention de me prêter par votre concours bienveillant.

En second lieu, ce qui me fait exprimer mon regret, c’est que, sous l'impression du discours de M. le député Lasker, je ne puis me défendre complétement de l’appréhension que cette motion, comme l’a dit M. le préopinant, n'ait été au-

torisée de quelque part, — non pas de la mienne. M. le dé-

puté Lasker a paru, dans son discours, avoir des relations plus intimes avec le gouvernement grand-ducal de Bade

que je n’en ai moi-même. Non seulement l’orateur a mon-

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tré qu'il connaît d’une manière précise les intentions de ce souvernement, mais 1l se faisait fort, autant qu'il m'a semblé, de fournir tout de suite la preuve officielle qui manquait à ses allégations. De là est résultée pour moi l’impression que l'orateur serait plus avant dans les intérêts du gouvernement badois qu'on ne l’a dit de ce côté-ci. Il est possible que je me trompe, mais je me réjouirais sincèrement si l’on m'ôtait cette inquiétude. Ce qui ressort des paroles de l’orateur, c’est que le gouvernement badois éprouverait une certaine lassitude de continuer plus longtemps les sacrifices dont on lui a fait gloire justement, une lassitude qu'il n'aurait pas voulu témoigner directement visà-vis de moi,. une lassitude, qui devrait être considérée sans doute comme une méfiance à laquelle je ne saurais croire. Mais si maintenant, dans cette assemblée, je fais une réponse que le gouvernement badoïis à pu certainement prévoir, — Car pour lui l'énigme dont l’orateur a plusieurs fois parlé, n’en est point une, nos vues étant parfaitement connues à Bade, — si le gouvernement badois a donc éprouvé aujourd'hui le besoin de faire expliquer cette énigme, non pas pour lui, mais pour le public, je devrais croire que le gouvernement badois n’est dans cette nécessité que pour avoir choisi une voie où je regretterais au plus haut point de le voir s'engager.

Si la motion de M. le préopinant avait uniquement pour but de donner un témoignage publie au gouvernement badoïs, comme l'orateur l’a fait, — et je souhaiterais qu'avec la même impartialité, je puis dire avec la même affection, il jugeât aussi le gouvernement prussien, — si sa motion se réduisait à ce témoignage, ce serait, comme on dit, porter des chouettes à Athènes, — car personne ne met en doute la conduite du gouvernement badois, le courage qu'il a montré en toute occasion vis-à-vis des menaces et des pressions intérieures comme dans ses rapports avec l'étranger, le dévouement à la cause nationale dont $. A. R. le Grand- Duc et ses conseillers, feu le ministre Mathy ainsi que ses collègues, ont été de tout temps animés. Nous n’avons réel-

lement pas besoin de réitérer à cet égard nos témoignages, bien que.je les renouvelle très volontiers aujourd’hui, à l'occasion de la motion qui nous occupe. Pour ma part, jadhère ouvertement et je souscris à tout ce que le préopinant à dit en ce sens; seulement je considère cette déclaration comme superflue, c’est-à-dire comme une chose dont personne, et sous aucun rapport, ne saurait douter. Si donc la motion n’a pas d'autre but, l'amendement de M. de Blanckenburg contient cette partie de la dite motion, puis quil rend en faveur du gouvernement badois ce témoignage au nom de lassemblée nationale allemande la plus compétente qui existe aujourd'hui, — et, dans ce cas, je le répète, c'est de tout cœur que je souscris à la motion. Je puis même assurer d'avance que le gouvernement badois ne doute point que les gouvernements confédérés et leur Présidence ne soient tout à fait dans les mêmes sentiments à cet égard.

Mais l’orateur va plus loin. Il transforme la motion, — je ne puis pas employer un autre mot: — en un vote de défiance contre la politique extéricure que nous avons suivie jusqu'à ce jour. Pour lui, la marche des choses est trop lente. Il a expliqué sa motion très positivement en ce sens que la Présidence fédérale doit être pressée de faire usage de la faculté que le dernier paragraphe de la Constitution lui confère, et il a donné à entendre que, si nous le désirions, les formalités officielles qui manquent encore pour l'accession de Bade pourraient être remplies d'ici à quelques semaines. Maintenant, Messieurs, je réponds ca-

tégoriquement à l’auteur de la motion: -— que je ne désire pas et ne me permets pas d'expliquer — même pour M. l’orateur — cette énigme de nos motifs, qui depuis long-

temps n'en est plus une pour le gouvernement badoïis. Que l’on souhaite l'entrée de Bade dans la Confédération de l'Allemagne du Nord, aucun de nous cependant ne voudra considérer cette accession comme quelque chose de définitif, comme la solution finale de la question allemande,

mais nous sommes tous d'accord sur ce point que ce serait

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là seulement un moyen, pour l'Allemagne entière, d'amener entre la Confédération du Nord et les États du Sud cette union plus étroite, que nous aspirons tous à réaliser, sous quelque forme que ce soit, et que je pourrais définir en disant que ce doit être l’intime communauté d'institutions, sous le régime desquelles nous nous unirons en toute liberté les uns aux autres, mais en toute liberté, dis-je, sans menace, sans pression, sans contrainte. Il ne peut nous servir à rien que la Bavière ou le Wurtemberg nous soient plus étroitement unis malgré eux, contraints et forcés, et, plutôt que d'employer la contrainte dans ce but, je préférerais attendre encore tout le temps qui s'écoule d’une génération à une autre.

Maintenant, on se demande dans quelle situation le grand-duché de Bade, comme représentant de l’idée nationale — je puis dire: comme seul représentant officiel de l'idée nationale parmi les quatre États allemands du Sud, — est le plus favorablement placé pour servir l’unité de l'Allemagne: vaut-il mieux qu'il soit partie intégrante de la Confédération du Nord et séparé du Sud, ou bien qu'il reste l'élément intermédiaire dans les négociations qui peuvent avoir lieu entre les États du Sud eux-mêmes, ou entre ces États et la Confédération de l'Allemagne du Nord? Il se peut que je me trompe; peut-être n’ai-je plus le bonheur de posséder cette süreté de jugement qui m'a servi assez longtemps de guide; peut-être est-elle maintenant l’apanage du premier orateur que nous avons entendu; — il se peut done que je me trompe et que mes idées manquent de sagesse, mais je ne puis agir que d’après ce que je pense, — et je suis convaincu que le grand-duché de Bade, sil persiste dans la ligne qu’il a suivie jusqu’à présent, si même il ne devait pas y persister et que les appréhensions exprimées tout à l'heure par moi vinssent à se justifier, je suis convaincu, dis-je, que le grand-duché, grâce au sentiment national qui anime ses classes éclairées, c’est-à-dire la majorité de sa population, nous est plus utile, nous rend plus de services dans le camp du Sud que dans celui du

Nord. Posez-vous un instant la question en ce qui concerne la Bavière: supposez que nous eussions affaire avec la Bavière composée uniquement des provinces de Vieille, Haute et Basse Bavière, — la perspective que nous avons d'arriver à un dégré d'unité satisfaisant avec cet État ne reculerait-elle pas singulièrement, ou plutôt ne disparaîtraitelle pas tout à fait? N'en serait-ce pas fait de l’idée d'union, si les populations franconiennes et souabes, dont le sentiment national nous est favorable et qui rendent à la cause allemande de si grands services, se trouvaient séparées de la Bavière? Une idée qu'on aurait pu avoir en 1866, — et je crois que la réalisation n’en eût pas été très difficile, — c’était de former avec les trois Franconies un État particulier, pour réduire l’ancienne Bavière à elle-même; on aurait donné aux Franconiens un prince animé de l'esprit national, qui eût appartenu soit à la Confédération du Nord soit à celle du Sud, peu importe; mais alors, Messieurs, ma conviction est que le reste de Bavière eût été, sinon pour toujours, au moins pendant des siècles, perdu pour l’unité allemande. Ainsi je crois que ce ne serait pas bien faire que de retrancher du Sud l'élément favorable au développement national, de l’en séparer par une barrière et en quelque sorte, — si j'emploie une image triviale, attribuez la à ma participation récente au congrès d'agriculture — d’écrémer le lait et de laisser le reste s’aigrir.

Non seulement nous perdrions les effets de l’heureuse action que Bade a exercée jusqu'ici sur le Sud, influence que je reconnais et que je loue; — s'il faut encourager le grand-duché à persévérer, je me fais fort de dépasser encore le premier orateur; je veux, si le gouvernement badoïs est encouragé par les louanges et les témoignages rendus en son honneur, rivaliser avec M. le préopinant, afin de maintenir ce gouvernement dans sa voie actuelle; — mais cette séparation de Bade (d'avec le Sud) et son entrée dans la Confédération de l'Allemagne du Nord, s’accordent-elles avec notre principe d'attendre le rapprochement du Sud sans aucune pression? Et ne serait-ce pas là une pression très

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sensible sur le Wurtemberg et la Bavière? — pression pourtant insuffisamment forte et maîtrisante; pression ne faisant qu'indisposcr les esprits et paralyser peut-être le développement qui, en Bavière et en Wurtemberg, je le crois, malgré tout ce que nous entendons dire ici, suit une marche progressive, lente mais constante, et qui, chaque lustre, si nous devons attendre encore des lustres, fera un progrès plus marqué. Ne faut-il pas craindre d'arrêter ce mouvement? Ne serait-il pas regrettable qu'une entrée prématurée de Bade dans la Confédération de l'Allemagne du Nord fit rétrograder ce mouvement de cinq années encore, c’està-dire d’une période législative bavaroise? Nous ne pouvons pas savoir ce que deviendra la situation constitutionnelle en Bavière, nous ignorons si de nouvelles élections y auront prochainement lieu ou non; je ne suis pas aussi bien informé à cet égard que le premier orateur l’est par rapport à Bade; mais supposez que cette année il doive y avoir en Bavière des élections nouyelles, ce serait une perte (pour la cause unitaire) d'au moins une période législative bavaroise, s1 nous fournissions au parti qui a encore la majorité dans ce pays, quelque motif apparent et plausible de nous reprocher une pression, un excès de prétention, une impatience qui ne sait pas attendre la libre décision d'autrui, — si nous donnions aux manœuvres électorales de Bavière, — dont on nous à rapporté assez de choses, et plus que je ne veux en croire, — une telle prise qui servirait à exciter de nouveau le sentiment d'autonomie bavarois contre une prétendue suprématie que le Nord veut imposer par la force.

Il faut tenir compte de l'effet que l’entrée du grandduché dans la Confédération aurait sur Bade lui-même, et sur la Bavière et le Wurtemberg, par suite de la configuration géographique qui serait ainsi donnée au territoire fédéral. Vis-à-vis de l'Ouest, la Confédération pourrait dire à l'Allemagne du Sud: «Je tabrite avec mon manteau contre le vent»; le territoire fédéral se trouverait done placé entre le Sud et tout ce que celui-ci pourrait attendre de fâcheux du côté de l'Ouest; les États du Sud

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n'auraient plus, en dehors de la Confédération, qu’une frontière étrangère, la frontière autrichienne, — et de ce côté également ils n'ont rien à craindre; par conséquent cette configuration géographique ne serait rien moins pour le Sud qu'un stimulant à développer sa force militaire dans l'intérêt de la défense commune. Je ne veux pas, d’ailleurs, m'arrêter au côté militaire de la question. Je ne crois pas, comme M. le préopinant, — qui n’a point admis, il est vrai, cette possibilité, mais qui a cependant fait cette supposition, — que le parti en Bavière qui à écrit sur son drapeau les mots de félonie et de domination étrangère, puisse arriver au pouvoir; je crois que les traités (d'alliance avec le Nord) seront loyalement observés, bien que peut-être l’organisation en temps utile des forces militaires en Bavière doive se faire d'autant plus modérement que ce pays aura moins de dangers à craindre pour lui-même et qu'il sera mieux abrité, comme j'ai dit, par notre manteau contre les vents d'Ouest.

Ecartons cependant les considérations militaires, car il me paraît assez indifférent que l’aide des troupes allemandes du Sud nous soit assurée par des traités ou par l’entrée des États méridionaux dans la Confédération; tout au plus cela pourrait-il avoir une influence sur la qualité et le chiffre de ces troupes. Je n’admets donc pas cette hypothèse que la pointe de territoire fédéral que formerait le pays de Bade püt se trouver militairement isolée. Mais le seraitelle économiquement? M. le préopinant a déjà traité cette question, et vous avez accueilli ses paroles d’une manière qui me prouve, à mon regret, que vous êtes pourtant un peu durs dans les demandes que vous semblez disposés à faire aux États nos alliés. L'orateur vous a dit, et avec raison, que si le grand-duché devenait aujourd’hui territoire fédéral, la liberté de décision de la Confédération du Nord en ce qui concerne la future composition du Zollverein n’existerait plus. Le Sud, du moins, ne croirait plus à cette liberté, il se dirait sans doute que nous ne serions pas aussi durs que le veulent quelques-uns des adversaires de M. le

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préopinant, — et qu'il ne nous serait plus possible de rendre vraisemblable de notre part une exclusion du Zollverein, celle, par exemple, de la Hesse méridionale, tandis que nous voudrions maintenir Bade dans cette Union. Supposé même que la Hesse du Sud suivit l'exemple de Bade, — hypothèse, toutefois, qui n’a pas à mes yeux la moindre apparence de devoir se réaliser par l'effet d’une libre résolution du gouvernement hessois.... (Une voix: Alors, il faut le contraindre!) — Non, nous n’y pensons point. — Dans l’hy- ‘pothèse même que je viens de faire, ce serait déjà pour Bade une condition extrêmement dure que de ne plus former un même territoire douanier avec la Bavière et le Wurtemberg. De Bâle à Werthheim, où il touche au Mein, le grand-duché est long de 40 milles environ, et dans certaines parties, par exemple à la hauteur de Rastadt et de Wilbad, il n’a guère de largeur que 2 milles ‘}. Faire d'un tel territoire comme une île, en lui donnant une ceinture de douanes, — Messicurs, je n’en aurais pas le courage, et l'on ne croit pas dans le Wurtemberg que nous eussions ce courage; si cependant nous en venions là, bientôt le mouvement national rétrograderait dans le pays de Bade lui-même; bientôt l’union de ce pays avec la Confédération de l’Allemagne du Nord, — si le Zollverein ne formait pas un tout compacte, dont les parties fussent bien liées ensemble, — deviendrait la source de ces souffrances et contrariétés intestines, chaque jour renouvelées, à l’action desquelles l’homme est souvent plus accessible qu'aux grandes idées politiques.

Je ne puis donc si complétement écarter cet argument, déjà présenté par M. le préopinant, savoir que notre liberté économique ne pourrait être sauvegardée (vis-à-vis du Sud) qu'aux dépens de Bade, — et telle serait l'élévation de ces dépens que je ne voudrais pas pour ma part les imposer au grand-duché.

Si aujourd'hui une ouverture m'était faite de Carlsruhe, si la Présidence fédérale avait à agiter la question de l’entrée de Bade dans la Confédération du Nord, je repousserais cette offre, dans l'intérêt de la Confédération et dans

celui du grand-duché, je la repousserais comme intempestive rebus sic stantibus, et je dirais : nous vous ferons connaître le moment où, dans l'intérêt général de l’Allemagne, dans l'intérêt de la politique que nous avons suivie jusqu’à ce jour, non sans succès, je puis bien le dire, — 1l nous semblera opportun d’agréer cette demande d'union.

En lisant la motion qui nous occupe, la première idée que j'ai eue, c’est que Messieurs les signataires de la motion se trouvaient à peu près dans la disposition d’esprit où Shakespeare nous représente le bouillant Percy, qui, après avoir tué une demi-douzaine d'Écossais, se plaint de ce que la vie est ennuyeuse; — il ne se passe rien en ce moment, remplissons un peu le vide de l’existence! Création de la communauté politique, graves réformes, lois de la plus haute importance, tout cela n’étanche pas la soif d'activité qui nous consume; il faut qu'il survienne quelque chose. Telle était l'impression que Messieurs les auteurs de la motion m'avaient produite; jusqu'à quel point cette impression est-elle juste, je ne sais; mais si la disposition d'esprit que je prête à ces Messicurs n’est pas tout à fait imaginaire, ne provient-elle pas de ce qu'on estime au dessous de leur juste valeur ce qui a été accompli? Reportez-vous, Messieurs, aux années qui ont précédé 1848, aux années qui ont précédé 1864. De combien moins ne se serait-on pas alors contenté! Quelle brillante conquête n’eût-ce pas été, aux yeux de la nation tout entière, que cette union des deux parties de l'Allemagne qui existe aujourd'hui entre nous et le Sud, — que ce Parlement douanier, qui a rayé de notre Constitution douanière le Ziberwm veto () et donné une forme organique constitutionnelle à l’ensemble des États allemands, — enfin que ce commandement suprème institué pour les forces militaires unies de toute l'Allemagne? Au temps de l’ancienne Confédération, c'était une grande diffi-

1 Dans la constitution du Zo/xerein antérieure à 1867, tous les États qui faisaient partie de l'Union avaient des droits égaux: il suffisait du veto d'un seul des associés pour empêcher une mesure ou une réforme décidée par tous les autres.

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culté, en cas de guerre, que de nommer ce chef suprême de l'armée nationale; cette nomination était fort laborieuse, et les négociations à ce sujet, si la Diète ne se pourvoyait pas d’un général au dehors, pouvaient durer plus longtemps que la guerre même. N’avons-nous pas, à l'égard de l’Allemagne du Sud, gagné une précieuse partie de l'unité nationale? Et ne craignons pas le dire: est-ce que la Présidence de la Confédération du Nord n’exerce pas dans l’AIlemagne du Sud une partie du pouvoir impérial, telle que depuis 500 ans les Empereurs allemands ne l’avaient pas possédée?

A-t-on vu, dans les pays allemands, — depuis le temps du premier des Hohenstaufen(t), — un commandement général incontesté en temps de guerre, et cette sûreté acquise incontestablement à toutes les parties de l'Allemagne d’avoir, en cas de guerre, le même ennemi, le même ami? Où est, dans notre histoire, une Union économique (un Zollverein) à la tête de laquelle se trouvait placé l'Empereur d'Allemagne? Le nom ne fait rien à la chose. Mais lorsque la Présidence, lorsque le Roï, mon gracieux maître, exerce dans la Confédération du Nord un pouvoir aussi étendu que l’exigent l'intérêt national, l'intérêt de l'influence de l'Allemagne et de sa sécurité, je puis prétendre que le chef de la Confédération du Nord a, dans l'Allemagne du Sud, une situation Comme aucun Empereur allemand ne l’a eue depuis Frédéric Barberousse, et encore celui-ci n’était-il reconnu qu'autant que son épée était victorieuse, mais non par traités et universellement. Ainsi n’estimons pas nos conquêtes an dessous de leur valeur; ne soyez pas trop pressés, Messieurs, de faire de nouvelles étapes; jouissez, un moment, à votre aise, de ce que vous possédez, et ne convoitez pas ce qui vous manque !

Si vous considérez l'entrée de Bade et l'institution fédérale que formera l'Allemagne du Nord avec l'accession de ce nouvel État, — comme quelque chose de définitif, en

1 1137, Les Hohenstaufen ont donné six Empereurs à l'Allemagne.

ce cas vous êtes fondés à faire votre motion. et, je n’hésiterais pas, non plus moi, à y souscrire aujourd'hui; mais si vous ne voyez là qu'un moyen de hâter l'unification nationale complète de l'Allemagne, ce devient alors affaire d’appréciation; je peux me tromper, vous pouvez vous tromper, et Je ne puis que vous dire: «je ne partage pas votre sentiment, et jagirai d’après le mien.»

M. le préopinant à fait, je crois, allusion — dans un sens opposé à l'esprit conciliant dont le reste de son discours était animé, passé, par exemple la contribution de guerre dont fut frappé le grand-duché de Bade (en 1866). Je peux apprendre à M. l’orateur qu'à l'époque où cette contribution fut imposée, il à eu un très haut partisan de son opinion en la personne de Sa Majesté le Roi de Prusse, dont le désir eût été, aussi, qu'en raison des circonstances qui avaient amené Bade à

allusion à certains faits pénibles du

se trouver en guerre avec nous, le grand-duché ne füt pas frappé de cette façon; et pourtant Sa Majesté le Roi sut sacrifier à la raison d'État les motifs assez légitimes qui lui avaient fait désirer cette immunité pour Bade. Nulle part au monde ne pouvait être admise l’idée qu’un prince, dont les soldats étaient entrés effectivement en campagne et, à l’occasion, s'étaient effectivement fait tuer, n’eût pas pris complétement au sérieux ce rôle de belligérant qu'il avait dû accepter, et aussi longtemps qu'il dut le remplir, — füt-ce dans les mêmes sentiments, avec lesquels le corps d’York (1) appuyait les Français pendant la campagne de Russie. Au soupçon que les ennemis de la famille grandducale de Bade avaient plus d’une fois exprimé tout haut, il ne fallait pas donner un nouvel aliment. D'un autre côté, je crois qu'une longue paix a entretenu parmi les Al-

1 En 1812, la Prusse, alliée forcée de Napoléon, avait dû joindre un corps de ses troupes à la grande armée française pendant la campagne de Russie, Vers la fin de décembre 1812, le général York qui commandait le contingent prussien, cédant à ses sentiments patriotiques, fit défection et donna ainsi à l'Allemagne le premier signal de la guerre de l'indépendance.

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lemands une idée dont ils doivent se défaire: c'est que la guerre en somme est une plaisanterie, et qu'une fois qu'elle est finie on s’en retourne chez soi comme si l’on rentrait de la manœuvre. Punir un peuple pour la guerre faite par son gouvernement, nous ne pouvons nous donner ce rôlelà; nous n'avons point de justice pénale à exercer; mais (après la guerre) nous avons voulu obtenir ce qui nous semblait juste et utile au point de vue national. Pensezvous que la majorité des populations de Saxe, de Hesse, je dirai même du Hanovre, aient été hostiles à notre égard ? Je ne le crois pas. Si la population saxonne avait pu voter par oui ou non sur la question de la guerre, elle aurait répondu négativement. Personne, néanmoins, n'a trouvé matière à protestation dans ce fait qu'après la guerre une contribution fût levée sur la Saxe. Que cette indemnité des frais de la guerre dût être générale (payée par tous les belligérants, adversaires de la Prusse), ce point avait été fixé déjà dans les négociations préliminaires à Nikolsbourg. — Tels furent donc les motifs qui décidèrent Sa Majesté le Roi, à contre-cœur, quand il fallut imposer Bade, et je souhaiterais que ces mêmes raisons pussent apaiser les regrets de M. le préopinant.

L'orateur a déclaré avec une grande assurance qu’à ses yeux l'accession de Bade devait commencer l’achèvement de la Confédération. Messieurs, je ne puis ici qu’opposer conviction à conviction. La mienne est que cette accession serait au contraire une entrave à l'achèvement — non pas seulement une entrave qui commencerait à nous arrêter, mais un véritable enrayement de nos roues, qui retarderait assez longtemps encore l’accomplissement de l’œuvre fédérale. Je ne puis que vivement souhaiter, Messieurs, lorsque déjà, en plusieurs occasions importantes, — notamment à l'époque dont M. le préopinant a parlé, c’est-à-dire lorsqu'a été voté ce paragraphe de la Constitution fédérale (°), — la direction des affaires étrangères de la Confédération

1 Relatif à l'entrée éventuelle des États du Sud dans la Confédération du Nord.

a reçu des preuves de votre confiance, telles parfois que j'en ai été confus, — je ne puis, dis-je, que souhaiter aujourd'hui que vous me témoigniez la même confiance en voulant bien ne pas accepter la motion comme elle est conçue dans le texte imprimé. Je ne me serais pas prononcé contre, aussi formellement, si elle n'avait reçu, par le discours de M. le préopinant une telle signification; autrement, peut-être, aurais-je pu me tranquilliser l'esprit, en considérant que cette motion renferme une clause dilatoire, dont chacun peut évaluer différemment la durée. Mais, la question étant posée comme elle est, ceux à qui la manière dont je dirige les affaires inspire confiance m’en donneront une preuve en votant contre la motion.

Le député Miquel (national-libéral) défendit la motion Lasker et prétendit que le discours du Chancelier fédéral était de nature à encourager les ennemis de l’idée nationale.

Le comte de Bismarek prit la parole pour répliquer :

J'étais encore dans le doute, en me rendant à cette séance, si je devais consentir à être interpellé publiquement de la sorte sur des questions de politique étrangère, et me prêter à cet abus qui, sans motifs extérieurs, dans une question de juridiction, introduit un débat public sur la grande politique, — je ne dis pas seulement allemande, mais européenne aussi. SPSaus doute je ne puis pas l’empêcher, mais il me paraît étrange que le représentant de la politique extérieure soit interpellé à ce propos et forcé à répondre, s’il ne veut être faussement jugé ni qu’on donne à son silence de faux motifs. J'étais donc venu à demi décidé à ne pas subir cette contrainte, ayant lieu de croire, d’ailleurs, que la motion qui nous occupe était faite dans le but d'exprimer les propres vues de ses auteurs, mais sans aucune intention de me contraindre à faire connaître les miennes. Néanmoins le discours du premier orateur qui a soutenu la motion, m’a mis dans l'impossibilité de me taire.

J'écarte les erreurs de fait, — par exemple, l’assertion

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que le ministre Mathy m'aurait informé officiellement des intentions du gouvernement badois. Ce ministre m'a écrit une lettre particulière, dont plus tard la copie, trouvée dans ses papiers, après sa mort, fut publiée contre le gré assurément du gouvernement badoïis. Cette lettre particulière me demandait si je pouvais eugager ma politique par une promesse, dire combien de temps il fallait attendre, et accorder. l'autorisation que ma réponse sur ce sujet fût communiquée à quelques chefs de parti. D’après ce qu’on m'écrivait, je devais naturellement supposer que ces chefs de parti désiraient une telle communication non pas seulement par curiosité, mais pour en faire usage de leur côté, en publiant la promesse politique qu'on voulait obtenir. A cette lettre — et aucune autre ouverture ne m'a été faite — je répondis que je devais m’abstenir de faire de la politique sous forme de promesse, comme je m'en abstiens encore aujourd’huï.

La politique extérieure n’est pas œuvre de telle sorte qu’elle s’accommode absolument de la publicité devançant chacune de ses phases. (Ce que l’orateur qui m’a précédé entend par politique du peuple (Volkspolitik), — un mot qui se place à propos, comme on sait, — je l’ignore. Entend-il par là l'opinion publique, qui, dans l’année 1866, nous à assaillis d’'Adresses pour que nous ne fissions pas la guerre? Ou encore l'opposition qui nous refusait les ressources pour faire cette guerre? C'était là pourtant de la politique du peuple, s'il y a une idée dans ce mot, et je crois qu'on nous sait gré d’avoir compris alors mieux que cette politique du peuple ce qu'il y avait à faire. |

Je pourrais dire que je regrette de n'avoir pas suivi mon premier dessein de garder le silence; mais j'aurais ainsi paru manquer d'égards envers l'assemblée, et comment n'eût-on pas interprété les motifs de mon silence? On l'aurait expliqué par des considérations soit étrangères, soit intérieures; les uns y auraient vu un reste de la morgue invétérée chez le hobereau prussien, les autres m’eussent imputé je ne sais quoi encore.

Maintenant la question se pose très simplement ainsi: nous sommes complétement d'accord sur le but où nous tendons, c’est-à-dire l'unification de toute l'Allemagne, dont nous ne saurions aujourd'hui préjuger déjà sous une forme concrète l'achèvement définitif, mais qui peut être considérée comine susceptible d’un progrès indéfini, aussi longtemps que la nation cxistera. La Confédération actuelle de l'Allemagne du Nord est une expression concrète de cette unité; cependant je n'y vois qu'une forme transitoire, et, fût-elle agrandie de l'État de Bade, elle n’en serait pas plus définitive. Nous sommes donc tout à fait d'accord sur le but. Dans cet état de la question, un orateur prend la parole au nom de ce parti qui affirme m'avoir en tout temps accordé sa confiance et son appui, — et prétend que le Parlement national doit être pour ma politique, en ce qui concerne le choix des moyens, comme un conseiller aulique de la guerre (1). Cela suppose une méfiance à l’ésard sinon de ma bonne volonté, du moins de mon jugement.

Je le répète, nous sommes d'accord sur le but; mais quant aux moyens, ces messieurs sont d'avis qu'ils s'entendent mieux que moi à les choisir et à juger la question d'opportunité, et moi je pense m'y entendre mieux qu'eux. Ainsi nous trouvons-nous en désaccord, uniquement sur ce point. Mais tant que je suis Chancelier fédéral et ministre des affaires étrangères, la politique doit être faite selon mes vues; quand vous mettez votre pierre dans le chemin, votre bâton dans la roue, vous entravez cette politique, et la responsabilité d’un tel empèchement, celle même de l'obligation intempestive où je me trouve de m'exprimer, ainsi que la responsabilité des conséquences, vous incombent à vous, auteurs et avocats de la motion, non pas à moi.

Mais si, aujourd’hui, l’un des orateurs de ce parti qui prétend me soutenir, qui affirme m'avoir donné des preu-

1 Hofkriegsrath, titre emprunté à l'Autriche et employé ici ironiquement, Autrefois les conseillers auliques de la guerre autrichiens dirigeaient de Vienne les opérations militaires.

392 REICHSTAG. — Ière SESSION DE 1870.

ves de confiance en tout temps, sauf l’heure présente, — Messieurs, nous ne voulons pas feuilleter ce livre-là, — si quelqu'un sur l'appui duquel j'ai personnellement compté en effet, si ce député, assis comme nous l’étious l’un près de l’autre, si, lui, qui entend si bien et qui sait juger avec tant de discernement, altère maintenant, sans le vouloir, une partie si essentielle de ce que j'ai dit, à quel malentendu de ce genre ne dois-je pas m'attendre? Ce n’est pas assez que dans certains journaux, organes de la malveillance, les paroles prononcées par moi aient été dénaturées, il faut qu'un de mes meilleurs amis, comme l’est l’orateur dont je parle, commette une telle méprise, en me faisant dire que je voulais toute l'Allemagne du Sud d’un seul coup ou pas du tout. Il n’y a rien de pareil dans le langage que j'ai tenu à ce sujet; je me souviens, — et on ne l'aura pas oublié, — de m'être servi de la langue latine, qui m'est moins familière peut-être qu'à l’orateur auquel je réponds, et d’avoir dit: rebus sic stantibus.

Je n’exclus pas absolument pour nous la possibilité future d'accueillir des accessions particulières. Je ne sais, par exemple, si, au cas où le gouvernement bavaroïs témoignerait aujourd'hui une bonne volonté de ce genre, je ne jugerais pas la question tout différemment. De même, sil arrivait que cette bonne volonté fût témoignée par les gouvernements bavarois et wurtembergeois, de concert avec le gouvernement de la Hesse méridionale, je ne sais non plus si je ne jugerais pas alors d’une manière toute différente. Un député a eu la bonté de me fournir un document, d’où M. l’orateur peut conclure que ce n’est pas aujourd’hui seulement et ex post que je donne cette explication. Le document dont il s’agit, c’est le compte-rendu de la diseussion du 9 avril 1867 sur l'entrée éventuelle de la partie sud du grand-duché de Hesse dans la Confédération de l'Allemagne du Nord(!). Je crois, à cette occasion, avoir exprimé sans détour que si le gouvernement hessois donnait

1 Discussion au Reichstag de 1867. — ler Volume des Discours, p. 372-756.

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