A S. A. MONSEIGNEUR LE PRINCE DE CONTY
Juillet 1689.
Monseigneur,
Dans le temps qu'on allait juger le procès de Mlle de La Force, un de mes amis de province me pria de lui uian-
der ce qui en arriverait. Je crus que de lui écrire simplement le contenu de l'arrêt, et quelque chose de ce qu'auraient dit les avocats, ce serait ne faire que ce qu'ont fait un nombre infini de gens qui ont informé de cette affaire tout le public. Je jugeai donc à propos de la mettre eu vers. Je commence par une espèce de lanientabile carmen, à la manière des anciens ; et, comme l'aventure est tragicomique, je me laisse bientôt entraîner à ma façon d'écrire ordinaire. Voici la chose telle qu'elle est. Si je l'avais écrite pour V. A., j'aurais essayé de lui donner une forme un peu différente.
Pleurez, citoyens de Paphos', Jeux et Ris et tous leurs suppôts ; La Force est enfin condamnée.
Sur le fait de son hyménée On vient de la tympaniser.
Elle n'a qu'à se disposer A faire une amitié nouvelle.
Que le ciel console la belle !
Et puisse-t-elle incessamment Se j)ourvoir dépoux, ou d'amant, Lequel il lui plaira d'élire !
Elle a de l'esprit, c'est tout dire ; Mais a-t-elle eu du jugement De manquer l'accommodement ?
Briou lui promettait monnaie.
Dos à dos la cour les renvoie, Après que la chose à longtemps Eté tout d'un contraire sens.
' Ville ancienne de l'ile de Chypre, célèbri; pur le culte de Vénus.
L'arrêt, entre autres points, ordonne
Que tous deux paieront une aumône :
Mille francs la belle, et Briou
Mille écus, sans quil manque un sou.
D'intérêt, pour rôlat de fille.
Violé dans telle famille.
Un seul denier ne se paiera ;
Qui plus y mit, plus y perdra.
Pleurez, Amours, gens de Cylhère Celle que Vénus votre mère Gratifiait de maints dons, Va passer des jours un peu longs.
La Force a sa cause perdue, Après s'être bien défendue Par la bouche des avocats, Et, je crois, en tout autre cas.
Ces messieurs ont dit des merveilles.
Qu'elle a de ses propres oreilles Entendu très-distinctement ; Car elle était en jugement.
Et que diable allait-elle y faire ?
Etait-ce chose nécessaire ?
Fallait-il là montrer son nez ?
Mille brocards se sont donnés, Bons et mauvais, de toute espèce, Quelques-uns emportant la pièce.
Un des Cicérons de ce temps Dit force traits assez plaisants.
L'avocat général lui-même, Avec son sérieux extrême, Allégua devant tout Paris L'Ecriture et les cinq maris
Que gardait la Samaritaine, Loraleur de Cour Souveraine Fit là-dessus claquer son fouet, Savant en amour comme en droit.
C'est un dieu de sa connaissance.
Hé ! pourquoi la jurisprudence Bannirait-elle cet enfant Qui des Gâtons va triomphant ?
Voit-on qu'il épargne personne ?
Il soumet jusqu'à la couronne.
J'entends la couronne des rois.
Et non celle de Saint-François.
Pleurez, habitants d'Amalhonle' :
La Force, non sans quelque honte, A vu rompre les doux liens Qui lui promettaient de grands biens.
Doux liens ? ma foi non, beau sire :
Sur ce sujet c'est assez rire.
Je soutiens et dis hautement Que Ihymen est bon seulement Pour les gens de certaines classes.
Je les souffre en ceux du haut rang, Lorsque la noblesse du sang.
L'esprit, la douceur, et les grâces.
Sont joints au bien ; et lit à part.
Il me faut plus à mon égard.
Et quoi .'' De l'argent sans affaire ; Ne me voir autre chose à faire, Depuis le matin jusqu'au soir, Que de suivre en tout mon vouloir ;
' Ancienne ville de Chypre célèbre par le culte d'Adonis et de Vénus.
Femme, de plus, assez prudente Pour me servir de confidente.
El quand j'aurais tout à mon choix.
J'y songerais encor deux fois.
Je vous en supplie, monseigneur, que cet ouvrage que je vous envoie seulement pour vous divertir, demeure sub sigillo confessionisK Je vous en fais part comme je, ferais à mon confesseur, bien que cet emploi ne se donne guère à un prince du sang, de votre âge^. V. A. empêchera, s'il lui plaît, que cet écrit ne passe en d'autres mains que les siennes : car Mlle de La Force est fort affligée ; il j aurait de l'inhumanité à rire d'une affaire qui la fait pleurer si amèrement. Que si vous voulez que ces vers soient vus de personnes de votre cour, je vous supplie que ce soit de celles qui auront un peu de discrétion, et qui seront capables d'entrer sérieusement dans les déplaisirs d'une fille de ce nom-là.