‹ Les distractions de La FontaineChapitre 39 sur 109 · A M. LE DOC DE BOUILLON · texte numérisé non relu

A M. LE DOC DE BOUILLON

Fils et neveu de favoris de Mars, Qui ne voyez chez vous de lotîtes parts Ni de vertu ni d'exemple vulgaire.

Qui de par vous et de par votre père Avez acquis l'amour de tous les cœurs, Digne héritier d'un peuple de vainqueurs, Ecoutez-moi : qu'un moment de contrainte Tienne votre âme attentive à ma plainte Sur mon malheur daignez vous arrêter ; En ce temps-ci c'est beaucoup d'écouter.

I,a sotte peur d'importuner un prince, •

Vice non pas de Cour, mais de province.

Gomme Phébusest mauvais courtisan,

M'avait lié la voix jusqu'à présent,

Une autre peur à son tour me domine,

Et j'ai chassé cette honte enfantine ;

Je parle enfin, et fais parler encor

Non mon mérite, il n'est pas assez fort.

Mais mon seul zèle et sa ferveur constante.

Car tout héros de cela se contente :

Puis, pour toucher un prince généreux.

C'est bien assez que l'on soit malheureux

i IGodefroi-Maurice de La Tour, dim de Bouillon. Neveu de Turenne, il avait acheté, en ifi58 de la maison de Guise la charge de grand chambellan de France.

ik LES DISTRACTIONS DE I.A FONTAINE

Je le suis donc, grâces à l'écurie' ; Et ne suis pas soûl de ma confrérie Un partisan nous ruine tout net :

Ce partisan c'est La Vallée Tornay.

Dessous sa griffe il faut que chacun danse ; D'autre Antéchrist je ne connais en France : Homme rusé, Janus à double front, L'un de rigueur, l'autre à composer prompt, Le distinguer n'est pas chose facile ; L'un après l'autre ils exercent ma bile : Quand La Vallée, en se faisant prier.

Dit qu'il me veut manger tout le dernier, Cornay poursuit ; et quand Cornay retarde, A La Vallée il me faut prendre garde.

Prince, je ris. mais ce n'est qu'en ces vers. L'ennui me Aient de mille endroits divers, Du parlement, des aides, de la chambre-; Ûu jour fameux par le sept de septembre'. De la Bastille*, et puis du Limousin ; Il me viendra des Indes à la fin.

Je ne dis pas qu'il soit juste qu'on voie

Le nom de noble à toutes gens en proie.

C'est un abus, il faut le prévenir,

Et sans pitié les coupables punir ;

Il le faut, dis-je, et c'est oii nous en sommes :

Mais le moins fier, mais le moins vain des hommes :

' Grâce au tilio d'éciiyer qu il avait piisdans un acte sans y avoi droit, ce qui le fit condamner à deux mille liArcs d'amende

' La chambre de l'Arsenal, qui instruisait le procès de Fouquel.

' Jour où M. Fouquet fut arrêté [Soie de la. Fontaine).

' Pellisson était à la Bastille. M">° Fouquet av,,il été conduite Limopes.

Qui n"a jamais prétendu s'appuyer, Du vain honneur de ce mot décuyer, Qui rit de ceux qui veulent le paraître, Qui ne l'est point, qui n'a point voulu l'être, C'est ce qui rend mon esprit étonné.

Avec cela je nne vois condamné, Mais par défaut. J'étais lors en Champagne, Dormant, rêvant, allant par la campagne, Mon procureur dessus quelque autre point, Et ne songeant à moi ni peu ni point, Tant il croyait que latTaire était honne. On l'a surpris ; que Dieu le lui pardonne ! 11 est bon homme, habile, et mon ami, Sait tous les tours ; mais il s'est endormi. Thomas Rousseau' n'en a pas fait de même, Sa vigilance en tel cas est extrême ; Il prend son temps et fait tout ce qu'il faut Pour obtenir un arrêt par défaut.

Le rapporteur m'en a donné l'endosse En celui-ci mettant toute la sausse.

S'il eût voulu quelque peu différer, La Cour, seigneur, eût pu considérer Que j'ai toujours été compris aux tailles. Qu'en nul partage, au contrat d'épousailles, En jugements intitulés de moi, En acte aucun qui puisse nuire au Roi, Je n'ai voulu passer pour gentilhomme ; Thomas Rousseau n"a su produire en somme Que deux contrats si chétifs que rien plus, Signés de moi, mais sans les avoir lus :

' L'avocat des fermiers généraux auxtiucls revenaient les aniemles n'OUoiicévS contre les faux nobles.

ib LES DlblUALTIUNS DE LA FONTAINE

Et lisez-vous tout ce qu on vous apporte ? J'aurais signé ma mort de même sorte.

Voilà, seigneur, la chose en pea de mots :

Je vous arrête à détranges propos :

N'en accusez que ma raison troublée,

Sous le chagrin mon âme est accablée ;

L'excès du mal m'ôte tout jugement.

Que me sert-il de vivre innocemment,

D'être sans faste, et cultiver les Muses ?

Hélas ! qu'un jour elles seront confuses,

Quand on viendra leur dire en soupirant :

« Ce nourrisson que vous chérissiez tant,

Moins pour ses vers que pour ses mœurs faciles.

Qui préférait à la pompe des villes

Vos antres cois, vos chants simples et doux,

Qui dès l'enfance a vécu parmi vous,

Est succombé sous une injuste peine ;

Et d'alTecter une qualité vaine

Repris à faux, condamné sans raison.

Couvert de honte, est mort dans la prison ! »

Voilà le sort que les dieux me promettent : Et sous Louis ces choses se permettent, Louis, ce sage et juste souverain 1 Que ne sait-il qu'un arrêt inhumain M'a condamné, moi qui n'ai point fait faute ! A quelle amende ? Elle est, seigneur, si haute Qu'en la payant je ne ferai point mal De stipuler qu'au moins dans l'hôpital.

Puisqu'il ne faut espérer nulles grâces, Pour mon argent j'obtiendrai quatre places : Une pour moi, pour ma femme une aussi ;

LES DISTRACTIONS DE LA lONlAlNE //

Pour mon frère une, encor que de ceci

Il soit injuste' après tout qu'il pâlisse,

Bref, pour mon fils-, y compris sa nourrice.

Sans point d'abus les voilà justement,

Comptant pour un la nourrice et l'enfant ;

H est petit et la chose est bien juste.

Si toutefois notre monarque auguste

Cassait l'arrêt, cela serait, sei>;neiir.

Selon mon sens, bien plus à son honneur.

De lui parler je n'en vaux pas la peine.

S'il s'aoissait de quelque grand di>mune.

De quelque chose importante à l'Etat,

Si c'était, dis-je, une affaire d'éclat.

Je vous prierais d implorer sa justice :

A ce défaut il est bon que j'agisse

Près de celui qui dispose de tout.

Qui par ses soins peut seul A'enir à bout

De réformer, de rétablir la France,

Chasser le luxe, amener l'abondance,

Rendre le prince et les sujets contents :

Mais il lui faut encore un peu de temps,

Et le inal est que je ne puis attendre ;

Moi mort de faim, on aura beau m'apprendre

L'heureux état où seront ces climats.

Pour en jouir je ne reviendrai pas.

Demandez donc à ce ministre' rare

Que par pitié du reste il me sépare,

1 Claude de La Fontaine avait fait à son frère Jean, par acte !ou* seintr privé en date du 21 janvier i6/i3, donation de tous ses biens moyennant onze cents livres de pension.

' Il se nommait Charles de La Fontaine, il était né le 8 octobre i65;l

' ColberL

Il le fera, n'en doutez point, seigneur. Si votre épouse' était même d"humeur A dire encore un mot sur cette afTaire, Comme elle sait persuader et plaire, Inspire un charme à tout ce qu'elle dit, Touche toujours le cœur quant et l'esprit, Je suis certain qu'une double entremise De cette amende obtiendrait la remise.

Demandez-la, seigneur, et m'en croyez :

Mais que ce soit si bien que vous l'ayez ; Et vous l'aurez ; j'engage à Votre Altesse Ma foi, mon bien, mon honneur ma promesse ; Que ce ministre, aimé de notre Roi, Si vous parlez, inclinei'a pour moi

A M. FOLQUET

Paris, ce 30 janvier 1663.

Mo>'SEIGNEL"H,

J'ai toujours bien cru que vous sauriez conserver la liberté de votre esprit dans la prison même ; et je n'en veux pour témoignage que vos défenses ; il ne se peut j rien voir de plus convaincant, ni de mieux écrit. Les apos- ' tilles que vous avez faites à mon ode ne sauraient partir | non plus que d'un jugetnent très-solide et d'un goût extrêmement délicat Vous voulez, Monseigneur, que l'endroit de Rome soit supprimé ; et vous le voulez, ou parce que vous avez trop de piété, ou parce que vous n'êtes pas ins-

' Marie-Anne Mancini, née à Home en iGi \ miriée le 20 avril 1O62.

truit de l'état présent des adaires. Ceux qui vous gardent ne font que trop bien leur devoir. L'exemple de César étant chez les anciens, il vous semble qu'il ne sera pas assez connu. Cela pourrait arriver, sans le jour que les écrivains lui ont donné : ils ne manquent jamais de l'alléguer en de pareilles occasions. Je m'en suis servi, parce qu'il est consacré à cette matière. D'ailleurs, ayant déjà parlé de Henri IV dans mon élégie, je ne voidais pas proposer à notre prince de moindres modèles que les actions de clémence du plus grand personnage de l'antiquité. Quant à ce que vous trouvez de trop poétique pour pouvoir plaire à notre monarque, je le puis changer en cas que l'on lui présente mon ode ; ce que je n'ai jamais prétendu. Que pourraient ajouter les Muses aux sollicitations qu'on fera pour vous ? car je ne doute nullement que les premières personnes du monde ne s'y emploient. J'ai donc composé cette ode à la considération du Parnasse. Vous savez assez quel intérêt le Parnasse prend à ce qui vous touche. Or, ce sont les traits de poésie qui font valoir les ouvrages de cette nature. Malherbe en est plein, même aux endroits où il parle au Roi. Je viens enfin à cette apostille, où vous dites que je demande trop bassement une chose qu'on doit mépriser. Ce sentiment est digne de vous. Monseigneur ; et, en vérité, celui qui regarde la vie avec une telle indifférence ne mérite aucunement de mourir : mais peut-être n'avez-vous pas considéré que c'est moi qui parle, moi qui demande une grâce qui nous est plus chère qu'à vous. Il n y a point de termes si humbles, si pathétiques et si pressants que je ne m'en doive pas servir en cette rencontre. Quand je vous introduirai sur la

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scène, je vous prêterai des paroles convenables à la grandeur de votre àme. Cependant, permettez-moi de vous dire que vous n'avez pas assez de passion pour une vie telle que la vôtre. Je tâcherai pourtant de mettre mon ode en l'état où vous souhaiterez qu'elle soit ; et je serai toujours,. . etc.

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