A CLYMÈNE
ÉLÉGIE
ie.7l.
Me voici rembarqué sur la mer amoureuse.
Moi pour qui tant de fois elle fut malheureuse -,
Qui ne suis pas encor du naufrage essuyé,
Quitte à peine d'un vœu nouvellement payé.
Que faire ? mon destin est tel qu'il faut que j'aime.
On ma pourvu d'un cieur peu content de lui-même.
Inquiet, et fécond en nouvelles amours :
Il aime à s'engager, mais non pas pour toujours.
Si faut-il une fois brûler d'un feu durable :
Que le succès en soit funeste ou favorable.
Qu'on me donne sujet de craindre ou d'espérer,
Perte ou gain, je me veux encore aventurer.
Si l'on ne suit l'Amour, il n'est douceur aucune.
Ce n'est point près des rois que l'on fait sa fortune :
Quelque ingrate beauté qui nous donne des lois.
Encore en tire-t-on un souris quelquefois ;
Et pour me rendre heureux, un .souris peut sufïîre.
Clymène, vous pouvez me donner un empire.
Sans que vous m accordiez qu'un regard d'un instant
Tiendra-t-il à vos yeux que je ne sois content ?
Hélas ! quil est aisé de se flatter soi-même !
Je me propose un bien dont le prix est extrême,
Et ne sais seulement s'il m'est permis d'aimer.
Pourquoi non. s il vous est permis de me charmer ?
Je verrai les plaisirs suivre en foule vos traces,
Votre bouche sera la demeure des Grâces,
Mille dons près de vous me viendront partager ;
Et mille feux chez moi ne viendront pas loger !
Et je ne mourrai pas ! Non, Clymène, vos charmes
Ne paraîtront jamais sans me donner d'alarmes ;
Rien ne peut empêcher que je n'aime aussitôt.
Je veux brûler, languir, et mourir s'il le faut :
Votre aveu là-dessus ne m'est pas nécessaire.
Si pourtant vous aimer, Clymène, était vous plaire,
Que je serais heureux, quelle gloire ! quel bien !
Hors l'honneur d'être à vous je ne demande rien.
Consentez seulement à vous voir adorée ;
1] n'est condition des mortels révérée.
Qui ne me soit alors un objet de mépris.
Jupiter, s'il quittait le céleste pourpris,
Ne m'obligerait pas à lui céder ma peine.
Je suis plus satisfait de ma nouvelle chaîne
Qu'il ne l'est de sa foudre. 11 peut régner là-haut :
A'ous servir ici-bas c'est tout ce qu'il me faut.
Pour me récompenser, avouez-moi pour votre ;
Et, si le sort voulait me donner à quelque autre.
Dites : « Je le réclame ; il vit dessous ma loi :
Je vous en avertis, cet esclave est à moi ;
Du pouvoir de mes traits son cœur porte la marque
N'y touchez point. » Alors je me croirai monarque.
J'en sais ' de bien traités ; d'autres il en est peu.
' « Je sais des rois (juc l'amoir a bien liailés ; il en csl peu iiui aient à se plaindre de l'amour, »
LKS DISTKACTIOXS DE LA FONTAINE 167
Je serai plus roi qu'eux après un tel aveu.
Daignez donc approuver les transports de mon zèle ;
Il vous sera permis après dètre cruelle.
De ma part, le respect et les soumissions.
Les soins, toujours enfants des fortes passions.
Les craintes, les soucis, les fréquentes alarmes,
L'ordinaire tribut des soupirs et des larmes.
Et, si vous le voulez, mes langueurs, mon trépas,
Glymène, tous ces biens ne vous manqueront pas
A GLYMÈNE.
ÉLÉGIE
Ah ! Glymène, j'ai cru vos yeux trop de léger, Un seul mot les a fait de langage changer. Mon amour vous déplaît ; je vous nuis, je vous gène : Que ne me laissiez-vous dissimuler ma peine i' Ne pouvais-je mourir sans que l'on sût pourquoi ? Vouliez-vous qu'un rival put triompher de moi ! Tandis qu'en vous voyant il goûte des délices. Vous le rendez heureux encor par mes supplices : Il en jouit, Glymène, et vous y consentez ! Vos regards et mes jours par lui sei'ont comptés ! .l'ose à peine vous voir ; il vous parle à toute heure ! Honte, dépit. Amour, quand faut-il que je meure ? Hélas ! étais-je né pour un si triste sort •> Sont-ce là les plaisirs qui m'attendaient encor .^ Vous me deviez, Glymène, une autre destinée. Mais puisque mon ardeur est par vous condamnée,
Le jour m'est ennuyeux, le jour ne m'est plus rien. Qui me consolera ? je fuis tout entretien ; Mon cœur veut s'occuper sans relâche à sa flamme Voilà commeon vous sert; on n'a que vous dans l'âme.
Devant que sur vos traits j'eusse porté les yeux,
.Je puis dire que tout me riait sous les cieux.
Je n'importunais pas au moins par mes .services :
Pour moi le monde entier était plein de délices :
J'étais touclié des fleurs, des doux sons, des beaux jours;
Mes amis me cherchaient, et parfois mes amours.
Que si j'eusse voulu leur donner de la gloire,
Phébus m'aimait assez pour avoir lieu de croire
Qu'il n'eût en ce moment osé se démentir
Je ne l'invoque plus que pour vous divertir
Tous ces biens que j'ai dits n'ont plus pour moi de charmes
Vous ne m'avez laissé que l'usage dos larmes ;
Encor me prive-t-on du triste réconf )rt
D'en arroser les mains qui me donnent la mort.
Adieu plaisirs, honneurs, louange bien-aimée ;
Que me sert le vain bruit dun peu de renommée ?
J'y renonce à présent ; ces biens ne m'étaient doux
Qu'autant qu'ils me pouvaient rendre digne de vous.
Je respire à regret ; l'a me m'est inutile.
J'aimerais autant être une cendre infertile
Que d'enfermer un cœur par vos traits méprisé :
Clymène, il m'est nouveau de le voir refusé.
Hier encor, ne pouvant maîtriser mon courage,
.le dis sans y penser : « Tout changement soulage ;
Amour, viens me guérir par un autre tourment.
Non, ne viens pas, Amour, dis-je au même moment ;
Ma cruelle me plaît. Vois ses yeux et sa bouche.
O dieux ! qu'elle a d'appas : qu'elle plaît ! qu'elle touche 1
Dis-moi s'il fut jamais rien d'égal dans ta cour. Ma cruelle me plaît ; non, ne viens pas, Amour. »
Ainsi je m'abandonne au charme qui me lie : Les nœuds n'en finiront qu'avec ceux de ma vie. Puissent tous les malheurs s'assembler contre moi Plutôt que je vous manque un seul moment de foi ! Comme ai-je pu tomber dans une autre pensée ? Un premier mouvement vous a donc offensée ? Punissez-moi, Clymène, et vengez vos appas ; Avancez, s'il se peut, l'heure de mon trépas. Lorsque je vous rendis ma dernière visite, Votre accueil parut froid, vous fûtes interdite. Clymène, assurément mon amour vous déplaît. Pourquoi donc de ma mort retardez-vous l'arrêt ? Faut-il longtemps souffrir pour l'honneur de vos charmes Eh bien ! j'en suis content : baignez-vous dans mes larmes .le suis à vous, Clymène : heureux si quelque jour .le vous plais par ma mort plus que par mon amour !