‹ Les distractions de La FontaineChapitre 57 sur 109 · A L'AMOUR · texte numérisé non relu

A L'AMOUR

ÉLÉGIE

Amour, que t'ai-je tait ? dis-moi quel est mon crime D'où vient que je te sers tous les jours de victime? Qui t'oblige à m'offrir encor de nouveaux fers !' N'es-tu point satisfait des maux que jai soufferts ? Considère, cruel ; ([uel nombre d'inhumaines Se vante de m'avoir appris toutes tes peines ; Car, quant à tes plaisirs, on ne m'a jusqu'ici Fait connaître que ceux qui sont peines aussi. J'aimais, je fus heureux : tu me fus favorable En un âge où j'étais de tes dons incapable,

LES DISrUACriOXS DE l.A FONTAINE 1B3

Chloris vint une nuit : je crus qu'elle avait peur.

Innocent ! Ah ! pourquoi hâtait-on mon bonheur ?

Cliloris se pressa trop ; au contraire, Amarylle

Attendit trop longtemps à se rendre facile.

Un an s'était déjà sans faveurs écoulé,

Quand lépouv de la belle aux champs étant allé.

J'aperçus dans les yeux d'Xmarylle gagnée

Que l'heure du berger n'était pas éloignée.

Elle fit un soupir, puis dit en rougissant :

« Je ne vous aime point, vous êtes trop pressant.

Venez sur le minuit, et qu'aucun ne vous voie. »

Quel amant n'aurait cru tenir alors sa proie.'

En fut-il jamais un que l'on vit approcher

Plus près du bon moment sans pouvoir y toucher ^

Amarylle m'aimait : elle s'était rendue

Après un an de soin et de peine assidue.

Les chagrins d'un jaloux irritaient nos désirs ;

Nos maux nous promettaient des biens et des plaisirs.

La nuit que j'attendais tendit enfin ses voiles,

Et me déroba même aux yeux de ses éloiles :

iNi joueur, ni filou, ni chien ne me troubla.

J'approchai du logis : on vint, on me parla ;

Ma fortune, ce coup, me semblait assurée.

« Venez demain, dit-on, la clef s'est égarée. »

Le lendemain, l'époux se trouva de retour.

Eh bien ! me plains-je à tort ? me joues-tu pas. Ainour .'

Te souvient- il encor de certaine bergère ?

On la nomme Phyllis ; elle est un peu légère :

Son cœur est soupçonné d'avoir plus d'un vainqueur ;

Mais son visage fait qu'on pardonne à son cœur.

Nous nous trouvâmes seuls : la pudeur et la crainte

De roses et de lis à l'envi l'avaient peinte.

.le triomphai des Us et du cœur dès l'abord ;

Le reste ne tenait qu'à quelque rose encor.

Sur le point que j'allai surmonter cette honte,

On me vint interrompre au plus beau de mon conte :

Iris entre ; et depuis je n'ai pu retrouver

L'occasion d'un bien tout près de m'arriver.

Si quelque autre faveur a payé mon martyre. Je ne suis point irigrat. Amour, je vais la dire : La sévère Diane, en l'espace d'un mois, Si je sais bien compter, ma souri quati-e fois ; Ghloé pour mon trépas a fait semblant de craindre ; Amarante m'a plaint ; Doris m'a laissé plaindre : Clarice a d'un regard mon tourment couronné ; Je me suis vu languir dans les yeux de Daphné. Ce sont là tous les biens donnés à mes souffrances ; Les autres n'ont été que vaines espérances ; Et. même en me trompant, cet espoir a tant fait Que le regret que j'ai les rend maux en effet.

Quant aux tourments soufferts en servant quelque ingrate.

C'est où j'excelle : Amour, tu sais si je me flatte.

Te souvient-il d'Aminte I' il fallut soupirer,

Gémir, verser des pleurs, souffrir sans murmurer.

Devant que mon tourment occupât sa mémoire ;

Y songeait-olle encor ? hélas 1 l'osé-je croire ?

Caliste faisait pis ; et, cherchant un détour.

Répondait d'amitié quand je parlais d'amour.

Je lui donne le prix sur toutes mes cruelles.

Enfin, tu ne m'as fait adorer tant do belles

Que pour me tourmenter en diverses façons.

Cependant ce n'est pas assez de ces leçons ;

Tu me fais voir Clymène : elle a beaucoup de charmes ;

Mais pour une ombre vaine elle répand des larmes ;

Son co'urdans un tombeau fait vœu de s'enfermer. Et, capable d'amour, ne me saurait aimer. Il ne me restait plus que ce nouveau martyre : \'eu.x-tu que je l'éprouve, Amour ? tu n as qu'à dire. Quand tu ne voudrais pas, Clymène aura mon cœur : Dis-le lui, car je crains d'irriter sa douleur.

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