‹ Les distractions de La FontaineChapitre 64 sur 109 · AVENTURE D'UN SAUMON ET D'UN ESTURGEON · texte numérisé non relu

AVENTURE D'UN SAUMON ET D'UN ESTURGEON

Me promenant vers un carré d'eau qui est au-dessus d'une cascade, j'aperçus un saumon et un esturgeon s'approchant du bord, comme s'ils eussent voulu me parler. Gela me surprit tout-à-fait; car je ne croyais pas que la rivière d'Anqueuil entretînt commerce avec l'Océan. Je demandai donc à ces animaux pour quel sujet et par quel motif ils avaient quitté leur patrie. L'esturgeon me répondit par un truchement :

« Gela vous semble nouveau Que des poissons, qui nagent en grande eau,

S'en aille si loin se faire

Une prison volontaire, Et renoncent pour elle à leur pays natal, Quand la prison serait un palais de cristal.

En effet, il n'est personne

Qui d'abord ne s'en étonne ;

Car ce n'est pas la faim qui nous a fait sortir

Du lieu de notre naissance -,

Sans nous vanter, et sans mentir,

Nous y trouvions en abondance

De quoi soûler nos appétits : Si les gros nous mangeaient, nous mangions les petits.

Ainsi que l'on fait en France ; Et pour ne pas tenir votre esprit en balance,

Je vais vous dire la raison Qui nous a fait choisir cette aimable prison

Qu'avec moi ce saumon habite.

Un jour, nous promenant sur le dos d'Amp itrile.

Nous aperçûmes deux marchands A qui le lier Borée, auteur de maint orage, Avait fait faille au milieu de nos champs

Un cruel et piteux naufrage.

Tout en nageant, ils iuiploraient le dieu

De l'humide et vaste lieu,

Le priant d'être sensible

Au sort qu'ils allaient courir,

Et faisaient tout leur possible

Afin de ne pas mourir.

Le dieu les poussa sur l'heure Vers un rocher dont il fait sa demeure ;

Et là d'abord il leur dit :

« Pauvres humains qui vous fiez à l'onde,

« Que cherchez-vous en notre monde ? »

Un des marchands répondit :

« Monarque de l'eau salée, « Dans une région de ces flots reculée (. Est un lieu nommé Vaux, gloire de l'univers : <v Son nom vole déjà dans cent climats divers : « Oronte y fait bâtir un palais magnifique,

« OÙ règne l'ordre ionique

« Avec beaucoup d'agrément.

« On a placé justement

« Vis-à-vis du bâtiment

" Deux grottes, dont la structure

« Est de telle architecture

« Qu'elle plaît sans ornement « Nous cherchions toutefois sur l'humide élément

Les conques les plus exquises,

Et du corail de toutes guises ; '( Mais les vents ennemis du plaisir de nos yeux,

« Par des complots odieux,

« Ont traversé nos voyages :

(' Dites-leur qu'ils soient plus sages,

« Et respectent désormais

« Oronte et tous ses palais. »

Thétis de ce récit sembla toute ravie ;

Et, la harangue finie, Nous fûmes envoyés par le inaitre des vents Pour olfrir de sa part, en termes obligeants, Au possesseur de Vaux, Oronte son intime. Ce que dans ces pays on voit de raretés. Ambre, nacre, corail, marbre, diversités. Enfin tous les trésors de la cour maritime.

Après cent périls évités.

Nageant de mer en fleuve, et de fleuve en rivière, Non loin d'ici, d'une adroite manière, Par des pécheurs nous fûmes arrêtés. Et par bonheur chez Oronte portés.

Là je lui fis ma petite harangue,

Petite certainement,

Car c'était en notre langue.

Laconique extrêmement.

On l'apprend fort aisément :

Venez nous voir seulement Au fond du moite élément.

Vous saurez comme nous parler en un moment. Pour achever notre histoire.

Monsieur Courtois/ si j'ai bonne mémoire.

Avec mon compagnon m'a logé dans ces lieux : Quant à moi, j'ai bonne envie De n'en bouger de ma vie ; On y voit souvent les yeux De l'adorable Sylvie. »

Comment Sylvie iio>oka de sa présence les dermèkes

CHANSONS d'un CYGNE QUI SE MOURAIT, tX DES AVENTLRL^ DU CYGNE.

J'eusse continué mes plaintes, si le son d'un luth ne les eût interrompues. Comme j'aime extrêmement l'harmonie, je quittai le lieu où j elais pour aller du côté que le sou se faisait entendre. Lycidas me suivit ; et lui ayant demandé ce que ce pouvait être, il me dit que Sylvie ayant appris qu'un cygne de Vaux s'en allait mourir, avait envoyé quérir Lambert^ en diligence, afin de faire comparaison de son chant avec celui de ce pauvre cygne. « Ce n'est pas, ajouta Lycidas, que tous les cygnes chantent en mourant Bien que cette tradition soit fort ancienne parmi les poètes, on en peut douter sans impiété, aussi bien que de

1 Domestique de confiance de Fonquet.

* Musicien, compositeur : {OEuvres 1689 in-f), né vers 1610, mort en 1696. Lulli épousa sa fille.

plusieurs autres articles de leur croyance. Afin de l'expliquer ceci, tu as lu sans doute que Jupiter emprunta autrefois le corps d'un cygne pour approcher plus facilement de Léda ; et parce que, lui ayant chaulé son amour sous cette figure, elle en fut touchée, et que Jupiter reprit incontinent la forme de dieu, il ordonna, en mémoire de cette aventure, qu'autant de fois que lame du cygne où il avait logé passerait d'un animal de la même espèce en quelque autre corps, cet animal chanterait si mélodieusement que chacun en serait charmé Or, je m'imagine que, quelque ancien poète en ayant entendu chanter un, cela a donné lieu à l'opinion qui est répandue dans leurs livres pour tous les autres. »

Tandis que Lycidas m'entretenait delà sorte, nous vîmes arriver Sylvie, accompagnée des Grâces et d'un très-grand nombre d'Amours de toutes les manières. Elle s'assit dans un fauteuil, sur les bords du canal où était le cygne : et aussitôt Lambert, ayant accordé son téorbe, chanta un air de sa façon qui était admirablement beau ; et le chanta si bien, qu'il mérita d'èlre loué de Sylvie, et fut ensuite abandonné aux louanges de tous ceux qui étaient présents. L'un l'appelait Orphée : l'autre, Amphion : il y en eut même qui s'étonnèrent de ce qu'Oronte, voulant faire bàlir un palais n'avait pas fait marché avec lui, disant que les pierres se seraient venues ranger d'elles-mêmes au son de sa voix, sans qu'il eût été besoin de tant de bras, et de machines. Enfin, on crut que le cygne n'oserait chanter après lui. Il chanta toutefois, qt chanta véritablement assez bien ; mais, outre que c'était en une langue qu'on n'entendait point, il fut jugé de beaucoup inférieur à Lambert ; et Sylvie,

ne jugeant pas à propos de le voir mourir, se fut promener d'un autre côté.

Chacun la suivit, hormis Lycidas et moi. Si bien qu'étant demeurés seuls, je le remis sur le discours qu'il avait quitté, et lui demandai s'il était possible que le cygne eût été autre chose qu'il n'était, et s'il serait encore autre chose dorénavant. >' Pour te faire entendre tout ce mystère, me répondit-il, il faut que je le prenne d'un peu plus haut. » Et, après avoir toussé trois ou quatre fois, il commença de cette sorte :

« Ce que tu vois d'animaux et d'humains Troque sans cesse, et devient autre chose ; Toute âme passe en difTérentes mains ; Telle est la loi de la métempsycose, Que le sort tient en ses livres enclose ; Car ici-bas il aime à tout changer, Selon qu'il veut nos esprits héberger.

L'âme, d'habit bien ou mal assortie, D'un roi se vêt en sortant d'un berger. Puis d'un berger, étant du roi sortie.

" Je le sais dApoUon, vrai trésor de doctrine, Berger, devin, architecte, et chanteur, Et docteur En médecine ; Tantôt portant le jour en difTérents quartiers, Tantôt faisant des vers en l'honneur de Sylvie. Je ne m'étonne pas, ayant trop de métiers, b'il a peine à gagner sa vie.

« Il m'a donc dit ce matin,

Venant voir notre malade .•

« Ce pauvre cygne achève son destin ;

« Ne lui donnez plus rien qu'un petit de panade ;

« Car il est mort autant vaut.

« J'entends mort selon vous, que sert-il qu'on vous flatte ? « Comment, monsieur ! ai-je dit aussitôt, « \e remuer ni pied ni patte « N'est pas, selon vous-même, être mort comme il faut? « — Non, » in'a-t-il répondu : puis, faisant une pose, Il m'a détruit au long cette métempsycose ; Or voici comme va la chose.

« Sans user de fiction.

Ce cygne était Amphion Qui bâtit Ttièbe au doux son de sa lyre. On ne m'a pas voulu dire Ce qu'il était avant ce jour ; C'est un trop grand secret : il te doit donc suffire Que son âme a depuis animé tour à tour Des corps mâles et femelles, Des plus beaux et des plus belles ; Des animaux fort jolis, Mignons, bien faits, et polis ; De fort aimables personnes, Bien faites, douces, mignonnes ; Point de nains, point d'avortons ; Peu de loups, force moutons ; Certain oiseau qui caquette, Un héros, une coquette, Un amant qui de tristesse La tète en quatre se fendit ; Un autre qui se pendit A la porte de sa maîtresse ; Des philosophes, des badins ; Deux ou trois jeunes blondins,

Cinq ou six beautés insignes Ayant de beaux cheveux blonds, Lt les cous non pas si longs

Que des cygnes, Mais aussi blanc-, sans mentir.

Enfin cette âme, au partir Du corps d'une beauté qui chantait comme un ange. En entrant dans ce cygne eut une peur étrange. Croyant avoir pour maison

Un oison ; Sans se souvenir à l'heure D'une semblable demeure Où jadis le roi des dieux, Pour loger avec elle ayant quitté les cieux, Se fit blanc comme un cygne, et donna dans la vue De Lède aux yeux si charmans, Comment s'en fût souvenue L'âme au bout de deux mille ans ?

Et comment de chaque aventure Se pourra-t-elle souvenir.

Ne devant pas sitôt finir, A ce qu'Apollon assure ;' Elle doit, ce dit-il, entrer auparavant, Au corps du premier enfant Que fera certaine belle.

Que Phyllis pour le présent

On appelle.

Mais quand le cygne mourra, L'enfant, pourra-t-on dire, encor fait ne sera : En ce cas l'âme au plus vite, En attendant que ce gîte Se rencontre en soa chemin, Peut loger dans des corps qui dès le lendemain,

LES DISTliACriONS DE LA FONTAINE 20!)

Dans six mois, dans une année, Verront leur fin terminée.

Voilà ce qu'il m'en a dit :

Qu'on en fasse son profit.

— Cela me suffit, dis-je à Lycidas ; mais le dieu que vous me donnez pour caution de votre métempsycose aurait-il bien pris la peine de visiter un cygne malade? — Comment ! reparlit Lycidas moitié eu colère, y a-t-il quelque chose dans Vaux dont Apollon ne doive avoir soin ? Sais-tu qu'il a. fait résolution de demander à Oronte le même emploi qu'il eut autrefois chez x\dniète ? Car, pour t'en parler franchement,

« Il est las des vains travaux,

Il se rit des beaux ouvrages.

Il veut par monts et par vaux.

Dans nos prés, sur nos rivages,

Garder les moutons de Vaux ;

Car on y gagne gros gages :

Aucun labeur n'y manque de guerdon.

Ce ne sont point les murs du roi Laomédon' , Qui voulut pour néant, si j'ai bonne mémoire. Bâtir ces murs détruits par un décret fatal : C'était un roi qui payait mal.

Il n'est pas le seul en riiistoire.

«Enfin Apollon a juré de ne plus faire devers, que quand Oronte et Sylvie le souhaiteront. Il gouvernera leurs trou-

' Laomédon, père de Priain, après avoir fait relever les murs de Troie par Apollon et Neptune, refusa de les payer, et fut cruellement puni par eux de sa mauvaise foi.

peaux; il sera contrôleur de leurs bâtiments ; il conduira la main de nos peintres, de nos statuaires, de nos sculpteurs ; il t'inspirera toi niènne, si tu écris pour plaire au héros ou à l'héroïne, et non autrement. » Je souris làdessus, et je priai Lycidas de me meuer en des lieux où je pusse voir encore d'autres merveilles.

ACA>TE, AU SOUTUt DE l'ApOTHÉOSE d'HeKCLLE, EST MENÉ DANS UNE CHAMBRE OU LES MuSES LUI APP.VRAISSENT.

Mes conducteurs se lassant de me répondre sur tout, et voyant qu'ils n'étaient pas sortis d'une question que je les faisais rentrer dans une autre, me tirèrent de ce lieulà malgré que j'en eusse, et me firent passer dans une chambre voisine, dont les peintures et les divers ornements me parurent encore plus riches que ceux qui venaient de nous arrêter. 11 y avait une alcôve à l'opposite des fenêtres ; le haut de la cliatnbre était à l'italienne,! et formait une espèce de voûte ouverte par le milieu, où! l'on voyait un tableau qui représentait plusieurs figures s'élevant au ciel. Aux quatre coins de la voûte étaient comme quatre chœurs de musique, composés chacun de deux Muses si bien peintes, que je crus voir ces déesses en personne. J'y fus moi-même trompé, moi qui ne bouge de rHélicon\ Ce lieu où je les trouvais, bien différent de leur séjour ordinaire, fit que je ne pus m'empêcher de leur dire :

' Mont de la Grèce (Béotiei consacré aux Muses. On le pread souvent comme svnonvme de Parnasse.

« Quoi? je VOUS trouve ici, n:kes divines maîtresses 1

De vos monts écartés vous cessez d'être liôtesses !

Quel charme ont eu pour vous les lambris que je vois ?

Vous aimiez, disaît-on, le silence des bois ;

Qui vous a fait quitter cette humeur solitaire ?

D'où vient que les palais commencent à vous plaire i'

J'avais beau vous chercher sur les bords d'un ruisseau.

Mais quelle fête cause un luxe si nouveau ?

Pourquoi vous vètez-vous de robes éclatantes ?

Muses, qu'avez-vous fait de ces jupes volantes

Avec quoi dans les bois, sans jamais vous lasser,

Parmi la cour de Faune on vous voyait danser ?

Un si grand changement a de quoi me confondre. »

Pas une des neufs Sœurs ne daigna me répondre.

« Oronte, dit Ariste. occupe leurs esprits :

Tantôt dans les forêts, tantôt sous les lambris,

Elles font raisonner sa gloire et son mérite.

Voyez comme pour lui Melpomètie médite -,

Thalie en est jalouse, et ses paisibles sons

Valent bien quelquefois les tragiques chansons.

Toutes deux au héros ont consacré leurs veilles.

Elles n'ont ni beautés, ni grâces, ni merveilles,

Que pour le divertir leur art ne mette au jour;

Et chacune a pour but de lui plaire à son tour.

Melpomène pour lui peint les vertus romaines ;

L'autre imite toujours les actions humaines :

Ces couronnes, ce masque, expriment leurs emplois.

Présentent à ses yeux ou le peuple ou les rois.

La scène, lui montrant les héros ses semblables,

Evoque leurs esprits enterrés sous les fables,

Des climats de l'histoire en fait souvent venir.

Et se va chez les morts de spectacles fournir ».

Il y a ici une lacune de quatre pncj es dans le manuscrit de l'auteur

Pendant cela je considérais toute la chambre ; et entre les deux objets, celui des Muses me remplissait lame d'une douceur que je ne saurais exprimer. Elle était telle que celle que j'ai quelquefois ressentie, me voyant au milieu de ces déesses, sous le plus bel ombrage de rilélicon, favorisé comme à lenvi de toute la troupe. J 'étais ravi de les voir si fort en honneur, et tellement considérées chez Oronle, qu'on les avait logées dans l'une des plus belles chambres de son palais. Ce n'est pas qu'il y eût rien en cela qui me surprît, et qu'elles ne m'eussent entretenu dès auparavant de l'estime que ce héros avait pour elles ; mais elles ne m'avaient point encore dit qu'il leur en eût donné celle marque : je témoignai la joie que j'en avais à mes conducteurs. Ariste qui croyait être obligé de faire les honneurs de la maison, me dit qu'elles méritaient bien cet appartement, c Nous ne savons pas, ajoutat-il, si nous n'aurons point quelque jour besoin d'elles. Après tout, elles sont filles de Jupiter : nous ne voudrions, pour quoi que ce fût, qu'elles s'allassent plaindre de nous en plein consistoire des dieux. Vous n'avez jamais vu qu'on se soit repenti de l'accueil avec lequel on les a reçues. Nont-elles pas fait de leur part tout ce qu'elles ont pu pour plaire à Oronle ?

« Leur troupe, en sa faveur, pleine d un doux ennui, Quand tout dort ici-ljas, travaille encor pour lui : Il semble que le peintre ail eu cette pensée. Voyez l'autre plafond où la Nuit est tracée ; Celle divinité, digne de vos autels, El qui même en dormant fait du Ijien aux mortels,

Par de calmes vapeurs mollement soutenue, La tête sur son bras, et son bras sur la nue, Laisse tomber des fleurs, et ne les répand pas; Fleurs que les seuls Zéphyrs font voler sur leurs pas. Ces pavots qu'ici-bas pour leur suc on renomme, Tout fraîchement cueillis dans les jardins du Somme, Sont inoilié dans les airs, et moitié dans sa main ; Moisson plus que toute autre utile au genre humain. (^)u'elle est belle à mes yeux cette Auit endormie ! Sans doute de l'Amour son àme est ennemie ; Et ce frais embonpoint sur son teint sans pareil Marque un fard applique par les mains du Sommeil. Avec tous ses appas, l'aimable enchanteresse Laisse souvent veiller les peuples du Permesse; Cent doctes nourrissons surmontent son effort. — Hélas ! dis-je, pour moi je n'ai lien fait encor ; Je ne suis qu'écoutant parmi tant de merveilles : Me sera-t-il permis d'y joindre aussi mes veilles ? Quand aurai-je ma part d'un si doux entretien ? Veillez, Muses, veillez ; le sujet le vaut bien. »

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