LE SONGE DE VAUX
Des pièces suivantes, les trois premières sont des fragments de la description de Vaux, laquelle j'ai fait venir en un songe, à l'exemple d'autres sujets que l'on a a nsi traités, Ce ri'est pas ici le lieu ni l'occasion de faire savoir les raisons que j'en ai eues. L'Avertissement les contient : il est nécessaire de le lire pour bien entendre ces trois morceaux, et pour pouvoir tirer de leur lecture quelque sorte de plaisir. Le premier est le commencement de l'ouvrage. Le lecteur, si bon lui semble, peut croire que ÏAminie dont j'y parle représente une personne particulière ; si bon lui semble, que c'est la beauté des femmes en général ; s'il lui plaît même, que c'est celle de toutes sortes d'objets. Ces
180 kKS DISTHACri()N|^ DE LA lOXIAIXE
trois explications sont libres. Ceux qui cherclient en tout du mystère, et qui veulent que cette sorte de poème ait un sens allégorique, ne manqueront pas de recourir aux deux dernières. Quant à moi je ne trouverai pas mauvais qu'on s'imagine que cette Aminte est telle ou telle personne : cela rend la chose plus passionnée, et ne la rend pas moins héroïque.
Acanle, s'étant endormi une nuit de printemps, songea qu'il était allé trouver le Sommeil, pour le prier que, par son moyen, il pût voir le palais de Vaux avec ses jardins : ce que le Sommeil lui accorda^ commandant aux Songes de les lui montrer.
Lorsque Tan se renouvelle.
En cette aimable saison
Où Flore amène avec elle
Les Zéphyrs sur l'horizon ;
Une nuit que le silence
Charmait tout par sa présence,
Je conjui'ai le Sommeil
De suspendre mon réveil
Bien loin par delà l'Aurore.
Le Sommeil n'y manqua pas ;
Et je dormirais encore,
Sans Aminte et ses appas.
Cette flère beauté, qui s'érige un trophée Du cruel souvenir de mes vœux impuissans, SoutTrit que celte nviit les charmes de Morphée Aussi bien que les siens l'égnassent sur mes sens.
LES DISTRAC IIOXS DE LA EO.Vl'AINE 181
Il me lit voir en songe un palais magnifique, Des grottes, des canaux, un superbe portique,
Dos lieuv que pour leur beautés
J'aurais pu croire enchantés,
Si Vaux n'était point au monde :
Ils étaient tels, qu'au soleil
Ne s'ofTre au sortir de l'onde
Rien que Vaux qui soit pareil.
C'était aussi cette maison magnifique, avec ses accompagnements et ses jardins, lesquels Sylvestre m'avait montrés, et que ma mémoire conservait avec un grand soin, comme étant les plus précieuses pièces de son trésor. Ce fut sur ce fondement que le Songe éleva son frêle édifice, et tâcha de me faire voir les choses en leur plus grande perfection. Il choisit pour cela tout ce qu'il y avait de plus beau dans ses magasins ; et, afin que mon plaisir durât davantage, il voulut que cette apparition fut mêlée d'aventures très remarquables. Je vis des plantes, je vis des marbres, je vis des cristaux liquides, je vis des animaux et des hommes. Au commencement de mon songe, il m'arriva une chose qui m'était arrivée plusieurs autres fois, et qui arrive souvent à chacun ; c'est qu'une partie des objets sur la pensée desquels je venais de m'endormir me repassa d'abord en l'esprit. Je m'imaginai que j'étais allé trouver le Sommeil, pour le prier de me montrer Vaux, dont on m'avait dit des choses presque incroyables. Le logis du dieu est au fond d'un bois où le silence et la solitude font bon séjour : c'est un antre que la nature a taillé de ses propres mains, et dont elle a fortifié toutes les avenues contre la clarté et le bruit.
Sous les lambris moussus de ce sombre palais,
Echo ne répond point, et semble être assoupie :
La molle Oisiveté, sur le seuil accroupie,
>'en bouge nuit et jour, et fait quaux environs
Jamais le cliant des coqs, ni le bruit des claiions,
-Ne viennent au travail inviter la nature ;
Un ruisseau coule auprès, et l'orme un doux murmure.
Les simples dédiés au dieu de ce séjour
Sont les seules moissons qu on cultive à l'entour :
De leurs tleurs en tout temps sa demeure est semée.
il a presque toujours la paupière fermée.
Je le trouvai dormant sur un lit de pavots :
Les Songes l'entouraient sans troubler son repos :
De fantômes divers une cour mensongère,
Vains et frêles enfants d'une vapeur légère.
Troupe qui sait charmer le plus profond ennui,
Prèle aux ordres du dieu, volait autour de lui.
Là, cent figures d'air en leurs moules gardées,
Là, des biens et des maux les légères idées,
Prévenant nos destins, trompant notre désir,
Formaient des magasins de peine ou de plaisir.
Je regardais sortir et rentrer ces merveilles :
Telles vont au butin les nombreuses abeilles ;
Et tel, dans un État de fourmis composé.
Le peuple rentre et sort en cent paris divisé.
Confus, je m'écriai : « Toi que chacun réclame :
Sommeil, je ne viens pas fimplorer dans ma flamme ,
Conte à d'autres que moi ces mensonges chai mants
Dont tu flattes les vœux des crédules amants.
Les merveilles de Vaux me tiendront lieu d'.\minle :
Fais que par ces démons leur beauté me soit peinte.
Tu sais que jai toujours honoré tes autels ;
Je t'offre plus d'encens que pas un des mortels :
Doux Sommeil, rends-toi donc à ma juste prière. »
A ces mots, je lui vis entr'ouvrir la paupière ;
Et, refermant les yeux presque au même moment :
« Conteniez ce mortel, » dit-il languissamment.
Tout ce peuple obéit sans tarder davantage :
Des merveilles de Vaux ils m'offrirent l'image ;
Comme marbres taillés leur troupe s'entassa ;
En colonne aussitôt celui-ci se plaça ;
Celui-là chapiteau vint s'offrir à ma vue :
L'un se fît piédestal, 1 autre se fit statue :
Artisans qui peu chers, mais qui prompts et subtils,
N'ont besoin pour bâtir de marbre ni d'outils,
Font croître en un moment des fleurs et des ombrages,
Et, sans l'aide du temps, composent leurs ouvrages.
Les vers suivants ne sont pas de la description de Vaux : je les envoyai à une personne qui eu voulait voir de moi, et lui envoyai en même temps le fragment qui suit. Comme ces vers y peuvent servir d'argument en quelque façon, j'ai cru qu il ne serait pas hors de propos de les mettre en têle.
Ariste', vous voulez voir des vers de ma main. Vous qui du château grec ainsi que du romain Pourriez-nous étaler les beautés et les grâces. Et qui nous invitez à marcher sur leurs traces. Vous ne trouverez point chez moi cet heureux art Qui cache ce qu'il est, et ressemble au hasard : Je n'ai point ce beau tour, ce charme inexprimable Qui rend le dieu des vers sur tous autres aimable :
' PcUisson.
184 LKS DlSlKACriONS DE LA. l'ONlAINE
C'est ce qu'il faut avoir, si l'on veut être admis
Parmi ceux qu'Apollon compte entre ses amis.
Homère épand toujours ses dons avec largesse ;
Virgile à ses trésors sait joindre la sagesse :
Mes vers vous pouri'aient-ils donner quelque plaisir.
Lorsque ranti([uité vous en offre à choisir ?
Je ne l'espère pas ; et cependant ma muse
îN'aura jamais pour vous de secret ou d'excuse ;
Ce que vous souhaitez, il faut vous l'accorder ;
C'est à moi d'obéir, à vous de commander.
Je vous présente donc quelques traits de ma lyre :
Elle les a dans Vaux répétés au Zéphyre.
J'y fais parler quatre arts fameux dans l'univers,
Les palais, les tableaux, les jardins, et les vers.
Ces arts vantent ici tour à tour leurs merveilles.
Je soupire en songeant au sujet de mes veilles,
Vous m'entendez, Ariste, et d'un cœur généreux
Vous plaignez comme moi le sort d'un malheureux'.
11 déplut à son roi ; ses amis- disparurent :
Mille vœux contre lui dans l'abord concoururent.
Malgré tout ce torrent, je lui donnai des pleurs ;
J'accoutumai chacun à plaindre ses malheurs.
Jadis en sa faveur j'assemblai quatre fées ;
Il voulut que ma main leur dressât des trophées :
Œuvre long, et qu'alors jeune encor j'entrepris.
Ecoutez ces qualité arts, et décidez du prix.
L'Architecture, la Peinture, le Jardinage, et la Poésie, haranguent leurs juges, et contestent le prix proposé.
' Foiii|uet.
' ^;iiiit V.\ icmiiiid, oto
LES UlSTKACriOXS UE LA FOXTAlXh; 185
Un riche balustre faisait la séparation de la chambre d'avec l'alcôve; l'estrade en était au moins élevée d'un pied, ce qui donnait encore plus d'éclat à cette action. Lïi. sur des tapis de Perse, on avait placé les sièges des demidieux; ceux des juges y étaient aussi, mais à part, et un peu éloignés de la compagnie. Hors de l'alcôve étaient assises l'une près de l'autre les quatre fées. Ariste, Gélaste', et moi, nous étions debout vis-à-vis d'elles. On tira au sort pour savoirenquelrangellesparleraient.ee fut àPalatianede haranguer la première : elle se leva donc, et après s "être approchée du balustre, elle se retourna à demi devers ses rivales, et leur adressant la voix, elle commmença de cette sorte :
« Quoi ! par vous ces honneurs sont aussi contestés •' Vous prétendez le prix qu'on doit à mes beautés .'' Ingrates, deviez-vou.s en avoir la pensée ? »
A ce mot d'ingrates toutes se levèrent, et témoignèrent avoir quelque chose à dire ; mais les juges, pour éviter la confusion, ayant ordonné qu'elles ne s'interrompraient point, Palaliane continua en ces termes :
<• Juges, pardonnez-moi cette plainte forcée, Je sais qu'en suppliant il fallait commencer ; C'est à vous que ma voix se devait adresser ; Mais le dépit m'emporte, et puisqu'il faut tout dire, Enfin voilà le fruit, trop vaine Apellanire',
' Molière.
■ L'Architecture
' La Pointure.
Dont VOUS reconnaissez mes bienfaits aujourd'hui.
Contre les aquilons mon art vous sert dappui :
iS'en ayez point de honte ; en sauvant votre ouvrage,
J'oblige aussi les dieux dont vous tracez l'image.
Hé bien ! vous la tracez, mais imparfaitement ;
Et moi je leur bâtis un second firmament.
Ce que je dis pour vous, je le dis pour les autres ;
Tout ce qu'ont fait dans \ aux les Le bruns, les Le iNùlres,
Jets, cascades, canaux, et plafonds si charmants.
Tout cela tient de moi ses plus beaux ornements
Contempler les efforts de quelque main savante,
Juger d'une peinture, ou muette ou parlante.
Admirer d'Apollon les pinceaux ou la voix,
Errer dans un jardhi, s'égarer dans un bois,
Se coucher sur les fleurs, respirer leur haleine,
Ecouter en rêvant le bruit dune fontaine
Ou celui d'un ruisseau roulant sur des cailloux,
Tout cela, je l'avoue, a des charmes bien doux :
Mais enfin on s'en passe, et je suis nécessaire.
Ce fut le seul besoin qui d'abord me fit plaire
Les antres se trouvaient des humains habités ;
Avec les animaux ils formaient des cités :
Je bâtis des maisons, je composai des villes.
On ne voulait alors que de simples asiles ;
Sur la nécessité se réglaient les souhaits .
Aujourd'hui que l'on veut de superbes palais.
Je contente chacun en plus d'une manière :
Des cinq ordres diverses la grâce singulière
Fait voir comme il me plaît l'éclat, la majesté,
Ou les charmes divins de la simplicité.
Je ne doute donc point qu en présence dOronle
Je n'obtienne le prix, vous n'emportiez la honte :
Confuses, vous allez recevoir cette loi.
Si c'est honte pour vous d'être moindres que moi. Tant d "œuvres, dont je rends les savants idolâtres, Colosses, monuments, cirques, amphithéâtres, Mille temples par moi bàlis en mille lieux. Les demeures des rois, celles même des dieux, Rome, et tout l'univers, pour mon art sollicite. Juges, accordez-moi le prix que je mérite ; Car on n'aurait pas droit d'y vouloir parvenir. Si de la faveur seule il fallait l'obtenir. »
Peu de temps après qu'elle eut cessé de parler, elle retourna s'asseoir. Sa fierté et le caractère de sa harangue n'avaient pas déplu : je le remarquai au visage des assistants. Les seules fées témoignaient beaucoup d'indignation, et secouaient la tète à chacune de ses raisons ; je vis même l'heure qu'Apellanire l'interromprait. Pour moi, ce qui me toucha le plus de tout son discours, ce fut l'épilogue. Apellanire, qui devait parler la seconde, prit la place que l'autre venait de quitter, et puis elle commença ainsi sa harangue :
« Juges si j'ai souffert des reproches frivoles.
Ce n'est point pour manquer de droit ni de paroles :
Le respect seulement a retenu ma voix.
Palatiane veut vous imposer des lois ;
Les honneurs ne sont faits que pour ses mains savantes
Ce serait trop pour nous que d'être ses suivantes :
Elle m'appelle ingrate, et pense m'ébranler ;
Mais qui lest de nous deux, puisqu'il en faut parler ?
Sans tous ses ornements, serais-je pas la même ?
Et quant à sa beauté, qui lui semble suprême.
Bien souvent sans la mienne on n'y penserait pas ;
Seule je sais donner du lustre à ses appas.
LES DISIKACriOXS DE LA FONTAINE
Contre les aquilons elle mest nécessaire ;
11 n'est point de couvert qui n'en pût autant faire.
Où va-t-elle chercher les premiers des humains ?
Quels chefs-d'œuvres alors sont sortis de ses mains .'
Qu'importe qu'elle serve aux dieux mêmes d'asile .'
Car il ne s'agit pas d'être la plus utile ;
C'est assez de causer le plaisir seulement,
Pour satisfaire aux lois de cet enchantement
En termes assez clairs la chose est exprimée :
« Soit donné, dit le mage, à la plus grande fée. »
En est-il de plus grande, ayant tout bien pesé,
Que celle par qui l'oeil est sans cesse abusé ?
A de simples couleurs mon art plein de magie
Sait donner du relief, de l'âme et de la vie :
Ci n'est rien qu'une toile, on pense voir des corps :
J'évoque, quand je veux, les absents et les morts ;
Quand Je veux, avec l'art je confonds la nature.
De deux peintres fameux qui ne sait l'imposture ?
Pour preuve du savoir dont se vantaient leurs mains,
L'un trompa les oiseaux, et l'autre les humains.
Je transporte les yeux aux confins de la terre :
11 n'est événement ni d'amour, ni de guerre.
Que mon art n'ait enfin appris à tous les yeux.
Les mystères profonds des enfers et des cieux
Sont par moi révélés, par moi l'œil les découvre :
Que la porte du jour se ferme, ou qu'elle s'ouvre.
Que le soleil nous quitte, ou qu'il vienne nous voir.
Qu'il forme un beau matin, qu'il nous montre un beau soii
J'en sais représenter les images brillantes :
Mon art s'étend sur tout ; c'est par mes mains savantes
Que les champs, les déserts, les bois et les cités,
Vont en d'autres climats étaler leurs beautés.
Je fais qu'avec plaisir on peut voir des naufrages.
ll:s distractions dl; la i'uniaine 180
VA les malheurs de Troie ont plu dans mes ouvrages : l'out y rit, tout y cliarme ; on y voit sans iicrreur Le pâle désespoir, la sanglante fureur, L'inliumaine Cloton qui marche sur leurs traces : Jugez avec quels traits je sais peindre les Grâces. Dans les maux de l'absence on cherche mon secours : Je console un amant privé de ses amoui's, Chacun par mon moyen possède sa cruelle. Si vous avez jamais adoré quelque belle (Et je n'en doute point, les sages ont aiméj. Vous savez ce que peut un portrait animé : Dans les cœurs les plus froids il entretient les flammes. Je pourrais vous prier par celui de vos dames ; En faveur de ses traits, qui n'obtiendrait le prix.^ Mais c'est assez de Vaux pour toucher vo? esprits. Voyez, et puis jugez ; je ne veux d'autre grâce. »
Les raisons de cette seconde me semblèrent encore plus pressantes que celles de la première ; surtout ce qu'elle dit de l'intention du mage fit beaucoup d'elTet. Il s'éleva làdessus un secret murmure, qui lui donna quelque espérance de la victoire ; et le chagrin qu en ce moment-là témoignèrent les autres fées fit une partie de sa joie, aussi bien que la satisfaction qui parut sur le visage des écoutants. PalatianC; ne jugeant pas à propos de laisser plus longtemps dans les esprits une impression si favorable pour sa rivale, se leva encore une fois, et, de la place où elle était, elle représenta aux juges que si l'art de la peinture trompait les yeux, celui de l'architecture leur faisait voir des merveilles bien plus étonnantes. Tel pouvait-on appeler le puissant effort des machines qu'elle inventait ;
telle, la pesanteur des colosses élevés comme par enchantement ; tels, tous ces ouvrages hardis dont l'imagination se trouve efFrayée ; tels, enfin, ces amas de pierres qui font croire que l'Egypte a été peuplée de géants, et qui ont épuisé les forces de plusieurs millions d'hommes, aussi bien que les trésors d'une longue suite de rois. Palatiane ayant ainsi répliqué, ces deux fées reprirent leurs places ; et incontinent après, Hortésie', dont le tour était venu, approcha des juges, mais avec un abord si doux, qu'auparavant qu'elle ouvrît la bouche ils demeurèrent plus d'à-demi persuadés, et ils euient beaucoup de peine à ne pas se laisser corrompre aux charmes mêmes de son silence. Voici les propres paroles de sa harangue :
« J'ignore l'art de bien parler.
Et n'emploierai pour tout langage Que ces moments qu'on voit couler Parmi des fleurs et de l'ombrage.
Là luit un soleil tout nouveau ; L'air est plus pur, le jour plus beau. Les nuits sont douces et tianquilles ; Et ces agréables séjours Chassent le soin, hôte des villes, Et la crainte, hôtesse des cours.
<< Mes appas sont les alcyons Par qui l'on voit cesser l'orage Que le souflle des passions A fait naître dans un courage ; Seule, j'arrête ses transports :
La raison fait de vains eftorts
I Le jardiiiafre.
Pour en calmer la violence :
El si rien ne s'oppose à leur cours, C'est la douceur de mon silence, Plus que la force de mon discours.
« Mes dons ont occupé les mains D'un empereur' sur tous habile, Et le plus sage des humains Vint chez moi chercher un asile :
Charles', d'un semblable dessein Se venant jeter dans mon sein, Fit voir qu'il était plus qu'un homme : L'un d'eux pour mes ombrages verts A quitté l'empire de Rome, L'autre celui de l'univers.
« Ils étaient las des vains projets De conquérir d'autres provinces :
Que s'ils se firent mes sujets.
De mes sujets je fais des princes.
Tel, égalant le sort des rois, Aristée errait autrefois Dans les vallons de Thessalie Et tel, de mets non achetés, Vivait sous les murs d'Orbalie Un amateur de mes beautés.
0 Libre de soins, exempt d'ennuis, Il ne manquait d'aucunes choses ; Il détachait les premiers fruits, Il cueillait les premières roses;
' Dioclélien.
» Charles-Quiiit.
Et quand le ciel armé de vents Arrêtait le cours des torrents Et leur donnait un frein de glace, Ses jardins remplis d'arbres verts Conservaient encore leur grâce, Malgré la rigueur des hivers.
« Je promets un bonheur pareil A qui voudra suivre mes charmes ; Leur douceur lui garde un sommeil Qui ne craindra point les alarmes :
Il bornera tous ses désirs Dans le seul refour des Zéphyrs ; Et. fuyant la foule importune, Il verra du fond de ses bois Les courtisans de la fortune Devenus esclaves des rois.
8 .Tembellis les fruits et les fleurs ; .le sais parer Pomone et Flore ; C'est pour moi que coulent les pleurs Qu'en se levant verse l'Aurore :
Les vergers, les parcs, les jardins.
De mon savoir et de mes mains Tiennent leurs grâces nonpareilles ; Là j'ai des prés, là j'ai des bois ; Et j'ai partout tant de merveilles.
Que l'on s'égare dans leur choix.
« Je donne au liquide cristal Plus de cent formes ditférenles, Et le met tantôt en canal, Tantôt en beautés jaillisssantes ;
LES DISTRACTIONS DE LA FON l'AIXE d93
On le voit souvent par degrés
Tomber à flots précipités :
Sur des glacis je fais qu'il roule,
Et qu'il bouillonne en d'autres lieux ;
Parfois il dort, parfois il coule,
Et toujours il charme les yeux.
« Je ne finirais de longtemps Si j'exprimais toutes ces choses :
On aurait plus tôt au printemps Compté les œillets et les roses.
Sans m écarter loin de ces bois, Souvenez-vous combien de fois Vous avez cherché leurs ombrages :
Pourriez-vous bien m'ôter le prix, Après avoir par mes ouvrages Si souvent charmé vos esprits ?
Le discours d'Horlésie acheva de gagner tous les assistants : Oronte et les demi-dieux se regardèrent comme ravis : les juges n'en firent pas moins, Hortésie considérait tous ces signes extérieurs avec la joie que l'on peut penser, quand Apellanire, ayant parlé tout bas quelque peu de temps aux deux fées qui étaient près d'elle, déploya une toile que les plis de sa robe tenaient cachée, et, la montrant de la main aux juges, elle s'écria du lieu où elle était :
« Juges, attendez un moment, Et voyez quelle est cette fée Qui de son visage charmant Devant Oronte fait trophée ; En voilà les traits éclatants ;
Elle était telle avant que le printemps Lui rendît ses cheveux avec ses autres charmes : Lorsque les jours sont inconstants, Elle nest jamais sans alarmes. »
Après ces paroles, elle alla jusque dans l'alcôve présenter aux juges la toile qu'elle tenait déployée, et leur dit que c'était le portrait d'Horlésie, qu'elle avait fait depuis quelques mois. Ils en demeurèrent étonnés ; et jetant la vue sur Ilortésie, ils la tournèrent ensuite sur sa peinture. La meilleure partie de ses grâces y semblait éteinte, il n'y avait ni roses, ni lis sur son teint ; tout y était languissant et à demi-mort ; on ne voyait que de la neige et des glaçons où on avait vu les plus florissantes marques de la jeunesse. Les juges auraient soupçonné la fidélité du portrait, s'ils ne se fussent souvenus d'avoir vu Hortésie en cet état-là. Chacun commença de douter qu'on voulût accorder le prix à une beauté si frêle et si journalière, ellemême abandonna sa propre défense, et ne sut que répondre sur ce reproche. Si bien qu'Apellanire s'en retournait toute triomphante, lorsque Palatiane lui dit : N'insultez point à une beauté qui craint tout, à ce que vous dites : . Si elle languit fnus les pus, elle' reprend aussi tous les ans de nouvelles forces ; quant à vous, qu'est-il. demeuré de ce qu'ont fait autrefois vos Apelles et vos Zeuxis, que le nom de leurs ouvrages, et les choses incroyables que l'on en dit ? Les miens vivent plus de siècles que les vôtres ne sauraient vivre d'années. » Apellanirene s'étonna point, et se douta bien que Palatiane elle-même se verrait bientôt confondue. Gela ne manqua pas d'arriver.
LES DISTRACTIONS DE LA FONTAINE 19o
Ce fut par Calliopée.
« Montrez-moi, dit cette fée, Quelque chose de plus vieux Que la chronique immortelle De ces murs pour qui les dieux Eurent dix ans de querelle.
« Bien que par les flots amers On aille au delà des mers Voir encor vos pyramides, J'ai laissé des monuments Et plus beaux et plus solides Que ces vastes bâtiments.
« Mes mains ont fait des ouvi'ages
Qui verront les derniers âges
Sans jamais se ruiner :
Le temps a beau les combattre ;
L'eau ne les saurait miner.
Le vent ne peut les abattre.
« Sans moi tant d'oeuvres fameux.
Ignorés de nos neveux, Périraient sous la poussière :
Au Parnasse seulement On emploie une matière Qui dure éternellement.
« Si l'on conserve les noms,
Ce doit être par mes sons
Et non point par vos machines :
Un jour, un jour l'univers
Cherchera sous vos ruines
Ceux qui vivront dans mes vers. »
Aussitôt eile s'appiocha du balustie, et, laissant Palatiane toute confuse, elle adoucit quelque peu sa voix, et parla ainsi :
« Juges, vous le savez, et dans tout cet empire
Mon charme est plus connu que l'air qu'on y respire ;
C'est le seul entretien que l'on prise aujourd'hui,
Pour comble de bonheur, Alcandre' en est l'appui.
Je n'en dirai pas plus, de peur que sa puissance
N'oblige vos esprits à quelque déférence,
Vous jugez bien pourtant qu'elle est une beauté
Qui possède son cœur, et qui l'a mérité ;
Mais, sans vous prévenir par les traits du bien dire,
Je répondrai par ordre, et cela doit suffire.
« On dirait que ces arts méritent tous le prix.
Chaque fée a sans doute ébranlé les esprits ;
Toutes semblent d'abord terminer la querelle.
La première a fait voir le besoin qu'on a d'elle
Si j'ai de son discours marqué les plus beaux traits.
Elle loge les dieux, et moi je les faits.
Ce mot est un peu va"m, et pourtant véritable :
Ceux qui se font servir le nectar à leur table,
Sous le nom de héros ont mérité mes vers ;
Je les ai déclarés maîtres de l'univers.
O vous qui m'écoutez, troupe noble et choisie.
Ainsi qu'eux quelque jour vous vivrez d'ambroisie :
Mais Alcandre lui-même aurait beau l'espérer.
S'il n'implorait mon art pour la lui préparer.
Ce point tout seul devrait me donner gain de cause :
Rendre un homme immortel, sans doute est quelque chose.
1 Louis XIV.
Apellanire peut pas ses savantes mains
L'exposer pour un temps aux regards des humains :
Pour moi, je lui bàlis un temple en leur mémoire :
Mais un temple plus beau, sans marbre et sans ivoire,
Que ceux où d'autres arts, avec tous leurs etîorts,
De l'univers entier épuisent les trésors.
Par le second discours on voit que la peinture
Se vante de tenir école d'imposture,
Gomme si de cet art les prestiges puissants
Pouvaient seuls rappeler les moris et les absents !
Ce sont pour moi des jeux : on ne lit point Homère,
Sans que tantôt Achille à l'àme si colère,
Tantôt Agamemnon au front majestueux,
Le bien-disant Ulysse, Ajax l'impétueux.
Et maint autre héros offre aux yeux son image :
Je les fais tous parler, c'est encor davantage.
La peinture après tout n'a droit que sur les corps ;
Il n'appartient qu'à moi de montrer les ressorts
Qui font mouvoir une âme, et la rendent visible -.
Seule j'expose aux sens ce qui n'est pas sensible,
Et, des mêmes couleurs qu'on peint la vérité,
Je leur expose encor ce qui n'a point été.
Si pour faire un portrait Appellanire excelle,
On m'y trouve du moins aussi savante qu'elle ;
Mais je fais plus encore, et j'enseigne aux amants
A fléchir leurs amours en peignant leurs tourments.
Les charmes qu'Hortésie épand sous ses ombrages
Sont plus beaux dans mes vers qu'en ses propres ouvrages ;
Elle embellit les fleurs de traits moins éclatants :
C'est chez moi qu'il faut voir les trésors du printemps.
Enfin, j'imite tout par mon savoir suprême;
Je peins, quand il me plaît, la peinture elle-même.
Oui, beaux-arts, quand je veux, j'étale vos attraits :
Pouvez-vous exprimer le moindre de mes traits ■'
Si donc j'ai mis les dieux au-dessus de l'envie ;
Si je donne aux mortels une seconde vie ;
Si maint œuvre de moi, solide autant que beau,
Peut tirer un héros de la nuit du tombeau ;
Si, mort en ses neveux, dans mes vers il respire;
Si je le rends présent bien mieux qu'Apellanire :
Si de Palatiane, au prix de mes efforts,
Les monuments ne sont ni durables, ni forts ;
Si souvent Hortésie est peinte en mes ouvrages.
Et si je fais parler ses fleurs et ses ombrages.
Juges qu'attendez-vous ? et pourquoi consulter ?
Quel art peut mieux que moi cet écrin mériter ?
Ce n'est point sa valeur où j'ai voulu prétendre :
Je n'ai considéré que le portrait d'Alcandre.
On sait que les trésors me touchent rarement ;
Mes veilles n'ont pour but que l'honneur seulement :
Gardez ce diamant dont le prix est extrême,
Je serai riche assez pourvu qu'Alcandre m'aime. »
La harangue de Calliopée produisit un merveilleux changement dans les esprits. Les autres fées l'avaient bien prévu; car, auparavant que l'on s'assemblât, elles demandèrent qu'il fût défendu de se servir des traits de la rhétorique ; que cela n'était pas sans exemple ; qu'une pareille défense s'était observée longtemps dans Athènes, parce que les orateurs faisaient prendre de telles résolutions que bon leur semblait ; et qu'enfin le métier de leur rivale étant de séduire, il n'était pas juste quelle eût cet avantage sur elles Mais, comme il était question de charmes, ces juges leur représentèrent qu'ils ne voyaient pas pourquoi ceux de l'éloquence dussent être exclus, et que leur pro-
pre requête leur faisait tort, parce qu'il semblait qu'elles donnassent déjà gain de cause à leur concurrente. Ainsi chacune employa tous les artifices dont elle se put aviser.
Après que l'applaudissement qu'on donna à la harangue de Calliopée fut un peu cessé, Apellanire, comme la seule qui pouvait avoir quelque chose de commun avec elle, et comme celle aussi qui jusque-là croyait avoir la meilleure part à récrin, prit la parole, et avoua que les charmes de sa rivale étaient à la vérité fort puissants ; mais en quoi cela pouvait-il regarder la maison de Vaux ? au lieu que tout y brillait des enrichissements qu'elle avait trouvés. Combien de plafonds qui surpassaient non seulement tout ce qu'on avait jamais fait en ce genre, mais aussi l'imagination même des regardants 1 combien d'ornements judicieux, agréables, et bien inventés 1 Etait il possible qu'en la présence de ces merveilles on adjugeât le prix à quelque autrequ'elle? Quand elle eut fini, Calliopée tomba d'accord de ce dernier point, et rendit un pareil témoignage à la vérité. « Mais se peut-il faire que vous ignoriez, ajoutât-elle en s'adressant à Apellanire, ce que mon art a de commun avec Vaux ? La dernière main n'y sera que quand mes louanges l'y auront mise ; et vous-même, ne devriez-vous pas consentir que j'eusse l'écrin, comme le plus digne prix de la gloire que mes ouvrages vous ont donnée ? » Je demandai tout bas à Gelaste ce que cela voulait dire. Il me répondit que plusieurs personnes avaient déjà fait la description de quelques endroits de ce beau séjour ; surtout qu'il m'en voulait montrer une du salon, laquelle on ne pouvait assez estimer.
Cette contestation des deux fées et le souvenir de ce
que les autres avaient dit. embarrassèrent les juges de telle sorte, qu'ils se parlèrent près d'un quart d'heure sans rien résoudre. Cependant le reste de la compagnie s'entretenait aussi de cette action, au moins il me le sembla : car les uns et les autres parlaient trop bas, et nous étions trop éloignés pour en rien entendre. Enfin les juges ordonnèrent pour tout résultat, que, puisque les choses étaient tellement égales, ces quatre fées feraient paraître sur-le-champ quelque échantillon de leur art, afin qu'on sût laquelle de toutes était la plus savante dans la magie. Cela fut prononcé par l'un des trois juges : chacun témoigna en être content. Aussi élail-ce une nouvelle occasion de plaisir. Oronte lui-même sembla l'approuver par un léger mouvement de tête. Il se fit ensuite un fort grand silence, les esprits étaient demeurés comme suspendus, dans l'attenle d'autres merveilles.
C'est assez de ces deux échantillons pour consulter le public sur ce qu'il y a de sérieux dans mon songe ; il faut maintenant que je le consulte sur ce qu'il y a de galant ; et, selon le jugement qu'il feradiî l'un et de l'autre, je me réglerai si je continue cet ouvrage. Le lecteur saura, pour l'intelligence du fragment qui suit, qu'un saumon et un esturgeon, qui apparemment suivaient un bateau de sel, furent pris dans la rivière de Seine. On les présenta vifs à M. Fouquet, qui les fit mettre en un fort grand carré d'eau, où je les trouvai pleins de santé et dévie quand je commençai ma description. Je m'imagine donc, dans mon songe, que ce sont deux ambassadeurs envoyés à M. Fou-
(juet par le dieu Neptune, pour lui ofïrir de sa part tous les trésors de l'empire maritime, des morceaux pétrifiés, du corail de toutes sortes, des conques, afin que M. Fou- ((uet pût faire embellir certains rochers qui sont dans un avant-corps d'architecture, vis-à-vis de la cascade de Vaux. Je feins aussi qu'un de ces poissons fc'est l'esturgeon) me parle par truchement, et me conte son aventure et celle de son camarade, avec l'origine et le motif de leur députalion.