‹ Les distractions de La FontaineChapitre 67 sur 109 · PARLA AINSI · texte numérisé non relu

PARLA AINSI

a Vous devez avoir lu qu'autrefois le dieu Mars, Blessé par Cupidon d'une flèche dorée.

Après avoir dompté les plus fermes remparts,

Mit le camp devant Cythérée.

Le siègo ne fut pas de fort longue durée :

A peine Mars se présenta,

Que la belle parlementa.

• Coules Ldiliou i665.

« Dans les formes pourtant il entreprit l'atîaire.

Par tons moyens tâcha de plaire, De son ajustement prit d"abord un grand soin.

Considércz-le en ce coin,

Qui quitte sa mine fière.

" 11 se fait attacher son plus riche harnois :

Quand ce serait pour des jours de tournois. On ne le verrait pas vêtu d'autre manière. L'éclat de ses habits fait honte à l'œil du jour ; Sans cela, fît-on mordre aux géants la poussière, Il est bien malaisé de rien faii-e en amour.

« En peu de temps Mars emporta la dame. Il la gagna peut-être en lui contant sa flamme : Peut-être conta-t-il ses sièges, ses combats. Parla de contrescarpe, et cent autres merveilles

Que les femmes n'entendent pas.

Et dont pourtant les mots sont doux à leurs oreilles. Voyez combien Vénus, en ces lieux écartés, Aux yeux de ce guerrier étale de beautés 1

Quels longs baisers I La gloire a bien des charmes ; Mais Mars en la servant ignore ces douceurs. Son harnois est sur l'herbe : Amour pour toutes armes

V^eut des soupirs et des larmes ;

C'est ce triomphe des cœurs.

« Phébus pour la déesse avait même de.-sein. Et, charmé de l'espoir d une telle conquête, Couvait plus de feux dans son sein Qu'on n'en voyait à Tentour de sa tête. C'était un dieu pourvu de cent charmes divers. Il était beau ; mais il faisait des vers,

Avait un peu trop de doctrine, Et qui pis est, savait la médecine.

Or, soyez sûr qu'en amours, Entre l'homme d'épée et l'homme de science, Les dames au premier inclineront toujours, Et toujours le plumet aura la préférence. Ce fut donc le guerrier qu'on aima mieux choisir.

Phéhus, outré de déplaisir,

Apprit à Vulcan ce mystère ; Et dans le fond d'un bois voisin de son séjour Leur fit voir avec Mars la reine de Gythère, Qui n'avaient en ces lieux pour témoins que l'Amour.

« La peine de Yulcan se voit représentée,

Et l'on ne dirait pas que les traits en sont feints :

Il demeure immobile, et son âme agitée

l\oule mille pensers qu'en ses yeux on voit peints :

Son marteau lui tombe des mains"; Il a martel en tète et ne sait que résoudre,

Frappé comme d'un coup de foudre.

Le voici dans cel autre endroit

Qui querelle et qui bat sa femme.

Voyez-vous ce galant qui les montre du doigt ? Au palais de Vénus il s'en allait tout droit. Espérant y trouver le sujet qui l'enflamme.

« La dame d'un logis, quand elle fait l'amour. Met le tapis chez elle à toutes les coquettes. Dieu sait si les galans lui font aussi la cour !

Ce ne sont que jeux et fleurettes,

Plaisans devis et chansonnettes :

Mille bons mots, sans compter les bons tours, Font que sans s'ennuyer chacun passe les jours. Celle que vous voyez apportait une lyre,

iSe songeant qu'à se réjouir;

Mais Vénus pour le coup ne la saurait ouïr ; Elle est trop empêchée, et chacun se retire.

Le vacarme que fait V'ulcan A mis 1 alarme au camp.

Mais, avec tout ce bruit, que gagne le pauvre homme i' Quand les cœurs ont goûté les délices d'Amour,

Ils iraient plutôt jusqu'à Rome

Que de sen passer un seul jour.

Sur un lit de repos voyez Mars et sa dame : Quand l'hymen les joindrait de son nœud le plus fort, Que l'un fût le niari, que l'autre fût la femme, On ne pourrait entre eux voir un plus bel accord. Considérez plus bas les trois Grâces pleurantes : La maîtresse a failli, l'on punit les suivantes ; Vulcan veut tout chasser Mais quels dragons vaillants

Pourraient contre tant d'assaillants

Garder une toison si chère ?

Il accuse surtout l'enfant qui fait aimer ; Et, se prenant aux fils des péchés de la mère, Menace Cupidon de le faire enfermer

« Ce n'est pas tout : plein d'un dépit extrême,

Le voilà qui se plaint au monarque des dieux,

Et de ce qu'il devrait se cacher à soi-même

Importune sans cesie et la terre elles cieux.

L'adultère Jupiu, d'un ris malicieux,

Lui dit que ce malheur est pure fantaisie.

Et que de s'en troubler les esprits sont bien fous.

Plaise au ciel que jamais je n'entre en jalousie !

Car c'est le plus grand mal, et le moins plaint de tous.

« Que fait N'ulcan P car, pour se voir vengé, Encor faut-il qu'il fasse quelque chose : Un rets d'acier par ses mains est forgé :

Ce fut Momus qui, je pense, en fut cause. Avec ce rets le gaiant lui propose D'envelopper nos amans bien et beau.

L'enclume sonne, et maint coup de marleau, Dont maint chaînon l'un à l'autre s'assemble, Prépare aux dieux un spectacle nouveau De deux amans qui reposent ensemble.

« Les noires Sœurs apprêtèrent le lit : Et nos amans trouvant 1 heure opportune, Sous le réseau pris en flagrant délit, De s'échapper n'eurent puissance aucune. Vulcan fait alors éclater sa rancune :

Tout en dopant le vieillard éclopé Semond les dieux, jusqu'au plus occupé, Grands et petits, et toute la séquelle. Demandez-moi qui fut bien attrapé ?

Ce fut, je crois, le galant et la belle. *

Cet ouvrage est demeuré imparfait pour de secrètes raisons ; et, par malheur, ce qui y manque est l'endroit le plus important : je veux dire les réflexions que firent les dieuK, même les déesses, sur une si plaisante aventure. Quand j'aurai repris l'idée et le caractère de cette pièce, je l'achèverai. Cependant, comme le dessein de ce recueil a été fait à plusieurs reprises, je me suis souvenu d'une ballade qui pourra encore trouver sa place parmi ces contes, puisqu'elle en contient un en quelque façon. Je l'abandonne donc, ainsi que le reste, au jugement du public. Si l'on trouve qu'elle soit hors de son lieu, et qu'il y ait du manquement en cela, je prie le lecteur de l'excuser, avec les autres fautes que j'aurai faites.

LE DIFFÉREND DE Beaux- Yeux et de Belle-Bouche.

Belle-Bouche et Beaux-Yenx plaidaient pour les honneurs

Devant le juge d'Amathonte Belle-Bouche dirait : « Je m'en rapporte aux cœurs,

Et leur demande s'ils font compte

De Beaux- Yeux ainsi que de moi.

Qu'on examine notre emploi,

Nos traits, nos beautés, et nos charmes, Que dis-je ? notre emploi 1 j'ai bien plus d'un métier ; Mais j'ignore celui de répandre des larmes : De bon cœur je le laisse ù Beaux- Yeux tout entier. Je satisfais trois sens ; eux, seulement la vue.

Ma gloire est bien d'autre étendue ; L'ouïe et l'odorat ont part à mes plaisirs. Outre qu'aux doux propos je joins les chansonnettes,

Belle-Bouche fait des soupirs

Tels à peu près que les zéphyrs

En la saison des violettes.

Je sais par cent moyens rendre heureux un amant. Vous me dispenserez de vous dire comment. S'il s'agit entre nous d'une 1 onquète à faire,

On voit Beaux-Yeux se tourmenter :

Belle-Bouche n'a qu'à parler ;

Sans artifice elle sait plaire.

Quand Beaux- Yeux sont fermés, ce n'est pas grande affaire. Belle-Bouche à toute heure étale ses trésors : La nacre est en dedans, le corail en dehors.

• PuLHé dans les Contes. Edition de i6oô.

Quand je daigno m ouvrir, il nesl riclu'sse égale

Les présens que nous fait la rive orientale

N'approchent pas des dons que je prétends avoir Trente-deux perles se font voir, Dont la moins belle et la moins clafre

Passe celle que l'Inde a dans ses régions :

Pour plus de Ir^nlc-deux millions Je ne m'en voudrais pas défaire. »

Belle-Bouche ainsi harangua.

In amant pour Beaux-Yeux parla, Et, comme ou peut penser, ne manqua pas de dire Que c'est par eux qu'Amour s'introduit dans les cœurs.

0 Pourquoi leur reprocher les pleurs ?

Il ne faut donc pas qu'on soupiie ?

Mais tous lei deux sont bons ; Belle- Bouche a grand tort.

Il est des larmes de transport ;

Il est des soupirs au contraire

Qui fort souvent ne disent rien.

Belle-Bouche n'entend pas bien

Pour cette fois-là son affaire.

Qu'elle se taise, au nom des dieux.

Des appas qui lui sont départis par les cieux. Qu'a-t-elle sur ce point qui nous soit comparable.''

Mous savons plaire en cent façons ; Par l'éclat, la douceur, et cet art admirable

De tendre au cœur des hameçons.

Belle-Bouche le blâme, et nous en faiso:is gloire.

Si Ton tient d'elle une victoire.

On en lient cent de nous ; et pour une chanson

Où Belle-Bouche est en renom,

Beaux- Yeux le sont en plus de mille.

La Cour, Le Parnasse, et la Ville,

LES IMSTRACTIOXS DE LA FOXIAINE 283

Ne relenlissent tout le jour Que du mot de Beaux-Yeux et de celui d'Amour. Dès que nous paraissons chacun nous rend les armes.

Quiconque nous appellerait

Enchanteurs, il ne mentirait,

Tant est prompt l'efTet de nos charmes. Sous un masque trompeur leur éclat fait si bien, Que maint objet tel quel, en plus d'une rencontre

Par ce moyen passe à la montre.

On demande qui c'est, et souvent ce n'est rien :

Cependant Beaux- Yeux sont la cause

Qu'on prend ce rien pour quelque chose. Belle-Bouche dit : J'aime; et le disons-nous pas

Sans aucun bruit ? Notre langage.

Muet qu'il est, plaît davantage Que ces perles, ce chant, et ces autres appas

Avec quoi Belle-Bouche engage ».

L'avocat de Beaux-Yen \ fit sa péioraison

Des regards d'une iutervenante :

Cette belle approcha d'une façon charmante ;

Puis il dit en changeant de ton :

« J'amuse ici la cour par des discours frivoles ;

Ai-je besoin d autres paroles Que des yeux de Phyllis ? Juge, regardez-les ;

Puis prononcez votre sentence :

JNous gagnerons notre procès. »

Phyllis eut quelque honte, et puis sur l'assistance Répandit des regards si remplis d'éloquence.

Que les papiers tombaient des mains.

Frappé de ces charmes soudains, L'auditoire inclinait pour Beaux-Yeux dans son âme. Belle-Bouche, en faveur des regards de la dame.

284 Mis DISTRACTIONS DE LA FONTAINE

Voyant que les esprits s'allaient préoccupant, Prit la parole, et dit : « A cette rhétorique Dont Beaux-Yeux vont ainsi les juges corrompant, Je ne veux opposer qu'un seul mot pour réplique,

La nuit mon emploi dure encor.

Beaux- Yeux sont lors de peu d'usage :

On les laisse en repos, et leur muet langage

t'ait un assez froid personnage *

Chacun en demeura d'accord

Cette raison régla la chose ; On préféra Belle-Buuche à Beaux-Yeux.

En quelques chefs pourtant ils eurent gain de cause. Belle-Bouche baisa le juge do son mieux.

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