‹ Les distractions de La FontaineChapitre 70 sur 109 · A. M. DE NIERT · texte numérisé non relu

A. M. DE NIERT

SUR l'opéra.

r»Jierl', qui, pour charmer le pins juste des rois,

Inventas le bel art de conduire la voix,

Et dont le goût sublime ii la grande justesse

Ajouta l'agrément et la délicatesse ;

Toi qui sais mieux qu'aucun le succès que jadis

Les pièces de musique eui'ent dedans Paris,

Que dis-tu de l'ardeur, dont la cour échauffée,

Frondait en ce temps-là les grands concerts d'Orphée,

Les passages d'Atto^, et de Léonora,'*^

Et du déchaînement, qu'on a pour l'opéra ?

De machines d'abord le surprenant spectacle. Eblouit le bourgeois, et fit crier miracle : Mais la seconde fois il ne s'y pressa plus -, Il aima mieux le Cid, Horace, HàracUus. Aussi de ces objets l'àme n'est point émue. Et même rarement ils contentent la vue

1 De Niert, musicien, l'un des quatre premiers valets de chambre de Louis XIII, puis de Louis XIV.

- Orféo Euridice, opéra italien représenté eu 1667.

î Atto, chantenr italien de la musique du Roi.

* Léonara, cantatrice italienne, qac Mazaiin avait fait venir d'Italie.

Quand j'entends le sifflet, je ne trouve jamais Le changement si prompt que je me le promets. Souvent au plus beau char le contre -poids résiste ; Un dieu pend à la corde, et crie au machiniste ; Un reste de forêt demeure dans la mer, Ou la moitié du ciel au milieu de l'enfer.

« Quand le théâtre seul ne réussirait guère,

La comédie au moins, me diras-tu, doit plaire.

Les ballets, les concerts, se peut-il rien de mieux

Pour contenter l'esprit, et réveiller les yeux ?

Ces beautés, néanmoins, toutes trois séparées,

Si tu veux l'avouer, seraient mieux savourées.

De genres si divers le magnifique appas

Aux règles de chaque art ne s'accommode pas.

Il ne faut point, suivant les préceptes d'Horace,

Qu'un grand nombre d'acteurs le théâtre embarrasse ;

Qu'en sa machine un dieu vienne tout ajuster.

Le bon comédien ne doit jamais chanter.

Le ballet fut toujours une action muette.

La voix veut le téorbe, et non pas la trompette ;

Et la viole, propre aux plus tendres amours.

N'a jamais jusqu'ici pu se joindre aux tambours.

Mais en cas de vertus, Louis, qui, par pratique, Saif que, pour en avoir une seule héroïque, Il faut en avoir mille, et toutes à la fois. Veut voir si, comme il est le plus puissant des rois. En joignant, comme il fait, mille plaisirs de même. Il en peut avoir un dans le degré suprême. Comme il porte en dehors la terreur et l'amour. Humain dans son armée autant que dans sa cour. Il veut, sur le théâtre ainai qu'à la campagne, La foule qui le suit, l'éclat qui l'accompagne :

Grand en tout, il veut mettre en tout de la grandeur :

La guerre fait sa joie et sa plus forte ardeur ;

Ses divertissements ressentent tous la guerre :

Ces concerts d'instruments ont le bruit du tonnerre.

Et ces concerts de voix ressemblent aux éclats

Qu'en un jour le combat font les cris des soldats.

Les danseurs, par leur nombre, éblouissent la vue.

Et le ballet parait exercice, revue,

Jeu de gladiateurs, et tel qu'au champ de Mars

En leurs jours de triomphe en donnaient les Césars

Glorieux, tous les ans, de nouvelles conquêtes,

A son peuple il fait part de ses nouvelles fêles ;

Et son peuple, qui l'aime et suit tous ses désirs.

Se conforme à son goût, ne veut que ses plaisirs.

Ce n'est plus la saison de Raymon ni d'Hilaire* ;

Il faut vingt clavecins, cent violons, pour plaire.

On ne va plus chercher au fond de quelques bois

Des amoureux bergers la flûte et le hautbois.

Le téorbe charmant, qu'on ne voulait entenJre

Que dans une ruelle avec une voix tendre.

Pour suivre et soutenir par des accords touchants

De quelques airs choisis les mélodieux chants.

Boësset. Gaultier, Hémon, Chambonnière. La Barre,

Tout cela seul déplaît, et n'a plus rien de rare.

On laisse là Du But, et Lambert et Camus ;

On ne veut plus qu'AkesteK ou Thésée, ou Cadmns.

Que l'on n'y trouve point de machines nouvelles.

Que les vers soient mauvais, que les voix soient cruelles;

< M""^ Hilaire. qtii chaiihiit dans 1rs liillcls du roi, ctail bolle-sœur de Lambert.

- Alceste, ctc : opôras de Quinaulf, mis en mnsii|iie par .Icaii- Bapliste Lulli.

De Baptiste épuisé les compositions

Ne sont, si vous voulez, que répétitions ;

Le Français, pour lui seul contraignant sa nature,

N'a que pour l'Opéra de passion qui dure.

Les jours de l'opéra, de l'un à l'autre bout,

Saint Honoré, rempli de carrosses partout,

Voit, malgré la misère à tous éclats commune,

Que l'opéra tout seul fait leur bonne fortune.

11 a l'or de l'abbô, du brave, du commis ;

La coquette s'y fait mener par ses amis ;

L'oflicier, le marchand, tout son rôti retranche,

Pour y pouvoir porter tout son gain le dimanche ;

On ne va plus au bal, on ne va plus au Cours :

Hiver, été, printemps, bref, opéra toujours ;

Et quiconque n'en chante, ou bien plutôt n'en gronde

Quelque récitatif, n'a pas l'air du beau monde.

Mais que l'heureux Lulli' ne s'imagine pas

Que son mérite seul fasse tout ce fracas ;

Si Louis l'abandonne à ce rare mérite,

Il verra si la Ville, et la Cour ne le quitte.

Ce grand prince a voulu tout écouter, tout voir,

Mais il sait de nos sens jusqu'où va le pouvoir.

Et que, si notre esprit a trop peu de portée,

Leur puissance est encor beaucoup plus limitée.

Que lorsqu'à quelque objet l'un d'eux est attaché,

Aucun autre de rien ne peut être touché.

Si les yeux sont charmés l'oreille n'entend guères ;

Et tel, quoiqu'en effet il ouvre les paupières,

Suit attentivement un discours sérieux.

Qui ne discerne pas ce qui frappe les yeux

• Lulli Joan-Baptiste, i633 à 1687.

250 LES DISTRACTIONS DE l.A FONTAINE

Car ne vaut-il pas mieux, dis- moi ce qu'il t'en semble,

Qu'on ne puisse saisir tous lés plaisirs ensemble.

Et que, pour en goûter les douceurs purement,

Il faille les avoir chacun séparément ?

La musique en sera d'autant mieux concertée ;

La grave tragédie, à son point remontée.

Aura les beaux sujets, les nobles sentiments,

Les vers majestueux, les heureux dénoùments :

Les ballets reprendront leurs pas, et leurs machines ;

Et le bal éclatant de cent nymphes divines,

Qui de tout temps des cours a fait la majesté.

Reprendra de nos jours sa première beauté.

Ne crois donc pas que j'aie une douleur extrême

De ne pas voir Isis' pendant tout ce carême.

Si nous ne pouvons pas de l'augusie Louis

Savoir encor sitôt les projets inouïs.

Le jour de son départ, sa marche, et quelles places

Foudroyent ses canons, embrasent ses carcasse»'-.

Avec mille autres biens, le jubilé fera

Que nous serons un temps sans parler d'opéra.

Mais aussi, de retour de mainte et mainte église.

Nous irons, pour causer de tout avec franchise.

Et donner du relâche à la dévotion.

Chez l'illustre Certain' faire une station :

Certain, par mille endroits également channante,

Et dans mille beaux-arts également savante,

* Oj)cra de Qiiinault ' Sorte de bombe.

' Af ' Certain, liabilc clavccinislc, alors l'orl jeune, cl déjà rivale de Clianai)(>nnière, Haidel, et Co>ipcrain, amie de M. de NicrI. Elle mourut en 171 1 .

Dont le rare génie et les brillantes mains, Surpassent Chambonnière Hardel, les C.juperains. De celte aimable enfant le clavecin unique Me touche plus qu'Isis et toute sa musique -, Je ne veux rien de plus, je ne veux rien de mieux Pour contenter l'esprit, et loreille, et les yeux ; Et si je puis la voir une fois la semaine, A voir jamais Isis, je renonce sans peine.

Page 1