‹ Les distractions de La FontaineChapitre 69 sur 109 · LETTRE A MONSIEUR DE TURENNE · texte numérisé non relu

LETTRE A MONSIEUR DE TURENNE

Vous avez t'ait. Seigneur, un 0{.éra.

Quoi ? le vieux Duc^ suivi de Caprara-,

Quoi, la bravoure et la matoiserie ?

Grande est la gloire ainsi que la tuerie,

Vous'savez coudre ave3 encjr plus d'arl,

Peau de Lion avec peau de Renard.

La joie en est parvenue à sa cime ;

Car on vous aime autant qu'on vous estime.

Qui naimerait un Mars plein de bonté ?

Car en telles gens ce n'est pas qualité

Trop^ordinaire, ils savent déconfire,

Brûler, raser, exterminer, détruirci

Mais qu'on m'en montre un qui f-ache Marot,

Vous souvient-il. Seigneur, que mot pour mot :

' Duc de Lorraine.

• Fameux Général de lEni^jereur.

Mes créanciers qui de dizains n'ont cure. Frère Lubin, et mainte autre écriture Me fut par vous récitée en cliemin ■' Vous alliez lors rembarrer le Lorrain.

Reviens au fait, Muse, va jolus gi'and'erre Laisse Marot, et reparle de Guerre.

En surmontant Charles et Caprara, Vous avez fait, Seigneur, un Opéra.

Nous en faisons un nouveau, mais je doute Qu'il soit si bon, quelqu'efTort qu'il m'en coûte. Le vôtre est plein de grands événements : Gens envoyez peupler les monuments, Beaucoup d'efîets de fuieur Martiale, D'amour très-peu, très-peu de Pastorale, Mars sans armure y fut vu, ce dit-on.

Mêlé trois fois comme un simple Python. Bien lui valut la longue expérience.

Et le bon sens, et la rare prudence.

Dans le Combat ces trois Divinités Allaient toujours marchant à ses côtés.

Ce Mars, Seigneur, n'est le Mars de la Thrace, Mais pour cet an c'est le Mars de l'Alsace : Ainsi quil fut et sera d'autres fois Très bien nommé le Mars d'autres endroits. Enfin c'est Vous, afin qu'on ne s'y trompe. Or en sont faits feux de joie en grand'pompe. Bien est-il vrai, qu'il nous en coûte un peu, Mais gagne-t-on sans rien perdre à ce jeu ? 11 ôte aux gens dans le temps qu'il leur donne. J'en fais témoins ces enfants de Bellone, Qui ne sont morts, hélas ! en leur foyer, Non plus qu'a fait le pauvre S. Loyer'.

« Ecuver do Tureant-.

Que sans souiller de pleurs voire Victoire, Nous honorions à jamais leur mémoire ; Et que le Ciel parmi tant de Lauriers, Ainsi que vous, épargne nos Guerriers Louis lui-même, effroi de tant de Princes^ Preneur de murs, Subjugueur de Provinces, A-t-il conquis ces Etats et ces murs Sans quelque sang, non de guerriers obscurs, Mais de Héros qui mettaient tout en foudre? Les Bourguignons en éprouvant sa foudre Ont fait pleurer celui qui la lançait.

Sous les remparts que son bras renversait Sont enterrés, et quelques Chefs fidèles, Et les Titans à sa valeur rebelles.

iNou\eaui clioix ae poésies de M. de La Fontaine).

LETTRE A MONSIEUR DE TURENiNE

Hé quoi ! Seigneur, toujours nouveaux combats ? Toujours dangers ? Vous ne croyez donc pas Pouvoir mourir ? Tout meurt, tout héros passe. Cloton ne peut vous faire d'autre grâce Que de filer vos jours plus lentement : Mais Cloton va toujours étourdiment.

Songez-y bien, si ce n'est pour vous-même. Pour nous. Seigneur, qui sans douleur extrême. Ne pourrions voir un triomphe acheté Du moindre sang qu'il vous aurait coûté. C'est un avis qu'en passant je vous donne Et je reviens à ce que fait Bellone,

A peine un bruit fuit faire ici des vœux, Qu'un autre bruit y fait faire des feux. C'est un retour de victoires nouvelles La Renommée a-t elle encor des ailes, Depuis ie tcnii)s quelle vient annoncer : « Tout est perdu, Ihydre va s'avancer ; Tout est gagné, Turenne l'a vaincue, Et se voyant mainte tète abattue.

Elle relourne en son antre à grands pas ? » Quelque démon, que l'on ne connaît pas. Lui rend en hâte un nombre d'autres tètes. Qui sous vos coups sont à choir toutes prêtes.

Voilà, Seigneur, ce qui nous en parait.

Car, d'aller voir sur les lieux ce que c'est;

Permettez-moi de laisser cette envie

A nos Guerriers, qui n'estiment leur vie

Que comme un bien qui les doit peu toucher,

>'e laissant pas de le vendre bien cher.

Toute l'Europe admire leur vaillance.

Toute l'Europe en craint l'expérience.

Bon fait de loin regarder tels acteurs.

Ceux de Strasbourg, devenus spectateurs

Un peu voisins, comme tout se dipose.

Pourraient bientôt devenir autre chose.

Je ne suis pas un Oracle, et ceci

Vient de plus haut : Apollon, Dieu merci,

Me l'a dicté. Souvent il ne dédaigne

De m'inspirer. Maint auteur nous enseigne

Qu'Apollon sait un peu de l'avenir.

L'autre jour donc j'allai l'entretenir

Du grand concours des Germains tous en armes

L'Hélicon même avait quelques alarmes.

Le dieu sourit, et nous tint ce propos : « Je vous enjoins de dormir en repos, Poêles Picards et poètes de Champagne ; Ni les Germains, ni les troupes d'Espagne, Ni le Balave, enfant de l'Océan, Ne vous viendront éveiller de cet an, Tout aussi peu la campagne prochaine.

Je vois Louis qui des bords de la Seine, La foudre en main, au printemps partira. Malheur alors à qui ne se rendra !

Je vois CoNDÉ, prince à haute aventure. Plutôt démon qu'humaine créature :

Il me fait peur de le voir plein de sang, Souillé, poudreux, qui court de rang en rang. Le plomb volant sifTle autour sans l'atteindre: Le fer, le feu, rien ne l'oblige à craindre. Quand de tels gens couvriront vos remparts Je vous dirai : Dormez, poètes Picards ; Devers la Somme on est en assurance ; Devers le Rhin tout va bien pour la France : Turenne est là, l'on n'y doit craindre rien. Vous dormirez, ses soldats dorment bien ; Non pas toujours : tel a mis mainte lieue Entre eux et lui, qui les sent à sa queue,

« Deux de la troupe avec peine marchaient; Les pauvres gens à tout coup trébuchaient. Et ne laissaient de tenir ce langage : <( Le conducteur, car il est bon et sage, « Quand il voudra, nous fera reposer » Après cela, qui peut vous excuser De n'avoir pas une assurance entière ?

Morphée eut tort de quitter la frontière.

Dormez sans crainte à l'ombre de vos bois. Poètes picards et poètes cliampenois. »

Ainsi parla le dieu qui nous inspire ; Et je ne fais, seigneur, que vous redire, Mot après mot, le discours qu'il nous tint. Vn temps viendra que ceci sera peint Sur les lambris du temple de Mémoire.

Les deux soldats sont un point de l'histoire, A mon avis, digne d'être noté.

Ces vers, dit-on seront mis de côté :

« Turenne^ eut tout : la valeur, la prudence, ^< Lai't de la guerre et les soins sans repos, a Romains et Grecs, vous cédez à la France : « Opposez-lui de semblables héros. >

A MADEMOISELLE DE CIIAMPMESLÉ.

Châle aa Thierry, ce jeudi 12 1676.

Je suis à Chaùry, madennoiselle ; jugez si je dois penser à vous, moi qui ne vous oublierais point au milieu de la plus brillante cour. M. Racine avait promis de m'écrire : pourquoi ne l'a-l il pas fait ? Il aurait sans doute parlé de vous, n'aimant rien tant que votre charmante personne : c'aurait été le plus grand soulagement à la peine que j'éprouve à ne plus vous voir. S'il savait que j'ai suivi en partie les conseils qu'il m'a donnés, sans cesser pourtant d'être fidèle à la paresse et au sommeil, il aurait peut-

' Turcnne fut tué le 27 juillet 1675.

être par reconnaissance mandé de vos nouvelles et des siennes : mais véritablement je l'excuse ; aussi bien les agréments de votre société remplissent tellement les cœurs, que toutes les autres impressions s'affaiblissent.

Que vous aviez raison, mademoiselle, de dire qu'ennui galoperait avec moi devant que j'aie perdu de vue les clochers du grand village ! c'est chose si vraie que je suis présentement d'une mélancolie qui ne pourra, je le sens, se dissiper qu'à mon retour à Paris.

A guérir un atrabilaire, Oui, Champmeslé saura mieux faire Que de Fagon tout le talent ; Pour moi, j'ose affirmer d'avance Qu'un seul instant de sa présence Peut me guérir incontinent.

Bois, champs, ruisseaux et nymphes des prés me touchent plus guère, depuis qu'avez enchaîné le bonheur près de vous ; aussi compté-je partir bientôt. Toutefois je m'occupe si peu de mes affaires que je ne sais quand elles finiront C'est chose de dégoût que compte, vente, arrérages ; parler votre langage est mieux mon fait : mais n'allez pas imaginer que je prétende parler si bien que vous, c'est chose impossible et que ne tenterai de ma vie.

Voudrez-vous engager M. Racine à m'écrire ; vous ferez œuvre pie, j'en réponds. J'espère qu'il me parlera de vos triomphes ; en quoi je suis d'autant persuadé que la matière ne lui manquera pas. Je me flatte qu'il m'écrira aussi que vous pensez à moi, assurant que ce me sera la nouvelle

la plus agréable à apprendre, et que jamais ne trouverez de serviteur plus fidèle, ni plus dévoué que

De L\ Fo:stai>;e.

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