DISCOURS A MADAME DE LA SABLIÈRE
Désormais que ma Muse, aussi bien que mes jours, Touche de son déclin l'inévitable cours, Et que de ma raison le flambeau va s'éteindre, Irai-je en consumer les restes à me plaindre. Et, prodigue d'un temps par la Parque attendu. Le perdre à regretter celui que j'ai perdu ?
Si le ciel tne réserve encor quelque élincelle
Du feu dont je brillais dans ma saison nouvelle,
Je la dois employer, suffisamment instruit
Que le plus beau couchant est voisin de la nuit.
Le temps marche toujours ; ni force, ni prière,
Sacrifices ni vœux, n'allongent la carrière :
11 faudrait ménager ce qu'on va nous l'avir.
Mais qui vois-je que vous sagement s'en servir ?
Si quelques-uns l'on fait, je ne suis pas du nombre ;
Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre :
J'ai toujours abusé du plus cher de nos biens.
Les pensers amusants, les vagues entretiens,
Vains enfants du loisir, délices chimériques ;
Les Romans et le jeu, peste des républiques,
Par qui sont dévoyés les esprits les plus droits.
Ridicule fureur qui se moque des lois ;
Cent autres passions, des sages condamnées,
Ont j)ris comme à l'envi la fleur de mes années.
L'usage des vrais biens réparerait ces mau.K ;
Je le sais, et je cours encore à des biens faux.
Je vois chacun me suivi-e : on se fait une idole
Des trésors, ou de gloire, ou d'un plaisir frivole.
Tantales obstinés, nous ne portons les yeux
Que sur ce qui nous est interdit par les cieux.
Si faut-il qu'à la fin de tels pensers nous quittent ;
Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent.
Je recule, et peut-être attendrai-je trop tard :
Car, qui sait les moments prescrits à son départ ?
Quels qu'ils soient, ils sont courts, à quoi les emploierai-je ?
Si j'étais sage, Iris, (mais c'est un privilège Que la nature accorde à bien peu d'entre nous). Si j'avais un esprit aussi réglé que vous,
Je suivrais vos levons, au moins en quelque chose :
Les suivie en tout, c'est trop ; il faut qu'on se propose
Un plan moins difficile à bien exécuter,
Un chemin dont sans crime on se puisse écarter.
Ne point errer est chose au-dessus de mes forces :
Mais aussi, de se prendre à toutes les amorces.
Pour tous les faux brillants courir et s'empresser,
J'entends que l'on me dit : <.< Quand donc veux-tu cesser ?
Douze lustres et plus ont roulé sur ta vie :
De soixante soleils la course entre-suivie
Ne t'a pas vu goûter un moment de repos :
Quelque part que tu sois, ou voit à tout propos
L'inconstance d'une âme en ses plaisirs légère,
Inquiète, et partout hôtesse passagère ;
Ta conduite et tes vers, chez toi tout s'en ressent :
On te veut là-dessus dire un mot en passant.
Tu changes tous les jours de manière et de style ;
Tu cours en un moment de Térence à Virgile :
Ainsi rien de parfait n'est sorti de tes mains.
Eh bien 1 prends si tu veux, encor d'autres chemins ;
Invoque des neuf Sœurs la troupe toute entière ;
Tente tout, au hasard de gâter la matière :
On le souffre, excepté tes contes d'autrefois. »
Jai presque envie. Iris, de suivre cette voix ;
J'en trouve l'éloquence aussi sage que forte.
Vous ne parleriez pas ni mieux, ni d'autre sorte :
Serait-ce point de vous qu'elle viendrait aussi ?
Je m'avoue, il est vrai, s'il faut parler ainsi,
Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles
A qui le bon Platon compare nos merveilles :
Je suis chose légère, et vole à tout sujet ;
Je vais de fleur en tleur, et d'objet en objet ;
A beaucoup de plaisir je inèle un peu de gloire. J'irais plus haut peut-être au temple de Mémoire, Si dans un genre seul j'avais usé mes jours ; Mais, quoi ! je suis volage en vers comme en amours.
En faisant mon portrait, moi-même je m'accuse.
Et ne veux point donner mes défauts pour excuse -,
Je ne prétends ici que dire ingénument
L'elTet bon ou mauvais de mon tempérament.
A peine la raison vint éclairer mon âme,
Que je sentis l'ardeur de ma première flamme.
Plus d'une passion a depuis dans mon cœur
Exercé tous les droits d'un superbe vainqueur.
Tel que fut mon printemps, je crains que l'on ne voie
Les plus chers de mes jours aux vains désirs en proie.
Que me servent ces vers avec soin composés ? N'en attends-je autre fruit que de les voir prisés ? C'est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre, Et qu'au moins vers ma fin je ne commence à vivre : Car je n'ai pas vécu ; j'ai servi deux tyrans ; Un vain bruit et l'amour ont partagé mes ans. Qu'est-ce que vivre, fris? vous pouvez nous l'apprendre. Votre réponse est prête ; il me semble l'entendre : C'est jouir de vrais biens avec tranquillité ; Faire usage du temps et de l'oisiveté ; S'acquitter des honneurs dus à l'Être suprême ; Renoncer aux Phillis en faveur de soi-même ; Bannir le fol amour et les vœux impuissants, Comme hydres dans nos cœurs sans cesse renaissants.
Comparaison D'ALEXANDRE, de CÉSAR
et de
Monsieur LE PRINCE '
A Monseigneur le Prince de Conly^.
Sans une indisposition qui me retient, j'aurais été à Chantilly pour m'acquilter de mes très humbles devoirs envers Votre Altesse Sérénissime. Ce que je puis faire à Paris, est de chercher dans les ouvrages des Anciens et parmi les nôtres, quelque chose qui vous puisse plaire, et qui mérite d'entrer dans les contestations de Monsieur le Prince. Elles sont fort vives, et font honneur aux sujets qu'elles veulent bien agiter. Il n'ignore rien non plus que vous. Il aiuK3 extrêmemeut la dispute, et n'a jamais tant d'esprit que quand il a tort. Autrefois la fortune ne l'aurait pas bien servi, si elle ne lui avait opposé des ennemis en nombre supérieur, et des difficultés presque insurmontables Aujourd'hui il n'est point plus content que lorsqu'on le peut combattre avec une foule d'autorités, de raisonnements, et d'exemples; c'est là qu'il triomphe. II prend la victoire et la raison à la gorge pour les mettre de son côté. Voilà l'homme le plus extraordinaire qui ait jamais mérité d'être mis au nombre des Dieux. V^ous voulez bien, Monseigneur, que je me serve pour un peu de temps de ces
' Le grand Condé.
" Neveu du grand Condé.
termes. Ils sont d'une langue qui convient merveilleusement bien à tout ce qui regarde Monsieur le Prince. On prépare son apothéose au Parnasse; mais comme il n'est nullement à propos de se hâter de mourir pour se voir bientôt placé dans le rang des immortels, Monsieur le Prince laissera passer encore un nombre d'années avant le temps de sa Déification ; car de son vivant il aurait de la peine à y consentir. C'est proprement de lui qu'on peut dire :
Gui si maie palpere recalcilrat undique tutus'.
Si faut-il que je le mette en parallèle avec quelque César ou quelque Alexandre. Je ne serai pas le premier qui aura tenté un pareil dessein ; c'est à moi de lui donner une forme nouveWe. Il ne sera pas dit que M. le Prince me liera la langue comme il a lié les bras à des millions d'hommes. Je pourrai aussi le comparer à Achille. Une ferme résolution de ne point céder, l'amour des combats, la valeur y sont tout entiers des deux côtés. Ils se ressemblaient assez quand M. le P. était jeune ; à présent l'épithètede Pied léger ferait clocher quelque peu la comparaison. Puis j'ai réservé le caractère d'Achille pour V. A. S. et je crois qu'en temps et lieu l'opiniâtreté, et la véhémence ne vous manqueront non plus qu'à ce Grec ; non pins qu'à votre Oncle, si vous voulez. Je me restreins donc à César, et à Alexandre mais pour les mieux comparer à M. le P., il faut que je les compare auparavant l'un à l'autre.
Il y a des gens qui ont trouvé quelque chose de surnaturel et de divin dans Alexandre. Je suis bien de leur avis ;
' (Si on le flatte maladroitement, on le trouve sur ses gardes et prêt à se révolter). Hor., Sat., i.
car sans recourir aux Fables que l'ou a cru êlre obligé de chercher touchant le secret de sa uaissance, afin de justifier une telle opiuion, je vois un enfant, qui n'a rien que dhomme, ou pour mieux dire, de jeune Dieu. Il ne veut pas envoyer aux Jeux Olympiques, et dédaigne de remporter un honneur que célébraient tous les Poètes, et que recherchaient des Rois mêmes.
Il ne laisait guère plus d'état de la puissance de son Père ni de la sagesse de ses conseils, quoique ce Père fut habile homme, et qu'il entendit à merveille ses intérêts. Cependant son fils se moquait de lui. Ne vous semble- t-il pas, Monseigneur, que vous voyez Jupiter qui fait croire à Saturne que c'est un vieux radoteur, et qui le chasse du Ciel ? Alexandre ensuite se propose de détruire le Roi de Perse avec trente mille iiommes de pied seulement, et cinq mille hommes de cheval, quarante mille écus pour tout fond. Il ue faisait pourtant point ces choses en étourdi, et était très bien instruit des difficultés de cette entreprise, des fatigues, et des périls qu'il lui faudrait essuyer, et de mille obstacles presque invincibles ; le tout pour la gloire, et principalement pour être loué des Athéniens, nie dit lui-même au passage d'une rivière. 0 Athéniens, pourriez DOUX bien croire combien de travaux j'endure pour être loué de vous ? Et puis, que M. le P. aille condamner l'amour des louanges. Je sais ce qu'il me dira ; on ne les apprête plus aussi bien qu'on le faisait aloro. Eu effet les Batailles qu'il a gagnées et tous ses autres exploits nous ont fourni une matière assez ample. L'avons-nous loué comme les Athéniens auraient fait. Que César aus.-i n'ait été plus ambitieux en sa plus grande
jeunesse, 'on le peut juger par ses premières démarches. Elles tendaient toutes à brouiller l'Etat, à se rendre Chef de Parti, à se faire des amis de toutes sortes de gens, jusqu'à les servir dans leurs passions et dans leurs débauches. Il eût mieux aimé être le premier dans un petit village, que d'être le second à Rome. Je ne dis cela qu'après lui, et ce fut sans exagérer et de l'abondance du cœur qu'il le dit. S'il eut tort, ou s'il eut raison, j'en fais juge M. le P. Pour procéder avec ordre dans mon ouvrage, je considérerai premièrement l'adolescence de ces Héros, puis le temps de leurs expéditions militaires, et enfin les dernières années de leur vie.
J'ai déjà parlé de l'adolescence de César, et de celle d'Alexandre, et j'ai particulièrement attribué à ce dernier le surnaturel et le divin, c'est-à-dire le merveilleux. Mais comment appellera-ton ce trait ci, qui est de César ? En sa plus grande jeunesse il fut pris par des Corsaires. Tant qu'il demeura leur prisonnier, il leur parla comme s'il eût été leur maître. Il les menaça de les faire pendre ; au moindre bruit qu'ils faisaient, il leur envoyait dire qu'ils se tussent, et ne l'empêchassent point de dormir. Ils lui demandèrent douze mille écus de rançon, il leur en donna trente mille, et étant sorti de leurs mains, il défît leur flotte, se saisit d'eux, et les fit pendre en effet. Il y a plus de merveilleux en cela qu'en aucune chose qu'Alexandre ait faite jusqu'à l'âge de vingt ans. Je ne saurais toutefois m'empêcher de reconnaître en la jeunesse de ce Prince et dans son enfance même, ce surnaturel et ce divin qui l'eût fait tirer du nombre des hommes, sans en excepter César ni M. le P. en quoi si on y veut prendre garde, je
donne plus de louanges à ceux-ci ; car quelle merveille y at-il que la fortune el l'opinion des hommes ayant résolu d'en mettre un au-dessus de tous les autres, il profite de ces faveurs, et y contribue du sien ? Mais de parvenir sans ces avantages aux degrés de gloire, où César et M. le P. sont parvenus, c'est a que j'admire et plus encore en M. le P. que dans le Romain. Il y a plus loin de l'étal où M. le P. s'est vu dans sa première jeunesse, il y a, dis-je, plus loin de cet état à la bataille de Rocroy, et de la Bataille de Rocroy, à celle de Lens, que de la réputation où était César, quand il commença d'avoir une puissante cabale, el d'être suspect aux Romains, à la charge de Dictateur.
Pour comparer ces trois personnages selon l'ordre que je me suis imposé, ils ont fait voir au sortir de leur enfance beaucoup de vivacité, de hardiesse, et d'esprit ; mais M. le P. n'ayant eu aucune occasion d'éclater avant la bataille de Rocroy, quiconque écrira sa vie (plut à Dieu qu'il m'en crût capable) quiconque, dis-je, écrira sa vie ne la commencera que par cet endroit ; et ainsi les Compétiteurs que je lui donne l'emporteront à l'égard du premier temps. Ce que je trouve de singulier, c'est que tous trois ont eu du savoir, que la lecture les a occupés plus qu'elle n'a coutume de faire des gens de leur sorte. Outre le savoir. César eut de l'éloquence. Alexandre, et M. le P. se sont peu souciés de porter cet avantage aussi haut que Jules César a fait. Alexandre l'a méprisé, lui qui avait Aristote pour [^récepteur, et qui était fils d'un Père fort éloquent. Il voulait tout emporter de force, et eût cru se faire tort s'il se fût servi d'insinuations ; mais je crains fort que
M. le P. ne tienne un peu de lui de ce côté-là. Cependant il est toujours beau de pouvoir régner sur les esprits : cette sorte de domination n'est au-dessous d'aucun prince, quelque grand qu'il soit. Je ne veux pas dire qu'Alexandre ni M. le P. aient entièrement négligé le soin des paroles. Je dis sans plus qu'ils ne les ont pas considérées comme un ornement en la personne d'un Héros. En un mot je dis que selon toutes les dispositions du monde, il n'a tenu qu'à Alexandre d'être éloquent, et il n'a pas voulu l'être. Il se peut faire que la jalousie d'Aristote contre les habiles gens de son temps, ou plutôt les harangues des Orateurs contre Philippe, et contre Alexandre même, aient rendu cet art odieux à ce jeune prince. Jules César n'a nullement négligé cette partie. C'est par là qu'il s'est rendu recommandable avant que d'avoir acquis aucune répuation par les armes, et ceux qui s'appliqueront à la lecture de ses Commentaires, s'étonneront qu'il ait cultivé sa langue avec tant de soin. On dit qu'il en a composé des livres : c'est peut-être pousser trop loin une semblable occupalion. Je dirai, par parenthèse, que Jules César a écrit ses Commentaires, comme si c'était un autre que lui qui les eût écrits, et qu'il n eût pas raconté ses propres guerres ; plus louable encore que Thucydide, qui ne laisse découvrir à personne s'il est d'Athènes ou s'il est de Lacédémone ; car il est plus malaisé de cacher l'amour que l'on a pour soi, que celui que l'on a pour sa patrie. Les Mémoires de*** et ceux de M. de Bassompierre^ sont bien éloignés du caractère de ceux de Jules César. Enfin ce Romain a excellé en trois choses principales, la Politique, l'Art militaire, et l'Art de bien dire. Gela ne lui était
pas plus séant qu'à notre Hercule Gaulois, de se servir du discours aussi bien que d'une massue. On le peint avec des chaînes qui lui sortent de la bouche, comme s'il eu* entraîné les hommes par ses paroles. C'est un équipage qui m'a étonné plus d'une fois, et si Votre Altesse y veut faire réflexion, je crois qu'EUe s'en étonnera aussi. Je ne me serais jamais avisé de proposer à l'éloquence un Dieu comme Hercule, et encore moins un Gaulois. Ce sont des disconvenances qui me donnent envie de chercher ce qui en est répandu dans les livres.
Pour revenir à mon parallèle, le merveilleux d'Alexandre dans sa jeunesse n'exclut pas celui de César, et encore moins celui de M. le P., lequel je fais consister en ce que d'abord le talent qu'il a pour la guerre, s'est fait connaître. Les habiles gens de ce métier, à Aoir comme il s'y prenait, ont jugé par là de ce qu'il a fait depuis ; je l'ai ouï dire à quelqu'un d'eux, et plus d'une fois. Je laisserai pourtant Alexandre en possession du privilège que tout le monde lui attribue, car d'entreprendre à vingt ans la conquête de l'Asie, avec aussi peu de troupes qu'il eu avait, et ne voulait démordre d'aucune chose, cela ressemble assez à Achille ; aussi se proposait-il de l'imiter. César hésita beaucoup davantage dans l'entreprise de se rendre maîtredeRome, quoiqu'il disposât de quantité d'excellentes troupes^ qu'elles lui fussent affectionnées à un point qu'il en pouvait tout attendre, et qu'il eût déjà gagné un nombre infini de batailles. Il fit des propositions d'accommodement, ayant un parti formé, et sachant qu'au bruit de sa marche chacun s'enfuyait de Rome. Alexandre, dénué de ces avantages, n'eût pas marchandé pour passer le Rubi-
con, et c'est en partie cette hardiesse qui lui a fait attribuer le surnaturel et le merveilleux. Cette qualité n'éclate pas moins dans les premières actions de M. le P. Véritablement il s'est rencontré des occasions où il n'a pas tant donné à la fortune que le Prince de Macédoine. Celui-ci a entrepris beaucoup de choses qui semblaient au-dessus de son pouvoir, et en est venu à bout, et M. le P. est louable de n'avoir pas toujours entrepris tout ce qu'il pouvait. Je ne parle point des occasions particulières que la guerre lui a fournies ; comme il n'en était pas toujours le maître, on n'a rien à lui imputer sur ce sujet. A l'égard de ses deux rivaux, il serait à souhaiter que leurs projets eussent été aussi légitimes qu'ils ont été bien conduits. Alexandre avait un prétexte assez honnête quand il passa dans la Perse II voulait venger les Grecs et soutenir les barbares. Mais qui l'obligea de passer aux Indes, qu'une ambition insatiable ? Pourquoi troubler le repos d'une Nation qui ne lui en avait donné aucunsujet,et qui faisait un meilleur usage que lui des bienfaits de la nature ? Encore n'a-t-il pas détruit sa Patrie, ce que l'on reproche à César. Je m'amuse ici à balancer le droit et le tort que ces Conquérants ont eu, comme si c'était de ces choses-là qu'il s'agit entre des gens de leur caractère. On ne regarde pas s'ils sont justes, on regarde s'ils sont habiles ; c'est assez même qu'ils soient heureux ; on les loue alors. Quand le succès manque à quelqu'une de leurs entreprises, tout le reste a beau s'y trouver, le peuple le blâme sans l'examiner, et les sages l'examinent à la rigueur. Ces réflexions m'ont écarté du merveilleux que je donne à Alexandre, et dont je ne prive pas les deux autres en sorte pourtant queje penche un
peu plus vers le Macédonien que vers le Romain ; sauf le jugement que V. A. en fera, car le merveilleux vous est familier, et mille fois plus connu qu'à nous autres Poètes, encore que nous nous piquions de l'employer dans nos Poëmes. Si on me demande auquel des trois je prétends donner jusque-là la préférence, je dirai que dès l'abord mon intention n'a été que de prononcer entre ceux qui ne sont plus. On en peut parler comme on veut. Ce sont les gens du monde les plus commodes. Pour les vivants, il faut prendre garde avec eux à ce que l'on dit. Que si par hasard (comme toutes choses peuvent arriver) j'allais mettre M. le P. au-dessus des autres, je lui attirerais trop d'envie, et offenserais la délicatesse qu'il a sur le fait des Panégyriques. De le faire marcher le dernier, il en aurait du dépit. Je ne lui dirai jamais en face. «Vous êtes plus grand qu'Alexandre », et lui dirai encore moins : <* Alexandre doit être mis au-dessus de vous. » Le plus sur est de laisser lai chose indécise à son égard. Mon avis est donc que la jeunesse d'Alexandre a quelque chose de plus héroïque queJ celle de Jules César. Véritablement si dans les premières! années de celui-ci tout ressemblait à celte hauteur avec! laquelle il traita les Corsaires qui l'avaient pris, je lui donnerais le premier rang. Cela n'étant pas, je me laisse emporter au surnaturel que l'on attribue à l'autre.
Il se peut faire que dans la suite je balancerai davantage.' Alexandre agit d'abord pour de plus grands intérêts. Toute la terre y prend part. Il n'est pas jusqu'à l'Ecriture sainte qui n'en fasse mention, et qui ne représent&i le monde entier attentif et dans le silence devant ce Prince. In cujus conspectu terra siluil. Encore aujourd'hui l'O-J
rient est rempli du bruil de son nom, et de ses conquêtes : elles vont fonder des empires au delà du Gange, tout cela avec une rapidité inconcevable, et comme si les Dieux lui eussent envoyé la science de conquérir. Démoslhène l'avait appelé enfant II lui fît dire qu'il était passé à l'adolescence en passant par la Thessalie, et qu'on le trouverait homme fait devant les murailles d'Athènes. M. le P. ne lui en doit guère pour ce Point-là. Il n'y a point non plus de différence entre les premières et les dernières années de guerre dans la vie de Jules César. Ceux des Juges qui lui seront favorables, dans le difiérend dont il s'agit, diront qu'il était aisé à Alexandre de vaincre les Perses, gens efléminés, et ignorants aux combats. S'ils avaient été aussi bons soldats que les Macédoniens, comme ils étaient vingt contre un, je pense bien que la chose se serait tournée autrement, mais outre qu'il y avait de la hardiesse à l'enti éprendre, il y a aussi du bon sens et de la conduite à l'exécuter. Elle ne s'est pas faite d'elle-même. Il a fallu donner trois grandes batailles dans la Perse, sans parler de celles des Indes, plus glorieuses encore que les autres, et de quantité de combats particuliers à travers un nombre infini de difficultés, de fatigues et de périls. Du côté de César les batailles ont été en plus grand nombre, et plus contestées, les dangers aussi fréquents, la valeur égale, et l'habilité dans la guerre bien mieux marquée. Tout cela se trouve dans M. le P. avec avantage. Ajoutez-y qu'il a quelquefois commandé de mauvaises troupes, et que la fortune ne lui a pas toujours été favorable. La bataille de Lens, la retraite de devant Arras, et cent autres choses de celte sorte, passeront chez tous les siècles pour les chefs-
d'œuvre de ce métier. Je ne parle point des campements et des marches, bien qu'en cet article seul je trouve de quoi donner à Monsieur le Prince, je n'oserais dire la préférence, encore que j'en sois tenté, mais la concurrence du , moins, et en cela je crois être un loueur modeste. Une chose fait pour Alexandre, c'est qu'il a formé je ne sais combien de capitaines qui ont tous été de véritables Césars. Ou me dira que par leurs conseils, et avec leur assistance, il a exécuté les merveilles que nous lisons ; mais si on y veut bien prendre garde, on confessera que toute l'action roulait sur lui II y a eu des occasions où on l'a pu accuser de témérité, et en ce cas-là j'aurai recours au surnaturel. Ce seul mot justifiera ce qu'il fit en se précipitant d'un rempart dans une ville, sans prendre garde s'il était suivi. Les témoignages de valeur qu'il y rendit vont au delà de toute l'imagination, et méritent bien qu'on lui pardonne cette imprudence. La même excuse justifiera je ne sais combien de blessures qu'il se serait épargnées s'il avait voulu. Elle justifiera encore l'envie qu'il a eue de passer une rivière sur Fon Écu faute de savoir nager. Les Héros se laissent emporter à la chaleur du combat.
Cela n'est-il pas arrivé quelquefois à M. le Prince. Quand la témérité est heureuse, elle met les hommes au nombre des Dieux. On me répondra que celui de qui dépend le salut de toute une Armée ne doit jamais devoir le sien propre à un bienfait du hasard. Toutes ces choses -là ont deux faces, aussi bien que la plupart de celles que nous . louons ou que nous blâmons tous les jours. On peut dis- ^ puter de part et d'autre tant qu'on voudra. Pour en rêve- *' nir au jugement que j'ai résolu de faire, ce que César ;;
exécuta dans les Gaules n'était peut-être pas d'un si grand éclat que la défaite de Darius, et peut-être aussi était-il plus difficile, et par conséquent plus glorieux, mais dans la Bataille de Pharsale on rencontre tout ce qui peut mettre un homme au suprême degré de la gloire. Les guerres d'Afrique qui l'ont suivie, ne sont guère moins fameuses, et ne méritent pas moins de louanges. Que si on considère le fruit de ces entreprises, se rendre maître de Rome était encore un plus grand événement que de détruire les Perses ; mais c'était aussi une chose plus odieuse. Je m'arrête trop de fois, à un sfcrupule que les Conquérants n'ont guère. Ainsi je donnerais volontiers l'avantage à Jules César en ce qui regarde ce second tdmps ; et, si M. le P. voulait le lui contester, je m'y trouverais si embarrassé que je jetterais au sort, ou aurais recours à quelque Oracle. Ne pourriez-vous point m'en servir ? Je vous ai toute ma vie enlendu appeller ainsi, et lors même que vous n'étiez qu'un enfant ; et comme on se rapporta à celui de Delphes sur le différend du Trépied qui devait être donné au plus Sage, je suis d'avis que vous prononciez entre ces Héros sur la préférence qui doit être donnée au plus grand.
Puisque je vous ai constitué Juge du différend, vous considérerez, s'il vous plaît, en faveur de M. le Prince, comme je lai déjà dit, (car on ne le peut trop répéter) que la fortune a toujours mené les deux Rivaux par la main, et lui a été souvent opposée ; qu'il n'a été maître ni de l'argent ni des troupes dont il s'est servi ; qu'il a eu à combattre d'habiles gens et de vaillants hommes^ au lieu que les Perses étaient imbéciles, les Gaulois courageux et
forts à la vérité^ mais sans expérience à la guerre ; que César a eu les meilleures Troupes du monde et les plus affectionnées à leurs Capitaines. Véritablement il a eu aussi des Romains en tête, et leur a fait voir qu'il était le plus vaillant et le plus habile de tous les Romains. Il y a encore une chose en quoi Alexandre l'emporte sur les deux autres, c'est qu il a acquis en moins de temps qu'eux cette gloire si éclatante.
Je ne m'arrêterai pas davantage sur ce second temps de leur vie : il faut passer au troisième, et regarder quel usage ils ont fait de leur gloire et de leur grandeur ; il faut, disje, regarder comme leur carrière s'est achevée. Alexandre a soutenu jusqu'au bout ce surnaturel et ce divin qui le distingue des autres hommes. Notre monde est à la fin trop petit pour le contenir. On lui dit qu'il y en a d'autres ; cela le fait soupirer de ce qu'il n'était pas encore le Maître de celui-ci. Il n'y a pas moins d'excès dans sa colère que dans les marques de son amour. Il tue son Ami, et fait bâtir une Ville à la mémoire de son cheval. Il est vrai que le meurtre de cet Ami se peut excuser. Plutarque fait mention d'un incident qui doit noircir davantage la mémoire de ce Prince. C'est un manque de parois à certaines Troupes qui s'étaient accommodées avec lui sous certaines conditions. La débauche, et la flatterie de ses Courtisans, ou plutôt son propre tempérament, ne sont pas seulement coupables de ce qu'il fit pour punir Clitus ; on voit en mille autres actions qu'il porte tout dans l'excès. Il fit brûler le Palais des Rois de Perse sur la proposition qu'en avait faite une Courtisane, et prit cette résolution dans la chaleur d'un repas, sans considérer davantage Persépolis.
Quelques-uns de nos débauchés en ont fait autrefois autant à l'Echelle du Temple. Les provinces entières sont ses présents. D'un jardinier il en fait un Roi. 11 tâche à se persuader à lui-même qu'il est fils de Jupiter ; et contraint par ses soldats de retourner en arrière, et d'abandonner certains pays, il y fait laisser des brides et des mangeoires pour les chevaux beaucoup plus grandes qu'à l'ordinaire, afin de passer pour quelque dieu qui commandait à des Géans, lui qui était d'une taille au-dessous de la médiocre : tout cela par une vanité aussi ridicule qu'était celle de Néron qui se fit tailler en colosse, et se crut bien grand quand il eut fait faire de lui une Statue de cent pieds de haut. Voilà de l'ostentation et du faux que je pardonne à Néron qui n'avait point de véritable mérite ; mais dans Alexandre, cela m'étonne. Il était assez terrible d'ailleurs, sans (ju'il eût besoin de recourir à ces artifices. Sa simple Statue fit frémir après sa mort Gassauder, qui à cet aspect se souvint de quelle manière il l'avait autrefois menacé, et en trembla. Je croirais assez que celle de M. le Prince pourrait produire de ces effets.
Enfin selon l'idée du divin que j'ai d'abord établie, et par laquelle je considère simplement cette qualité comme quelque chose au-dessus de l'homme, soit à reprendre soit à louer, Alexandre y a répondu parfaitement. Que si je veux étendre cette même idée, je trouverai aussi du divin dans la clémence de Jules César. Y a-t-il rien qui approche plus près des dieux, que de conserver les hommes ? Il ne veut point ôter la vie à Brutus, quelque avis que l'on lui donne que ce Romain conspirera contre lui. (1 pardonne à Ligarius sur une harangue de Cicéron, comme s'il n'eût
pu résister à l'éloquence de cet Orateur ; car il avait apporté, dit-il, un arrêt de mort. Quant à moi, je crois qu'il voulut iiratifier l'Avocat et le Criminel, et accompagner son bienfait dune double grâce. Pouvait-il se laisser surprendre à des charmes qui lui étaient si connus et si familiers? Alexandre s'est montré humain en plusieurs occasions. Il ne faut que voir comme il traita la mère et la femme de Darius. Je doute fort que César eût regardé celle-ci des mêmes yeux. Il ne manque rien à l'honnêteté du prince de Macédoine. Scipion renvoya, ayant pris Cartilage, une jeune et belle Princesse à son fiancé. C'était sa captive, il en eût pu faire ce qu'il eut voulu ; mais en la rendant il évitait une occasion continuelle de succomber, au lieu qu'Alexandre garde Statira dans son Camp, et en la gardant il se fait même un scrupule de la voir, et de donner à Darius le moindre soupçon Non seulement il a eu de l'humanité, il a aussi eu de la tendresse. Antipaler lui ayant écrit une leltre contre Olympias, il dit à ceux qui la lui avaient présentée : Anlipaterne sait pas qu'une seule larme de Mère efface dix-mille Lettres comme celle-là. Qai ne sait que M le P. est un Père à adorer, et outre cela Palruus Patraissimas^ ? Je serais seulement curieux de savoir s'il pleure, et encore plus curieux de le voir en cet état-là : non qu!AchiIle n'ait pleuré abondamment, et que cela narrive aux Héros avec bienséance. On reproche à Alexandre d'avoir fait mourir Parménion qui ne trempait pas dans le crime de son fils, et à qui il avait de grandes obligations ; mais il y eût eu du danger à le
' « Le plus tendre des oncles. »
LliS DISTRACTIONS DE LA FONTAINE 303
laisser vivre. Gelait un homme qu'il devait craindre, et pour la capacité et pour la puissance. Si Monsieur de Guise n'eut point pardonné à Gennare Anneze', les malheurs qui lui arrivèrent par la trahison de cet homme, ne lui seraient peut-être pas arrivés. Quelques gens ont voulu justifier cette faute, et ont dit qu'il y avait de la prudence à user d'humanité et de grandeur d'âme en cette rencontre ; qu'elle acheva de lui gagner les esprits ; qu'elle fut suivie d'acclamations et de louanges sur l'heure même ; qu'on n'en a pas moins estimé ce Prince, tout malheureux qu'il s'est vu depuis. Mon sentiment est qu'il devait pourvoir à sa gloire de telle sorte qu'il pourvut aussi à sa siîrelé, et à celle d'un peuple qui l'aimait tant. J'en reviens à dire que la plupart des choses ont deux faces. Charles Sluart a empêché de tout son pouvoir qu'on n'ait cherché les conspirations qui se faisaient contre lui. Il ne voulait point qu'on punît les conspirateurs. Par là il se fit aimer, et ne se fit pas assez craindre.
Quoi qu'il en soit, César eût pu pardonner à Brutus sans mettre sa propre vie en danger Sa clémence lui nuisit moins qu'une autre faute qu'il fit Je liens celle-ci plus grande que toutes celles du prince de Macédoine, et d'une conséquence toute autre que de se faire appeler Dieu, ce qui déplut aux Macédoniens et aux Perses. C'était bien une plus grande sottise à César de se vouloir faire appeller Roi. Les Romains lui eussent plutôt érigé des temples qu'ils ne lui eui^sent laissé prendre le Diadème. Cependant Gromwell est aussi tombé dans cette erreur, tout habile
' Le chef des ré>oltés de Naple.s après Masaniello.
qu'il était. Ne suffisait-il pas à Tun et à l'autre d'avoir l'essentiel de la Pioyauté sans en afFecler aussi les apparences, qui ont pense perdre Cromwell, et qui ont été cause de la mort de Jules César ? Pauvres gens de courir après le nom, quand la chose leur devait suffire. Si d'ailleurs ils ont abusé de leur fortune, et que par là Alexandre se soit attiré les reproches de Callislhène, je dis que le Philosophe eut plus de tort que le Roi. C'est à la fortune qu'il se faut prendre et non pas à ceux quelle prend plaisir à corrompre. Savons-nous ce que M. le P. aurait fait s'il avait été en leur place? La modération est une \ertu de Particulier, et de Philosophe, et non point de Majesté ni d'Altesse. Mais j'ai tort de me délier de la sagesse de M. le P. Son séjour à Chantilly en fait voir assez pour ne pas donnera croire qu'il fût tombé dans les fautes qu'ont faites les autres, s'il fût parvenu au même degré de fortune.
Avant que je parle de Chantilly, voici le jugement que je fais en gros des trois Personnages que j'introduis sur la scène. Jules César est un homme qui a eu moins de défauts, et plus de bonnes qualités qu'Alexandre. Par ses défauts mêmes il s'est élevé au dessus de l'homme. Que l'on juge de quel mérite ses bonnes qualités pouvaient être. M. le P. participe de tous les deux. N'est il pas audessus de l'homme à Chantilly, et plus grand cent fois que ses deux rivaux n'étaient sur le trône ? 11 y a mis à ses pieds des passions dont les autres ont été esclaves jusques au dernier moment de leur vie.
Charles Quint a toujours tourné les yeux du côté du monde, et ne l'a quitté qu'en apparence ; Dioctétien par un pur dégoût, et Scipion par contrainte. M. le P., sans y
renoncer entièrement, trouve le secret de jouir de soi. Il embrasse tout à la fois et la Cour et la Campagne, la conversation et les livres, les plaisirs des jardins et des bâtiments. 11 fait sa Cour avec dignité : aussi la fait-il à un prince qui mérite qu'on la lui fasse, et qui en est plus digne qu'aucun Monarque qui ait su régner. C'est ce que Louis XIV sait bien faire. 11 n'est pas jusqu'à la fortune qui n'en convienne. M. le P. n'a pas de peine à rendre ce qui est dû à une puissance et à un mérite si élevé. Il y a de la grandeur aussi bien que de la sagesse à s'acquitter de bonne grâce d'un pareil devoir, et plus de grandeur qu'à y résister. Si on lisait dans le cœur du Maître, je crois que l'on y verrait qu'il estime plus les hommages de M. le P. que ceux que lui pourrait rendre tout le reste de l'Univers. Je m'ingère de raisonner sur des choses qui sont au-dessus de moi. L'imagination des poètes n'a point de bornes ; la mienne pourrait m'emporter trop loin. Il faut donc que je finisse ce parallèle après avoir donné à Monsieur le Prince l'avantage du dernier temps, Alexandre s'y comporta comme un homme que la bonne fortune et la gloire avaient achevé de gâter. Jules César a des traits d'humanité et de clémence. Mais j'ai peine à lui pardonner deux fautes, l'une de ne s'être point encore assez défié de Brutus, l'autre de s'être laissé piésenter le Diadème, et d'avoir fait une tentative si périlleuse ; car quant à l'amour de Cléopàtre, je trouverais les grands personnages bien malheureux, s'ils étaient obligés de ne vivre que pour la gloire. J'estime autant la conquêle de cette Reine, que celle de l Egypte entière. Du tempérament dont César était, il en devait devenir amoureux ; c'est ur,e
marque de sou bon goùl. Je le loue d'avoir été Forinarum spectator elegans.* V. A S. refuserait- elle celte louange ? je ne le ^crois pas. Il suffit qu'on traite ces choses d'amusemeut, et qu'elles ne détournent pas un grand personnage de son chemin. Alexandre et M. le Piince en ont usé de la sorte. Je pourrais tirer mes exemples de plus haut, et alléguer Jupiter Qiwin Deiim ? Tiendriez-vous à honte de Timiter? Jules César a donc pu le faire : je souhaiterais seulement que sa passion ne l'eût point mis en un danger aussi grand que celui où il ss trouva. Je souhaiterais encore pour le bien unive'rsel de tous les peuples d'alors, qu'il eût été aussi superstitieux et aussi adonné aux devins et aux songes que l'était le Prince de Macédoine, il n'aurait pas été au Sénat se livrer à ses ennemis. Je conclus de là que la défiance est bonne quand ou est au suprême degré de la fortune. Dans ce chemin je conseille la confiance ; et après les réflexions, dicenda tacenda lociitas,- ie vous supplie d'agréer ce petit Ouvrage, aussi bien que les assurances du profond respect avec lequel je suis,
Monseigneur, De Yotre Altesse Séré?(issime, Le très-humble, très-obéissant, et très-fidèle serviteur.
[Œuvres Postliumes).
' « Juge c'cl.iiic de la Ij.aiiS'. »
' « Ayant dit co qui était à dire et ce qu'il aurait mieux valu luire.
AU ROI
Dédicace de l'Opéra de Roland, pour Luli.i.
Agréez de mon ait les présens ordinaires ; Ne les recevez point, en hommages vulgaires, Dans la foule de ceux qu'attire ce séjour : Votre mérite est tel, que tout lui fait la cour.
La déesse aux ailes légères
Lui fait partout des tribvilaires.
Il en vient des portes du jour :
C'est de là que partit la belle Qui préféra Médor' au héros de ces vers. Son hymen attira cent monarques divers.
L'amante de Paris avait jadis, comme elle,
Intéressé dans sa querelle
Tous les maîtres de l'univers.
La bruit que ces beautés au dieu Mars ont fait faire, N'est lien près des combats qu'il entreprend pour vous. Vos exploits ont rempli l'un et l'autre hémisphère
D'admirateurs et de jaloux.
Au milieu des plaisirs d'un triomphe si doux, Plaignez le paladin que mon art vous présente. Son malheur fut d'aimer : quelle âme en est exemple? Il suivit à la fin de plus sages conseils : Au lieu de ses amours il servit sa patrie ; Son prince disposa du reste de sa vie. Vous savez mieux qu'aucun employer ses pareils.
1 Amant d'Angélique, dans le Roland furieux de l'Arioste.
Charlemagne vous cède : il vainquit ; mais la suite Détruisit après lui ces grands événements. Maintenant notre empire a, par votre conduite,
D'inébranlables fondements.
Ici les Muses sans alarmes
Se promènent parmi les bois :
Leurs chants en sont plus beaux, aussi bien que leurs voix. Si j'en crois Apollon, les miens ont quelques charmes : Puissent-ils relâcher tous vos soins désormais ! Vous imposez silence à la fureur des armes ; Goûtez dans nos chansons les douceurs de la paix.