PREFACE XIX
que, pour cela, sans lui en avoir voulu reparler, il avait dépêché un courrier avec l'ordre de brûler Trêves à son arrivée.
Le Roi fut à linstant, et contre son naturel, si transporté de colère, qu'il se jeta sur les pincettes de la cheminée, et en allait charger Louvois sans M™'' de Maintenon, qui se jeta aussitôt entre deux en sccriant : « Ah ! Sire, qu'allez-vous faire ? » et lui ôta les pincettes des mains. Louvois cependant gagnait la porte. Le Roi cria après lui pouf le rappeler, et lui dit les yeux étincelants : « Dépêchez un courrier tout à cette heure avec un contre-ordre et qu'il arrive à temps, et sachez que votre tête en répond, si on brûle une seule maison ». Louvois plus mort que vif, s'en alla sur-le-champ,
(S. Simon, t. vm, p. 95.)
jjme (jg Caylus raconte que Louvois avait dit à \I™^ de Maintenon, dans le temps d'un démêlé qu'il eut avec le Roi : « 11 sait qu'il me doit tout » (127).
Cette année-là (1691) me fut heureuse, disait Louis XIV, je fus défait de trois hommes que je ne pouvais plus soufîrir, M. de Louvois, Seignelay, et La Feuillade.
Madame, qui est vive, lui dit :
Hé mais, Monsieur, que ne vous en défaisiez-vous ?
Sa Majesté baissa les yeux et regarda son assiette. {Mémoire pour l'Histoire, 33oj.
« Venons au fait. En Piémont notre armée « Sous Catinat à vaincre accoutumée.
« Complètement a battu l'ennemi « Et la victoire a pris notre parti.
« De Catinat dirai-je quelque chose, « Sur lui le Prince à bon droit se repose : (' Ce général n'a guère son pareil :
« Bon pour la main, et bon pour le conseil. » {Epitre à M. de Vendôme, }69l).
Dans le but de commander les troupes qui devaient prendre possession de Casai, Louvois avait mandé de Flandre un officier connu par son mérite et par son esprit prompt et résolu. C'était Catinat.
Le ministre l'avait mis au courant de lafTaire et dès le mois de décembre 1678, il lui avait enjoint de se rendre secrètement à Pignerol, petite ville située à l'entrée de la vallée de Peronne dans le Piémont.
Le commandant de la citadelle de Pignerol était M. d'Herleville, mais il y avait pour le donjon un commandant spécial du nom de St-Mars', chargé de la garde des piisonniers.
Saint-Mars seul fut prévenu de l'arrivée à Pignerol d'un officier qui se présenterait de nuit et mystérieusement sous le nom de Richemont, et qui devait passer pour un prisonnier d Etat. Ces précautions étaient inspirées par la crainte que le séjour de Catinat dans une forteresse voisine de Turin n'éveillât l'attention.
[Lettre Je Louvois à Saint-Mars, -29 décembre 167$).
A.fin de dégager un peu la réclusion forcée de Catinat il autorisa Saint-Mars à le mettre en communication avec Lauzun et Fouquet, « ce qui l'aidera, ajoutait-il à passer un temps que je ne puis vous dire s'il sera long ou court. »
Lettre de Louvois à Saint-Mars, 15 février 1679).
Saint-Mars fut prévenu par lettre de Louvois du 27 avril de la prochaine arrestation « d'un homme dont la conduite duquel Sa Majesté n'avait pas sujet d'être satisfaite ".
1 Saint-Mais était marié à M*"' de Moresaut, sœur du Couimissaiie des guerres de Pignerol, et de M™* Dufresnoy, femme du 1" Commis à la guerre et maîtresse de Louvois.
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On a cru longtemps qu'il s'agissait de Matlhioli, ministre du duc de Mantoue, mais de môme qu'en 1661, il y eut deux arrestations.
Tout fin qu'il était, Matlhioli fut dupe d'un stratagème assez grossier. L'abbé d'Estrades lui laissa croire qu'on ignorait son double jeu et ses fourberies. Il lui persuada que Catinat, dont Matthioli savait la présence à Pignerol, avait les mains pleines d'argent et était autorisé à les ouvrir en sa faveur. Rendez-vous fut pris entre l'abbé et Matlhioli pour le 2 mai à 6 heures du malin, dans une église à un demi-mille de Turin. L'ambassadeur et l'Italien montèrent à l'heure dite dans un carrosse, qui les conduisit l'apidemeut vei's une petite hôtellerie où les attendait Catinat, et qui était située sur le territoire français. C'est là qu'eut lieu l'arrestation Le même jour le traître était à Pignerol.
Catinat demeura à Pignerol quelque temps encore après l'arrestation (12 juin). {Trois énigmes, Loiseleur).
L'arrestation de Matthioli était pour établir un alibi ; il fut transféré à la Bastille, où à la mort de Louis XIV (i7i5) il se trouvait encore, et demanda à y rester.
(17 15) Le régent se fit apporter la liste de toutes les lettres de cachet, et leurs causes. Quantité dont les raisons étaient connues du feu Roi seul. Le régent leur rendit à tous pleine liberté, exilés, prisonniers, exceptés ceux qu'il connût pour être arrêtés pour crime effectif et affaires d'Etat.
Parmi les prisonniers de la Bastille, il s'en trouva un arrêté depuis 35 ans, le jour qu'il arriva à Paris dltalie d'où il était...
.... Quand on lui annonça sa liberté, il demanda tristement ce qu'on prétendait qu'il pût en faire Il demanda de rester dans la Bastille le reste de ses jours avec la nourriture et le logement. Cela lui fut accordé. (St- Simon).
« Que Louis auv Condés ne peut rien refuser. »
(Epithalame. L'Hyménée et l'Amour, 1688).
Nous avons entendu parler des fêles célèbres de Chanliliy.
Aussi La Fontaine nous en parle-t-il dans sa dernière lettre. Etait-ce encore une de ses distractions ? néanmoins elle nous indique l'endroit où la scène, l'événement si l'on veut, s'est passé,
« Quel prince ! nous savons qu'il s'est trouvé partout « Que dédaignant le bruit d'une valeur commune
« Il s'est distingué jusqu'au bout :
« Que Francœur, Jolicœur, Jolibois, La Fortune. « Grenadiers, gens sans peur, vrais suppôts de Césars, « Avec moins de plaisirs s'exposent aux hasards « Tel on voit qu'un lion roi de l'ardente plage,
« De sang et de meurtre altéré, « Porte sur les chasseurs un regard assuré
« Et se tint fier d'être entouré.
« Pour une fête singulière ?
« Chantilly fut la scène, endroit délicieux 0 Sans que tout fut parfait, chacun fit de son mieux.
« Tous rapportèrent de ces lieux
'< De grosses et notables sommes.
<< Il a payé comme les Dieux « Ce qu'ils ont fait comme des hommes. »
Pour ne citer qu'un seul de ces suppôts de Césars, gens sans peur, etc. Nous savons que d'Aubigné se vantait d'avoir reçu son bâton de maréchal en argent.
Le règne de Louis XIV est partagé en deux époques. Il est prouvé qu'il y eut un grand changement dans les habitudes du roi ; que ce fut à Chantilly comme nous
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indique La Fontaine qu'eût lieu l'événement^ où les complices furent payés comme des Dieux.
C'est à propos de cette fête qu'il faut placer celte anecdote dont parle M"* de Montpensier dans ses Mémoires, d'autres en ont parlé mais pas d'une manière aussi précise :
« M'"^ de Montespan fut surintendanle de la maison de la Reine à la place de la C'^*^^ de Soissons, qui s'en alla hors de France, elle était mêlée dans les affaires de la Chambre Ardente de l'Arsenal. » Je n'entreprendrai point de parler de cela, l'affaire est trop délicate : ce fut dans ce temps-là que M. de Luxembourg fut arrêté (janvier 1G80), mis à la Bastille pour cette sorte d'afïaire.
Il se passa une petite histoire de galanterie en ce temps-là.
Un soir le Roi ne revint qu'à 4 heures se coucher, la Reine avait envoyé voir ce qu'il faisait, et s'il était chez M"* de Montespan. On lui dit que non ; il n'était pas chez lui, tout le monde raisonnait, enfin, on sût où c'était. On nomma la Dame, et on dit que le Roi dans un chagrin qu'il avait eu contre elle, le dit à la Reine, et que toutes les fois qu'elle voulait qu'il allât chez elle, elle avait des précautions à prendre, parce qu'elle avait un mari ; elle mettait des pendants d'émeraudes au diner et au souper du Roi où elle se trouvait. »
Cette histoire des pendants d'oreilles est assez connue, mais seule M"' de Montpensier nous donne une date qui se rapproche assez de celle du séjour de CatinatàPignerol, de la lettre de M"' de Maintenon à l'abbé Gobelin, de l'épitre à M""^ de Fontanges, etc.
Comme l'absence du Roi ne pouvait passer inaperçue à la cour ; il fallait donc avoir une explication, un alibi tout prêt, M"'" de S. fût le prétexte.
C'est ici que la lettre de M"'' de Sé\igné pourrait trouver son application.
a Et comme Tonquin d'Armorique n'était autre que René de Guingo.
Et comme ayant trouvé sa mie, il ne savait bonnement que lui dire (39 juillet 1O79). *
Pour terminer : je prends dans Saint Simon un extrait de la relation du camp de Compiègne.
«... Il y avait, vis-à-vis la chaise à porteurs de M* de Mainte non un sentier taillé en marches raides, qu'on ne voyait poinj d'en haut, et une ouverture au bout, qu'on avait faite dai cette vieille muraille pour pouvoir aller prendre les ordres d' Roi den bas, s'il en était besoin. Le cas arriva : Crenan envoy Canillac, colonel de Rouergue, qui était un des régiments qui défendaient, pour prendre l'ordre du Roi sur je ne sais quoi Canillac se met à monter, et dépasse jusqu'un peu plus que lei épaules. Je le vois d'ici aussi distinctement qu'alors. A mesur que la tète dépassait, il avisait cette chaise, le Roi et toute cettj assistance qu'il n'avait point vue ni imaginée, parce que soi poste était en bas, au pied du rempart, d'où on ne pouvait dé' couvrir ce qui était dessus.
Ce spectacle le frappa d'un tel étonnement qu'il demeuri court à regarder la bouche ouverte, les yeux fixés et le visag( sur lequel le plus grand étonnement était peint. 11 n'y eui personne qui ne le remarquât, et le Roi le vit si bien, qu'il lui dit avec émotion :
0 Eh bien ! Canillac, montez donc. » Canillac demeurait, le Roi reprit : c Montez donc ; qu'est-ce qu'il y a '.' » Il achcAa de monter, et vint au Roi, à pas lents, tremblants et passant les yeux à droite et à gauche, avec un air éperdu.