CONCLUSION
Plaute dit quelque part que, dans plusieurs tragédies, la Victoire paraissait sur la scène et se vantait au peuple romain des faveurs qu'elle lui prodiguait. Le peuple romain, de son côté, nous l'avons assez fait voir, ne se montrait point ingrat à l'égard d'une divinité à qui il devait l'empire du monde. Le culte de Victoria est à Rome l'un des plus anciens dont il soit fait mention dans les histoires. La légende attribuait à Evandre la fondation , sui* le Palatin , du plus antique des temples consacrés à cette divinité ; et l'étude de la numismatique impériale et chrétienne nous l'a montrée , glorieux symbole d'un passé sans retour, étendant encore sur l'empire menacé ses ailes devenues impuissantes à le protéger. Honorée à Rome et dans toutes les provinces , ses autels et ses images se di'essent dans le camp au milieu des soldats ; nous avons vu sa statue présider aux conseils du Sénat ou promenée triomphalement dans la pompe à la fois militaire et sacrée des jeux du cirque ; son culte, intimement uni au culte de l'empereur, de l'homme en qui se résume la puissance romaine ; le peuple , plein d'angoisse lors des calamités publiques , ou d'espoir au temps des succès , tourné vers ses statues et implorant d'elle un présage. Les inscriptions nous ont montré ses collèges, ses seviri, ses cultores, des vétérans, des personnes de toutes conditions s'empresser à la servir, et des familles se transmettre héréditairement l'honneur de son culte. Enfin , son nom nous est apparu associé au nom de toutes les grandes divinités. Peut-être s'étonnera-t-on de ne pas trouver ici le récit du dramatique épisode qui marque la fin de l'un des cultes les plus brillants et les plus populaires de la Rome païenne. Telle serait, en effet, la conclusion naturelle d'une étude sur la divinité de la Victoire à Rome. Mais combien de fois cette lutte célèbre entre l'éloquent évoque de Milan et le plus autorisé des païens , n'a-t-elle pas été retracée dans toutes
ses parties? Quel de mes lecteurs n'a pas présentes à la mémoire les belles pages consacrées récemment à ralTaire de l'autel de la Victoire, par M. Gaston Boissier (1)? Puis, comme je l'ai dit, cette affaire marque plus que la fin d'un culte particulier, elle est d'une portée plus haute. L'habile et touchant discours de Symmaque n'est que le dernier plaidoyer d'une religion qui, malgré ses erreurs et ses folies, n'en eut pas moins sa grandeur et sa poésie. Dans l'ampleur d'un pareil débat, la divinité particulière, qui n'en est que le prétexte, disparaît, le paganisme seul est en cause.
Nous n'avions ni la prétention , ni le devoir d'entrer dans des considérations d'un ordre si élevé et si général. Nous nous proposions seulement de dégager et de mettre en lumière l'une des formes multiples du paganisme antique , de suivre dans ses développements la curieuse conception d'une abstraction divinisée, et d'étudier dans le détail un des cultes importants de l'ancienne Rome.
(1) Pour ne parler que des études publiées en France sur ce sujet, il serait injuste de ne pas rappeler aussi les chapitres érudits et substantiels de M. l'abbé Baunard, dans sa Vie de saint Ambroise,