LES TBMPLB8 DE LA VICTOIRE
Il devait exister dans le monde romain un très grand nombre de sanctuaires consacrés à la Victoire. Des inscriptions nous en font connaître plusieurs. Ils étaient situés dans les parties les plus diverses de l'empire. Nous en trouvons en Lusitanie (2) ; à Hieraconpolis, en Egypte (3); à Bedaium, en Norique (4); à Naples (5), à Pollentia, en Ligurie (6), etc., etc. Nous ne pouvons songer à étudier ces divers temples sur lesquels les renseignements nous feraient, d'ailleurs, absolument défaut. Ils ne seront pour nous qu'un témoignage de la diffusion du culte de la Victoire, et nous n'insisterons que sur le temple de la Victoire au Palatin.
Le plus ancien sanctuaire de la Victoire était, à Rome, comme on l'a vu, celui qu'Evandre passait pour y avoir établi et où l'on sacrifiait encore au temps de Denys d'Halicarnasse. Etait-ce seulement une enceinte sacrée ou bien existait-il aussi un édifice ? Les termes qu'emploient les écrivains (7) anciens ne nous permettent pas de nous prononcer d'une manière absolue. Toutefois, j'inclinerais à croire qu'il n'y avait qu'une enceinte sali) Lenormant, Revue numismatique ^ 1866, p. 73 et suiv. Elite des Mon. cér„ III. p. 48; IV, p. 12.
(3) C. /. L., 111, 22. A Jupiter, à Hercule et à la Victoire. Temple consacré par Domitien et Maximien, pour dédier à ces divinités le camp de la première cohorte des Lusitaniens.
(5) C. /. N. ap, 6, 313.
(7) Denys, I, 32 : « 'Ewl ôè t^ X^P^?? ^ o^ X6<pou t6 xii; N(xtjc T^pievo; éÇeXovxeç, dua(ac xal laMVÇi xaxeaxi^aavxo SiexiQOiOUc, &; xal in èpioû PcopiaToi ëOuov. »
crée. Cette hypothèse permet, en effet, d'expliquer, d'une façon plus satisfaisante qu'on ne l'a fait jusqu'à présent, diverses questions qui s'élèvent à propos du temple de la Victoire.
Nous savons par le récit de Tite-Live qu'en l'an 294 avant Jésus-Christ, après une défaite des Romains par les Samnites, suivie à Rome d'une grande frayeur, le consul Lucius Postumius, avant d'aller rejoindi-e l'armée, consacra le temple de la Victoire que, édile curule, il avait fait bâtir avec le produit des amendes (1). Y avait-il donc au Palatin deux temples de la Victoire? Cela est peu vraisemblable. Aussi lit-on dans la plupart des ouvrages de topographie romaine que le temple d'Evandre fut rebâti et consacré de nouveau par L. Postumius. Mais cette affirmation ne s'appuie sur aucune preuve. Il est évident qu'elle n'a d'autre origine que l'invraisemblance qu'il y a à supposer l'existence de deux temples de la Victoire à si peu de distance l'un de l'autre. Mais cette raison, il est vrai, n'a rien par elle-même de décisif, puisque sur ce môme Palatin s'élevaient, séparés par quelques centaines de mètres à peine, les temples de Jupiter Stator et de Jupiter Victor.
Le Curiosum Urbis Romae et la Notitia ne mentionnent qu'une fois la Victoire dans la région X. Encore n'est-il pas certain qu'il s'agisse là d'un temple , car, au lieu d'employer les expressions templwniy aedes, comme ils en ont l'habitude pour désigner les lieux consacrés au culte, les auteurs de ces deux écrits disent simplement : Victoria Germaniana {3] et Victoria Germaniciana {\), Quoi qu'il en soit, le texte de Titc-Live ne dit nullement que Postumius ait rebâti un ancien temple et non pas construit un nouveau. On attendrait môme dans la première hypothèse, plutôt que le mot faciendam, le terme restituendam qui est habituellement usité en pareille circonstance (5). Il parait donc plus probable que l'édifice de Postumius est un temple nouveau.
Si l'on restitue aux mots templum et TÉfitevo; leur sens propre d'enceinte sacrée, que le temple de Postumius fût bâti dans cette
(1) Tite-Live, X, 33 : a Prius tamen quam eziret, militibns edicto Soram jussis convenire, ipse aedem Victoriae, quam aedilis cnrulis ex mulctaticià pecunia faciendam curaverat, dedicavit. »
(2) Cf. Lanciani, Bull, délia. Commissiortê Arch, com, di Roma, 1883, p. 206.
(3) Curiosum, Reg. X.
(4) Notitia, Reg. X.
(5) Cf. plus haut l'inscription du temple de Rocca-Giovine, récdifié par Vespasien.
enceinte ou ailleurs , la difficulté de fait est écartée , car il est naturel que la Victoire eût un aedes consacré à son culte, et l'on n'aura pas besoin de donner au texte de Tite-Live une interprétation hasardée.
Ce temple devait être l'objet d'une grande vénération puisqu'il fut choisi entre tous pour recevoir en dépôt le simulacre de la Magna Mater, en 204. Tite-Live nous a transmis les détails de cette importante cérémonie. Le jeune Publius Scipion, désigné par la voix populaire comme le plus digne de toute la cité, se rendit à Ostie au-devant de la déesse, suivi de toutes les matrones. Lorsque le navire arrivant de Pessinonte entra dans le Tibre , Scipion reçut des prêtres la pierre noire, symbole de la déesse et la porta à terre. Les femmes les plus nobles de la cité la portèrent, en se relayant, jusqu'à la ville, au milieu d'un peuple immense répandu sur la route ; aux portes de Rome , on s'arrêta pour brûler de l'encens en l'honneur de la déesse que l'on priait d'entrer dans la ville de bon cœur et avec des dispositions bienveillantes. Puis, on la conduisit au temple de la Victoire, sur le Palatin ; le peuple lui apporta de nombreuses offrandes ; l'anniversaire de cet événement devint un jour férié ; on célébra un lectisterne et des jeux que l'on appela Mégalésiens (1).
Quelques années plus tard, en 193, M. Porcins Cato y adjoignait, en accomplissement d'un vœu fait deux ans auparavant, on ne sait à quel propos, un édicule à Victoria Virgo (2). On a vu comment les monétaires de la gens Porcia tenaient à cœur de rappeler cette largesse de leur ancêtre.
A partir de ce moment, il n'est plus fait mention dans les auteurs du temple de Victoria. Fut-il rebâti sous l'empire ? Tout porte à le croire. Par quel bonheur aurait-il échappé aux incendies qui à diverses reprises ravagèrent le Palatin ? Par quelle négligence, à la démolition qui atteignit tous les anciens temples, devenus trop modestes pour le faste impérial, et qui devaient faire place à des édifices plus somptueux, plus dignes, pensait-on de leurs hôtes divins, plus propres à coup sûr à assurer aux princes qui les élevaient un renom de piété et de magnificence ? Mais il y a pour admettre cette réédification d'autres motifs que
(1) Tite-Live, XXIX, 14. Ce dépôt ne fût tans doute que provisoire, car les Régionnaires indiquent également, dans la Région X, un temple de Cybèle.
(2) Tite-Live, XXX, 9. Y a-t-il , dans ce nom de Victoria Virgo , une influence grecque et un souvenir de la Vierge guerrière d'oU est sortie Niké ?
ces présomptions d'un caractère général. Ces motifs sont liés à la question de l'emplacement où était situé le temple (1).
Tout d'abord il n'est pas impossible que la Victoria Germaniciana du Curiosum et de la Notifia désignent précisément notre temple delà Victoire, rebâti par Germanicus, ou en l'honneur de Germanicus, parmi les nombreux monuments que l'on éleva à sa mémoire (2), ou par l'un des empereurs qui empruntèrent à leurs victoires en Germanie le surnom de Germanicus, par exemple Caracalla ou Maximin I" (3). Mais nous avons dit déjà les doutes que cette désignation laisse subsister.
Le document le plus important pour déterminer l'emplacement du temple de la Victoire est le rapport qu'insère Bianchini dans son livre sur le Palais des Césars (4), des fouilles exécutées en 1725 et 1728 dans la partie des jardins Farnèse qui regarde Sainte-Marie Libératrice. Des restes d'architecture , des fragments d'inscriptions monumentales de la république et de l'empire furent trouvés alors. Ces derniers ont disparu depuis et ne figurent pas au Corpus Inscriptionum. Ces fragments étaient au nombre de trois. Les deux premiers semblent avoir appartenu à l'inscription d'une frise et portaient les lettres suivantes :
I» [c]/AES • DIVI • F / 20 M/CTO RI A
Le premier fragment montre assez qu'il ne peut être question ici que d'Auguste. Si, comme rien ne s'y oppose, on en rapproche le second, l'inscription qui ornait le fronton du temple peut être restituée ainsi :
imp ' c/AESAR • DIVI • F ' / kugustus œdem vi/CTORlA/e Irefecii].
(1) Sur l'emplacement du temple, voir Lanciani, Bull, délia Commissione Arch. com. di Roma, 1883, p. 206 et suiv.; 1885, p. 157, pi. XXII. Guidi, ibid.. 1881, p. 469-470. J'emprunte aux deux premiers articles la plupart des détails qui suivent, tout en faisant dos réserves sur certaines observations de M. Lanciani. Par exemple, p. 206, je ne vois pas la nécessité de changer le texte d'Ascon, et de lire Vicae Potae au lieu de Victoriae; on a vu plus haut pour quelles raisons. Plus loin, M. Lanciani affirme, sans preuve, que les anciens n'ont connu qu'un temple de la Victoire, puisque L. Postumius rebâtit le temple primitif.
(2) Tacite. Ann,, II, 83. Preller, Regionen, p. 187.
(3) Borghesi, Bull. deW InsL, 1838, p. 164. Cohen, IV, p. 507. Maximin, !•' n» 9, 13, etc., p. 515, n" 104 et 105.
(4) Bianchini, Palazzi dei Cesari, Roma, 1727, p. 236.
Ou avec M. Lanciani :
imp • c/AESAR • DIVI • F • / œdem W/CTORIA/[e refecit].
Une seconde inscription prouve queBianchini s'est réellement trouvé, sans apprécier toute la valeur de sa découverte, en présence du temple de la Victoire Palatine. Elle était gravée sur un petit autel en caractères du temps de la république :
ORIAI CIVSC-F RS-C-DD
Comme le fait remarquer M. Lanciani, on serait tenté, à première vue, de la rapporter à la chapelle de Victoria Virgo élevée par M. Porcins Cato ; mais celui-ci était fils d'un Marcus et non d'un Gains. Il faut donc renoncer à cette hypothèse. Des trois autres que propose M. Lanciani (1) aucune ne s'impose nécessairement, et jusqu'à une nouvelle découverte, on en sera réduit aux conjectures.
Cependant les fouilles de 1728 mettaient au jour, au mois de juillet, de nouveaux restes de constructions, sur la ligne des salles principales des palais de Tibère et de Caligula vers le Forum. C'était un vestibule avec un portique, soutenu par des colonnes de forme antique, avec des corniches délicatement sculptées et le fronton correspondant, d'un travail également parfait, dit Bianchini, qui ajoute : « Ce vestibule appartenait peut être à un temple situé à cet endroit ».
Enfin Nibbv assure avoir vu, au-dessus de Sainte-Marie Libératrice, dans les jardins Farnèse, un amas de fragments de marbre, corniches, frises, architraves et chapiteaux, d'un travail soigné, où l'on admire le style du meilleur siècle de l'art, de celui d'Auguste, et où l'on reconnaît les trophées de la Victoire Asiatique de celui-ci, le griffon, le trident de Neptune, entre deux dauphins, symboles de la Victoire maritime, des Victoires et des trophées d'un style admirable. » Guattani mentionne ces fragments et dit qu'ils se trouvaient au lieu appelé les Uccelliere (2), c'est-à-dire à l'endroit occupé aujourd'hui par l'habitation de
(1) Lanciani, Uc. cit,^ p. 209.
(2) Mon, Ined.f janvier 1785.
feu M. Pietro Rosa. Il porte sur leur valeur artistique le même jugement que Nibby.
Nous concluerons donc, avec M. Lanciani, que les inscriptions découvertes en ce lieu, principalement l'inscription de la frise, et le témoignage de Nibby et de Guattani sur le mérite et le style des fragments d'architecture et de sculpture, prouvent que le temple de la Victoire fut restauré par Auguste. Le savant archéologue romain a raison d'ajouter que l'importance de ces découvertes du siècle dernier avait jusqu'à présent échappé à la clairvoyance des érudits. C'est à lui que revient l'honneur de les avoir remises en lumière, en reconnaissant toute leur valeur.
Malheureusement , si nous savons bien où se trouvaient les débris provenant du temple de la Victoire , Bianchini a négligé de définir au juste l'emplacement des ruines où furent découvertes les inscriptions. Tout ce que nous savons, c'est qu'elles étaient situées dans la partie des jardins Farnèse qui domine la voie Sacrée. Mais c'est là un renseignement des plus vagues. Comme le dit M. Lanciani, le site de notre temple doit répondre à trois postulats : il doit se trouver dans le voisinage immédiat de la rue à laquelle il a donné son nom, le Clivus Victoriae; à la .partie la plus élevée du clivus, qui y conduisait, enfin dans un endroit qui n'ait pas été exploré depuis 1728. à moins que les derniers vestiges n'en aient été détruits à cette époque.
De nouvelles fouilles pourraient seules apporter des résultats nouveaux. L'emplacement exact du temple de la Victoire demeure, quant à présent, un problème.