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CHAPITRE VII

L'histoire de l'administration impériale se dessine en Espagne, pour les traits généraux, de la même façon que dans le reste de l’Empire. Dans le cours du 1e siècle, la situation des gouverneurs de provinces est diminuée ; des praesides équestres remplacent les proconsuls et les propréteurs. D'autre part, à la fin du rr1e siècle, le nombre des provinces augmente : le monde romain se divise en une multitude de petits compartiments arbitrairement découpés.

La substitution des praesides uiri perfectissimi aux gouverneurs de rang sénatorial s’est faite pour la Citérieure entre 283, année où M. Aurelius Valentinianus, uir clarissimus, legatus Augustorum pro praetore (1), élève des statues à Carus et Carin (C. I. L., II, 4102-4103), et 288-289, année où Postumius Lupercus, uir perfeclissimus, praeses prouinciae Hispaniae Citerioris, honore Dioclétien et Maximien (Eten PER DEA A 4104). En Lusitanie, les derniers propréteurs qu'on puisse dater approximativement semblent avoir été

(1) Il est dit en même temps praeses prouinciae Hispaniae Cilerioris. Les deux

titres de legatus pro praetore et de praeses sont déjà joints de même sous les

:Philippes (C. I. L., II, 4118 ; pour la date, voir Marchetti, p. 141). C’est, dans une certaine mesure, un acheminement vers la disparition du propréteur.

en fonctions sous Septime-Sévère (C. I. L., II, 259; VIII, 597 ; XIV, 3900); Aurelius Ursinus, uir perfectissimus, est praeses prouinciae Lusitaniae probablement sous Dioclétien et Maximien (C. I. L., II, 5140) ; le plus ancien praeses qu’on puisse dater avec précision est Sulpicius, en 315 (C. I. L. II, 481). La Bétique avait des proconsuls sous les Sévères (C. I. L., VIII, 12442 ; 21451; XIV, 3900); en 276, une statue est dédiée à Florien, à Italica, par Aurelius Iulius, uir perfectissimus, agens uices praesidis (C. I. L., II, 1115) : cette formule ne permet pas d’affirmer que la substitution du gouverneur équestre au gouverneur sénatorial était dès cette époque régulière et définitive; elle impliquerait plutôt le contraire. Les perfectissimes praesides de Bétique formellement désignés comme tels sont du règne de Constantin (C. I. L., II, 2204, 2205). Il semble donc que l’at'ribution des gouvernements espagnols à des chevaliers se soit placée soit dans les années qui précèdent immédiatement le règne de Dioclétien, soit même sous cet empereur (1).

Quant à la nouvelle division provinciale, elle fut l’œuvre de Dioclétien : elle se rattache à sa réorganisation générale de l’Empire. En 297, la liste de Vérone présente la géographie administrative de l'Espagne en ces termes (2) :

Diocensis hispaniarum habet prouincias numero VII : beticam, lusitaniam, kartaginiensis, gallecia, tharraconensis, maurilania tingitania.

(1) M. Maurice (Mélanges Picot, Paris, 1913, I, p. 453) admet que les gouver neurs des provinces espagnoles descendirent du rang sénatorial au rang équestre entre 286 et 293, et que le diocèse des Espagnes fut créé en même temps. — Il n'entre pas dans mon sujet de définir la portée du texte de l’Hist. Aug. (Alex. 24) sur la transformation des prouinciae legatoriae en praesidiales, m celle des textes d’Aurélius Victor (Caes., 33, 34 ; 37, 6) sur l’exclusion des sénateurs par Gallien ; je n’ai pas davantage à discuter les règles générales que s’efforce de dégager M. Homo, Revue Historique, 137 (1921), p. 162 sqq.; je m’en tiens aux documents concernant l’Espagne.

(2) Mommsen, Mémoires sur les provinces romaines et sur les listes qui nous en sont parvenues depuis la division faite par Dioclétien jusqu’au commencement du cinquième siècle, trad. Picot (Paris, 1867, 67 p. ; extrait de la Revue Archéolo gique), p. 27.

VII est une erreur du copiste, trompé sans doute par le fait que l’'énumération qui vient après le chiffre contient sept mots ; il faut lire VI. De ces six provinces, une est en Afrique : c’est la Maurétanie Tingitane, liée à l'Espagne par Dioclétien comme elle l’avait été passagèrement par Marc-Aurèle (1) ; dans les périodes troublées, Tingi et la côte atlantique du Maroc communiquaient avec l’Espagne plus facilement qu'avec la Maurétanie Césarienne. La Bétique et la Lusitanie sont maintenues telles quelles. Mais la Citérieure est divisée en trois provinces : la séparation de la Galice (2), essayée déjà par Caracalla, se réalise maintenant de façon durable ; le reste de la Citérieure forme deux provinces, celle de Tarragone et celle de Carthagène (3).

C’est sur la division de Dioclétien que fut calquée par la suite, conformément aux habitudes de l'Eglise, la division ecclésiastique (4). On peut ainsi retrouver, à travers les documents ecclésiastiques, les limites arrêtées par Dioclétien. Le plus explicite de ces documents est fort suspect : c’est la « Délimitation de Wamba (Hitacién de Wamba) », qui est supposée donner la liste et les limites des diocèses au vire siècle (5), et que Flérez (6) regarde comme fabriquée au xrIe siècle (7) ; le texte, en tout cas, en est très mal établi.

(1) Voir plus haut, p. 116, note 2.

(2) A l’initiale de ce nom, le g remplace régulièrement le c à partir de ce moment.

(3) La Cosmographie de Iulius Honorius, qui décrit l’Empire d’après une carte du rv° siècle, énumère ainsi les provinces espagnoles (Geographi Latini minores de Riese, p. 34) : prouincias quas habeat oceanus occidentalis : Hispania prouincia, Baetica prouincia, Lusitania prouincia, Gallaecia prouincia. C’est une négligence du cosmographe, qui lit mal la carte ou en transcrit mal les indications : car la carte devait porter, outre le substantif JJispania, les deux adjectifs Tarraconensis et Carthaginiensis. La recension B de la même Cosmographie (ibid.) est encore plus maladroite : oceanus occidentalis quas prouincias habet : Hispania prouincia, Gallicia.

(4) Voir Jung, Die romanischen Landschaften, p. 9-10.

(5) Wamba : 672-681.

(6) España Sagrada, tome IV.

(7) Voir aussi Fernândez Guerra, Libro de Idacio : fragmentos con que se hilvané la supuesta Divisiôn de Wamba, Madrid, 1878 ; M. Bläzquez, La Hita-

Mais pour ce qui nous intéresse, des renseignements suffisants et sûrs sont contenus dans la liste des sièges épiscopaux que donne l’Ovetensis de l’Escurial, et qui a été écrite au viire siècle (1). Je reproduis-cette liste d’après Ewald, Reise nach Spanien im Winter von 1878 auf 1879, dans Neues Archiv der Gesellschaft für ältere deutsche Geschichtskunde, 6 (1881), p. 276-277 :

Nomina civitatum Ispanie sedes episcopalium...

Provincia Cartaginiensis Spartarie. Toleto. Oreto. Biatia. Mentesa. Acci. Basti. Urci. Begastra. Iliorici. Ilici. Setabi. Dianio. Valentia. Valeria. Segobia. Segobriga. Arcabica. Complulo. Segontia (2). Oxuma. Palentia.

Betica. Spali. ITtalica. Asidona. Elepla. Malaca. Iliberri. Astigi. Cordoba. Egabro. Tucci. Tingi.

Lusilania. Emreeta. Pace. Olisipona. Ossonoba. Egitania. Conimbria. Beseo. Lameco. Caliabria. Salmantica. Abela. Ebbora. Caurio.

Celtiberia. Terracona. Barcinona. Egara. Gerunda. Empurias. Ausona. Urgello. Ilerda. Dertosa. Cesaragusta. Osca. Pampiliona. Auca. Calacurre. Tirassona. Alisana. Amaia. Segia.

In Provincia Gallie. Narboona etc.

In Galleciae. Bracara. Dumio. Portucale. Tude. Auriense.

Lucu. Brittonia. Asturica. Iria. Beteka.

Nous n’avons pas à tenir compte ici de l’évêché africain de Tingi. Dans la liste des évêchés de Carthaginoïse, il faut

ciôn de Wamba, dans le Boletin de la Real Sociedad Geogräfica, 49 (1907), p. 153- 225, 359-377, soutient l’authenticité du document, mais ne la démontre pas.

(1) Thulin a publié (Zur Ueberlieferungsgeschichte des Corpus Agrimensorum, dans Gôleborgs kungl. Vetenskaps-och Vitterhetssamhälles Handlingar, 14 (1911), p. 65-66) une description de l'Espagne qui semble contemporaine de Justinien, et qui est conservée dans un ms. de Ripoll (aujourd’hui à Barce- Jone), du xe siècle. Cette description, peu intelligible et de texte très incertain, | n'apporte rien d’utile pour moi.

(2) Au-dessus de Segontia, une main postérieure a écrit alamanca.

peut-être rétablir, à côté de Segontia, Septimanca : l'addition (S)alamanca serait une tentative maladroite pour corriger l'omission (1). Il n’y a rien à tirer du nom d’Alisana, qui figure parmi les évêchés de Tarraconaise (2), ni peut-être du nom de Segia, à moins qu’on ne doive y reconnaître Ejea en Aragon (3). En Galice, il est impossible d'identifier Beteka. Ce nom, ajouté dans l’Ovetensis « von andrer sehr flüchtiger Hand » (Ewald), prend ailleurs les formes Beteta, Vetica ; Flôrez (4) doute que ces noms correspondent à un évêché réel.

Tous les autres sièges épiscopaux sont connus. La plupart de ces villes figurent dans la géographie de Pline (5), ou dans Ptolémée (6), ou dans l’Zf. Ant. (7), ou dans les inscriptions (8) ; pour les autres, on peut suivre de l’époque visigothique aux temps modernes l’histoire du siège et du nom qu'il porte (9).

Il résulte de cette liste que la province Carthaginoise comprenait tous les évêchés correspondant au conventus de Carthagène, et, en outre, l'évêché de Valence, pris au conventus de Tarragone (10) ; les évêchés d’Ercavica, de Complutum et

(1) Il ne peut être question ici de Salamanque : Salmantica est correctement nommée plus loin parmi les évêchés de Lusitanie. — Je dois avertir d’ailleurs que je ne connais pas d’autre témoignage de l’existence d’un évêché de Simancas à l’époque visigothique (il y en a eu un au x® siècle.)

(2) La Tarraconaise est appelée ici Celtibérie, nom assez inattendu et fort peu justifié.

(3) Voir C. I. L., II, 2981. Mais il n’y aurait pas d’autre trace de ce siège épiscopal. £

(4) España Sagrada, IV, p. 169-170.

(5) La forme des noms s’est modifiée, naturellement. Ainsi Biatia — Vivatia, Arcabica = Ercavica, Oxuma — Uxama, Spali — Hispalis, Ebbora = Ebora, Tirassona — Turiaso.

(6) Elepla = Ilipula (Niebla) : voir C. I. L., II, p. 122.

(7) Iliorici (Ovet.) = Eliocroca (If. Ant.) (Lorca).

(8) Begastra — Bigastrum (Cehegin) : voir C. J. L., I, p. 956; Egabro — Igabrum (Cabra) : voir C. I. L., II, p. 215 ; Egitania = Igaeditani; Abela — Avela; pour Egara (Tarrasa), voir G. I. L., II, p. 598.

(9) Beseo — Vizeu; Lameco — Lamego; Caliabria — Ciudad-Rodrigo ; Urgello — Urgel; Auca — Montes de Oca, au Nord-Est de Burgos; Amaia — Amaya (Nord-Ouest de Burgos) (Burgos a remplacé plus tard Auca et Amaïia); Dumio et Brittonia, remplacés plus tard par Mondoñedo ; Portucale — Porto; Auriense — Orense (cf. C. I. L., IT, index, p. 1138).

(10) 11 y a eu après la reconquista, au XIIIe siècle, un long débat entre les métropoles de Tolède (héritière de Carthagène) et de Tarragone sur l’ordinatio ecclesiae Valentinae.

de Segontia (1), pris au conventus de Caesaraugusta ; les évêchés d'Oxuma (Osma), de Palentia (Palencia) et de Segobia (Ségovie) (2), pris au conventus de Clunia. La province Tarraconaise comprenait les évêchés correspondant au conventus de Tarragone, à l'exception de Valence, les évêchés correspondant au conventus de Caesaraugusta, à l’exception d’Ercavica, de Complutum et de Segontia, et deux évéchés du conventus de Cluria, Auca et Amaia. La division de Dioclétien ne tenait donc pas compte de la division antérieure en conventus ; le conventus de Clunia, en particulier, était coupé à peu près par moitié. Cet effacement des limites qui séparaient avant Dioclétien les conventus de Citérieure s'explique sans doute par le désir de donner aux deux provinces nouvelles une étendue et un développement de côtes qui ne fussent pas trop inégaux (3). Le conventus cessa d’être le lien matériel et moral qu’il avait été sousle Haut-Empire (4). Dans le Nord-Ouest seulement, c’est-à-dire dans les régions où la civilisation, à l’époque préromaine, avait été le plus. rudimentaire, où le conventus avait substitué, au chaos indigène, des districts désignés par des noms génériques, Astures, Lucenses, Bracari, et utilisés à des fins pratiques comme le recrutement, la notion du conventus survécut : Hydatius, au ve siècle, emploie parfois conuentus comme un terme géographique commode, pour localiser un événement (5).

(1) Il s’agit ici de Segontia — Sigüenza ; il n’y a pas eu d’évêché dans la Segontia des Arevaci (voir plus haut, p. 99.)

(2) Auxquels s’ajoute Septimanca (Simancas), si la correction est acceptée.

(3) Flôrez a noté avec raison (España Sagrada, XXIV, p. 129) qu’il n’y a pas à chercher un rapport entre la nouvelle division des provinces et la division antérieure en conventus ; de même, Jullian, Revue historique, 19 (1882), p. 347. On ne peut pas non plus retrouver dans les provinces de Dioclétien les prétendus « diocèses » du Haut-Empire (voir plus haut, p. 48, n. 2 ; essai de rapprochement, Jullian, L. e., p. 349).

(4) Le conventus s’efface même lorsqu'il n’y a pas eu division de la province ancienne en provinces nouvelles : en Bétique, lors du second concile d’Hispalis (619), la cité de Celti, qui appartenait au conventus d’Hispalis, est comprise dans l’évêché d’Astigi (Flôrez, Esp. Sagr., X, p. 80 ; Fita, Bol. de la R. Acad. de

la Hist., 69 (1916), p. 122-123).

(5) Voir Dahn, Die Kônige der Germanen, 6. Abtheilung, Würzburg, 1871;

La liste de Polemius Silvius nous donne la division en provinces telle qu’elle existait en 385 (1). Elle énumère ainsi les provinces d'Espagne (2) :

In Hispania VII.

Tarraconensis.

Carthaginensis.

Baetica.

Lusitania, in qua est Emerita.

Gallaecia.

Insulae Baleares.

Tingitana, trans fretum quod ab Oceano infusum terras intrat inter Calpe uel Abina.

Les Baléares ont donc été détachées de la province Carthaginoise et érigées en province indépendante. Antérieure à 385, cette réforme est d’autre part postérieure à 369, car Rufius Festus, à cette date, ne connaît pas les îles comme province à part.

Les chefs-lieux des provinces créées par Dioclétien étaient Carthagène et Bracara. Tarragone, Cordoue, Emerita gardèrent naturellement le même rang pour la Tarraconaise, la Bétique et la Lusitanie. Dans les Baléares, le chef-lieu qui s’imposait était Palma. Par la suite, deux changements se produisirent, qui sont enregistrés l’un et l’autre par l’Ovetensis : Tolède et Hispalis se substituèrent à Carthagène

p. 65 ; Jung, Die roman. Landsch., p. 8, note 2. — Il faut mettre à part les cas où Hydatius étend abusivement le nom de Galice à des parties de la Lusitanie ou de la Carthaginoise (vallée du Duero) qui étaient, au ve siècle, occupées, comme la Galice proprement dite, par les Suèves ; ainsi, $ 2, année 379 : Theodosius. de prouincia Gallaecia ciuitate Cauca : Cauca (Coca), dans la division de Dioclétien, ne pouvait être qu’en Carthaginoise. De même Prosper d’Aquitaine appelle « évêque galicien » Priscillien, qui était évêque d’Avila en Lusitanie (voir Jung, op. cit., p, 59 et note 2 ; Jung d’ailleurs met à tort Avila en Carthaginoise).

(1) Mommsen, Mémoires, p. 15 ; Teuftel, Gesch. der rôm. Lit., 15, $ 74, 9.

(2) Mommsen, Mém,, p. 11.

r24 DIVISIONS ADMINISTRATIVES DE L’'ESPAGNE

et à Cordoue comme sièges des administrations, et par suite comme métropoles religieuses. C'était, pour Hispalis et Cordoue, le dernier terme d’une rivalité ancienne (1) ; quant à Carthagène, les rois visigoths lui préférèrent Tolède dont la position était plus centrale, et où leur autorité était incontestée, tandis que Carthagène leur était disputée par les Byzantins (2).

Il n’entre pas dans mon sujet de décrire l’administration de ces provinces. Il suffit d'indiquer que toutes furent gouvernées d’abord par des praesides ; dans le cours du rv® siècle, la Bétique, la Lusitanie et la Galice passèrent l’une après l’autre à des consulares : c’est l’état de choses qu’enregistra la Notitia Dignitatum (3). Cela revient à dire que les régions voisines de la Méditerranée, sous le Bas-Empire, sont en recul : la prépondérance passe aux régions de l’Ouest (4).

Au-dessus de ces gouverneurs, il existait au 1ve siècle un fonctionnaire chargé de diriger l’administration dans tout le diocèse d’Espagne, le vicaire, uices agens praefectorum praelorio per Hispanias, ou uicarius praefectorum per Hispanias, ou uicarius Hispaniarum (5). Sa résidence, à la fin du règne de Constantin, semble avoir été Hispalis (6), ce qui dut beaucoup contribuer sans doute à l’effacement de Cordoue. Ainsi, sous le Bas-Empire, pour la première fois, l’ad-

(1) Voir C. I. L., I1, p. 306-307. Sur la date approximative du transfert, voir ci-après.

(2) Voir Dabn, op. cit., p. 408.

(3) Marchetti, p. 482-483.

(4) Voir Jung, Die roman. Landsch., p. 9. Pour Ausone, Ordo urbium nobilium, v. 81-85, la plus grande ville d’Espagne est soit Hispalis, soit Emerita ‘(suivant le ms. dont on adopte la leçon ; voir ci-dessous, note 6). Cf. le passage -de Prudence, Peristeph., 3, 186-200, sur la splendeur d’Emerita, et la mention spéciale accordée à Emerita par Polemius Silvius. (5) Le rapport des deux titres uices agens et uicarius a été étudié par M.Michon, Le modius de Ponte Puñide, dans Mémoires de la Société des Antiquaires de France, 74 (1915), p. 253 sqq. (Voir aussi Pallu de Lessert, Bulletin de la Soc. des -Antiquaires, 1917, p. 205-211). Pour l'Espagne, les deux termes paraissent équivalents, à la différence de ce qui s passe, semble-t-il, en Afrique. (6) Cod. Theod., IT, 5, 6. Aussi préférerais-je, dans Ausone, la leçon Hispalis : submittit cui lota suos Hispania fasces serait une allusion à la résidence du vicaire.

LE BAS-EMPIRE en 125

ministration romaine traite la péninsule comme une unité (1) : c’est ce qui s’exprime non seulement par l'existence du vicaire, mais encore par celle du comes Hispaniarum, représentant extraordinaire de l’empereur, des rationales Hispaniarum, du rationalis summarum Hispaniae, du ralionalis rei priualae per Hispanias (2). En 364, « les Espagnes » nomment des députés qui, au nom de leurs mandants, élèvent au forum de Trajan une statue à F1. Sallustius (3). Les Espagnols ont donc mis à profit l'autorisation donnée aux provinciaux par les empereurs du 1v® siècle (4) de former une assemblée représentant tout le diocèse et chargée d’en manifester les désirs; d’ailleurs rien ne permet d’affirmer que cette assemblée diocésaine ait existé de façon régulière, comme les conculia provinciaux (5).

Mais tout cet édifice administratif n’est pas animé d’une véritable vie. La hiérarchie compliquée et méticuleuse du fonctionnarisme ne cree pas la communauté d'intérêts et de sentiments qui grouperait les hommes en unités organiques : elle exclurait plutôt cette communauté, en multipliant les cloisons et les échelons. Au surplus, c’est l’époque où les municipalités agonisent ; la dépopulation, la misère générale rompent les liens sociaux ; les cadres dessinés par le pouvoir central n: contiennent plus que des individus, dont chacun défend son existence propre contre route espèce de dangers et de difficultés. Sous le Haut-Empire, l’administration romaine était une forme souple, efficace, un principe d'organisation

(1) Comprise d’ailleurs, à partir de Constantin, dans l'unité plus large encore qu’est la préfecture.

(2) Voir Marchetti, p. 476-478, 489-492. Le comes Hispaniarum commandant militaire n’apparaît qu’au ve siècle (ibid., p. 493).

(3) G. I. L., VI, 1729 : FI. Sallustio… praef. praet… uicario Hispaniarum.…. missis legat(is) ius(sione) sac(ra) Hispaniae dicauerunt.

(4) Cod. Theod., XII, 12, 9.

(5) Sur les conciles chrétiens qui intéressent toute l'Espagne, et notamment sur le concile d’Elvire qui est le plus ancien, voir Harnack, Mission und Ausbreitung des Ghristentums in den ersten drei Jahrhunderten, Leipzig, 1906,

et d'animation. Au IVe siècle, la vie s’en est retirée, L’Espagne retourne au morcellement, au désordre préromains. Les invasions barbares, en partageant la péninsule entre plusieurs dominations, ne feront qu’achever le mouvement commencé depuis Dioclétien (1).

(1) C’est en 409 que les Alains, les Vandales et iles Suèves envahissent l’Es-

pagne, en 411 qu’ils se partagent la péninsule (chronique d’Hydatius) : c’est, à proprement parler, la fin de la période romaine en Espagne.

Les Romains, pendant la plus grande partie de leur histoire, n’ont appliqué dans l’administration provinciale aucun schéma rigide, aucun cadre uniforme. C’est avec le Bas- Empire seulement qu’on voit toutes les régions découpées de la même façon, en compartiments aux limites arbitraires, gouvernés par des pratiques invariables. Avant Dioclétien, jamais Rome n’a cherché à ployer selon les mêmes lignes, à réduire au même type les éléments divers dont son domaine se composait; ses institutions ont été, jusqu’à la fin du 11e siècle, quelque chose de vivant et de plastique.

Rome n’a pas donné à la civitas espagnole le même caractère, la même étendue qu’à la civitas gauloise. Elle n’a pas subdivisé l'Espagne en diocèses, comme l'Afrique proconsulaire. Elle ne s’est pas tenue obstinément aux habitudes une fois prises : par tâtonnements, par retouches successives, elle a cherché, à travers les deux derniers siècles de la République et les deux premiers de l’Empire, les lignes de partage qui convenaient le mieux à la-mise en valeur, à la bonne administration et au bien-être de ce pays où la civilisation et la vie sociale étaient presque entièrement son œuvre,

Dans cette tâche, Rome n’a réussi ni d’une façon complète ni d’une façon durable. Elle a fourni à la vie espagnole des cadres commodes ; mais ces cadres, modifiés dès le Bas- Empire, n’ont pas résisté aux invasions ; et surtout Rome n’a pas fait l'unité de l'Espagne. Les trois provinces du Haut- Empire n’ont pas eu d'institutions communes. La Gaule et l'Afrique, officiellement ou non, ont une capitale, Lyon pour l’une, Carthage pour l’autre; en Espagne ce symptôme d'unité morale n'apparaît point, et Tarragone, Cordoue, Emerita sont trois foyers distincts, indépendants, égaux (1). A l'intérieur même de chaque province, l'esprit local et les traditions de clan se maintiennent avec persistance. L’individu se sent, avant tout, membre du groupe restreint au milieu duquel il est né. Les diversités régionales se mani- festent avec ténacité dans les cultes, dans les monuments funéraires, dans les sculptures.

C’est que Rome a pu contrarier, oblitérer pour quelques générations la tendance naturelle qui pousse l'Espagne au morcellement : eile n’a pas pu la supprimer. Les mêmes causes qui avaient fait de l'Espagne préromaine une mosaïque de tribus innombrables ont agi au déclin de l’Empire romain. Si l’histoire de la péninsule ibérique au moyen âge se réduit à une juxtaposition d'histoires locales, si cette péninsule est restée partagée entre deux États et entre trois langues, si l’unification de l'Espagne moderne a été tardive et précaire, et si la difficulté de sentir l'intérêt général est le mal dont les . Espagnols ont le plus souffert, c’est pour des raisons pro-

(1) Strabon, IIL, 4, 7, note cependant que Tarragone est dans une certaine mesure la « métropole » de toute l'Espagne : xpoç...tès t@v fyeuévov ëmdmuias svpudie Eye, xat ÉoTiv Gonep puntpônoks où Ts évrôs "Iénpos mévoy &AÂd nai ris Eros ts nos. C’est qu’il écrit sous l’impression des séjours qu'a faits Auguste à Tarragone dans les années précédentes (voir Gardthausen, Augustus und seine Zeit, I, p. 696-697). De même c’est la présence d’Hadrien à Tarragone qui détermine la convocation dans cette ville d’uñ conuentus de omnes Hispani (H. Aug., Hadr., 12). I1 n’y a rien de commun entre l'importance momentanée qu'a prise en ces occasions Tarragone comme résidence impériale, et l’existence d’une vraie capitale,

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fondes, dont la souplesse et l’ingéniosité de l’administration romaine ont pu atténuer passagèrement les effets, mais dont la force intrinsèque est restée constante.

Vu le 9 février. 1923, Le Doyen de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris

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