‹ Les dix dizaines des Cent nouvelles nouvelles (volume 2)Chapitre 11 sur 30 · LA LXXXI-^ NOUVELLE · texte numérisé non relu

LA LXXXI-^ NOUVELLE

RACOMVTEE PAR MONSEIGNEUR DE VVAURIN

1"^ uis que les comptes et histoires l'^M ^^^ asnes sont achevez, je vous feray, en brief et à la vérité, ung ^j gracieux compte d'ung chevalier, que la plus part de vous, mes bons seigneurs, congnoissez de pieça. Il fut bien vray que ledit chevalier s'énamoura tresfort, comme il est assez bien de coustume aux jeunes gens, d'une trèsbelle, gente et jeune dame, et du quartier du pays où elle se tenoit la plus bruyante, la plus mignonne et la plus renommée. Mais, toutesfoys, quelque semblant, quelque devoir qu'il

sceust faire pour obtenir la grâce de celle dame, jamais ne peust parvenir d'estre serviteur retenu; dont il estoit tresdesplaisant et bien marry, attendu que tant ardamment, tant loyalement et tant entièrement l'aimoit, que jamais femme ne le fut mieulx. Et n'est point à oublier que ce bon chevalier faisoit autant pour elle que oncques fist serviteur pour sa dame, comme de joustes, d'habillemens et plusieurs esbatemens; et neantmoins, comme dit est, tousjours trouvoit sa dame rude et mal traictable, et lui monstroit moins de semblant d'amours, que par raison ne deust; car elle sçavoit bien, et de vray, que lealement et chierement estoit de lui aymée. Et, à dire la vérité, elle lui estoit trop dure, et est assez à penser qu'il procedoit de fierté, dont elle estoit plus chargée que bon ne lui feust, comme on pourroit dire remplie.

Les choses estans comme dit est, une aultre dame, voisine et amye de la dessusdicte, voyant la queste dudit chevalier, fut tant esprinse de son amour que plus on ne pourroit, et, par trop bonne façon et manière, qui trop long seroit à descrire, fist tant, par subtilz moyens, que en petit de temps ce bon chevalier s'en ap-

perceut; dont il ne s'esmeut que bien à point, tant s'estoit fort donné au paravant à sa rebelle et rigoureuse maistresse. Trop bien, comme gracieux que il estoit et bien sçaichant, tant sagement entretenoit celle de lui esprinse que, se à la congnoissance de l'autre feust parvenu, cause n'eust eu de blasmer son serviteur. Cr escoutez quelle chose advint de ses amours, et quelle en fut la conclusion.

Ce chevalier amoureux, pour la distance du lieu, n'estoit si souvent auprès de sa dame que son loyal cueur et trop amoureux desiroit. Si s'advisa ung jour de prier aucuns chevaliers et escuyers, ses bons amys, qui toutesfoys de son cas rien ne sçavoient, d'aller esbatre, voler et quérir les lièvres en la marche du pays où sa dame se tenoit, sçaichant de vray par ses espies que le mary d'elle n'y estoit point, mais estoit venu à la court, où souvent se tenoit, comme celuy de qui se fait ce compte. Comme il fut proposé de ce gentil chevalier amoureux et de ses compaignons, ilz partirent le lendemain, bien matin, de la bonne ville où la court se tenoit, et, tout querant les lièvres, passèrent le temps joyeusement, jusques à basse nonne, sans

boire et sans menger. Et en grant haste vindrent repaistre en ung petit villaige; et, après le disner, lequel fut court et sec, montèrent à cheval et de plus belle s'en vont querant les lièvres. Et le bon chevalier, qui ne tiroit qu'à une, menoit tousjours la brigade le plus qu'il povoit arrière de la bonne ville, où ses compaignons avoient grant envie de retirer, et souvent lui disoient : « Monseigneur, le vespre approuche, il est heure de retirer à la ville; se nous n'y advisons, nous serons enfermez dehors, et nous fauldra gésir en ung meschant village et tous mourir de faim. — Vous n'avez garde, se disoit nostre amoureux : il est encores assez haulte heure, et, au fort, je sçay bien ung lieu en ce quartier où l'en nous fera tresbonne chiere; et, pour vous dire, se à vous ne tient, les dames nous fe&tieront le plus honnestement du monde. » Et comme gens de court se treuvent volentiers entre les dames, ilz furent contens d'eulx gouverner à l'appétit de celuy qui les avoit mis en train, et passèrent le temps querans les lièvres et volans les perdris, tant que le jour si leur dura.

Or vint l'heure de tirer au logis. Si dist le

chevalier à ses compaignons : a Tirons, tirons pays, je vous meneray bien. » Environ une heure ou deux de nuyt, ce bon chevalier et sa brigade arrivèrent à la place où se tenoit la dame dessusdicte , de qui tant estoit féru la guide de la compaignie , qui mainte nuyt en avoit laissé le dormir. On heurta à la porte du chasteau, et les varletz assez tostvindrent avant, lesquelz leur demandèrent qu'ilz vouloient. Et celuy à qui le fait touchoit le plus print la parolle et leur commença à dire : « Messeigneurs, monseigneur et ma dame, sont ilz céans? — En vérité, respondit l'ung pour tous, monseigneur n'y est pas, mais ma dame y est. — Vous lui direz, s'il vous plaist, que telz ou telz chevaliers et escuyers de la court, et moy ung tel, venons d'esbatre et quérir les lièvres en ceste marche; et nous sommes esgarez jusquesàceste heure, qui est trop tart de retourner à la ville. Si lui prions qu'il lui plaise nous recevoir pour ses hostes pour meshuy. — Voulentiers, dist l'aultre, je lui diray. » Il vint faire ce messaige à sa maistresse, laquelle fist faire la responce, sans venir devers eulx, qui fut telle : « Monseigneur, dist le varlet, ma dame vous fait sçavoir

que monseigneur son mary n'est pas icy : dont il lui desplaist, car, s'il y feust, il vous fist bonne chiere; et, en son absence, elle n'oseroit recevoir personne. Si vous prie que lui pardonnez. » Le chevalier meneur de l'assemblée, pensez qu'il fut bien esbahi et treshonteux d'ouyr ceste responce, car il cuidoit bien veoir et à loisir sa maistresse, et deviser tout à son cueur saoul, dont il se treuve arrière et bien loing; et encores beaucoup lui grevoit d'avoir amené ses compaignons en lieu où il s'estoit vanté de les bien faire festoyer. Comme sçaichant et gentil chevalier, il ne monstra pas ce que son povre cueur portoit; si dist , de plain visaige, à ses compaignons : « Messeigneurs, pardonnez moy que je vous ay fait paier la bayée; je ne cuydoye pas que les dames de ce pays feussent si peu courtoises que de refîuser ung giste aux chevaliers errans; prenez en pacience. Je vous prometz, par ma foy, de vous mener ailleurs, ung peu au dessus de céans, où l'en nous fera toute aultre chiere. — Or avant donc, dirent ilz, les autres! Picquez avant! Bonne adventure nous doint Dieu! » Hz se mettent au chemin, et estoit l'intencion de leur guide de les mener

à l'ostel de la dame dont il estoit le chier tenu, et dont moins de conte il tenoit que par raison il ne deust; et conclud, à ceste heure, de soy oster de tous poins de l'amour de celle qui si lourdement avoit refusé la compaignie,, et dont si peu de bien lui estoit venu estant en son service; et se délibéra d'ajmer, servir et obeyr tant que possible lui seroit à celle qui tant de bien lui vouloit, et où, se Dieu plaist, se trouvera tantost.

Pour abregier, après la grosse pluye que la compaignie eut plus d'une grosse heure et demie sur le dos, on arrive à l'ostel de la dame dont nagueres parloye; et heurta l'en de bon hait à la porte, car il estoit bien tard, et entre neuf et dix heures de nuyt, et doubtoient fort qu'on ne feust couché. Varletz et meschines saillirent avant, qui s'en vouloient aller coucher, et demandèrent : « Qu'esse là? » Et on leur dist. Hz vindrent à leur maistresse, qui estoit ja en cotte simple et avoit mis son couvrechief de nuyt, et lui dirent : « Ma dame, monseigneur de tel lieu est à la porte, qui veult entrer, et avecques lui aucuns autres chevaliers et escuyers de la court jusques au nombre de trois. — Hz

soient les tresbien venuz ! dist elle. Avant, avant, vous telz et telz! A coup allez tuer chappons et poulailles et ce que nous avons de bon en haste. » Brief, elle disposa comme femme de grant façon, comme elle estoit et encores est, tout :subit ses besoingnes, comme vous orrez tantost. Elle print bien en haste sa robe de nuyt, et, ainsi atournée qu'elle estoit, le plus gentement qu'elle peut, vint au devant des seigneurs dessusditz, deux torches devant elle et une seule femme avec sa tresbelle fille , et les autres mettoient les chambres à point. Elle vint rencontrer ses hostes sur le pont du chasteau, et le gentil chevalier, qui tant estoit en sa grâce, comme des autres la guide et meneur, se mist en front devant, et, en faisant les recongnoissances, il la baisa, et puis après tous les aultres pareillement la baisèrent. Alors, comme femme bien enseignée, dist aux seigneurs dessusditz : « Messeigneurs, vous soyez les tresbien venuz ! Monseigneur tel, c'est leur guide, je le congnois de pieça; il est, de sa grâce, tout de céans : s'il lui plaist, il fera mes accointances vers vous. » Pour abregier, accointances furent faictes, le soupper assez tost après bienapresté, etchascun

d'eulx logié en belle et bonne chambre bien appointée et bien fournie de tapisserie et de toute chose nécessaire.

Si vous fault dire que, tandis que le soupper s'aprestoit, la dame et le bon chevalier se devisèrent tant et si longuement, et se porta conclusion entr'eulx que pour la nuyt ilz ne feroient que ung lit, car, de bonne adventure, le mary n'estoit point leans, mais plus de quarante lieues loing de là.

Or est heure, tandis que le soupper est prest et que ces devises se font, que l'en souppe le plus joyeusement qu'on pourra.

Après les adventures du jour, que je vous dye de la dame qui son hostel refusa à la brigade dessusdicte, mesmes à celuy qui bien sçavoit que plus l'aymoit que tout le monde, et fut si mal courtoise que oncques vers eulx ne se monstra. Elle demanda à ses gens, quant ilz furent vers elle retournez de faire son message, quelle chose avoit respondu le chevalier. L'ung lui dist : « Ma dame, il le fist bien court : trop bien dist il qu'il menoit ses gens en ung lieu plus en sus d'icy, où l'en leur feroit bon recueil et meilleure chiere. « Elle pensa tantost

ce qui esloit et dist : «Ha! il s'en est allé à l'ostel d'une telle, qui, comme bien sçay, ne le voit pas envis. Leans se traictera, je n'en doubte point, quelque chose à mon préjudice. » Et elle, estant en ceste ymaginacion et pensée, tantost tout subitement le dur courage, que tant avoit rigoureux envers son serviteur porté, tout change et altère, et en trescordial et bon vouloir transmue , dont envie fut pour ceste heure c^use et motif; conclusion oncques ne fut tant rigoureuse qu'à ceste heure trop plus ne soit doulce et désireuse d'accorder à son serviteur tout ce qu'il voudroit requérir et demander. Et, doubtant que la dame où la brigade estoit ne jouyst de celuy que tant avoit traicté durement, escripvit une lettre de sa main à son serviteur, dont la pluspart des lignes estoient de son précieux sang, qui contenoit, en effect, que, tantost ces lettres veues, toute aultre chose mise arrière, il venist vers elle tout seul avec le porteur, et il seroit si agréablement receu que oncques serviteur ne fut plus content de sa dame qu'il seroit. Et, en signe de plus grande vérité, mist dedans la lettre ung diamant que bien congnoissoit.

QUATRE-VINGT-UNIÈME NOUVELLE l3

Ce porteur, qui seur estoit, print la lettre et vint au lieu dessusdit, et trouva le chevalier auprès de son hostesse, au soupper, et toute l'assemblée. Tantost après grâces, le tira d'ung costé, et, en lui baillant la lettre, dist qu'il ne fist semblant de riens, mais qu'il acomplist le contenu. Ces lettres veues , le bon chevalier fut bien esbahy et encores plus joyeux; car, combien qu'il eust conclud et délibéré de soy retirer de l'amour de celle qui ainsi lui escrivoit, si n'estoit il pas si converty que la chose que plus desiroit ne lui feust par ceste lettre promise. Il tira son hostesse à part, et lui dist comment son maistre le mandoit hastivement, et que force lui estoit de partir tout à ceste heure et monstroit bien semblant que fort lui en desplaisoit. Celle qui auparavant estoit la plus joyeuse, attendant ce que tant avoit désiré, devint triste et ennuyeuse. Et, sans faire monstre, ledit chevalier monte à cheval et laisse ses compaignons leans, et, avec le porteur de ces lettres, vient tantost arriver, après mynuyt, à l'ostel de sa dame, de laquelle le mary estoit nagueres retourné de court et s'apprestoit pour s'en aller coucher; dont Dieu sçait en quel point en estoit

celle qui son serviteur avoit mandé quérir par ces lettres.

Ce bon chevalier, qui tout le jour avoit culleté la selle, tant en la queste des lièvres comme pour quérir logis, sceut, à la porte, que le mary de sa dame estoit venu, dont fut aussi joyeux que vous povez penser. Si demanda à sa guide qu'il estoit de faire. Hz s'adviserent ensemble qu'il feroit semblant d'estre esgaré de ses compaignons, et que, de bonne adventure, il avoit trouvé ceste guide, qui leans l'avoit adrecié. Comme il fut dit il fut fait, en la malle heure ; et vint trouver monseigneur et ma dame, et fist son personnaige ainsi qu'il sceut. Après boire une fois, qui peu de bien lui fist, on le mena en sa chambre, où gueres ne dormit la nuyt, et lendemain, avec son hoste, à la court retourna, sans riens acomplir du contenu de la lettre dessusdicte.

Et vous dis bien que là n'a l'autre depuis il ne retourna, car, tost après, la court se départit du pays, et il suivit le train, et tout fut mis à nonchaloir et oubly; et ne s'en donna plus de mauvais temps, car assez en avoit il eu, comme assez souvent advient en telles besoignes.

LA LXXXIP NOUVELLE

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