LA LXXXV^ NOUVELLE
EPUis cent ans en çà ou environ, en ce pays de France, est advenu, en une bonne et grosse cité, une joyeuse adventure que je mettray icy pour accroistre mon nombre, et aussi pource qu'elle est digne d'estre ou renc des autres. En ladicte bonne ville avoit ung orfèvre marié, de qui la femme estoit belle et gracieuse, et, avec tout ce, tresamoureuse d'un seigneur d'église, son propre curé, qui ne l'aymoit rien moins que elle lui ; mais de trouver la manière comment ilz se pourroient joindre amoureusement ensemble fut tresdifïicile, combien que en la fin fut trouvée, et par l'engin de la dame, en la façon que je vous diray.
Le bon mary orfèvre estoit tant alumé et ar-
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dant en convoitise d'argent qu'il ne dormoit une seule heure de bon somme. Pour labourer, chascun jour se levoit une heure ou deux devant le jour, et laissoit sa femme prendre sa longue crastine jusqu'à huit ou neuf heures, ou si longuement qu'il lui plaisoit. Geste bonne amoureuse, voyant son mary continuer chascun jour la diligence et entente de soy lever pour ouvrer et marteler, s'advisa qu'elle employeroit son temps avec son curé où elle estoit abandonnée de son mary, et que à telle heure sondit amoureux la pourroit visiter sans le sceu de son mary, car la maison du curé tenoit à la sienne sans moyen. La bonne manière fut descouverte et mise en termes à nostre curé, qui la prisa tresbien, et lui sembla bien que aiséement la feroit. Ainsi doncques que la façon fut trouvée et mise en termes, ainsi fut elle exécutée, et le plus tost que les amans peurent; et la continuèrent aucun temps qui dura assez longuement.
Mais, comme Fortune envieuse peut estre de leur bien et de leur doulx passe temps, leur voulut leur cas descouvrir en la manière que vous orrez. Cest bon orfèvre avoit ung serviteur
qui estoit amoureux et jaloux tresamerement de sa dame; et, pour ce que tressouvent avoit aperceu nostre maistre curé parler à sa dame, il se doubtoit tresfort de ce qu'il estoit. Mais la manière comment ce povoit faire il ne le sçavoit ymaginer, se n'estoit que nostre curé venist à l'heure qu'il forgeoit au plus fort avec son maistre. Geste imaginacion lui heurta tant la teste qu'il fist le guet et se mist aux escoutes pour sçavoir la vérité de ce qu'il queroit. Il fîst si bon guet qu'il apperceut et eut vraye expérience du fait. Car, une matinée, il vit le curé venir tantost après que l'orfèvre fut vuidé de sa chambre, et y entrer, puis fermer l'huys.
Quant il fut bien asseuré que sa suspicion estoit vraye, il se descouvrit à son maistre et lui dist en ceste manière : « Mon maistre, je vous sers de vostre grâce, non pas seulement pour gaigner vostre argent, menger vostre pain et faire bien et lealement vostre besoingne , mais aussi pour garder vostre honneur; et, se aultrement faisoye, digne ne seroye d'estre vostre serviteur. J'ay eu dés pieça suspicion que nostre curé ne vous fist desplaisir, et si le vous ay celé jusques à ceste heure; et, affîn que ne
cuidez que je vous vueille troubler en vain, je vous prye que nous aillons en vostre chambre, et je sçay de vray que nous l'y trouverons.
Quant le bon homme ouyt ces nouvelles, il se tint tresbien de rire et fut bien content de visiter sa chambre, en la compaignie de son varlet, qui lui fist promettre qu'il ne tueroit point le curé, car aultrement il n'y vouloit aller. Hz montèrent en la chambre, qui fust tantost ouverte; et le mary entre le premier, et vit que monseigneur le curé tenoit sa femme entre ses bras, et vit qu'il forgeoit ainsi qu'il povoit; si s'escria, disant : « A mort ribault ! Qui vous a ici bouté? » Le povre curé fut bien esbahy et demanda mercy. « Ne sonnez mot , ribault prestre, ou je vous tueray à ceste heure! dist l'orfèvre. — Faictes de moy ce qu'il vous plaira, dist le povre curé. — Par l'ame de mon père! avant que m'eschappez, je vous mettray en tel estât que jamais n'aurez voulenté de marteler sur enclume féminine. » Le povre malheureux fut lyé par ses deux ennemis, si bien qu'il ne povoit rien mouvoir que la teste; puis, il fut porté en une petite maisonnette, derrière la maison de l'orfèvre; et estoit la place où il fon-
doit son argent. Quant il fut au lieu, l'orfèvre envoya quérir deux grans doux à large teste, desquelz il atacha au long du banc les deux marteaux qui avoient forgé en son absence sur l'enclume de sa femme, et puis le deslia de touspoins. Si prist après une pongnée d'estrain, et bouta le feu en sa maisonnette ; puis il s'enfuyt en la rue crier au feu.
Quand le prestre se vit environné du feu, et que remède n'y avoit qu'il ne lui faillist perdre ses genitoires ou estre bruslé, si s'en courut et laissa sa bource clouée. L'efîroy du feu fut tantost eslevé par toute la rue; si venoient les voisins pour l'estaindre. Mais le curé les faisoit retourner, disant qu'il en venoit et que tout le dommaige qui en povoit advenir estoit ja advenu, mais il ne disoit pas que le dommaige lui competoit.
Ainsi fut le povre amoureux curé sallarié du service qu'il fist à Amours, par le moyen de la faulse et-traistre Jalousie , comme vous avez ouy.
LA LXXXVP NOUVELLE
N la bonne ville de Rouen, puis peu de temps en çà, ung jeune homme print en mariaige une tendre jeune fille, aagée de xv ans ou environ. Le jour de leur grant feste, c'est assavoir des nopces, la mère de ceste fille, pour garder et entretenir les cerimonies acoustumées en tel jour, escola et introduit la dame des nopces, et lui aprint comment elle se devoit gouverner pour la première nuyt avec son mary. La belle fille, à cjui tardoit l'atente de la nuyt dont elle recevoit la doctrine, mist grosse peine et grande diligence de retenir la leçon de sa bonne mère; et lui sembloit bien que, quant l'heure seroit venue où elle devroit mettre à exécution cette leçon, qu'elle en feroit si bon
devoir que son mary se loueroit d'elle et en seroit trescontent.
Les nopces furent honorablement faictes en grant solennité, et vint la désirée nuyt ; et tantost après la feste faillie, que les jeunes gens furent retraitz, et qu'ilz eurent prins le congié du sire des nopces et de la dame, la bonne mère, les cousines, voisines et autres privées femmes prindrent nostre dame de nopces, et la menèrent en la chambre où elle devoit coucher pour la nuyt avec sonespousé, où elles la désarmèrent de ses atours joyeux, et la firent coucher ainsi qu'il est déraison; puis luidonnerent bonne nuyt, l'une disant : « M'amye, Dieu vous doint joye et plaisir de vostre mary et tellement vous gouverner avec lui que ce soit au salut de voz deux âmes » ; l'autre disant : « M'amie, Dieu vous doint telle paix et concorde avec vostre mary que puissiez faire œuvre dont les saints cieulx soient remplis! » Et ainsi chascune, faisant sa prière, se partit. La mère, qui demoura la dernière, réduit à mémoire son escolliere sur la doctrine et leçon que aprins lui avoit, lui priant que penser y voulsist. Et la bonne fille, qui n'avoit pas son cueur, ainsi que l'en dist commune-
ment, en sa chausse, respondit que tresbonne souvenance avoit de tout, et que bien Tavoit retenu, Dieu mercy : c C'est bien fait, dist la mère. Or je vous laisse et recommande à la garde de Dieu, lui priant qu'il vous donne bonne adventure. Adieu, belle fille. — Adieu, ma bonne et saige mère. »
Si tost que la maistresse de l'escolle fut vuidée, nostre mary, qui n'attendoità l'huys aultre chose, entra dedans; et la mère l'enferma et tira l'huys, et lui" dist qu'il se gouvernast doulcement avec sa fille. Il promist que aussi feroit il, et, si tost que l'huys fut fermé, luy, qui n'avoit plus que son pourpoint en son dos, le rue jus et monte sur le lit, et se joint au plus prés de sa dame des nopces, la lance au poing, et lui présente la bataille. A l'approucher de la barrière où l'escarmouche se devoit faire, la dame print et empoingna ceste lance droite et roide comme ung cornet de vachier; et tantost qu'elle la sentist ainsi dure et de grosseur tresbonne, elle fut bien esbahye, et commença à s'escrier trèsfort, en disant que son escu n'estoit point assez puissant pour recevoir ne soustenir les horions de si gros fust. Quelque devoir que nostre
mary peust faire, ne peut trouver la manière de estre receu à ceste jouste , et, en cest estrif, la nuyt se passa sans riens besoignier : qui despleut moult à nostre sire des nopces. Mais, au fort, il print en pacience, espérant tout recouvrer la nuyt prochaine, où il fut autant ouy que à la première ; et ainsi à la troisiesme, et jusques à la quinziesme , où les armes furent accomplies, comme je vous diray.
Quant les quinze jours furent passez, que noz deux jeunes gens furent mariez, combien qu'ilz n'eussent encores tenu ensemble mesnage, la mère vint visiter son escolliere ; et après, entre mille devises qu'elles eurent ensemble, elle parla de son mary et lui demanda quel homme il estoit, et s'il faisoit bien son devoir. Et la fille disoit qu'il estoit tresbon homme, doux et paisible : « Voire mais, disoit la mère, fait il bien ce que l'en doit faire? — Ouy, disoit la fille, mais.... — Quelz mais? Il y a à dire en son fait, dist la mère, je l'entens bien; dictes le moy et ne me le celez point, car je veulx tout sçavoir à ceste heure. Est il homme pour accomplir le deu où il est obligé par mariage, et dont je vous ay baillée la leçon? « La bonne fille fut
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tant pressée qu'il lui convint dire que l'en n'avoit encores riens besoigné en son ouvroir; mais elle taisoit qu'elle fust cause de la dilacion, et que tousjours eust refusé la jousterie. Quant la mère entendit ces douloureuses nouvelles, Dieu sçait quelle vie elle mena, disant que, par ses bons Dieux, elle y raettroit remède, et brief, et aussi que tant avoit elle bonne accointance à monseigneur l'offîcial de Rouen qu'il lui seroit amy et favorisant à son bon droit. « Or ça, mafille, dist elle, il vous convient desmarier; je ne fais nulle doubte que je n'en treuve bien la façon; et soyez seure que avant qu'il soit deux jours vous le laisserez, et de ceste heure vous feray avoir ung aultre homme, qui si paisible ne vous laissera pas; laissez moy faire. »
Ceste bonne femme, à demi hors du sens, vint compter ce grant meschief à son mary, père de la fille dont je fais mon compte, et lui dist bien comment ilz avoient bien perdu leur belle et bonne fille, amenant les raisons pour quoy et comment, en concluant aux fins de la desmarier. Tant bien compta sa cause que son mary se tira de son costé, et fut content que l'en fist citer nostre nouveau marié, qui ne sçavoit rien de ce
qu'ainsi l'en se plaignoit de lui sans cause. Toutesfoys, il fut cité personnellement à comparoir à rencontre de monseigneur le Promoteur, à la requeste de sa femme, et pardevant monseigneur l'offîcial, pour quitter sa femme et lui donner licence d'aultre part se marier, ou alléguer les causes pour quoj, en tant de jours qu'il avoit esté avec elle, n'avoit monstre qu'il estoit homme comme les aultres et fait ce qu'il c*ppartient aux mariez.
Quant le jour fut venu, les parties se présentèrent en temps et en lieu ; ilz furent huchiez à dire leurs causes. La mère à la nouvelle mariée commença à compter la cause de sa fille, et Dieu sçait comment elle alegue les loix que l'en doibt maintenir en mariaige, lesquelles son gendre n'avoit accomplies ne d'elles usé ; par quoj requeroit qu'il feust desjoint de sa fille, et dés ceste heure mesmes, sans faire long procès. Le bon jeune homme fut bien esbahy quant ainsi ouyt blasonner ses armes; mais gueres n'attendit à respondre aux alegacions de son adversaire, et froidement, de manière rassise, compter son cas, et comment sa femme lui avoit fait refus quant il avoit voulu faire le devoir. La mère,
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oyant ses responses, plus marrie que devant, combien que à peine le vouloit croire, demanda à sa fille s'il estoit vray ce que son mary avoit respondu. Et elle dist : « Vrayement, mère, ouy. — Ha! maleureuse, dist la mère, comment l'avez vous reffusé? Ne vous avois je pas dit par plusieurs fois vostre leçon ? » La povre fille ne sçavoit que dire, tant estoit honteuse. « Toutesfoys, dist la mère, je vueil sçavoir la cause pourquoy vous avez fait le reffuz, ou, se ne le me dictes, vous me ferez courroucier mortellement? » La fille dist tout couvertement, en jugement, que, pour ce qu'elle avoit trouvé la lance de son champion si grosse ; ne lui avoit osé bailler l'escu, doubtant qu'il ne la tuast, comme encores elle en doubtoit, et ne se vouloit desmouvoir de ceste doubte, combien que sa mère lui disoit que doubter n'en devoit. Et, après ce, adresse sa parolle au juge, en disant : « Monseigneur l'official, vous avez ouy la confession de ma fille et les deffenses de mon gendre : je vous requier, rendez en vostre sentence diffinitive. »
Monseigneur l'official, pour appointement, fist faire ung lit en sa maison, et ordonna, par
arrest, que les deux mariez yroient coucher ensemble, enjoingnant à la mariée qu'elle empoingnast baudement le bourdon ou oustil, et qu'elle le mist au lieu où il lui estoit ordonné. Et quant celle sentence fut rendue, la mère dist : « Grant mercy, monseigneur l'official^ vous avez tresbien jugé. Or avant, dist la mère, ma fille, faictes ce que devez faire, et gardez de venir à l'encontre de l'appointement de monseigneur l'offîcial, mettez la lance au lieu où elle doit estre. — Et je suis, au fort, contente, dist la fille, de la mettre où il faut; mais, s'elle y devoit pourrir, je ne l'en retireray ne sacqueray ja. » Ainsi se partirent de jugement, et allèrent mettre à exécution la sentence, sans sergent à masse ; car eulx mesmes firent l'exécution.
Par ce moyen, nostre gendre vint à chief de ceste jousterie, dont il fut plustost saoul que celle qui n'y vouloit entendre.
LA LXXXVIP NOUVELLE
N une bonne ville du pa)'s de Hollande, avoit, n'a pas cent ans, ung chevalier logié en une belle et bonne hostellerie, où il y avoit une tresbelle jeune fille chamberiere servante, de laquelle il estoit tresamoureux; et, pour l'amour d'elle, il avoit tant fait au fourrier du duc de Bourgoigne que cest hostel lui avoit délivré, afïîn de mieulx pourchasser sa queste et venir aux fins où il contendoit et où amours le faisoient encliner. Quant il eut esté environ cinq ou six jours en ceste hostellerie, lui survint par accident, ne sçaj comment, une maleureuse adventure, car une maladie le print en l'oeil, si griefve qu'il ne le povoit tenir ouvert ne en user, tant estoit aspre la douleur. Et pour ce que tresfort doubtoit de le
perdre, mesmement que c'estoit le membre où il devoit plus de guet, manda le cirurgien de monseigneur le duc de Bourgoigne, qui pour ce temps estoit à la ville. Et devez sçavoir que ledit cirurgien estoit ung gentil compaignon, escuyer, tout fait et bien duyt de son mestier; car, si tost que ce maistre cirurgien vit cest oeil, il le jugea comme perdu, ainsi que par adventure ilz sont coustumiers de juger des maladies, affin que, quant ils les ont sanées et guéries, ils en reportent plus de prouffit tout premier, et secondement plus de louenge.
Le bon chevalier, à qui desplaisoit d'ouyr telles nouvelles, demanda s'il n'y avoit point de remède à le guérir. Et l'autre respondit que tresdifficile seroit ; neantmoins, il l'oseroit bien entreprendre à guérir avecques l'aide de Dieu, mais qu'on le voulsist croire : « Se vous me voulez délivrer décernai sans perte de mon oeil, je vous donneray bon vin, » distle chevalier. Le marchié fut fait, etentreprint le cirurgien à guérir cest oeil, Dieu devant, et ordonna les heures qu'il viendroit chascun jour pour le mettre à point. A chascune fois que .nostre cirurgien visitoit ce malade, la belle chamberiere le com-
paignoit et aidoit à remuer le povre pacient. Se ce bon chevalier esloit bien féru avant de ceste chamberiere, si fut le cirurgien, qui, toutes les fois qu'il venoit faire sa visitacion, fichoit ses doulx regars sur le beau et poly viaire de celle chamberiere, et tant fort s'y aheurta qu'il lui declaira son cas, et en eut tresbonne audience, car de prinsaulton lui accorda sa requeste; mais la manière comment l'en pouvoit mettre à exécution ses ardans désirs, on ne le sauroit comment trouver.
Or toutefoys, à quelque peine que ce feust, la façon fut trouvée par la prudence du cirurgien, qui fut telle, a Je donneray, dist il, à entendre à monseigneur le pacient que son oeil ne se peut guérir se n'est que son aultre oeil soit caché, car l'usaige qu'il a au regarder empesche la garison de l'autre malade. S'il est content, dist il, qu'il soit caché comme l'autre, ce nous sera la plus convenable voye du monde pour prendre noz delitz et plaisances, et mesmement en sa chambre, affîn que l'on y prenne moins de suspicion. » La fille, qui avoit aussi grand désir que le cirurgien, prisa tresbien ce conseil, ou cas que ainsi ce pourroit faire. « Nous l'essaie-
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ions ! » dist le cirurgien. Il vint à l'heure accoustumée veoir cest oeil malade, et, quant il l'eust descouvert, il fist bien de l'esbahj. « Comment! dist il : je ne vis oncques tel mal! Cest oeil cy est plus laid qu'il n'estoit il y a quinze jours. Certainement, monseigneur, il sera mestier que vous ayez pacience. — Comment? dist le chevalier. —■ Il faut que vostre bon oeil soit couvert et caché tellement qu'il n'ait point de lumière , une heure ou environ incontinent que j'auray assis l'emplastre et ordonné l'autre ; car, en vérité, il l'empesche à guérir sans doubte. Demandez àceste belle fille, qui l'aveu chascun jour que je l'ay remué, comment il amende. » Et la fille disoit qu'il estoit plus laid que paravant : « Or çà, dist le chevalier, je vous abandonne tout, faictes de moy ce qu'il vous plaist ; je suis content de cligner l'oeil tant que l'en voudra, mais que garison s'ensuyve ! »
Les deux amans furent adonc bien joyeux quant ilz virent que le chevalier estoit content d'avoir l'oeil caché. Quant il fut appointé et qu'il eut les yeulx bandez , maistre cirurgien faint de partir et dist adieu, comme il avoit de coustume, promettant tantost de revenir pour
descouvrir cest oeil. Il n'alla gueres loing, car, assez prés de son pacient, sur une couche jetta sa dame, et, d'aultre planette qu'il n'avoit régné sur l'œil du chevalier, visita les cloistres secretz de la chamberiere.
Trois ou quatre fois maintint ceste manière de faire envers ceste belle fille, sans ce que le chevalier s'en donnast garde, combien qu'il en ouyst la tempeste. Mais il ne sçavoit que ce povoit estre, jusques à la sixiesme fois qu'il se doubla, pour la continuacion ; à laquelle fois, quant il ouyt le tabourement et noise des combattans, il arracha bende et emplastre, et vit les deux amoureux qui se demenoient tellement l'ung contre l'autre que il sembloit proprement qu'ilz deussent manger l'ung l'autre, tant joignoient leurs jambes ensemble : « Et qu'esse là, maistre cirurgien ? dist le chevalier. M'avez vous fait jouer à cligne musette pour me faire ce desplaisir? Mon oeil doit il estre guerj par ce moyen? Que dictes vous? »
Et maistre cirurgien part et s'en va, et oncques puis le chevalier ne le manda. Aussi il ne retourna point quérir son payement de ce qu'il avoit fait à l'œil de nostre pacient, car bien
salarié se tenoit par sa dame, qui fort gracieuse et abandonnée estoit.
Et à tant fais fin de ce présent compte.