RACOMPTEE PAR MONSEIGNEUR DE LANNOY
N la noble cité de Mez en Lorraine, avoit, puis certain temps en çà, une bonne bourgeoise mariée, qui estoit tout oultre de la confrairie de la houlette; riens ne faisoit plus voulentiers que ce joly esbatement que chascun sçait; et où elle povoit desployer ses armes, elle se monstroit vaillante et peu redoublant les horions. Or, entendez quelle chose lui advint en exersant son mestier.
Elle estoit amoureuse d'ung gros chanoine , qui avoit plus d'argent que ung vieulx chien n'a de puces. Mais, pour ce qu'il demouroit en lieu
OÙ les gens estoient à toute heure, comme on diroit à une gueule bée ou place publique, elle ne sçavoit comment se trouver avecques son chanoine. Tant pensa et subtilla à sa besoigne qu'elle s'advisa que se descouvriroit à une sienne voisine, qui estoit sa seur d'armes touchant le mestier et usance de la houlette ; et lui sembla que elle pourroit aller veoir son chanoine acompaignée de sa voisine sans que l'en y pensast nul mal ou suspicion. Ainsi que elle advisa, ainsi fut fait; et, comme se pour une grosse matière fust allée vers monseigneur le chanoine, aussi honnorablementy alla elle acompaignée, comme dist est.
Pour le faire brief, incontinent que noz bourgeoises furent arrivées, après toutes les salutacions, ce fut la principale mémoire que s'enclore avec son amoureux le chanoine, et fist tant que le chanoine lui bailla une mouture, ainsi comme il sçavoit.
La voisine, voyant l'autre avoir l'audience et le gouvernement du maistre de leans, n'en eut pas peu d'envie, et lui desplaisoit moult que non ne lui faisoit ainsi comme à l'autre. Au vuider de la chambre, celle qui avoit sa pitance dist à sa voisine : « Nous en yrons nous? —
Voire, dist l'autre, s'en va l'en ainsi ? Se l'en ne me fait la courtoisie comme à vous, par Dieu, i'accuseray le mesnaige; je ne suis pas icy venue pour eschauffer la cire. » Quant l'en apperceut sa bonne voulenté, on lui offrit le clerc de ce chanoine, qui estoit ung fort et roide galant, et homme pour la tresbien fournir; de quoy elle ne tint compte, mais le refusa de tous poins, disant que aussi bien vouloit avoir le maistre que l'autre; autrement ne seroit elle point contente. Le chanoine fut contraint, pour saulver son honneur, de s'accorder; et, quant ce fut fait, elle voulut bien adoncques dire adieu et se partir.
Mais l'autre ne le vouloit pas ainsi : dist , toute courroucée, que elle qui l'avoit amenée et estoit celle pour qui l'assemblée estoit faicte , devoit estre mieulx partie que l'autre, et qu'elle ne se departiroit point s'elle n'avoit encores un picotin d'avoine. Le chanoine fut bien esbahy quant il entendit ces nouvelles, et, combien qu'il priast celle qui vouloit avoit le surcroyst, toutesfoys ne se vouloit elle rendre contente : « Or çà, dist il, de par Dieu ! je suis content, puis qu'il faut que ainsi soit, mais n'y revenez
lO QUATRE-VINGT-DOUZIEME NOUVELLE
plus, pour tel prix : je seroye hors de la ville. » Quant les armes furent accomplies, ceste damoiselle au sourcroist, au dire adieu, dist à son chanoine qu'il falloit donner aucune gracieuse chose pour souvenance. Sans se faire trop importuner ne travailler de requestes, et aussi pour estre délivré, ce bon chanoine avoit une pièce d'ung demourant de couvrechief qu'il leur donna, et la principale receut le don. Ainsi dirent adieu. « C'est, dist il, ce que je vous puis maintenant donner; prenez chascune en gré. » Elles ne furent gueres loing allées que en plaine rue la voisine qui n'avoit eu, sans plus, que ung picotin, dist à sa compaigne qu'elle vouloit avoir sa porcion de leur don : « Et bien, dist l'autre, je suis contente. Combien en voulez vous avoir? — Faut il demander cela? dist elle; j'en doy avoir la moitié, et vous autant — Comment osez vous demander, dist Tautre, plus que vous n'avez desservi? Avez vous point de honte? Vous sçavez bien que vous n'avez esté que une fois au chanoine, etmoj deux fois ; et par Dieu ! ce n'est pas raison que vous soyez partie aussi avant que moy. — Par Dieu ! j'en auray autant que vous, dist l'autre; ay je pas
fait mon devoir aussi avant que vous ? — Comment l'entendez vous. — N'esse pas autant d'une fois comme de dix? Et affîn que vous congnoissez ma voulenté, sans tenir icy halle de néant, je vous conseille que me bailliez ma part justement la moitié, ou vous aurez incontinent hutin! Me voulez vous ainsi gouverner? — Voire dea, dist sa compaigne, y voulez vous procéder d'armure, de fait ? Et, par la puissance Dieu ! vous n'en aurez fors ce qu'il sera de raison, c'estassavoir des trois pars l'une, et j'auray tout le demourant. N'ay je pas eu deux fois plus de paine que vous ? »
Adonc Taultre haulce et de bon poing charge sur le visaige de sa compaigne, pour qui l'assemblée avoit esté faicte, qui ne le tint pas longuement sans rendre. Brief, elles s'entrebatirent tant et de si bonne manière que à bien petit qu'elles ne s'entretuerent; et l'une appelloit l'autre ribaulde. Quant les gens de la rue virent la bataille des deux compaignes, qui peu de temps devant avoient passé par la rue ensemble amoureusement, furent tous esbahys, et les vindrent tenir et deffaire l'une de l'autre. Puis, après, les gens qui là estoient bûchèrent
leurs maris, qui vindrent tantost, et chascun d'eulx demandoit à sa femme la matière de leur différence. Chascune comptoit à son plus beau; et tant par leur faulx donner à entendre, sans toucher de ce pourquoy la question estoit meue, les esmeurent tellement l'ung contre Pautre qu'ilz se vouloient entre tuer; mais les sergens les menèrent refroidir en prison.
La justice voulut sçavoir dont estoit procédé le fondement de la question entre les deux femmes; elles furent mandées et contraintes de confesser que ce avoit esté pour une pièce de couvrechief et cetera. Les gens de Conseil, voyans que la congnoissance de ceste cause n'appartenoit à eulx, la renvoierent devant le roy de Bordelois , tant pour les mérites de la cause comme pource que les femmes estoient de ses subjectes. Et pendant le procès, les bons maris demourerent en la prison, attendans la sentence diffinitive, qui, pour le nombre infini d'eulx, en est taillée de demourer pendue au clou.