‹ Les dix dizaines des Cent nouvelles nouvelles (volume 2)Chapitre 22 sur 30 · LA XCIII^ NOUVELLE · texte numérisé non relu

LA XCIII^ NOUVELLE

ANDis que j'ay bonne audience, je vueil compter ung gracieux compte advenu au pays de Haynault. En ung villaige du pays que j'ay nommé, avoit une gente femme mariée, qui aymoit plus chier le clerc de la paroisse dont elle estoit paroissienne que son mary. Et , pour trouver moyen d'estre avec son clerc, faingnit à son mary qu'elle devoit ung pellerinaige à ung sainct, qui n'estoit gueres loing de là, et que promis lui avoit quant elle estoit en travail, lui priant qu'il feust content qu'elle y allast ung jour qu'elle nomma. Le bon simple mary, qui ne se doubtoit de rien, accorda ce pellerinaige; et, pource que le mary demouroit seul, il lui dist qu'elle appointast son disner et souper tout

ensemble avant qu'elle se partist; aultrement, il yroit menger à la taverne. Elle fist son commandement et appointa ung bon poussin et une pièce de mouton; et, quant toutes ces preparatives furent faictes, elle dist à son mary que tout estoit prest, et qu'elle alloit querre de l'eaue beniste, pour soy partir après.

Elle entra en l'église, et le premier homme qu'elle trouva, ce fut celuy qu'elle queroit, c'est assavoir son clerc, à qui elle compta les nouvelles, comment elle avoit congié d'aller en pelerinaige et cetera, pour toute la journée : « Mais il y a ung cas, dist elle ; je suis seure que, si tost que me sentira hors de l'ostel, qu'il s'en yra à la taverne, et n'en retournera jusques au vespre bien tart : je le congnois tel; et pourtant j'ayme mieulx demourer à l'ostel , tandis qu'il n'y sera point, que aller hors. Et doncques vous vous rendrez, dedans une 'demie heure, autour de nostre hostel, affin que je vous mette dedans par derrière, s'il advient que mon mary n'y soit point; et, s'il y est, nous yrons faire nostre pelerinaige. » Elle vint à l'ostel, où elle trouva encores son mary, dont elle ne fut point contente, qui lui dist : « Comment estes vous

QUATRE-VINGT-TREIZIÈME NOUVELLE l 5

encores icy? — Je m'en voys, dist elle chausser mes souliers, et puis je ne songeraj plus gueres que je ne parte. »

Elle alla au cordouennier, et, tandis qu'elle faisoit chausser ses souliers, son mary passa par devant l'ostel du cordouennier, avec ung autre son voisin qui alloit de coustume voulentiers à la taverne. Et, combien qu'elle supposast que pource qu'il estoit acompaignié dudit voisin , qu'il s'en allast à la taverne , toutesfoys n'en avoit il nulle voulenté, mais s'en alloit sur le marchié pour trouver encores ung bon compaignon ou deux et les amener disner avecques lui au commencement qu'il avoit d'advantaige, c'est assavoir le poussin et la pièce de mouton.

Or nous lairrons icy nostre mary chercher compaignie et retournerons à celle qui chaussoit ses souliers, qui^ si tost que ilz furent chaussez, revint à l'ostel le plus hastivement qu'elle peut, où elle trouva le gentil escolier qui faisoit la procession tout autour de la maison; à qui elle dist : « Mon amy, nous sommes les plus heureux du monde, car j'ay veu mon mary aller à la taverne^ j'en suis seure, car il y a ung sien voisin qui le maine par les bras, lequel ne le

l6 QUATRE-VINGT-TREIZIEME NOUVELLE

laissera pas retourner quant il vouldra, et pourtant donnons nous joje. Le jour est nostre jusques à la nujt. J'ay appointé ung poussin et une belle pièce de mouton, dont nous ferons goguettes. » Et, sans plus rien dire, le mist dedans, et laissa l'huys entrouvert, affin que les voisins ne s'en doubtassent.

Or retournons maintenant à nostre mary, qui a trouvé deux bons compaignons, avec le premier dont j'ay parlé, lesquelz il amaine tous pour desconfire et dévorer ce poussin, en la compaignie de beau vin de Beaune ou de meilleur, s'il est possible d'en finer. A l'arriver à sa maison, il entra le premier dedans, et, incontinent qu'il fut entré, il parceut noz deux amans, qui s'estoient mis à faire ung tronson de bonne ouvrage. Et quant il vit sa femme qui avoit les jambes levées, il lui dist qu'elle n'avoit garde de user ses souliers, et que sans raison avoit travaillé le cordouennier, puis qu'elle vouloit faire son pelerinaige par telle manière. Il hucha ses compaignons et dist : « Messeigneurs, regardez que ma femme ayme mon prouffit? De paour qu'elle ne use ses beaux souliers neufz, elle chemine sur son doz; il ne Ta pas telle qui veult. »

Il prent ung petit demourant de ce poussin et lui dist qu'elle parfist son pelerinaige; puis, ferma l'huis et la laissa avec son clerc, sans lui aultre chose dire, et s'en alla à la taverne; de quoy il ne fut pas tencé au retourner, ne les aultres fois aussi, quant il y alloit, pource qu'il n'avoit rien ou peu parlé de ce pelerinaige que sa femme avoit fait à l'ostel avecques son amoureux le clerc de sa paroisse.

LA XCW NOUVELLE

s marches* de Picardie, ou diocèse de Therouenne, avoit, puis un an et demi en çà ou environ , ung gentil curé, demourant en la bonne ville, qui faisoit du gorgias tout oultre. Il portoit robbe courte, chausses tirées, à la façon de court; tant gaillart estoit que l'en ne pourroit plus, qui n'estoit pas peu d'esclandre aux gens d'église. Le promoteur de Therouenne, que telle manière de gens appeloient le Grant dyahle, soy informa du gouvernement de nostre gentil curé, et le fist citer pour le corriger et lui faire muer ses meurs. Il comparut es habis cours, comme s'il ne tenist compte du promoteur, cujdant par adventure que pour ses beaulx yeulx on le deli-

vrast; mais ainsi n'advint pas, car, quant il fut devant monseigneur l'official, sa partie, le promoteur, lui compta sa légende au long, et demanda, par sa conclusion, que ses habillemens et autres menues manières de faire lui fussent défendues, et, avec ce, qu'il fust condemné à payer certaines amendes. Monseigneur l'official, voyant à ses yeulx que tel estoit nostre curé, qu'on lui baptisoit, lui fist les deffenses, sur les peines du Canon, que plus ne se desguisast en telle manière qu'il avoit' fait, et qu'il portast longues robbes et cheveux longs, et, avec ce, le condemna à payer une bonne somme d'argent. II promist que ainsi en feroit il, et que plus ne seroit cité pour telle chose.

Il print congié au promoteur et retourna à sa cure; et, si tost qu'il y fut venu, il fist hucher le drapier et le parmentier; si fist tailler une robbe qui lui traînoit plus de trois cartiers, disant au parmentier les nouvelles deTherouenne, comment c'est assavoir qu'il avoit esté reprins de porter courte robbe, et qu'on lui avoit chargé de la porter longue. Il vestit ceste robbe longue et laissa croistre ses cheveux de la teste et de la barbe; et en cest estât servoit sa pa-

roisse, chantoit messe et faisoit les aultres choses appartenant à curé.

Le promoteur fut arrière adverty comment son curé se gouvernoit oultre la règle et bonne et honneste conversacion des prestres, lequel le fist citer comme devant, et il s'y comparut es longs habis : « Qu'esse cy? dist monseigneur l'official quant il fut devant lui. Il semble que vous trompez des estatus et ordonnances de l'Eglise. Voyez vous point comme les aultres prestres s'habillent? Se ce ne feust pour l'amour de vos bons amis, je vous feroye affuler la prison de céans! — Comment, monseigneur, dit nostre curé, ne m'avez vous pas chargé de porter longues robbes et longs cheveulx? Fais je point ainsi que vous m'avez commandé? N'est pas ceste robbe assez longue? Mes cheveux sont ilz pas longs? Que voulez vous que je face? — Je vueil , dist monseigneur l'official , et si vous commande que vous portez robbe et cheveulx à demi longs, ne trop ne peu; et pour ceste grande faulte je vous condemne à payer dix livres d'amende au promoteur, vingt livres à la fabrique de céans, et autant à monseigneur de Therouenne, à convertir à son aumosne. »

Nostre curé fut bien esbahy, mais toutesfoj's il fallut qu'il passast par là.

Il prent congié et s'en revient en sa maison, bien pensant comment il s'habilleroit pour garder la sentence de monseigneur Toffîcial. Il manda le parmentier, à qui il fist tailler une robbe longue d'ung costé, comme celle dont nous avons parlé, et courte, comme la première, de l'autre costé; puis il se fist barbeier du costé où la robbe estoit courte; en ce point, alloit par les rues et faisoit son divin office. Et combien qu'on lui dist que c'estoit mal fait, toutesfoys si n'en tenoit il compte.

Le promoteur en fut encores adverty et le fist citer comme devant. Quant y comparut, Dieu sçait comment monseigneur l'official fut malconteni; à peine qu'il ne sailloit de son siège hors du sens, quant il regardoit son curé estre habillé en guise de mommeur. Se les autres deux fois y avoit esté bien rachassé, il fut encores mieulx ceste cy, et condemné à belles et grosses amendes. Lors nostre curé, se voyant ainsi desplumé de amendes et de condemnacions, dist à monseigneur l'official : « Il me semble, saulve vostre révérence, que j'ay fait

vostre commandement. Et entendez moy, je vous diray la raison. » Adonc il couvrit sa barbe longue de sa main qu'il estendit sus, et puis il dist : « Se vous voulez, je n'ay point de barbe. » Puis, mist sa main de l'autre lez, couvrant la partie tondue ou raise en disant : « Se vous voulez, j'ay longue barbe. Esse pas ce que vous m'avez commandé ? »

Monseigneur l'official, voyant que c'estoit ung vray trompeur et qu'il se trompoit de luy, fist venir le barbier et leparmentier, et, devant tous les assistens, lui fîst faire sa barbe et cheveulx, et puis couper sa robbe de la longueur qui estoit de mestier et de raison; puis le renvoya à sa cure, où il se conduit haultement en maintenant ceste dernière manière, qu'il avoit apprinse à la sueur de sa bourse.

Page 1