PAR PHELIPPE DE LAON
ur les metes de Normandie, y a une bonne abbaye de dames, dont l'abbesse, qui, belle et jeune et en bon point lors estoit, nagueres s'acoucha malade. Ses bonnes seurs, dévotes et charitables, tantost la vindrent visiter, en la confortant et administrant, à leur leal povoir, de tout ce qu'elles sentoient que bon lui fut. Et, quand elles apperceurent qu'elle se disposoit à garison, elles ordonnèrent que l'une d'elles yroit à Rouen porter son urine, et compteroit son cas à ung médecin de grant renommée.
Pour faire ceste ambassade, à lendemain, l'une d'elles se mist en chemin, et fist tant qu'elle se trouva devers ledit médecin, auquel, après qu'il eust visité l'urine de ma dame l'abbesse , elle conta tout au long la façon et manière de sa maladie, comme de son dormir, d'aler en chambre, de boire et de menger. Le saige médecin, vraiement du cas de ma dame informé, tant par son urine comme par la relacion de la religieuse, voulut ordonner le régime. Et, ja soit ce qu'il eust de coustume de bailler à plusieurs ung recipe par escript, toutesfois il se fia bien de tant en la religieuse que de bouche lui diroit ce qu'avoit à faire, et luy dist : « Belle seur, pour recouvrer la santé de ma dame l'abbesse, il lui est mestier et de nécessité qu'elle ait compaignie d'homme, et brief; aultrement, elle se trouvera en peu d'espace si de mal entechée et surprinse que la mort luy sera le derrain remède. » Qui fut bien esbahye d'ouyr si tresdures nouvelles , ce fut nostre religieuse , qui va dire : « Helas! maistre Jehan, ne voyez vous aultre façon pour la recouvrance de la santé de ma dame? — Certes, nennil, dist il, il n'en y a point d'aultre, et sivueil bien que vous sçachiez
qu'il se fault advancer de faire ce que j'ay dit, car, se la maladie, par faulte d'ayde , peut prendre son cours, comme elle s'efforce, jamais homme à temps n'y viendra. »
La bonne religieuse à peu s'elle osa disner à son aise, tant avoit grant haste d'annoncer à ma dame ces nouvelles. Et, à l'ayde de sa bonne haquenée , et du grant désir qu'elle a d'estre à l'ostel, s'advança si tresbien que ma dame l'abbesse fut tout esbaye de si tost la reveoir. « Que dist le médecin, belle? ce dist l'abbesse; ay je garde de mort? — Vous serez tantost en bon point, se Dieu plaist, ma dame, dist la religieuse messagiere ; faictes bonne chiere et prenez cueur. — Comment ? Ne m'a le médecin point ordonné de régime? dist ma dame. — Si a, » dist elle. Lors luy va dire tout au long comment le médecin avoit veu son urine, et les demandes qu'il fist de son aage, de sonmengier, de son dormir, etc. « Et puis, pour conclusion, il a dit et ordonné qu'il fault que vous ayez, comment qu'il soit, compaignie charnelle à quelque homme, et brief ; aultrement, vous estes morte , car à vostre maladie n'a point d'aultre remède. — Compaignie d'homme? dit
ma dame ; j'aymeroye plus chier mourir mille fois, s'il m'estoit possible. » Et alors va dire : « Puis que ainsi est que mon mal est incurable et mortel se je n'y pourvois de tel remède, loué soit Dieu! je prens bien la mort en gré. Appeliez bien tost tout mon couvent. »
Le tymbre fut sonné; si vindrent à ma dame toutes ses religieuses. Et, quant elles furent en la chambre, ma dame, qui avoit encores toute la langue à commandement, quelque mal qu'elle eust, commença une grande et longue harengue devant ses seurs, remonstrant le fait et estât de son église, en quel point elle la trouva et en quel estât elle est aujourd'huy ; et vint descendre ses parolles à parler de sa maladie, qui estoit mortelle et incurable, comme elle bien sentoit et congnoissoit, et au jugement aussi d'ung tel médecin elle s'arrestoit, qui morte l'avoit jugée : « Et pour tant, mes bonnes seurs, je vous recommande nostre église, et, en voz plus dévotes prières, ma povre ame. » Et à ces parolles, larmes en grant abondance saillirent de ses yeulx, qui furent accompaignées d'aultres sans nombre, sourdans de la fontaine du cueur de son bon couvent. Ceste plorerie dura assez Ion-
guement, et fut là le mesnaige long temps sans parler.
Assez grant pièce après, ma dame la prieure, qui saige et bonne estoit, print la parole pour tout le couvent et dit : « Ma dame, de vostre mal quel il est, Dieu le sçait, à qui nul ne peut rien celer, il nous desplaist beaucoup, et n'y a celle de nous qui ne se vouldroit emploier autant que possible est et seroit à personne vivant, pour la recouvrance de vostre santé. Si vous prions toutes ensemble que vous ne nous espargnez en rien, ne chose qui soit des biens de vostre église, car mieulx nous vauldroit, et plus chier l'aurions, de perdre la plus part de nos biens temporelz que le proffit espirituel que vostre présence nous donne. — Ma bonne seur, dist ma dame, je n'ay pas tant desservy que vous me offrez, mais je vous enmercie tant que je puis, en vous advisant et priant de rechief que vous pensez comme je vous ay dit aux affaires de nostre église, qui me touchent prés du cueur, Dieu le sçait, enaccompaignant, aux prières que ferez, ma povre ame, qui grant mestier en a. — Helas ! ma dame, dist la prieure, et n'est il possible, par bon gouvernement ou par soi-
gneuse diligence de médecine, que vous puissez repasser? — Nennil, certes, ma bonne seur, dit elle. Il me fault mettre ou reng des trespassez, car je ne vaulx gueres mieulx, quelque langaige que encores je prononce. »
Adonc saillit avant la religieuse qui porta son urine à Rouen, et dist : « Ma dame, il y a bien remède, s'il vous plaisoit. — Créez qu'il ne me plaist pas, dist elle. Vecy seur Jehanne, qui revient de Rouen, et a monstre mon urine et compté mon cas à ung tel médecin qui m'a jugée morte, voire se je ne me vouloye abandonner à aulcun homme et estre en sa compaignie ! Et par ce point esperoit il, comme il trouvoit par ses livres , que je n'auroye garde de mort; mais, se ainsi ne le faisoye, il n'y a point de ressource en moy. Et quant à moy, j'en loue ' Dieu, qui me daigne appeller, ainçois que j'aye fait plus de péchiez ; à luy me rends, et à la mort je présente mon corps : viengne quand elle veult ! — Comment, ma dame, dist l'enfermiere, vous estes de vous mesmes homicide! Il est en vous de vous saulver, et ne fault que tendre la main et requerre ayde, et vous la trouverez preste; ce n'est pas bien fait, et vous ose bien dire que
vostre ame ne partiroit point seurement s'encest estât vous mouriez. — Ha! ma belle seur, dist ma dame, quantes fois avez vous ouy preschier que mieulx vauldroit à une personne s'abandonner à la mort que commettre un seul péché mortel ! Et vous sçavez que je ne puis ma mortfuyr ne eslongier sans faire et commettre pechié mortel! Et qui bien autant au cueur me touche, s'en ce faisant ma vie eslongeroie, n'en seroys je pas deshonnourée et à tousjours, mais reprouchée,et diroit on : Velà la dame, etc.. PMesme, vous toutes, quelque conseil que me donnez, m'en auriez en irrévérence et en moins d'amour; et vous sembleroit, et à bonne cause, que indigne seroie d'entre vous présider et gouverner. — Ne dictes et ne pensez jamais cela, dist ma dame la tresoriere; il n'est chose qu'on ne doibve entreprendre pour eschever la mort. Et ne dist pas nostre bon père saint Augustin qu'il n'est loisible à personne de soy oster la vie ne tollir ung sien membre ? Et ne yriez vous pas directement encontre sa sentence se vous laissez à escient ce qu'il vous peut de mal garder? — Elle dist bien ! » responditle couvent en gênerai. « Ma dame, pour Dieu, obéissez au médecin, et
ne soyez en vostre opinion si aheurtée que, par faulte de soustenance , vous perdez corps et ame, et laissez vostre povre couvent, qui tant vous ayme, désolé et despourveu de pastoure. ■ — Mes bonnes seurs, dist ma dame, j'ayme mieulx voulentairement à la mort tendre les mains, submettre mon col, et honnorablement l'embrasser, que pour la fuyr je vive deshonhourée. Et ne diroit on pas : Velà la dame qui fist ainsi et ainsi? — Ne vous chaille qu'on dye, ma dame : vous ne serez ja reprouchée de gens de bien. — Si seroie, si, » dist ma dame.
Le couvent se alla esmouvoir, et firent les bonnes religieuses entre elles ung consistoire, dont la conclusion s'ensuyt; et porta les parolles d'icelle la prieure : « Madame, vecy vostre désolé couvent si tresdesplaisant que jamais maison ne fut plus troublée qu'elle est, dont vous estes cause ; et créez, se vous estes si mal conseillée de vous abandonner à la mort, que fuyr vous povez, j'en suis bien seure. Et affin que vous entendez que nous vous aimons d'entière et leal amour, nous sommes contentes et avons conclud et délibéré meurement, toutes ensemble généralement, en saulvant vous et nous, avoir
compaignie secrètement d'aucun homme de bien; nous pareillement le ferons comme vous, affin que vous n'ayez pensée ne ymaginacion que ou temps advenir vous en sourdit reproche de nulle de nous. N'est ce pas ainsi, mes seurs ? — Oui, » dirent elles toutes de tresbon cueur. Ma dame l'abbesse, ouyant ce que dit est, et portant au cueur un grant fardeau d'ennuy, pour l'amour de ses seurs, se laissa ferir, et s'accorda, combien qu'à grant regret, que le conseil du médecin seroit mis en oeuvre.
Adonc furent mandez moynes , prestres et clercs , qui trouvèrent bien à besoigner. Et là ouvrèrent si tresbien que ma dame l'abbesse fut en peu d'heure rapaisée, dont son couvent fut tresjoyeux, qui par honneur faisoit ce que par honte oncques puis ne laissa.
LA XXIIe NOUVELLE