PAR CARON
>'a gueres que ung gentil homme, jdemourant à Bruges, tant et si longuement se trouva en la compaignie d'une belle fille qu'il luy fist le ventre lever. Et, droit au coup qu'elle s'en apperceust et donna garde, Monseigneur fist une assemblée de gens d'armes; si fut force à nostre gentilhomme de l'abandonner et avec les aultres aller ou service de mondit seigneur, ce que de bon cueuret bien il fist. Mais, avant son partement, il fist garnison et pourvéance de parrains et marraines et de nourrice pour son enfant advenir, logea la mère avecques de bonnes gens, luy laissa de l'argent et leur recommanda.
Et quant au mieulx qu'il sceust et le plus brief qu'il peust ces choses furent bien disposées, il ordonna son partement et print congié de sa dame, et, au plaisir de Dieu, promist de tantost retourner. Pensez que, s'elle n'eust jamais ploré, ne s'en tenist elle pas à ceste heure, puis qu'elle veoit d'elle eslongier la rien, en ce monde, dont la présence plus luy plaist. Pour abregier, tant luy despleust ce dolent départir que oncques mot ne sceust dire, tant empeschoient sa doulce langue les larmes sourdandes du profond de son cueur. Au fort, elle s'appaisa quand elle vist qu'aultre chose estre n'en povoit.
Et quant vint environ ung mois après le partement de son amy, désir luy eschauffa le cueur et si luy vint ramentevoir les plaisans passetemps qu'elle souloit avoir, dont la tresdure et tresmauldicte absence de son amy , helas ! l'avoit privée. Le Dieu d'amours, qui n'est jamais oyseux, luy mist en bouche et en termes les haultz biens, les nobles vertus, et la tresgrande beaulté d'un marchant, son voisin, qui plusieurs fois, avant et depuis le département de son amy, lui avoit présenté la bataille, et conclure luy fîst que, s'il retourne plus à sa queste, qu'il ne s'en
VINGT-DEUXIÈME NOUVELLE l5
yra pas escondit ; mesmes, si la voyoit es rues, elle tiendra telles et si bonnes manières qu'il entendra bien qu'elle en veult à luy.
Or vint il si bien qu'à lendemain de ceste conclusion, à la première œuvre, amours envoya nostre marchant devers la paciente, et lui présenta, comme autrefois, chiens et oyseaulx, son corps, ses biens, et cent mille choses que ces abateurs de femmes sçaivent tout courant et par cueur. Il ne fut pas escondit, car, s'il avoit bonne voulenté de combatre et faire armes, elle n'avoit pas moins de désir de lui fournir de tout ce qu'il vouldra. Et durant que nostre gentil homme est en guère , nostre gentil femme fournit et acomplist au bon marchant tout ce dont la requist; et, se plus eust osé demander, elle estoit preste de l'accomplir, et trouva en luy tant de bonne chevalerie, de proesse et de vertu, qu'elle oublia de tous pointz son amy par amours, qui à ceste heure gueres ne s'en doubtoit.
Beaucoup pleust aussi au bon marchant la courtoisie de sa nouvelle dame ; et tant furent conjoinctes les voulentez, désirs et pensées de luy et d'elle, qu'ilz n'avoient pour eulx deux que un seul cueur. Si se pensèrent que, pour se bien
logier et à leur aise, il souffiroit bien d'ung hostel pour leurs deux : si troussa ung soir nostre gouge ses bagues avec elle, et en l'hostel du marchant s'en alla, en abandonnant le premier son amy, son hoste, son hostesse, et foison d'aultres gens de bien, auxquelz il l'avoit recommandée. Et elle ne fut pas si folle, quant elle se vit bien logée, qu'elle ne dist incontinent à son marchant qu'elle se sentoit grosse, qui en fut tresjoyeux, cuidant bien que ce fut de ses œuvres. Au chief de sept mois, ou environ, nostre gouge fist ung beau filz, dont le père adoptif s'acointa grandement, et de la mère aussi.
Advint, certaine espace après, que le bon gentilhomme retourna de la guerre et vint à Bruges, et, au plus-tost qu'il peust honnestement, print son chemin vers le logis où il laissa sa dame. Et luy, venu léans, la demanda à ceulx qui en prindrent la charge de la penser, garder et aider en sa gesine. « Comment? dirent ilz. Esse ce que vous en sçavez? Et n'avez vous pas eu les lettres qui vous furent escriptes ? — Nennil, par ma foy, dist il. Et quelle chose y a il ? — Quelle chose! saincte Marie! dirent ilz. Nostre Dame! c'est bien raison que on le vous die. Vous ne
feustes pas party d'ung mois après qu'elle ne troussast pignes et miroirs, et s'en alla bouter cy devant en l'ostel d'ung tel marchant, qui la tient à fer et à clou. Et, de fait, elle a porté un beau fîlz et a geu leans. Et l'a fait le marchant chrestienner ; et si le tient à sien. — Saint Jehan ! vecy aultre chose de nouveau ! dist le bon gentil homme; mais, au fort, puis qu'elle est telle, au dyable soit elle ! Je suis content que le marchant l'ayt et la tienne; mais, quant est de l'enfant, je suis seur qu'il est mien, si le vueil ravoir. » Et, sur ce mot, part et s'en va heurter bien rudement à l'huys du marchant.
De bonne adventure, sa dame, qui fut, vint à ce heurt, qui ouvre l'huys, comme toute de leans qu'elle estoit. Quant elle vit son amy oublié et qu'il la congneust aussi, chascun fust esbahy. Non pourtant lui demanda dont elle venoit en ce lieu? Et elle respondit que Fortune l'y avoit amenée. «Fortune? dist il. Et Fortune vous y tienne ; mais je vueil ravoir mon enfant ; vostre maistre aura la vache, mais j'auray le veau. Or le me rendez bien tost, car je le vueil ravoir, quoy qu'il en advienne. — Helas! ce dist la gouge, que diroit mon homme? Je seroye des-
faicte, car il cuide certainement qu'il soit sien. — Il ne m'en chault, dist l'aultre, die ce qu'il vouldra, mais il n'aura pas ce qui est mien. — Ha! mon amy, je vous requier que vous laissiez et baillez cest enfant icy à mon marchant, et vous me ferez grant plaisir et à luy aussi. Et par Dieu, se vous l'aviez veu, vous ne seriez ja pressé de l'avoir : c'est ung lait et ort garson tout rogneux et contrefait. — Dea, dist l'autre, tel qu'il est, il est mien, et si le vueil reavoir. — Et parlez bas, pour Dieu, ce dit la gouge, et vous appaisez, je vous en supplie, et vous plaise céans laisser cest enfant, et je vous prometz se ainsi le faictes, de vous donner le premier enfant que jamais j'auray. »
Le gentil homme, à ces motz, ja soit qu'il fust courroucé, ne se peut tenir de soubrire, et, sans plus dire, de sa bonne dame se partit, ne jamais ne redemanda ledit enfant. Et encores le nourrist celuy qui la mère engranga en l'absence de nostredit gentil homme, etc.