‹ Les dix dizaines des Cent nouvelles nouvelles (volume 3)Chapitre 15 sur 28 · TAR PHELIPPE DE SAINT VON · texte numérisé non relu

TAR PHELIPPE DE SAINT VON

a chose est si fresche et si nouvellement advenue, dont je vueil fourj- nir ma nouvelle, que je n'y puis ^Cîl ne tailler, ne rongnier, ne mettre, ne oster. Il est vray que au Quesnoy vint une belle fille, nagueres, au prevost, soy complaindre de force et violence en elle perpétrée et commise par le vouloir desordonné d'ung jeune compaignon. Ceste complainte au prevost faicte, le compaignon encusé de ce crime fut en heure prins et saisy ; et, au dit du commun peuple, ne valoit gueres mieulx que pendu au gibet, ou sans teste sur une roe mis emmy les champs. La fille, voyant et sentant celuy dont elle se douloit

emprisonné, poursuyvoit roidement le prevost qu'il lui en fist justice, disant que, oultre son gré et vouloir, violentement et par force l'avoit deshonnourée. Et le prevost, homme discret et saige et en justice tresexpert, fist assembler les hommes, et puis manda le prisonnier.

Et ainçois qu'il le fist venir devant les hommes desja tous pretz pour le jugier, s'il confessoit par gehaine ou autrement l'horrible cas dont il estoit chargé, parla à luy à part, et si l'adjura de dire la vérité. « Vecy telle femme, dist il, qui de vous se complaint tresfort de force : est il ainsi ? L'avez vous efforcée ? Gardez que vous dictes vérité, car, se vous faillez, vous estes mort; mais, se vous dictes la vérité, on vous fera grâce. — Par ma foy, Monseigneur le prevost, dist le prisonnier, je ne vueil pas nyer ne celer que je ne l'aie pieça requise de son amour. Et, de fait, devant hyer, après plusieurs parolles, je la ruay sur ung lit pour faire ce que vous savez, et luy levay robe, pourpoint et chemise. Et mon furon, qui n'avoit jamais hanté lévrier, ne sçavoit trouver la duyere de son connil; et ne faisoit que aller çà et là; mais elle par sa courtoisie luy dressa le chemin,

et à ses propres mains le bouta tout dedans. Je croy trop bien qu'il ne partit pas sans proye ; mais qu'il y eust aultre force, par mon serment, non eust. — Est il ainsi? dist le prevost. — Ouy, par mon serment, dist le bon compaignon. — Or bien, dist il, nous en ferons tresbien. »

Après ces parolles, le prevost se vient mettre en siège pontifical, à dextre, environné de ses hommes. Et le bon compaignon fut mis et assis sur le petit banc, ou parquet, ce voyant tout le peuple et celle qui l'accusoit aussi. « Or ça, m'amye, dist le prevost, que demandez vous à ce prisonnier? — Monseigneur le prevost, dist elle, je me plains à vous de la force que il m'a faicte, car il m'a violée, oultre mon gré et voulenté, et malgré moy, dont je vous demande justice. — Que respondez vous, mon amy ? dist le prevost au prisonnier? — Monseigneur, se dist il, vous ay ja dit comment il en va, et je ne pense pas qu'elle dye au contraire. — M'amye, dist le prevost, regardez bien que vous dictes et que vous faictes de vous plaindre de force? C'est grant chose ! Vecy qui dit qu'il ne vous fist oncques force, mesmes avez esté consentante, et à peu prés requérante de ce qu'il a fait. Et qu'il

soit vray, vous mesmes adressastes et mistes son furon, qui s'esbatoit à l'entour de vostre terrier, et à vos deux mains, ou à tout l'une, tout dedans vostredit terrier le mistes. Laquelle chose il n'eust peu faire sans vostre ayde ; et se vous y eussiez tant soit peu résisté, jamais n'en fustvenu à chief. Se son furon a fouraigé l'ostel, il n'en peut mais ; car, dés lors qu'il est au terrier ou duyere, il est hors de son chastoy. — Ha, Monseigneur le prevost, dist la fille plaintive, comment l'entendez vous? Il est vray, je ne vueiL pas nier que voirement j'adressay son furon et ie boutay en mon terrier; mais pour quoy fut ce? Par mon serment, Monseigneur, il avoit la teste roide et le museau tant dur que je sçay tout vray qu'il m'eust fait ung grant pertuis, ou deux, ou trois, au ventre, se'je ne l'eusse bien en haste bouté en celuy qui estoit d'avantaige ; et vêla pourquoy je le fis. »

Pensez qu'il y eust grande risée, après la conclusion de ce procès, de ceulx de la justice et de tous les assistans. Et fut le compaignon délivré, promettant de retourner à ses journées quant sommé en seroit. Et la fille s'en alla bien courroucée qu'on nependoit tresbien hault, en haste

celuy qui avoit pendu à ses basses fourches. Mais ce courroux ne sa rude poursuite ne dura gueres, car, à ce qu'on me dit, tantost après, par bons moyens, la paix entre eulx si fut trouvée; et fut abandonnée au bon compaignon garenne, conniniere et terrier, toutes fois que chasser y vou!droit.

LA XXVIe NOUVELLE

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