‹ Les dix dizaines des Cent nouvelles nouvelles (volume 3)Chapitre 14 sur 28 · PAR MONSEIGNEUR DE FIENNES · texte numérisé non relu

PAR MONSEIGNEUR DE FIENNES

A soit ce que es nouvelles dessus-

dictes les noms de ceulx et celles à

J*|j qui elles ont touchié ou touchent f&S . . .

^{ ne soient mis et escnpts, si me

donne appétit grant vouloir de nommer, en ma

petite râtelée, le conte Vualeran, en son temps

conte de saint Pol, et appelé le beau conte. Entre

autres seigneuries, il estoit seigneur d'un village

en la chastellenie de Lisle, nommée Vrelenchem,

prés dudit Lisle environ d'une lieue. Ce gentil

conte, de sa bonne et doulce nature, estoit et

fut tout son temps amoureux. Oultre l'enseigne,

il sceust, au rapport d'aucuns ses serviteurs, qui

en ce cas le servoient, que audit Vrelenchem

avoit une tresbelle fille, gente de corps et en bon point. Il ne fut pas si paresseux que, assez tost après cette nouvelle, il ne se trouvast en ce village. Et firent tant lesditz serviteurs que les yeulx de leur maistre confermerent de tous pointz leur rapport touchant la dicte fille : « Or çà, qu'est il de faire? dist lors le gentil conte; c'est que je parle à elle entre nous deux seulement, et ne me chault qu'il me couste. » L'ung de ses serviteurs, docteur en son mestier, lui dist : « Monseigneur, pour vostre honneur et celuy de la fille aussi, il me semble que mieulx vault que je luy descouvre l'embusche de vostre voulenté; et, selon la response, j'auray advis de parler et poursuyvre. »

Comme l'aultre dit, il fut fait; car il vint devers la belle fille et trescourtoisement la salua. Et elle, qui n'estoit pas moins saige ne bonne que belle, courtoisement luy rendit son salut. Pour abregier, après plusieurs parolles d'acointances, le bon macquereau va faire une grant prémisse touchant les biens et les honneurs que son maistre lui vouloit : et, de fait, se à elle ne tenoit, elle seroit cause d'enrichir et honnourer tout son lignaige. La bonne fille entendit tan-

tost quelle heure il estoit. Si fist sa response telle qu'elle estoit, c'est assavoir belle et bonne ; car, au regard de monseigneur le conte, elle estoit celle, son honneur saulve, qui luy vouldroit obeyr, craindre et servir en toutes choses ; mais qui la vouldroit requérir contre son honneur, qu'elle tenoit aussi chier que sa vie, elle estoit celle qui ne le congnoissoit et pour qui elle feroit non plus que le cinge pour les mauvais.

Qui fut esbahy et courroucé, cette response ouye, ce fut nostre Valuidire, qui s'en revient devers son maistre à tout ce qu'il avoit de poisson, car à chair avoit il failly. Il ne faut pas demander se le conte fut mal content quant il sceust la tresfiere et dure response de celle dont il desiroit l'acointance et joyssance, et autant ou plus que de nulle du monde. Tantost après si va dire : « Or avant laissons la là pour ceste fois ; il m'en souviendra quant elle cuidera qu'il soit oublié. »

Il se partit de là tantost après, et n'y retourna que les six sepmaines ne fussent passées; et quant il revint, ce fut si tressecretement que nulle nouvelle n'en fut, tant simplement et en tapinaige s'y trouva. Il fît tant par ses espies qu'il sceust

que nostre belle fille soyoit de l'erbe au coing d'ung bois, asseulée de toutes gens; il fut bien joyeux, et, tout housé encores qu'il estoit, se met au chemin devers elle, en la compaignie de ses espies. Et quant il fut prés de ce qu'il queroit, il leur donna congié, et fist tant qu'il se trouva auprès de sa dame , sans ce qu'elle en sceust nouvelle, sinon quant elle le vit. S'elle fut esprinse et esbahye de se veoir saisie et tenue de monseigneur le conte, ce ne fut pas merveilles; mesmes elle en changea couleur, mua semblant, et à bien peu en perdit la parolle, car elle sçavoit par renommée qu'il estoit périlleux et noyseux entre femmes.

« Ha dea ! ma damoiselle, dist lors le gentil conte, qui.se trouva saisy, vous estes à merveilles fieref On ne vous peut avoir sans siège. Or pensez bien de vous défendre, car vous estes venue à la bataille; et, avant que de moy partez, vous en ferez, à mon vouloir et tout à ma devise, des peines et travaulx que j'ay soufferts et endurez tout pour l'amour de vous. — Helas ! Monseigneur, ce dit la jeune fille toute esbahye et surprinse qu'elle estoit, je vous crye mercy ! Se j'ay dit ou fait chose qui vous desplaise ,

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vueillez le moy pardonner, combien que je ne pense avoir dit ne fait chose dont me doyez sçavoir mal gré. Je ne sçay, moy, qu'on vous a raporté : on m'a requise , en vostre nom , de déshonneur; je n'y ay point adjousté de foy, car je vous tien si vertueux que pour riens ne vouldriez deshonnourer une vostre simple subgecte, comme je suis, mais la vouldriez bien garder. — Ostez ce procès, dist Monseigneur, et soyez seure que vous ne m'eschapperez. Je vous ay fait monstrer le bien que je vous vueil et ce pourquoy je envoyay devers vous. » Et, sans plus dire, la trousse et prent entre ses bras, et dessus ung peu d'herbe mise en ung tas, qu'elle avoit assemblée, soudainement la coucha et fort roide l'acolla. Et vistement faisoit toutes ses préparatoires d'accomplir le désir qu'il avoit de pieça.

La jeune fille, qui se veoit en ce dangier et sur le point de perdre ce qu'en ce monde plus chier tenoit, s'advisa d'ung bon tour et dist : « Ha ! Monseigneur, je me rens à vous ! Je feray ce qu'il vous plaira, sans nul reffus ne contredit; soyez plus content de prendre de moy ce qu'en vouldriez par mon accord et voulenté que par

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force et malgré moy; voz parolles et vostre vouloir desordonné soyent accomplis ! — Ha dea, dist Monseigneur, que vous m'eschappiez, non ferez. Que voulez vous dire ? — Je vous requier, dist elle, puis qu'il faut que vous obéisse, que vous me faictes ceste honneur, que je ne soye souillie de vos houseaulx, qui sont gras et ors, et vous suffise du surplus. — Et comment en pourroye je faire? ce dist Monseigneur? — Je les vous osteray, ce dist elle, tresbien, s'il vous plaist; car, par ma foy, je n'auroye cueur ne couraige de vous faire bonne chiere avec ces paillais houseaulx. — C'est peu de chose des houseaulx, ce dist Monseigneur; mais non pourtant, puisqu'il vous plaist, ilz seront ostez. » Et alors il abandonna sa prinse , et s'assit dessus l'herbe, et tend sa jambe; et la belle fille luy osta l'esperon et puis lui tire l'ung de ses houseaulx, qui bien estrois estoient. Et quant il fut environ à moitié, à quoy faire elle eust moult de peine, pour ce que tout à propos le tira de mauvais biays, elle part et s'en va tant que piez la peuvent porter, aidez et soutenus de bon vouloir ; et là laissa le gentil conte, et ne fina de courre tant qu'elle fut en l'ostel de son père.

Le bon seigneur, qui se trouva ainsi deceu, si enrageoit et plus n'en povoit; et qui à ceste heure l'eust veu rire jamais n'eust eu les fiebvres. A quelque meschief que ce fut, se mist sur piez, cuidant, par marchier sur son houseau, l'oster de sa jambe, mais c'est pour néant : il estoit trop estroit; si n'y trouva aultre remède que de retourner vers ses gens, de sa bonne adventure. Il ne fut pas loing allé que tost ne trouvast ses bons disciples, sur le bord d'ung fossé, qui l'attendoient; qu'ilz ne sceurent que penser quant ilz le veirent ainsi atourné. Il leur conta tout son cas et se fist rehouser. Et qui l'oyoit, celle qui l'a trompé ne seroit pas seurement en ce monde, tant luy cuide et veult bien faire de desplaisir. Mais, quelque vouloir qu'il eust pour lors, et tant mal content qu'il feust pour ung temps, toutesfois, quant il fut un peu refroidé, tout son courroux fut converty en cordiale amour. Et qu'il soit vray, depuis, à son pourchas et à ses chiers coustz et despens, il la fit marier tresrichement et bien, à la contemplacion seulement de la franchise et loyaulté qu'en elle avoit trouvé, dont il eut la vraye congnoissance par le reffus icy dessus compté.

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