‹ Les dix dizaines des Cent nouvelles nouvelles (volume 3)Chapitre 17 sur 28 · PAR MONSEIGNEUR DE BEAUVOIR · texte numérisé non relu

PAR MONSEIGNEUR DE BEAUVOIR

JE n'est pas chose peu accoustumée, ^spécialement en ce royaulme, que Iles belles clames et damoiselles se trouvent voulentiers et souvent en la compaignie des gentilz compaignons. Et, à l'occasion des bons et joyeux passe temps qu'elles ont avec eulx, les gracieuses et doulces requestes ou'ilz leur font ne sont pas si difficiles à impetrer.

A ce propos , n'a pas long temps que ung tresgentil seigneur, que on peut bien mettre au reng et du cousté des princes, dont je laisse le nom en la plume , se trouva tant en grâce d'une tresbelle damoiselle , qui mariée estoit,

dont le bruit d'elle n'estoit pas si peu congneu que le plus grant maistre de ce royaulme ne se tenist pour tresheureux d'en estre retenu serviteur. Laquelle luy voulut de fait monstrer le bien qu'elle luy vouloit. Mais ce ne fut pas à sa première voulenté, tant l'empeschoient les anciens adversaires et ennemis d'amours. Et, par especial, plus lui nuysoit son bon mari, tenant le lieu, en ce cas, du tresmauldit dangier : car, se ce ne fut il, son gentil serviteur n'eust pas encores à lui tollir ce que bonnement et par honneur donner ne luy povoit. Et pensez que ce serviteur n'estoit pas moiennement mal content de ceste longue attente, car l'achèvement de sa gente chasse luy estoit plus grand heur, et trop plus désiré, que nul aultre bien quelconque que advenir jamais luy povoit.

Et, à ceste cause, tant continua son pourchas que sa dame lui dist : « Je ne suis pas moins desplaisante que vous, par ma foy, que je ne vous puis faire autre chiere; mais vous sçavez, tant que mon mary soit céans, force est qu'il soit entretenu. — Helas! dist il, et n'est il moyen qui se puisse trouver d'abréger mon dur et cruel martyre? » Elle, qui, comme dessus est dit,

n'estoit pas en moindre désir de soy trouver à part avec son serviteur que luy mesmes, si luy dist : « Venez anuyt, à telle heure, heurter à ma chambre, je vous feray mettre dedans, et trouveray façon d'estre délivrée de mon mary, se Fortune ne destourne mon entreprinse. » Le serviteur ne ouyt jamais chose qui mieulx lui pleust, et, après les remercimens gracieux et deuz en ce cas, dont il estoit bon maistre et ouvrier, se part d'elle, attendant et désirant son heure assignée.

Or devez vous sçavoir que environ une bonne heure, ou plus ou moins, devant l'heure assignée dessusdicte , nostre gentille damoiselle , avec ses femmes et son mary qui va derrière, pour ceste heure estoit en sa chambre retraite puis le souper; et n'estoit pas, croiez, son engiff oyseux, mais labouroit à toute force pour fournir la promesse à son serviteur; maintenant pensoit d'ung, puis maintenant d'ung autre, mais riens ne luy venoit à son entendement qui peust eslongier ce mauldit mary ; et toutesfoys approchoit fort l'heure tresdesirée.

Comme elle estoit en ce parfond penser, Fortune lui fut tresamye que mesmes son mary

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donna le tresdoulx avertissement de sa dure chance et mal aventure, convertie, en la personne de son adversaire, c'est assavoir du serviteur dessusdit, en joye non pareille de déduit, soûlas et liesse. Regardant par la chambre, tant regarda qu'il apperceut d'adventure aux piedz de la couchette ung bahu qui estoit à sa femme. Et, affin de la faire parler et l'oster de son penser, demanda de quoy servoit ce bahu en la chambre, et à quel propos on ne le portoit en la garde robe ou en quelque autre lieu, sans en faire leans parement? « Il n'y a point de péril, Monseigneur, ce dist ma damoiselle ; ame ne vient icy que nous; aussi je l'y ay fait laissier tout à propos, pource que encores sont aucunes de mes robes dedans; mais n'en soyez ja mal content, mon amy; ces femmes l'osteront tantost. — Mal content? dist il. Nennil, par ma foy; je l'ayme autant icy que ailleurs, puisqu'il vous plaist; mais il me semble bien petit pour y mettre vos robes bien à l'aise sans les froisser, attendu les grandes et longues traynées qu'on fait au jour d'huy. — Par ma foy, Monseigneur, dist elle, il est assez grant. — Il ne le me peut sembler, dist il; vraiement, et le regarde bien.

— Or çà, Monseigneur, dist elle, voulez vous faire un gaige à moy? — Ouy, vraiement, dist il; quel seroitil? — Je gaigeray, s'il vousplaist, pour demye douzaine de bien fines chemises encontre le satin d'une cote simple, que nous vous bouterons bien dedans tout ainsy que vous estes? — Par ma foy, dist il, je gaige que non.

— Et je gaige que si. — Or avant ! ce dirent les femmes : nous verrons qui le gaignera. — A l'esprouver le sçaura on » , dist Monseigneur.

Et lors s'avance et fîst tirer du bahu les robes •qui estoient dedans; et, quant il fut vuide, ma damoiselle et ses femmes, à quelque meschief que ce feust, firent tant que Monseigneur fut dedans tout à son aise. Et à cest coup fut grande la noise, et autant joyeuse, et ma damoiselle alla dire : « Or, Monseigneur, vous avez perdu la gaigeure. Vous le congnoissez bien, faictes pas ?

— Ouy, dist il, c'est raison. » Et, en disant ces parolles, le bahu fut fermé, et tout jouant, riant et esbatant, prirent toutes ensemble et homme et bahu, et l'emportèrent en une petite garde robe assez loing de la chambre. Et il crie et se demaine , faisant grant bruit et grant noise ;

mais c'est pour néant, car il fut là laissé toute la belle nuit. Pense, dorme, face du mieulx qu'il peut! car il est ordonné, par ma damoiselle et son estroit conseil, qu'il n'en partiroit meshuy, pource qu'il a tant empesché le lieu.

Pour retourner en la matière de nostre propos encommencé , nous laisserons nostre homme et nostre bahu , et dirons de ma damoiselle, qui attendoit son serviteur avec ses femmes , qui estoient telles et si bonnes et si secrètes que riens ne leur estoit celé de ses affaires. Lesquelles sçavoient bien que le bien aymé serviteur, se à luy ne tenoit, tiendroit, la nuyt, le lieu de celuy qui au bahu fait sa pénitence. Ne demoura gueres que le bon serviteur, sans faire effroy ne bruit, vint heurter à la porte; et, au heurter qu'il fist, on le congneut tantost, et là estoit celle qui le bouta dedans. Il fut receu joyeusement et lyement, et entretenu doulcement de ma damoiselle et de sa compaignie. Et ne se donna garde qu'il se trouva tout seul avecques sa dame, qui luy compta bien au long la bonne fortune que Dieu leur a donnée, c'est assavoir comment elle fist la gaigeure à son mary d'entrer au bahu, comment il y entra, et

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comment elle et ses femmes l'ont porté en une garde robe : « Comment! ce dist le serviteur, je ne cuidoie point qu'il fust céans? Par ma foy, je pensoye, moy, que vous eussiez trouvé aucune façon de l'envoyer ou faire aller dehors, et que j'eusse icy tenu meshuy son lieu. — Vous n'en yrez pas pourtant, dist elle; il n'a garde de yssir dont il est, et si a beau crier, il n'est ame de nulz sens qui le puist ouyr, et croyez qu'il demourra meshuy par moy; se vous le voulez desprisonner, je m'en rapporte à vous. — Nostre dame! dist il, s'il n'en sailloit tant que je l'en fisse oster, il auroit bel attendre ! — Or faisons donc bonne chiere, dist elle, et n'y pensons plus. »

Pour abregier, chascun se dépouilla, et se couchèrent les amans dedans le beau lit, ensemble, bras à bras, et firent ce pourquoy ilz estoient assemblez, que mieulx vault estre pensé des lisans qu'estre noté de l'escripvant.

Quand vint au point du jour, le gentil serviteur se partit de la dame le plus secrètement qu'il peut, et vint à son logis dormir, comme j'espoire, ou desjeuner, car de tous deux avoit besoin. Ma damoiselle, qui n'estoit pas moins

subtille que saige et bonne, quant il fut heure, se leva et dist à ses femmes : « Il seroit désormais heure de oster nostre prisonnier; je voys veoir qu'il dira et s'il se vouldra mettre à finance. — Mettez tout sur nous, dirent elles : nous l'appaiserons bien. — Croiez que si feray je », dist elle. Et, à ces motz, se seigne et s'en va; et comme non pensant à ce qu'elle faisoit, tout d'aguet et à propos, entra dedans en la garderobe où son mary encores estoit dedans le bahu clos.

Et quant il ouyt, il commença à faire grant noise et crier à la volée : « Qu'est ce cy? Me laissera on cy dedans?» Et sa bonne femme, qui Touyt ainsi démener, respondist effréement, et comme craintivement , faisant l'ignorante : « Hemy ! qui est ce là que j'ay ouy crier? — C'est moy, de par Dieu , c'est moy ! dist le mary. — C'est vous? dist elle. Et dont venez vous à ceste heure ! — Dont je viens ? dist il ; et vous le sçavez bien, ma damoiselle! Il ne fault ja qu'on vous le dye; mais vous faictes de moy, au fort, je feray quelque jour de vous! » Et, s'il eust enduré ou osé, il se feust voulentiers courroucé et eust dit vilennie à sa bonne

femme. Et elle, qui le congnoissoit, luy coupa la parolle et dit : « Monseigneur, pour Dieu, je vous crie mercy ! Par mon serment, je vous asseure que je ne vous cuydoie pas icy à ceste heure ; et croiez que je ne vous y eusse pas quis, et ne me sçay assez esmerveiller dont vous venez à y estre encores, car je chargay hier au soir à ces femmes qu'elles vous missent dehors, tandis que je disoie mes heures, et elles me dirent que si feroient elles. Et, de fait, l'une me vint dire que vous estiez dehors et desja allé en la ville, et que ne reviendriez meshuy. Et, à ceste cause, je me couchay assez tost après, sans vous attendre. — Sainct Jehan ! dist il, vous voyez que c'est! Or vous advancez de moy tirer d'icy, car je suis tant las que je ne puis plus. — Cela feroye bien, Monseigneur, dist elle ; mais ce ne sera pas devant que vous n'ayez promis de moy payer de la gaigeure que vous avez perdue ; et pardonnez moy toutesfoys, car aultrement ne le puis faire. — Et advancez vous, de par Dieu ! je le paieray vraiement. — Et ainsi vous le promettez? — Ouy, par ma foy. »

Et, ce procès fine, ma damoiselle defferma le bahu, et Monseigneur yssit dehors, lassé,

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froissé et travaillé. Et elle le prent à bras, et baise, et accolle tant doulcement que on ne pourroit plus, en lui priant pour Dieu qu'il ne soit point mal content. Adonc le povre coquart dist que non estoit il, puisqu'elle n'en sçavoit rien, mais il punira trop bien ses femmes, s'il y sçait advenir. « Par ma foy, Monseigneur, dist elle, elles s'en sont ores bien vengées de vous; je ne doubte point que vous ne leur ayez fait quelque chose. — Non ay, certes, que je saiche, mais croiez que le tour qu'elles m'ont joué leur sera chier vendu. » Il n'eut pas fine ce propos que toutes ses femmes entrèrent dedans, qui si tresfort rioient, et de si grant cueur qu'elles ne sceurent mot dire grant pièce après. Et Monseigneur, qui devoit faire merveilles, quant il les vit rire en ce point, ne se peust tenir de les contrefaire. Et ma damoiselle! pour lui faire compaignie, ne s'y faignit point. Là veissiez vous une merveilleuse risée, et d'ungcosté et d'autre, mais celuy qui en avoit le moins cause ne s'en pouvoit ravoir.

Après certaines pièces, ce passetemps cessa, et dit Monseigneur : « Ma damoiselle, je vous mercye beaucoup de la courtoisie que m'avez

anuyt fait ! — A vostre commandement, Monseigneur, respondit l'une ; encores n'estes vous pas quitte : vous nous avez faict et faictes toujours tant de peine et de meschief que nous vous avons gardé ceste pensée ; et n'avons autre regret que plus vous n'y avez esté. Et se n'eussions sceu de vray, qu'il n'eut pas bien pieu à ma damoiselle, encores y fussiez vous; et prenez en gré. — Est ce là? dist-il. Or bien, bien, vous verrez comment il vous en prendra; et, par ma foy, je suis bien gouverné quant, avec tout le mal que j'ay eu, on ne me fait que farcer, et encores, qui pis est, il me faut payer la cote simple de satin! Et vraiment je ne puis, à moins que d'avoir les chemises de la gaigeure, en recompensacion de la peine qu'on m'afaicte. — Il n'y a, par Dieu, que raison, dirent les damoiselles, nous voulons à ceste heure estre pour vous, Monseigneur, et vous les aurez. N'aura pas, ma damoiselle? — Et à quel propos? dit elle. Il a perdu la gaigeure. — Dea, nous sçavons trop bien cela, il ne les peut avoir de droit; aussi ne les demande il pas à ceste intencion, mais il les a bien desservies en aultre manière.— A cela ne tiendra il pas, dist elle ; je feray

voulentiers finance de la toilIe,pour l'amour de vous, mes damoiselles, qui tant bien procurez pour luy, et vous prendrez bien la peine de les coustre. — Ouy, vraiement, ma damoiselle. »

Comme celuy qui ne fait que escourre la teste, au matin, quant il se lieve, qu'il ne soit prest, ainsi estoit Monseigneur, car il ne luy faillit que une secousse de verges à nettoyer sa robe et ses chausses qu'il ne fut prest. Et ainsi à la messe s'en va, et ma damoiselle et ses femmes le suyvent : qu'ilz faisoient de luy, je vous asseure, grans risées. Et croyez que la messe ne se passa pas sans foison de ris soudains, quand il leur souvient du giste que Monseigneur a fait au bahu, lequel ne le sçait encores, qui fut celle nuyt enregistré ou livre qui n'a point de nom.

Et se n'est que d'adventure ceste hystoire vienne entré ses mains, jamais n'en aura, se Dieu plaist, congnoissance : ce que pour rien je ne vouldroye. Si prie aux lisans qui le congnoissent que bien se gardent de luy monstrer.

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