PAR MESSIRE MICHAULT DE CHANGY
E au temps du tresrenommé et éloquent Boccace l'adventure dont je vueil fournir ma nouvelle fut advenue à son audience et congnoissance parvenue, je ne doubte point qu'il ne l'eust adjoustée et mise ou reng des nobles hommes mal fortunez. Car je ne pense pas que noble homme jamais, pour ung coup, eust gueres fortune plus dure à porter, que le bon seigneur, que Dieu pardoint, dont je vous compteray l'aventure. Et se sa maie fortune n'est digne d'estre oudit livre de Boccace, j'en fais juge tous ceulx qui l'orront racompter.
Le bon seigneur dont je vous parle, en son
8o VINGT-HUITIÈME NOUVELLE
temps ung des beaulx princes de ce royaulme, garny et adressié de tout ce qu'on sçauroit louer et priser en ung noble homme , et , entre aultres ses proprietez, il estoit tel destiné qu'entre les dames jamais homme ne le passa de gracieuseté. Or luy advint que, au temps que ceste renommée et destinée florissoit, et qu'il n'estoit bruit que de luy, Amours, qui semé ses vertus où mieulx luy plaist et bon luy semble, fist aliance à une belle fille, jeune, gente, gracieuse et en bon point en sa façon, ayant bruit autant et plus que nulle de son temps, tant par sa grant et non pareille beauté, comme par ses tresbelles meurs et vertus; et, qui pas ne nuysoit au jeu, tant estoit en la grâce de la royne du pays qu'elle estoit son demy lit les nuytz que ladicte royne point ne couchoit avec le roy.
Ces amours, que je vous dis, furent si avant conduictes, qu'il ne restoit que temps et lieu pour dire et faire, chascun à sa partie, la chose au monde que plus lui pourroit plaire. Hz ne furent pas peu de jours pour adviser lieu et place convenable à ce faire; mais, en la fin, celle qui ne desiroit pas moins le bien de son serviteur
que la salvation de son ame s'advisa d'un bon tour, dont tantost l'avertit, disant ce qui s'en suit : « Mon tresloyal amy, vous sçavez comment je couche avec la royne, et que nullement ne m'est possible, se je ne vouloye tout gaster, d'abandonner cest honneur et avancement , dont la plus femme de bien de ce royaulme se tiendroit pour bien heureuse et honnorée; combien que, par ma foy, je vous vouldroye complaire et faire vostre plaisir, et d'aussi bon cueur comme à elle. Et qu'il soit vray, je le vous monstreray de fait, sans abandonner toutesfoys celle qui me fait et peut faire tout le bien et l'honneur du monde. Je ne pense pas aussi que vousvoulsissiez que aultrement je fisse ? — Non, par ma foy, m'amye, respondit le bon seigneur; mais toutesfoys, je vous prie qu'en servant vostre maistresse , vostre leal serviteur ne soit point arrière du bien que faire luy povez, qui ne luy est pas moindre chose de à vostre grâce et amour parvenir que de gaigner le surplus du monde. — Vecy que je vous feray, Monseigneur, dist elle : la royne a une levriere, comme vous sçavez, dont elle est tresbeaucoup assotée, et la fait couchier en sa chambre; je trouveray façon
anuvt de l'enclore hors de la chambre, sans qu'elle en saiche rien; et quant chascun sera retrait, je feray ung sault jusques en la chambre de parement, et deffermeray l'huys et le laisseray entre ouvert. Et quand vous penserez que la royne pourra estre au lit, vous viendrez tout secrètement, et entrerez en ladicte chambre et fermerez l'huys; vous y trouverez la levriere, qui vous congnoist assez; si se laissera bien approuchier de vous; vous la prendrez parles oreilles et la ferez bien hault crier ; et quand la royne l'orra, elle la congnoistra tantost. Je ne doubte point qu'elle ne me fasse lever incontinent pour la mettre dedans, et, en ce point, viendray je vers vous. Et ne faillez point, se jamais vous voulez parler à moy. — Ha ! ma treschiere et loyale amye, dist Monseigneur, je vous mercye tant que je puis! Pensez que je n'y iauldray pas. » Et à tant se part et s'en va, et sa dame aussi, chascun pensant et désirant d'achever ce qui est proposé.
Qu'en vauldroit le long compte? La levriere se cuida rendre, quand il fut heure, en la chambre de sa maistresse, comme elle avoit accoustumé; mais celle qui l'avoit condamnée de-
hors la fist retraire en la chambre au plus prés. Et la royne se coucha sans qu'elle s'en donnast de garde; et, assez tost après, luy vint faire compaignie la bonne damoiselle, qui n'attendoit que l'heure d'ouyr crier la levriere et la semonce de bataille. Ne demoura gueres que le gentil seigneur se mist sur les rens, et tant fit qu'il se trouva en la chambre où la levriere dormoit; il la quist, tant au pié que à la main , qu'il la trouva, et puis la print par les oreilles, et la fist hault crier deux ou trois fois. Et la royne, qui l'oyoit, congneust tantost quec'estoit sa levriere, et pensoit qu'elle vouloit estre dedans. Si appela sa damoiselle et luy dist : « M'amye, vêla ma levriere qui se plaint là dehors. Levez vous, si la mettez dedans. — Voulentiers, ma dame », dist la damoiselle. Et, ja soit quelle attendit la bataille dont elle mesmesavoit l'heure et le jour assigné, si ne s'arma elle que de sa chemise; et, en ce point, en vint à l'huys et l'ouvrit, où tantost luy vint à l'encontre celuy qui l'attendoit.
Il fut tant joyeux et tant surprins, quant il vit sa dame si belle et en si bon point, qu'il perdit force, sens et advis, et ne fut en sa puis-
sance adoncques tirer sa dague pour esprouver s'elle pourroit prendre sur ses ouvrasses. Trop bien de baiser, d'accoler, de manier le tetin, et du surplus, il faisoit assez diligence, mais du parfait, nichil. Si fut force à la gente damoiselle qu'elle retournast sans luy laisser ce qu'avoir ne povoit, se par force d'armes ne le conqueroit. Et, ainsi qu'elle se voulut partir, il la cuidoit retenir par force et par doulces parolles, mais elle n'osoit demourer : si luy ferma l'huys au visaige et s'en revint par devers la royne, qui lui demanda s'elle avoit mis sa levriere dedans. Et elle dist que non, car oncques puis ne l'avoit sceu trouver, et si avoit beaucoup regardé. « Or bien, dist la royne, couchez vous. Tousjours l'aura on bien. »
Le povre amoureux estoit à celle heure bien mal content, qui se veoit ainsi deshonnorer et anéantir ; et si cuidoit auparavant, et bien tant en sa force se fioit, qu'en moins d'heure qu'il n'avoit esté avec sa dame il eneustbien combattu telles trois, et venu au dessus d'elles et à -son honneur. Au fort, il reprint couraige et dist bien en soymesmes : s'il est jamais si heureux que de trouver sa dame en si belle, elle ne partira pas
comme elle a fait l'autre fois. Et ainsi animé et esguillonné de honte et de désir, il reprent la levriere par les oreilles, et la tira si rudement, tout courroucé qu'il estoit, qu'il la fist crier beaucoup plus hault qu'elle n'avoit devant. Si hucha arrière, à ce cry, la rovne sa damoiselle, qui revint ouvrir l'huys, comme devant, mais elle s'en retourna devers sa maistresse sans conquester, ne plus ne moins quelle fit à l'autre fois.
Or revint la tierce fois que ce povre gentii homme faisoit tout son povoir de besoigner comme il avoit le désir ; mais au Dyable de l'homme s'il peust oncques trouver manière de fournir une povre lance à celle qui ne demandoit aultre chose, et qui l'attendoit tout de pié quoy ! Et quant elle vit qu'elle n'auroit pas son panier percié, et qu'il n'estoit pas en l'autre mettre seulement sa lance en son arrest, quelque advantaige qu'elle luy fist, tantost congneut qu'elle avoit à la jouste failly, dont elle tint beaucoup moins de compte du jousteur. Elle ne voulut, n'osa là plus demourer, pour conqueste qu'elle y fist. Si voulut rentrer en la chambre, et son amy la retiroit à force et disoit : « Helas !
m'amye, demeurez encores ung peu, je vous en prie! — Je ne puis, dist elle, laissez moy aller ; je n'ay que trop demouré, pour chose que j'aye prouffité !» Et à tant se tourne vers la chambre, et l'autre la suyvoit, qui la cuidoit retenir. Et, quant elle vit ce, pour le bien payer et la royne contenter, elle alla dire tout en hault : « Passez, passez, orde caigne que vous estes! Par Dieu, vous n'y entrerez meshuy, meschante beste que vous estes ! » Et, en ce disant, ferma l'huys.
Et la royne, qui l'ouyt, demanda : « A qui parlez vous, m'amie? — C'est à ce paillart chien, ma dame, qui m'a fait tant de peine de le quérir ; il s'estoit bouté soubz ung bang là dedans et cachié tout de plat le museau sur la terre ; si ne le sçavoye trouver. Et quant je l'ayeu trouvé, il ne s'est oncques daingné lever, pour quelle chose que je luy aye fait. Je l'eusse tresvoulentiers bouté dedans; mais il n'a oncques daigné lever la teste, si l'ay laissé là dehors, et, à son visaige, tout par despit, ay fermé l'huys. — C'est tresbien faict, m'amye, dist la royne; couchez vous; si dormirons. »
Ainsi que vous avez ouy, fut mal fortuné ce gentil seigneur; et, pource qu'il ne peust, quant
sa dame voulut, je tien moy, quant il eust bien depuis la puissance à commandement, le vouloir de sa dame fust hors de la ville.