PAR MONSEIGNEUR
S^S^f? ng gentil chevalier des marches de J3yle^ Bourgoigne,saige, vaillant et tresf/âljs- bien adrecié, digne d'avoir bruit et
W^&7fé[~ï$ los , comme il eust tout son temps entre les plus renommez, se trouva tant et si bien en la grâce d'une si belle damoiselle qu'il en fut retenu serviteur , et d'elle obtint, à petit de pièce, tout ce que par honneur elle donner luy pouvoit ; et, au surplus , par force d'armes, à ce la mena que refuser ne luy peut nullement ce que par devant et après ne peust obtenir.
Et de ce se piïnt et tresbien donna garde ung tresgrant et gentil seigneur, tresclervoyant, dont je passe le nom et les vertus, lesquelles, se en
moy estoit de les sçavoir racompter, il n'y a celuy de vous qui tantost ne congneust de quoy ce compte se feroit : ce que pas ne vouldroye. Ce gentil seigneur que je vous dist , qui se apperceut des amours du vaillant homme dessusdit, cjuant il vit son point, si luy demanda s'il n'estoit point en grâce d'une telle damoiselle, c'est assavoir de celle dessusdicte. Et il luy respondit que non ; et l'autre , qui bien sçavoit le contraire, luy dist qu'il congnoissoit tresbien que si : neantmoins, quelque chose qu'il luy dist ou remontrast , il ne luy devoit pas celer ung tel cas, et que, se il luy en estoit advenu ung semblable , ou beaucoup plus grant , il ne luy celeroit ja. Si ne luy voulut il oncques dire ce qu'il sçavoit certainement.
Adonc se pensa, en lieu d'autre chose faire, et pour passer temps, s'il sçait trouver voye ne façon en lieu que celuy qui luy est tant estrange et prent si peu de fiance en luy, il s'acointera de sa dame et se fera privé d'elle. A quoy il ne faillit pas, car, en peu d'heure, il fut vers elle si tresbien venu, comme celuy qui le valoit, qu'il se povoit vanter d'en avoir autant obtenu, sans faire gueres grant queste ne pour-
suite, que celuy qui mainte peine et foison de travaulx en avoit soustenu ; et si avoit ung bon point, qu'il n'en estoit en rien féru. Et l'autre, qui ne pensoit point avoir compaignon , en avoit tout au long du bras et autant que on en pourroit entasser, à toute force, au cueur d'ung amoureux. Et ne vous fault pas penser qu'il ne fust entretenu de la bonne gouge autant et mieulx que par avant : qui lui faisoit plus avant bouter et entretenir en sa foie amour.
Et, affin que vous saichiez que ceste vaillante gouge n'estoit pas oyseuse, qui en avoit à entretenir deux du moins, lesquelz elle eust à grant regret perduz, et especialement le dernier venu, car il estoit de plus hault estoffe et trop mieulx garny au pongnet que le premier venu, et elle leur bailloit et assignoit tousjours- heure de venir l'ung après l'autre, comme l'ung aujourd'huy et l'autre demain. Et de ceste manière de faire sçavoit bien le dernier venu, mais il n'en faisoit nul semblant, et aussi, à la vérité, il ne luy en chailloit gueres, sinon que ung peu lui desplaisoit la follie du premier venu, qui trop fort, à son gré, se boutoit en chose de petite
value. Et, de fait, se pensa qu'il l'en advertiroit tout du long, ce qu'il fist.
Or sçavoit il bien que les jours que la gouge lui deffendoit de venir vers elle, dont il faisoit trop bien le mal content, estoient gardez pour son compaignon le premier venu. Si fit le guet par plusieurs nuytz ; et le veoit entrer vers elle par le mesme lieu et à celle heure que es autres ses jours faisoit. Si lui dist, ungjour entre les autres : « Vous m'avez trop celé les amours d'une telle et de vous ; et n'est serment que vous ne m'ayez fait au contraire, dont je m'esbahis bien que vous prenez si peu de fiance en moy, voire quant je sçay davantaige et véritablement ce qui est entre vous et elle. Et, affin que vous saichiez que je sçay qu'il en est, je vous ay veu entrer vers elle à telle heure et à telle ; et de fait, hier n'a pas plus loing, je tins l'oeil sur vous, et, d'ung lieu là où j'estoye, je vous y vis arriver. Vous sçavez bien se je dis vray ? » Quant le premier venu ouyt si vives enseignes, il ne sceut que dire ; si luy fut force de confesser ce qu'il eust voulentiers celé, et qu'il cuidoit que ame ne le sceust que lui. Et dist à son compaignon le dernier venu que vraiement il ne lui
peut plus ne veult celer qu'il en soit bien amoureux, mais il luy prie qu'il n'en soit nouvelle. « Et que diriez vous, dist l'autre, se vous aviez compaignon ? — Compaignon ! dit il; quel compaignon ? En amours ? Je ne le pense pas, dit il. — Sainct Jehan ! dist le dernier venu, et je le sçay bien; il ne fault ja aller de deux en trois : c'est moy. Et, pource que je vous voy plus féru que la chose ne vault, vous ay pieça voulu advertir, mais ne y avez voulu entendre ; et, se je n'avoye plus grant pitié de vous que vous mesmes n'avez, je vous lairroye en ceste follie, mais je ne pourroye souffrir que une telle gouge se trompast et de vous et de moy si longuement »
Qui fut bien esbahy de ces nouvelles, ce fut le premier venu, car il cuidoit tant estre en grâce que merveilles, voire et si croioit fermement que ladicte gouge n'aymoit autre que lui. Si ne sçavoit que dire ne penser, et fut longue espace sans mot dire. Au fort, quant il parla, il dist : « Par Nostre Dame ! on m'a bien baillé de l'oignon, et si ne m'en doubtoye gueres ! Si en ay esté plus aisé à decepvoir. Le Deable emporte la gouge, quant elle est telle ! — Je vous
diray, dist le dernier venu, elle se cuide tromper de nous, et, de fait, elle a desja tresbien commencé, mais il la nous fault mesmes tromper. — Et je vous en prie, dist le premier venu. Le feu Sainct Anthoine Tarde, quant oncques je l'accointay ! — Vous sçavez, dist le dernier venu, que nous allons vers elle tour à tour? Il fault qu'à la première fois que vous yrez ou moy, que vous dictes que vous aviez bien congneu et apperceu que je suis amoureux d'elle, et que vous m'avez veu entrer vers elle, à telle heure, et ainsi habillé, et que, par la mort bieu, se vous m'y trouvez plus, que vous me tuerez tout roide, quelque chose qui vous en doye advenir. Et je diray ainsi de vous, et nous verrons, sur ce, qu'elle fera et dira, et aurons advis du surplus. — C'est tresbien dit, et je le vueil, dist le premier venu. »
Comme il fut dit, il en fut fait ; car, je ne sçay quans jours après, le dernier venu eut son tour d'aller besoigner : si se mist au chemin et vint au lieu assigné. Quant il se trouva seul à seul avec la gouge, qui le receut tresdoulcement et de grant cueur, comme il sembloit, il faindit, comme bien le savoit faire, une mathe chiere, et
TRENTE-TROISIÈME NOUVELLE 3y
monstra semblant de couroux. Et celle, qui l'avoit acoustumé de veoir tout autrement, ne sceut que penser ; si lui demanda qu'il avoit et que sa manière monstroit que son cueur n'estoit pas à son aise. « Vrayement , ma demoiselle, dist il, vous dictes vray, que j'ay bien cause d'estre mal content et desplaisant ! La vostre mercy, toutesfoys , qui le m'avez pourchassé ! — Moy ! ce dist elle. Helas ! dit elle, non ay, que je saiche, car vous estes le seul homme en ce monde à qui je vouldroye faire le plus de plaisir, et de qui plus prés me toucheroit l'ennuy et le desplaisir. — Il n'est pas damné qui ne le croit, dist il ; et pensez vous que je ne me soye bien apperceu que vous avez tenu ung tel (c'est assavoir le premier venu) ? Si fays, par ma foy, je l'ay trop bien veu parler à vous à part; et, qui plus est, je l'ay espié et veu entrer céans. Mais, par la mort bieu ! se je l'y treuve jamais, son dernier jour sera venu, quelle chose qu'il en doye advenir. Que je souffre ne puisse veoir qu'il me fist ce desplaisir, j'aymeroye mieulx à mourir mille fois, s'il m'estoit possible ! Et vous estes aussi bien desleale, qui sçaviez certainement et de vray que, après Dieu, je n'ayme
riens que vous, qui à mon tresgrant préjudice le voulez entretenir! — Ha! Monseigneur, dit elle, et qui vous a fait ce rapport ? Par ma foy, je vueil bien que Dieu et vous saichez que la chose va tout autrement, et de ce je le prens à tesmoing que oncques jour de ma vie je ne tins terme à celuy dont vous parlez, ne à aultre, quel qu'il soit, par quoy vous ayez tant soit peu de cause d'en estre mal content de moy. Je ne vueil pas nyer que je n'aye parlé et parle à luy tous les jours, et à plusieurs aultres ; mais qu'il y ait entretenance, riens ; ains tiens que soit le moindre de ses pensées; et aussi, par Dieu, il se abuseroit. Ja Dieu ne me laisse tant vivre que aultruy que vous ait part ne demye en ce qui est entièrement vostre ! — Ma damoiselle, dit il, vous le sçavez tresbien dire, mais je ne suis pas si beste que de le croire. » Quelque maul content qu'il y eust, elle sceust ce pour quoy il estoit venu, et, au partir, lui dit: a Je vous ay dit et de rechief vous fais sçavoir que, se je me aperçois jamais que l'autre vienne céans, je le mettray ou feray mettre en tel point qu'il ne courroucera jamais ne moy ne autre. — Ha, Monseigneur, dist elle, par Dieu, vous avez
tort de prendre vostre ymaginacion sur lui, et croyez que je suis seure qu'il n'y pense pas. » Ainsi se partit nostre dernier venu.
Et à lendemain, son compaignon, le premier venu, ne faillit pas à son lever pour savoir des nouvelles ; et il lui en compta largement et bien au long tout le démené, comment il fist.le courroucé, et comme il la menaça de tuer, et les responses de la gouge. « Par mon serment ! c'est bien joué ! dit il. Or laissez moy avoir mon tour : se je ne fais bien mon personnaige, je ne fuz oncques si esbahy. » Une certaine pièce après, son tour vint et se trouva vers la gouge, qui ne lui fist pas moins de chiere qu'elle avoit de coustume, et que le dernier venu en avoit emporté nagueres. Se l'autre son compaignon, le dernier venu, avoit bien fait du mauvais cheval et en maintien et en parolles, encores en fist il plus, et dit en telle manière : « Je dois bien mauldire l'heure et le jour qu'oncques j'euz vostre accointance, car il'n'est pas possible au monde d'amasser plus de douleurs, regretz et d'amers plaisirs au cueur d'ung povre amoureux, que j'en treuve aujourd'huy dont le mien est environné et assiégé. Helas ! je vous avoye
entre autres choisie comme la non pareille de beaulté , genteté et gracieuseté, et que je y trouveroye largement et à comble de loyauté ; et, à ceste cause, m'estoye de mon cueur deffait, et du tout mis l'avoye en vostre mercy, cuidant, à la vérité, que plus noblement ne en meilleur lieu asseoir ne le pourroye ; mesmes m'avez à ce mené, que j'estoye prest et délibéré d'attendre la mort ou plus, se possible eustesté, pour vostre honneur saulver. Et quant j'ay cuidé estre plus seur de vous, que je n'ay pas sceu seulement par estrange rapport, mais à mes yeulx aperceu ung autre estre venu de costé, qui me toust et rompt tout l'espoir que j'avoye en vostre service d'estre de vous tout le plus chier tenu ! — Mon amy, dit la gouge, je ne sçay qui vous a troublé, mais vostre manière et voz parolles portent et jugent qu'il vous fault quelque chose, que je ne sçauroye penser que ce peut estre, se vous n'en dictes plus avant, sinon ung peu de jalousie qui vous tourmente, ce me semble, de laquelle, se vous estiez bien saige, n'auriez cause de vous accointer. Et là où je le sçauroye, je ne vous en vouldroye pas bailler l'occasion ; [toutesfoys, vous n'estesjpas si peu
accoint de moy que je ne vous aye monstre la chose qui plus en peut baillier la cause d'asseurance : à quoy vous me feriez tantost avoir regret, pour me servir de telles paroles. — Je ne suis pas homme, dit le premier venu, que vous doyez contenter de parolles, car excusance n'y vault rien; vous ne povez nyer que ung tel, c'est assavoir le dernier venu, ne soit de vous entretenu. Je le sçay bien, car je m'en suis donné garde, et si ay bien fait le guet, car je le vis hier venir vers vous à telle heure et à telle, et ainsi habillé. Mais je voue à Dieu qu'il en a prins ses caresmeaux, car je tiendray sur lui; et fust il plus grant maistre cent fois, se je le y puis rencontrer, je lui osteray la vie du corps, ou lui à moy : ce sera l'ung des deux ; car je ne pourroye vivre, voyant ung autre jouyr de vous. Et vous estes bien faulse et desloyale, qu m'avez en ce point deceu ; et, non sans cause, mauldis je l'heure que oncques vous accointay, car je sçay tout certainement que c'est ma mort, se l'autre sçait ma voulenté , comme j'espère que ouy. Et par vous je sçay, de vray, que je suis mort; et, s'il me laisse vivre, il aguise le cousteau qui sans mercy à ses derniers jours le
mènera. Et s'ainsi est, le monde n'est pas assez grant, pour me saulver, que mourir ne me faille. »
La gouge n'avoit pas moyennement à penser pour trouver soudaine et suffisante excusance pour contenter celui qui est si mal content. Toutesfoys , ne demoura pas qu'elle ne se mist en ses devoirs pour l'oster hors de ceste melencolie , et, pour assiete en lieu de cresson, elle lui dit : « Mon amy, j'ay bien au long entendu vostre grant râtelée, qui, à la vérité dire, me bailla à congnoistre que je n'ay pas esté si saige comme je deusse, et que j'ay trop tost adjousté foy à voz semblans et décevantes parolles , car elles m'ont conclue et rendue en vostre obéissance; vous en tenez à ceste heure trop moins de biens de moy. Autre raison aussi vous meut, car vous sçavez assez que je suis prinse et que amours m'ont à ce menée que sans vostre présence je ne puis vivre ne durer. Et, à ceste cause et plusieurs autres qu'il ne fault ja dire, vous me voulez tenir vostre subgette en esclave , sans avoir loy de parler ne deviser à nul autre que à vous. Puis qu'il vous plaist, au fort, j'en suis contente , mais vous n'avez nulle cause de moy
TRENTE-TROISIÈME NOUVELLE \"i
souspeçonner en rien de personne qui vive, et si ne fault aussi ja que je m'en excuse. Vérité, qui tous vainct, en fin m'en deffendra, s'il lui plaist. — Par Dieu, m'amve, dit le premier venu, la vérité est telle que vous ay dicte ; si vous en sera quelque jour prouvée et chier vendue pour autruy et pour moy, se autre provision de par vous n'y est mise. »
Après ces parolles et autres trop longues à racompter, se partit le premier venu, qui pas n'oublia lendemain tout au long raconter à son compaignon le dernier venu. Et Dieu sçait les risées et joyeuses devises qu'ilz eurent entre eulx deux ! Et la gouge , en ce lieu , avoit des estouppes en sa quenouille, qui veoit et sçavoit tresbien que ceulx qu'elle entretenoit se doubtoient et apercevoient aucunement chascun de son compaignon, mais non pourtant ne laissa pas de leur baillier tousjours audience, chascun à sa foys, puis qu'ilz la requeroient, sans en donner à nul congié. Trop bien les advertissoit qu'ilz venissent bien secrètement vers elle, affin qu'ilz ne fussent de nulz apperceuz. Mais vous devez sçavoir, quant le premier venu avoit son tour, qu'il n'oublioit pas à faire sa plainte comme des-
sus ; et n'estoit rien de la vie de son compaignon, s'il le povoit rencontrer. Pareillement, le dernier jour de son audience, s'efforçoit de monstrer semblant plus desplaisant que le cueur ne lui donnoit; et ne valoit son compaignon , qui oyoit son dire, gueres mieulx que mort, s'il le treuve en belles. Et la subtille et double damoiselle les cuidoit abuser de parolles , qu'elle avoit tant à main et si prestes que ses bourdes sembloient autant véritables que l'Evangile. Et si cuidoit bien que, quelque doubte ne suspicion qu'ilz eussent, jamais la chose ne seroit plus avant enfonsée , et qu'elle estoit femme pour les fournir tous deux trop mieulx que l'ung d'eulx à part n'estoit pour la seule servir à gré.
La fin fut aultre, car le dernier venu, qu'elle craignoit beaucoup à perdre, quelque chose que feust de l'autre, lui dit ung jour trop bien sa leçon. Et, de fait, lui dit qu'il n'y retourneroit plus; et aussi ne fit il, de grant pièce après: dont elle fut tresdesplaisante et mal contente. Or, ne fait pas à oublier, affin qu'elle eust encores mieulx le feu, il envoya vers elle ung gentil homme de son estroit conseil , affin de lui remonstrer bien au long le desplaisir qu'il avoit
d'avoir compaignon en son service; et brief et court, s'elle ne lui donne congié , qu'il n'y reviendra, jour qu'il vive. Comme vous avez ouy dessus, elle n'eust pas voulentiers perdu son accointance: si n'estoit sainct ne saincte qu'elle ne parjurast, en soy excusant de l'entretenance du premier; et en fin, comme toute forcenée, dist à l'escuier: « Et je monstreray à vostre maistre que je l'aime; et me baillez vostre Cousteau! » Adonc, quant elle eut le Cousteau, elle se desatourna, et si couppa tous ses cheveulx, de ce cousteau, non pas bien uniment. Toutesfoys, l'aultre print ce présent, qui bien sçavoit la vérité du cas, et se offrit du présent faire devoir, ainsi qu'il fist tantost après.
Le dernier venu receut ce beau présent, qu'il destroussa, et trouva les cheveulx de sa dame, qui beaux estoient et beaucoup longz ; si ne fut puis gueres aise tant qu'il trouvast son compaignon , à qui il ne cela pas l'ambassade que on lui a mise sus, et à lui envoyée, et les gros presens qu'on lui envoyé , qui n'est pas peu de chose; et lors monstra les beaux cheveulx: « Je croy, dist il, que je suis bien en grâce; vous n'avez garde qu'on vous en face autant? —
Sainct Jehan! dist l'autre, vecy autre nouvelle; or voy je bien que je suis frit. C'est fait, vous avez bruit tout seul; sur ma foy, je croy fermement qu'il n'en est pas encore une pareille ! Je vous requiers, dist il, pensons qu'il est de faire. Il lui fault monstrer à bon escient que nous la congnoissons telle qu'elle est. — Et je le vueil ! » dit l'autre. Tant pensèrent et contrepenserent qu'ilz s'arresterent de faire ce qui s'ensuit.
Le jour ensuyvant , ou tost après, les deux compaignons se trouvèrent en une chambre ensemble, où leur loyale dame avec plusieurs autres estoit; chascun saisit sa place au mieulx qu'il luy pleut, le premier venu auprès de la bonne damoiselle , à laquelle, tantost après plusieurs devises, il monstra les cheveux qu'elle avoit envoyez à son compaignon. Quelque chose qu'elle en pensast, elle n'en monstra nul semblant, ne d'effroy; mesmes disoit qu'elle ne les congnoissoit, et qu'ilz ne venoient point d'elle. « Comment, dit il, sont ilz si tost changiez et descongneuz? — Je ne sçay qu'ilz sont, dist-elle, mais je ne les congnois. » Et quant il vit ce, il se pensa qu'il estoit heure de jouer son jeu; et fist manière de mettre son chaperon , qui sur son
espaule estoit; et, en faisant ce tour, à propos lui fist heurter si rudement à son atour qu'il l'envoya par terre , dont elle fut bien honteuse et mal contente. Et ceulx qui là estoient apperceurent bien que ses cheveulx estoient couppez, et assez lourdement.
Elle saillit sus en haste et reprint son atour et s'en entra en une autre chambre pour se ratourner, et il la suyvit. Si la trouva toute courroucée et marrye, voire bien fort pleurant de deul qu'elle avoit d'avoir esté desatournée. Si lui demanda qu'elle avoit à pleurer, et à quel jeu elle avoit perdu ses cheveulx. Elle ne sçavoit que respondre, tant estoit à celle heure surprinse. Et, lui, qui ne se peut plus tenir de excecuter la conclusion prinse entre son compaignon et lui, dit : « Faulse et desloyale que vous estes, il n'a pas tenu à vous que ung tel et moy ne nous sommes entretuez et deshonnourez. Et je tiens, moy, que vous l'eussiez bien voulu, à ce que vous avez monstre , pour en racointer deux aultres nouveaux; mais, Dieu mercy ! nous n'en avons garde. Et , affin que vous saichiez son cas et le mien, vecy vos cheveulx, que lui avez envoyez, dont il m'a fait présent; et ne pensez pas que
nous soyons si bestes que nous avez tenuz jusques icy. »
Lors appella son compaignon, et il vint ; puis dit : « J'ay rendu à ceste bonne damoiselle ses cheveux et luy ay commencé à dire comment, de sa grâce , elle nous a bien tous deux entretenuz; et, combien que, à sa manière de faire, elle a bien monstre qu'il ne lui challoit se nous deshonnourions l'ung l'autre , Dieu nous en a gardez. — Sainct Jehan! ça mon! » dit il. Et lors mesmes adreça sa parolle à la gouge; et Dieu sçait s'il parla bien à elle , en lui remonstrant sa tresgrant lâcheté et desloyaulté de cueur. Et ne pense pas que gueres oncques femme fut mieulx capitulée qu'elle fut à l'heure, puis de l'ung, puis de l'autre. A quoy elle ne sçavoit en nulle manière que dire ne respondre, comme surprinse en meffait évident, sinon de larmes, qu'elle n'espargnoit pas. Et ne pense pas qu'elle eust gueres oncques plus de plaisir, en les entretenant tous deux, qu'elle avoit à ceste heure de desplaisir. La conclusion fut telle toutesfois qu'ilz ne l'abandonneront point, mais par acort doresnavant chascun aura son tour ; et, s'ilz y viennent tous deux ensemble, l'ung fera place
à l'autre, et seront bons amys , comme par avant, sans plus jamais parler de tuer ne de batre.
Ainsi en fut il fait, et maintindrent assez longuement les deux compaignons ceste vie et plaisant passetemps , sans que la gouge les osast oncques desdire. Et, quant l'ung alloit à sa journée, il le disoit à l'autre; et quant d'adventure l'ung eslongeoit le marchié,le lieu à l'autre demouroit. Tresbon faisoit ouyr les recommandacions qu'ilz faisoient au départir; mesmementilz firent de tresbons rondeaux, et plusieurs chansonnettes, qu'ilz mandèrent et envoyèrent l'ung à l'autre, dont il est aujourd'huy grant bruit, servans au propos de leur matière dessusdicte, dont je cesseray de parler, et si donneray fin au compte.