PAR PHELIPPE CE LAOS
f, ONSEIGNEUR Thalebot , que Dieu îj;^ pardoint , capitaine anglois si eu- ^reux, comme chascun sçait, fîst en ^^ sa vie deux jugemens dignes d'estre recitez et en audience et mémoire perpétuelle amenez. Et, afïîn que de chascun d'iceulx jugemens soit faicte mencion, j'en veuille racompter en briefz motz ma première nouvelle, et au renc des aultres la cinquiesme. J'en fourniraj? et diray ainsi.
Pendant le temps que la mauldite et pestilencieuse guerre de France et d'Angleterre regnoit, et que encores n'a pas prins fin, comme
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souvent advient, ung François homme d'armes fut à ung autre Anglois prisonnier ; et, puis qu'il fut mis à finance, soubz le saufconduit de Monseigneur Thalebot devers ion capitaine retournoit, pour faire finance de sa rançon et à son maistre l'envoyer ou apporter. Et, comme il estoit en chemin, fut par ung Anglois sur les champs rencontré, lequel, le voyant François, tantost lui demanda dont il venoit et où il alloit. L'aultre respondit la vérité : « Et où est votre saufconduit ? dist l'Anglois. — Il n'est pas loing,» dist le François. Lors, tire une petite boite, pendant à sa ceinture, où son saufconduit estoit, et à l'Anglois le tendit, qui de bout à aultre le leut. Et, comme il est de coustume mettre en toutes lettres de saufconduit : Keservé tous vrais habillemens de guerre, l'Anglois note sur ce mot, et voit encores les esguillettes à armer pendantes au parpoint du François. Si va jugier en soy mesmes qu'il avoit enfraint son saufconduit , et que esguillettes sont vrais habillemens de guerre ; si lui dist : « Je vous fays prisonnier, car vous avez rompu vostre saufconduit. — Par ma foy, non ay, dist le François, saulve vostre grâce; vous voyez en quel estât je suis. — Nennil,
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nennil, dist l'Anglois , par sainct Jouen ! vostre saufconduit est rompu. Rendez vous, ou je vous tueray ! »
Le povre François, qui n'avoit que son paige, et qui estoit tout nud et de ses armeures desgarny, voyant l'autre et de trois ou quatre archiers acompaigné, pour le mieulx faire, à luy se rendit. L'Anglois le mena en une place assez prés de là, et en prison le boute.
Le François, se voyant ainsi mal mené, à grant haste à son capitaine le manda, lequel, ouyant le cas de son homme, fut trestoust à merveilles esbay. Si fist tantost escripre lettres à Monseigneur Thalebot, et par ung Hérault les envoya bien et suffisamment informé de la matière que l'homme d'armes prisonnier avoit au long au capitaine rescript : c'est assavoir comment ung tel de ses gens avoit prins un tel des siens soubz son saufconduit. Ledit herault, bien informé et aprins de ce qu'il devoit dire et faire, de son maistre partit et à Monseigneur Thalebot ses lettres présenta. Il les leut, et, par ung sien secrétaire, en audience, devant plusieurs chevaliers et escuiers et aultres de sa route, de rechief les fist relire. Si devez sçavoir que tantost il monta
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sur son chevalet , car il avoit la teste chaulde et fumeuse, et n'estoit pas content quant on faisoit aultrement qu'à point, et par especial en matière de guerre; et d'enfraindre son saufconduit il enraigeoit tout vif.
Pour abbregier le compte, il fist venir devant lui et l'Anglois et le François, et dist au François qu'il comptast son cas. Il dist comment il avoit esté prisonnier d'ung tel de ses gens et s'estoit mis à finance : « Et soubz vostre saufconduit, Monseigneur, je m'en aloye devers ceulx de notre partj pour quérir ma rençon. Je rencontray ce gentilhomme icy, lequel est aussi de voz gens, qui me demanda où j'aloye , et se j'avoye saufconduit? Je luy dis que ouy, lequel je luy monstray. Et quant il l'eust leu, il me dist que je l'avoye rompu, et je luy respondy que non avoye et qu'il ne le sçauroit monstrer. Brief, je ne peuz estre ouy, et me fut force, se je ne me vouloye faire tuer sur la place, de me rendre. Et ne sçay cause nulle parquoy il me doye avoir retenu : si vous en demande justice. »
Monseigneur Thalebot , oyant le François , n'estoit pas bien à son aise ; neantmoins , quant il ce eut dit , il dist à l'Anglois : « Que respons
tu à cecy? — Monseigneur, dist il, il est bien vray, comme il a dit, que je le rencontray et vouluz veoir son saufconduit, lequel de bout en bout et tout du long je leuz ; et apperceuz tantost qu'il l'avoit rompu et enfraint, et aultrement jamais je ne l'eusse arresté. — Comment l'a il rompu ? dist Monseigneur Thalebot ; dy tost ? — Monseigneur, pource que en son saufconduit sont reservez tous habillemens de guerre; et il avoit et ha encores vrays habillemens de guerre, c'est assavoir à son parpoint ses esguillettes à armer, qui sont ungz vraiz habillemens de guerre , car sans elles on ne se peut armer. — Voire ! dit Thalebot ; et esguillettes sont ce doncques vraiz habillemens de guerre ? Et ne sçais tu autre chose par quoy il puisse avoir enfraint son saufconduit? — Vrayement , Monseigneur, nennil, respondit l'Anglois. — Voire, villain , de par vostre dyable , dist Monseigneur Thalebot , avez vous retenu ung gentil homme , sur mon saufconduit , pour ses esguillettes ? Par sainct George ! je vous feray monstrer se ce sont habillemens de guerre ! »
Alors, tout eschauffé et de courroux bien fort esmeu, vint au François, et de son parpoint deux
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esguillettes en tira, et à l'Anglois les bailla, et au François une bonne espée d'armes fut en la main livrée ; et puis la sienne belle et bonne hors du fourreau va tirer, et la tint en sa main , et à l'Anglois va dire : « Deffendez vous de cest habillement de guerre que vous dictes, se vous sçavez ! » Et puis dist au François : « Frappez sur ce villain qui vous a retenu sans cause et sans raison ; on verra comment il se defîendra de votre habillement de guerre. Se vous l'espargniez, je frapperay sur vous, par sainct George ! » Alors le François, voulsist ou non, fut contraint de frapper sur l'Anglois de l'espée toute nue qu'il tenoit, et le povre Anglois se couvroit le mieulx qu'il povoit, et couroit par la chambre, et Thalebot après, qui tousjours faisoit ferir par le François sur l'aultre , et luy disoit : « Deffendez vous, villain, de vostre habillement de guerre ? » A la vérité, l'Anglois fut tant batu qu'il fut prés jusques à la mort; et cria mercy à Thalebot et au François, lequel par ce moyen fut délivré de sa rançon et par Monseigneur Thalebot acquitté. Et avecques ce son cheval, et son harnoiset tout son bagaige qu'au jour de sa prinse avoit, lui fist rendre et baillier.
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Velà le premier jugement que fist Monseigneur Thalebot ; reste à compter l'autre , qui fut tel.
Il sceust que l'ung de ses gens avoit desrobé en une église le tabernacle où l'en met Corpus Domini et à bons deniers contans vendu, je ne sçay pas la juste somme, mais il estoit grant et beau et d'argent doré tresgentement esmaillé. Monseigneur Thalebot, quoy qu'il fust trescruel, et en la guerre trescriminel , si avoit il en grant révérence tousjours l'église, et ne vouloit que nul en monstier ne église le feu boutast ne desrobast quelque chose ; et, où il sçavoit qu'on le fist , il en faisoit merveilleuse discipline de ceulx qui en ce faisant trespassoient son commandement. Or fist il devant luy amener et venir cellui qui ce tabernacle avoit en l'église robe. Et quant il le vit, Dieu sçait quelle chiere il lui fist ; il le vouloit à toute force tuer, se n'eussent esté ceulx qui entour lui estoient, qui tant lui prièrent que sa vie lui fust saulvée.
Mais neantmoins, si le voulut il punir et lui dist : «Traistre ribault, et comment avez vous osé rober l'église oultre mon commandement et ma defîense ? — Ah! Monseigneur, pour Dieu,
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dist le povre larron, je vous crie mercy ; jamais ne m'adviendra. — Venez avant, villain ! » dist il. Et Taulire, aussi voulentiers qu'on va au guet, devers Monseigneur Thalebot d'aller s'avancer. Et ledit Monseigneur Thalebot de chargier sur ce pèlerin de son poing, qui estoit gros et lourt, et pareillement frape sur sa teste, en lui disant : « Ha ! larron , avez vous robe l'église ! » Et l'aultre de crier : « Monseigneur, je vous crie mercy; jamais je ne le feray. — Le ferez vous? — Nennil, Monseigneur. — Or, jure doncques que jamais tu n'entreras en église nulle quelqu'elle soit; jure, villain! — Et bien. Monseigneur! » dist l'aultre. Lors luy fist jurer que jamais en église pié ne mettroit, dont tous ceulx qui là estoyent et qui l'ouyrent eurent grant riz, quoy qu'ilz eussent pitié du larron , pource que Monseigneur Thalebot luy deffendoit l'église à tousjours et luy faisoit jurer de non jamais y entrer. Et croyez qu'il cuidoit bien faire et à bonne intencion lui faisoit.
Ainsi avez vous ouy de Monseigneur Thalebot les deux jugemens, qui furent telz comme comptez les vous ay.
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