‹ Les dixChapitre 3 sur 30 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

BÉLINO, PIQUELLI.

(Au lever du rideau , ils sont tous deux endormis près de la table, sur laquelle est une lampe allumée. Bientôt après, elle s'éteint, et le jour est venu.)

DCETTO.

BLtnv o, paraissant agité par un mauvais songe. Quoil se peut-il?

PIQUELLI , de même.

Dieu t quelle audace !

BÉU^O»

Ah 1 c'est affreux !

PinUELLE.

C'est une liorreuîî

BELIAO.

Près d'elle... un autre... a pris ma place!

PIQUELLI.

Un autre... hélas! séduit son cœur!

BtLHO.

Ma Silviai.... iemme chérie...

Tu songerais... à me tromper ?

p[QLi:r,Li.

Ma Léonor , ma tendre amie , Tu ne crains pas de me duper?..

EÉLWO , plus agité encore.

Mais, cet amant, dans ma furie, Je le tuerai , n'en doute pas !

(A moitié éveillés, tous deux se lèvent, se rencontrent et se prennent à la gorge, en se secouant rudement.)

I Te voi'ù donc , infâme !..

PiQrixu.

Te voilà , suborneur!

EÉLINO.

Rends-moi, rends-moi ma femme I

PIQIELLI.

Tu veux mon déshonneur I 9 ENSEMBLE.

Suborneur!

Séducteur I Infâme ravisseur I Redoute ma fureur !

(A force de se rudoyer , ils se réveillent tout-à-fait, et se regardent avec étonnement en cessant de se tenir.)

BÉLIXO.

Quoi I c'est vous , mon confrère?

PIQCELLI.

Collègue... eh quoi I c'est vous î

BÉLDiO.

Pourquoi cette colère î

PIQUELLI.

Pourquoi ce grand courroux î

BÉLUÎO.

Je rêvais qu'auprès de noa femme Je surprenais un tendre amant.

PIQCELLI.

Près de la mienne, sur mon ame, Je trouvais un jeune galant I

BÉLDJO, riant.

Quoi 1 tous les deux?.. Quelle folle !

piQUELU , de même.

Le même rêvel..

BÉLIXO.

En même temps!

Oh l j'en rirai toute la vie , Quand je vivrais passé cent ans !

ENSEMBLE

Ah ! ah I c'est charmant , Car , heureusement, Tout songe Est mensonge I 11 est doux, vraiment , De n'être trompé qu'en dormant.

BÉLINO.

C'est égal , c'est un vilain rêve.

PIQLELLI.

J'aurai de la peine à m'en remettre.

BÉLINO.

Le fait est que vous êtes tout pâle , Piquelli.

PIQUELLI.

Et vous donc, Bélino!

BÉLINO.

Vraiment !.. ma Silvia!.. mon épouse adorée... oser te soupçonner !.. même en songe ! C'est un crime !.. (Regardant la porte de gauche.) Tu es là!., tu reposes... Ton sommeil doit être calme et pur comme ta conscience.

I PIQUELLI , regardant la droite.

Et toi , divine Léonor, tu dors paisil)Iement,

sans doute, en rêvant à ton maître et seigneur l'heureux Piquelli !

BÉLINO , avec colère.

C'est votre faute, aussi... Nos collègues du Conseil des Dix nous chargent de travaux importans qui, vu leur urgence et leur gravité , nous obligent à quitter notre demeure pour venir habiter le palais même du Conseil... Hier au soir , nous nous installons ici , à cette table , et vous me faites passer la nuit entière à m'occuper des tromperies amoureuses , des séductions de ce Français, de ce M. de Lucienne; à lire les dénonciations et les plaintes qu'il soulève dans Venise , et à rédiger un rapport contre lui! Notre imagination a été vivement frappée , et le sommeil nous ayant surpris...

PIQUELLI.

On dirait , à vous entendre , que nous nous sommes occupés de frivolités... Moi , je vous soutiens qu'il nous était impossible de fermer plus long-temps l'oreille aux plaintes de nos bourgeois et de nos marchands... que ces plaintes sont justes, légitimes... Ce M. de Lucienne ne cause-t-il pas le plus grand trouble dans Venise?.. Son audace, sa témérité n'ont pas de bornes... Rien ne l'effraie! rien ne l'arrête!..

II suflQt d'être jolie pour qu'il vous accable de ses galantes poursuites... Avec cela, nos Vénitiennes sont coquettes, nos maris jaloux; aussi c'est un scandale!...

BÉLINO , riant.

Epouvantable !

'^\ PIQUELLI . outré.

i Vous riez ?

' BÉLINO.

Certainement!.. Quand le vicomte aurait séduit quelques-unes de nos petites bourgeoises, quelques femmes de marchands... c'est un nouvel impôt que paient leurs maris... ils sont faits ! pour ça !..

PIQUELLI , avec colère.

f Ainsi , vous approuvez la conduite de M. de ^ Lucienne!.. Ah! s'il n'était pas le neveu de K l'envoyé de France, il serait depuis long-temps I sous les plombs de Venise...

; BÉLINO.

Allons, allons, voilà de l'exagération... Moi, je ne crois pas aussi légèrement à ces séductions improvisées... Que diable! j'ai vécu tout comme un autre... je suis même un cavalier fort agréable... Eh bien! je n'ai jamais pu séduire aucune femme : j'ai été obligé de me marier...

PIQUELLI.

Voyons, voyons, ne perdons pas de temps... Signons ce rapport avant de le présenter à nos collègues... Nous déciderons en conseil , s'il vaut mieux , en faisant sortir de Venise M. de Lucienne , courir les risques d'une rupture avec la France , que de laisser nos maris inquiétés , tourmentés , persécutés !.. (Prenant une plume.) Je signe !

BÉLINO , avec hauteur.

Un instant , collègue... Quoiqu'en cette cirig« constance il me répugne depreodre la plume,

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