LIBRAIRIE ORIENTALE DE DONDEY-DUPRE PÈRE ET FILS
»VB SICHBUKC, H. fa
d'abd-errahman el-iskanderany;
ou
(Eontfe ïf un €nîrontu ur.
SUITE DE L'HISTOIRE d'aBD-ERRAHMAN EL-ISKANDERANY.
Je fus plus long-temps malade des suites de ma dernière calamité que de celles de la précédente. Soit que les exécuteurs du Mohtesseb fussent^lus vigoureux et plus habitués à leur métier que ceux de l'Aga des janissaires, qui pourtant m'avaient déjà paru beaucoup trop habiles ; soit que les cicatrices de ma première ii. i
bastonnade 1 ne fussent pas encore assez consolidées, et n'eussent pas assez raffermi ma peau, pour lui rendre le degré de résistance et d'élasticité, qui avait probablement contribué à jne rendre les coups de la première exécution moins douloureux ; soit plutôt que mon chagrin fût plus vif, et que le chemin que pouvait chercher à se frayer la consolation dans mon ame , fût rendu plus difficile par l'accumulation et l'espèce d'encombrement de ces maiheurs entassés les uns sur les autres.
Mes réflexions étaient en effet cruelles et ne pouvaient qu'empirer les souffrances corporelles qui me frappaient sans relâche comme les flots d'une mer irritée. *
« Ah! me disais-je, je ne puis cette fois « accuser ni le hasard, ni aucunes circons- « tances indépendantes de ma volonté , du « désastre auquel je me suis trouvé en « proie : cette fois ce sont mes propres « mains qui se sont obstinées à déraciner « le rocher qui s'est écroulé sur ma tète:
HISTOîftE d'aBD-ERRAHMAN. 3
« Le danger avait fui loin de moi , je me « suis empressé de le rappeler, et je n'ai « pas voulu quitter sa compagnie jusqu'au « moment, où, sous sa perfide conduite, j'ai « trouvé ouvert à mes pieds le précipice « dans lequel il m'a poussé.
« Quand mes parens sont venus me parée 1er de mon cousin , n'avais-je pas suivi « d'abord les lumières de l'exacte prudence « en refusant de m'intéressera lui; personne « pouvait- il me blâmer de ne point m'oc- « cuper d'améliorer le sort de celui dont « Je père avait trompé le mien d'une mate nière si déloyale, en le dépouillant, par <e son manque de foi , de tout ce qu'il « avait pu lui enlever. Fallait-il changer si te témérairement d'avis et embrasser aveuee glément une conduite entièrement opee posée.
« Cependant je puis me dire que la corn- « passion s'est ouvert une voie en mon et cœur et que je ne dois pas , malgré les * suites funestes de ma pitié , me repentir
« d'avoir voulu être , comme le Dieu bon « et clément , moi-même miséricordieux « et secourable.
« Quoi qu'il en $oit, j'ai fait un acte d'hu- « manité , et le souvenir d'une bonne ac- « tion doit être un baume souverain pour « toutes les blessures qu'on a reçues en « l'accomplissant. Est-ce une bonne action , « et peut-elle être enregistrée dans le livre « de lumière * , celle qui ne coûte à ce- « lui qui l'a faite, ni peine, ni difficultés, ni «dépenses, ni chagrins? Que de gens se- « raient bienfaisans à ce prix , et alors « qu'il y a peu d'actions qui ne méritè- « raient pas ce titre honorable !
r « Le marchand qui ne vend pas à faux
« poids et qui ne livre pas de marchandises «gâtées; le Qady qui rend un jugement en « faveur de celui qui a droit, sans se laisse ser influencer par les présens de la parce tie adverse ; la femme qui est fidèle à son ce mari ; l'esclave qui est obéissant à son « maître ; le père qui aime ses enfans ; le
HISTOIRE d'aBD-ERBÀHMàN. 5
a parent qui n'a pas de haine pour ses a proches ; le frère qui ne se querelle pas « avec son frère , pourraient donc alors se « vanter d'avoir fait de bonnes actions? « Non , ils n'en ont pas le droit, et le Dieu, « juste arbitre et puissant rémunérateur « des actions des hommes , ne leur doit « pas pour ce qu'ils ont fait plus de ré- « compense qu'au pauvre dénué de tout, « qui, sans pain et sans asile, se fait fa- « quir 3 ou derwiche4, et vante alors son « abnégation pour les richesses.
« Le marchand, le Qady,ia femme, l'es- « clave, et les autres , n'ont fait que leur « devoir , sans peine et* sans trouver des « obstacles à franchir ; il faut bien plus « pour faire véritablement une bonne ac- « tion; elle ne vaut que ce qu'elle coûte.
« Les diamans ne se recueillent pas sur « les rochers , à la superficie du terrain , et « la rosée céleste ne dépose pas les perles « sur la surface des sables du rivage 5. Il a faut aller chercher ces trésors précieux,
« les uns dans les entrailles les plus reçu- « lées de la terre , au centre des abîmes qui « les recèlent, les autres dans la profondeur « des gouffres maritimes , et au fond inac- « cessible de l'océan indien,
« Avant qu'il puisse aux monarques offrir <« Les pauaches brillans dont se vêtit l'Autruche,
« Le marchand doit s'exposer à souffrir « Les fléaux des déserts qu'il lui faut parcourir : « Le chasseur, à la proie, objet de son désir, « Craindrait-il d'aller tendre une secrète embûche, « Lorsqu'il entend le tigre ou le lion rugir? « Vainement le fellah 6 voit couler dans sa ruche « Le trésor d'un doux miel ; il n'en pourra jouir
« S'il fuit les aiguillons, et n'ose le ravir. » ,
« Et cependanMout en voulant se livrer « à l'inclination de bien faire, est-il défendu « de consulter les lumières de la prudence? « La voix de l'humanité et de la bien faite sance doivent-elles nécessairement éfouf- « fer celle de la prévoyance et de la sage ((circonspection? ,
(( Une bonne action est-elle proprement «celle d'un aveugle et non celle d'un
HISTOIRE D*ABI>-ERRAH*IAN. j
« homme clairvoyant? N'est-ce pas de Dieu « que viennent également et la sensibilité « compatissante qui nous fait prendre part « aux maux de nos semblables, et la saie gesse raisonnable et intelligente qu'il a « établie comme le guide assuré de toutes « nos actions en cette vie.
« N'aurais-je pu rendre service à mon a cousin sans me mettre entièrement à sa « discrétion , sans tenter sa cupidité par « la facilité que je lui ai donnée moi-même « d'abuser de ma confiance; devais-je ou- <c blier le proverbe qui dit: m Les Abyssins > « sont noirs , les Egyptiens voleurs , les « Mogrebins 8 cruels , les Damasquins trom- « peurs; et de ces quatre peuples , c'est le « nègre qui perdra le plus tôt l'empreinte « du cachet dont l'a marqué la nature. »
« Devais-je croire que mon cousin ferait a exception à cette règle , constatée par « l'expérience : a-t-on jamais vu le naturel « céder à l'instruction et même à la leçon a plus sévère des événemens : j'ai cru que
« ses voyages avaient pu causer en lui un « changement salutaire; mais si les voyages « et les calamités polissent l'homme comme « la lime polit le fer quand la rouille n'a «laissé aucune portion du fer intact, la « lime l'usera tout entier avant de l'avoir « rendu propre à être employé convenablece ment.
« Son père avait donné au mien des preu. « ves irrécusables de 5a mauvaise foi, et celui « qui prétendrait que le Nabka* ou le Sjrco- « more ,0lui produisissent des dattes ou des « oranges,, perdrait sa culture et son es- « poir, et passerait à juste titre pour un in- « sensé.
« Le proverbe ne dit-il pas encore , si « tu veux conserver ton ami, ne lui prêtes « ni ne lui empruntes : si tu veux changer « ton frère en ennemi, deviens son créance cierou son débiteur. Hélas! mon cousin « avait bien raison de me dire, le frère ri a « plus de frère , le parent plus de parent. « Mon frère s'est servi de moi comme d'un
HISTOIRE d'aBD-ERRAHMAN. 9
« bouclier pour se mettre à l'abri des coups « de l'ennemi , le bouclier a été percé sans « que mon frère s'en soit inquiété, parce « que sa propre tête était sauve.
« Combien sont vrais à mon égard les « vers du poète Abou-Temman , dans le « Hamas sah 11 .
« Aux enfans de Douhoul xz nous avions pardonné; « Nous avions déposé le sanglant cimeterre, » Au repos de la paix désormais condamné :
« Par noire main hospitalière , « D'un oubli généreux, d'une indulgence entière,
*• Déjà le gage était donné.
« Partageant avec eux l'eau, le pain et le sel,
« Nous avions accueilli chacun d'eux comme un frère,
« Uni par les liens d'un serment solennel ;
« Et quand notre cœur débonnaire « S'ouvrait pour les chérir ; les traîtres par derrière
« Nous ont porté le coup mortel. »
« Mais comment aurais-je pu croire que « mon cousin se conduirait avec une telle « perfidie; c'est au milieu de la fête même « que devait embellir sa reconnaissance , « qu'il méditait les plans de l'ingratitude la
lO QUATRIÈME SOIRÉE.
« plus monstrueuse : il ne s'est approché « du foyer de l'hospitalité que pour en re- « tirer mon pain qui cuisait sous la cendre, « et approcher en sa place le sien de la « cuisson.
« Pour lui, ce qui a été facile à prendre « mais injuste, a semblé bien préférable à « ce qui était conforme aux règles delà jus- <( tice, mais dont l'acquisition était plus « difficile.
ce Le ciseau de fer ne s'approche du lince got d'or que pour le couper , et c'est « en vain que le lingot lui dira , frère ! « nous sommes tous les deux des métaux ce et notre nature principale est la même.
ce Cependant consolons-nous , et que la ce conduite criminelle de mon cousin ne ce devienne jamais la nôtre.
ce Dieu jugera entre nous: dès cette vie, ce il voit dans les cœurs des hommes les te mêmes différences qui en feront la sépa- « ration solennelle au pont terrible du jua gement.
HISTOIRE D ABD-ERRÀHMAN. 1 I
« D'un Kaf k l'autre Kaf1* , une barrière immense, « Embrassant en son sein les terres et les mers , « Mille élats, mille lieux, mille peuples divers,
« Dans sa vaste circonférence
« Enclôt tout entier l'univers.
« Entre leurs deux sommets la divine puissance «« Semble avoir interdit toute correspondance . «• Par mille monts, et par mille déserts, « Depuis les bords heureux où le jour prend naissance, « Jusqu'aux climats obscurs des éternels hivers ;
« Mais bien plus grande encore est la distance « Entre le cœur du juste et le cœur du pervers. »
« Je ne dois point tant m'accuser de ne « pas avoir prévu les mauvaises intentions « de mon cousin : pouvais-je le soupçonner « quand je le comblais de biens! Le saint « livre à dit : Dieu soupçonne les coeurs « soupçonneux :
« Au reste, si j'ai perdu une partie de « ma fortune, ce n'est pas par la marchan- « dise qui reste dans les magasins du mar- « chand que le marchand s'enrichit , c'est « par celle qui en sort : et le sage a dit : si « tu as gagné mille dinars , fais un festin ;
« si tu en a perdu mille, fais un festin ente core, car tu pouvais en perdre dix mille. »
Le résultat de toutes ces réflexions, qui s'étaient pour ainsi dire entrebattues dans mon esprit, fut encore un nouveau projet que j'embrassai avec d'autant plus d'ardeur ; que tout semblait me le présenter comme fondé sur des bases solides de bonheur et approuvé par la saine raison. Je résolus de me marier.
Cette détermination fut presque subite, et ne fut pas accompagnée de méditations très-prolongées ; surtout elle ne rencontra en moi ni obstacle ni hésitations.
Mon esprit frappé de cette idée , qui le maîtrisait uniquement, et dont le langage faisait taire toute autre pensée , ne pouvait considérer qu'elle seule, et n'embrassait aucune autre considération accessoire excepté celles qui lui étaient favorables.
Je ne voyais donc que les avantages inappréciables qui devaient résulter pour moi de ce projet dont l'apparition me souriait
HISTOIRE D ÀBD-ERRAHMAIC. l3
tant, sans vouloir même soupçonner un seul des inconvéniens auxquels il pouvait en même temps m'exposer : j'écartais même avec soin toutes les images qui auraient pu assombrir le tableau enchanteur que me traçait mon imagination séduite.
« Peut-être , me disais-je en moi-même, « peut-être toutes les tribulations, qui m'ont « jusqu'à présent poursuivi, n'ont-elles été « que l'effet de mon célibat prolongé : « peut-être n'en sont-elles que la juste puce nition : cet état est opposé aux lois de « la nature, c'est même une espèce de ré- « bellion contre les ordres du Dieu créateur « et conservateur :
« Musulmans , a-t-il dit dans le nobte « livre émané de lui , Musulmans , vos « femmes sont les champs dont la culture « vfàïs est confiée, maudit soit celui qui « la néglige ou s'en abstient volontaire- * ment. Dieu a créé les hommes pour le « servir, mais il les a spécialement chargés « de conserver, par le moyen des femmes
ï4 QUATRIÈME SOIRÉE.
« qu'il a créées pour eux , la race de ses « véritables adorateurs; que tout champ «stérile soit maudit; la bénédiction des « pères est la naissance de leurs enfans l4.
« Et en effet, ajoutais-je , si j'avais eu « une femme et des enfans, n'aurais-je pas « eu l'esprit assez occupé, pour ne pas « avoir besoin de chercher d'autres distrac- « tions et de courir les aventures fatales ce dont j'ai jusqu'à présent été la victime. »
Je me représentais alors les caresses de ma femme et de mes enfans, et sans réfléchir que la femme était encore à épouser et les enfans à naître, bercé par les illusions d'une imagination enivrée , je jouissais d'avance comme d'une réalité présente de ce qui n'était en ce moment pour moi que les rêves de l'espoir et la perspective peut-être décevante de l'avenir.
«Oui, pensais-je, la félicité est pour «moi dans le mariage; tout bon musul- «man doit exécuter la loi divine avec une « fidélité dont le prophète chéri de Dieu,
HISTOIRE DABD-ERRAHMAN. I 5
« sur qui soit la bénédiction et la prière , « a donné lui-même aux vrais fidèles un «exemple si frappant, en épousant un « nombre de femmes légitimes excédant « celui qui est permis par le koran aux « simples musulmans. „
« Oui, je me marierai, et le bonheur en- « trera dans ma maison avec la femme que « j'épouserai. »
« A l'homme, en tous les temps, la femme est nécessaire,
« A tout âge il en sent le prix :
« Enfant, il eut nourri par son soin tutélaire, « Et les bras maternels sont ses premiers appuis ; « Homme, il trouve auprès d'elle un plaisir salutaire;
» Légitime , et par Dieu permis :
« Vieillard, en elle il voit la mère
« Dont le sein lui donna ses fils : « Quand aux jours de répoux le dernier terme est mis , «« L'épouse, de ses pleurs, vient arroser la terre
«« Où ses restes sont endormis :
« Et même encor de Dieu le brillant paradis «Eût peut-être aux croyans paru trop solitaire, « Si sa main , pour l'orner, n'eût créé les Houris. »
Parmi tous les détails du tableau intéressant que je me créais à moi-même de la
l6 QUATRIÈME SOIRÉE.
félicité d'un mari, dans les bras d'une épouse chérie; d'un père, entouré de l'amour de nombreux enfans, je n'oserais pas répondre, avec une entière certitude, que je ne laissai pas glisser, peut-être à mon propre insu , la petite image d'un père et d'un mari lisant ses histoires à sa femme et à ses enfans; lisant quand il le veut, sans craindre ni les refus ni les interruptions : c'était pour moi un auditoire tout trouvé, toujours sous ma main , toujours nécessairement attentif et bénévole ; je m'étonnais de bonne foi de ne pas y avoir pensé plus tôt.
Cependant, si ce motif, véritablement involontaire, eut réellement quelque part à ma détermination , je me gardai bien de me l'avouer à moi-même, et il me semblait que sa présence fugitive et presque indistincte pouvait à peine être aperçue à travers les scènes d'un intérêt incontestable qui occupaient le devant du tableau magique.
HISTOIRE d'aBD-ERRÀHMAN. I ^
Je ne négligeai rien pour assurer sans retard l'exécution de mon projet de mariage , et je fis faire toutes les recherches qui pouvaient en assurer le prompt succès. ? J'appris bientôt que, dans le quartier que j'habitais, et même dans mon voisinage, était une maison occupée par une veuve, sa fille et son fils. Leur état annonçait l'aisance , et on me vanta beaucoup la beauté et les qualités de la fille.
La mère était veuve d'un chérif, et paraissait d'un âge déjà un peu avancé.
La fille, nommée Fattoumah15 , belle, me disait-on, et encore jeune, était aussi elle-même veuve d'un chérif, qu'elle avait épousé presque en sortant de l'enfance* Après la mort de son mari , elle était venue se retirer auprès de sa mère, avec laquelle elle semblait avoir l'intention de passer le reste de sa vie.
Le fils s'appelait Rocldouan-Jgha1^ , et son père avait été connu sous le nom de Chèrif Abou-Khaly l el-Mansoury ; il avait