‹ Les dix soirées malheureusesChapitre 31 sur 53 · JI · texte numérisé non relu

JI

l8 QUATRIEME SOIREE.

quitté depuis long-temps la province dont il était originaire1', pour se fixer au Kaire, où il était mort, il y avait seulement quelques années, en laissant après lui la meilleure réputation.

Je cherchai à me lier avec le frère de ma prétendue. Roddouan-Jgha était un jeune homme de bonne mine et assez bien fait de sa personne ; mais il avait les traits un peu durs, et tout, dans l'expression de sa physionomie, annonçait une ame peu habituée à maîtriser ses passions. Son abord était peu civil et peu prévenant, ses gestes brusques, sa contenance fière et hautaine, sa voix rude , tranchante et dépourvue d'inflexions agréables. Si son caractère paraissait irritable et colérique, il n'était pas moins opiniâtre à conserver obstinément les impressions qu'il avait une fois reçues.

Tel était mon futur beau-frère; mais il aurait été injuste de ne pas attribuer une partie des défauts qu'offraient ses manie-

HISTOIRE D ABD-ERRAHM AI*. 1 g

res, moins à son caractère naturel, qu'à l'orgueil inné , inséparable du titre de chérif1* (noble) , et aux habitudes contractées dans le service militaire, dont il portait le costume, et dont il remplissait les fonctions à YOgâq honorable des Mouteferrekah x9.

Il parut d'abord dédaigner mes avances , et reçut assez froidement les démarches que je m'étais empressé de faire auprès de lui.

Cependant je ne me rebutai aucunement; je me pliai avec une politesse souple et liante au caractère et aux goûts que je reconnus dans Roddouan-Agha. « Si tu « vas dans le pays des borgnes, dit le pro- « verbe, aie soin de boucher toi-même un « de tes yeux, sinon tu en reviendras réel- « lement borgne à ton tour. »

Je ne connus rien de trop difficile pour m'insinuer dans ses bonnes grâces, et j'y parvins à force de soins. Je lui exposai alors ma demande : il finit par y donner

son consentement, et, sur son rapport, sa mère et sa sœur y acquiescèrent.

Peut-être la somme considérable que j'offris de payer pour la dot de ma future aor ne fut-elle pas tout-à-fait inutile pour m'obtenir ce triple consentement. Quoi qu'il en soit , je fus solennellement accepté.

Je ne pouvais contenir ma joie, j'avais lu, darfc les écrits des sages, cette maxime i « Ne prends eh mariage qu'une femme « bien née, quand tu devrais, la première « nuit de tes noces, ne dormir avec elle « que sur une pauvre natte. » Et moi j'étais assez heureux pour épouser la fille d'un chérif, la sœur d'un chérif, et même la veuve d'un chérif.

Je pressai autant que je le pus la cérémonie des épousailles.

Ce jour, qui devait être si heureux pour moi , et qui semblait tant tarder à mon impatience, arriva enfin au gré de mes désirs.

HISTOIRE D'AfeD-ERRAHMAff. 2 I

Dès le matin ma maison , embellie par tous les ornemens que pouvaient déployer mon luxe et ma richesse, retentissait des concerts et des voix des musiciens : la cour, le jardin, les galeries, en étaient remplis : chacun d'eux jouait son air favori, et semblait s'efforcer d'étouffer, par son crescendo, la voix et les sons que ses rivaux faisaient entendre, luttant ensemble de force , de bruit et d'intonations diverses.

Bientôt mes convives arrivèrent ; ils étaient nombreux, et nul n'avait manqué à mes invitations : elles avaient été adressées particulièrement à tous les parens de ma fiancée et aux amis de mon beau - frère futur.

Lui-même occupait le siège d'honneur i et , suivant l'usage , j'avais pris la dernière des places.

Les apprêts étant terminés, nous nous mîmes promptement et joyeusement en disposition de commencer le repas, au son redoublant toujours de plus en plus de la

musique la plus bruyante et des cris de félicitation qui retentissaient de toutes parts.

Le repas fut magnifique : chacun but et mangea avec un appétit qui démontrait assez le plaisir qu'il éprouvait à partager cette fête.

Le festin était presque terminé, lorsque le bruit de cette espèce de cri joyeux, semblable à un gloussement prolongé 21 , des femmes qui forment le cortège de l'épousée, nous annonça de loin son arrivée : elle parut bientôt sous un riche pavillon, formé au-dessus et autour d'elle, par une gaze verte, suivant la couleur privilégiée des chèrifs : cette gaze était semée de petites lames d'argent, appliquées symétriquement en forme de broderie et scintillant agréablement au reflet des lumières. Cette espèce de dais était porté sur des cannes légères par quatre des principales amies de la mariée; elle-même était couverte de la tête aux pieds par un voile transparent de la même étoffe et de la

HISTOIRE d'àRD-ERRAHMAN. S 3

même couleur, mais encore plus richement brodé que le pavillon.

Sous ce voile extérieur, retenu sur son turban par un cercle de grosses perles et de fleurs , elle était encore entièrement cachée par un second voile d'une étoffe plus

épaisse et plus précieuse, qui, en lui interceptant totalement la vue, empêchait qu'on ne pût distinguer non-seulement ses traits , mais encore les magnifiques robes dont elle était revêtue. Elle était soutenue de chaque coté et conduite avec soin, pas à pas, par les deux premières de ses parentes , et elle traversa ainsi lentement la salle du repas où nous étions réunis. Les cris de fête recommencèrent avec plus de force , les instrumens et les voix des chanteurs déployèrent une nouvelle activité : au milieu de ce bruit assourdissant, elle entra dans la chambre nuptiale, et y fut suivie par tout le cortège féminin qui l'avait amenée.

Elle ne tarda pas à reparaître, après avoir quitté la partie des vêtemens dont

Ȉ/| QU.lTRIKME SOIREE.

elle était plutôt cachée que revêtue, et qui avait dérobé à notre vue les riches robes, les bijoux précieux et les atours magnifiques dont était composée sa parure.

Sa robe était du plus beau brocard des Indes, dont le fond, tout tissu d'argent , se trouvait rehaussé de fleurs élégantes en or; un châle précieux formait sa ceinture, et était retenu par une grosse agrafe en or incrustée des plus belles pierreries : ce dernier ornement n'était pas non plus épargné aux nombreuses nattes qui tressaient ses cheveux, dont les longs filets mêlés de soie descendaient jusqu'à terre, et laissaient apercevoir, dans la partie que le voile ne couvrait pas, les joyaux les plus brillans mêlés aux petites plaques d'or qui y étaient attachées de distance en distance.

Le balancement voluptueusement ondulé de sa démarche, en attestant la grâce de sa contenance, charmait nos oreilles par le cliquetis agréable que le son de ces bijoux, s'entrechoquant, faisait entendre

HISTOIRE d'aBD-ERRAHMAN. 1 5

à chacun de ses pas, à chacun de ses mouvemens artistement cadencés.

Ses coiffeuses l'entouraient et s'empressaient autour d'elle, agitant les unes des chasse- mouches ornés de perles et de filigrane , les autres des éventails orbiculaires, formés de plumes de paon , et dont le centre offrait un petit miroir dont les reflets étincelaient à nos yeux de la manière la plus agréable; d'autres, dans leurs mains, teintes de henneh**, portaient des cassolettes embaumées exhalant, à travers leurs grillages d'argent, tous les parfums de l'Arabie et des îles de llnde.

Ses amies, ses parentes, la suivaient en répétant leurs cris de fête, et armées de vases d'argent légers et élégans, remplis d'eau de rose; elles répandaient sur toute la compagnie des assistans une rosée odoriférante dont toutes les barbes portaient encore les gouttes après leur départ.

Après avoir ainsi fait plusieurs fois le tour de la salle , l'épousée et ses compagnes se ii. 3

retirèrent une seconde fois dans la chambre nuptiale, pour s'occuper des derniers préparatifs.

Pendant que le cortège de ma future épouse s'occupait à la faire entrer dans le bain , et à la revêtir des habillemens qu'elle devait porter la nuit, je crus avoir le temps de raconter une petite histoire aux convives de la noce : après avoir réclamé leur attention par les protocoles d'usage , je fis taire les voix et les instrumens des musiciens , et je commençai ma narration en ces termes.

Lfc fcOETÈ MÀRIE. 17

Chers alliés, chers parens de l'épouse bien aimée qui va faire de ma maison un véritable paradis , la cérémonie qui vous rassemble et la fête qu'elle a pour objet me rappellent les singulières circonstances qui ont amené le mariage du célèbre poète Muslah-eddyn Sady Chyrazy, dont le nom brille au milieu des étoiles littéraires de la Perse comme la lune à sa quatorzième nuit13.

Il raconte lui-même, dans le second chapitre de son Jardin des roses [Gulistan), les aventures de sa jeunesse , et les diverses vicissitudes dont les flots orageux ont agité le vaisseau de sa vie , jusqua ce qu'il eut enfin trouvé dans le port de l'hyménée , sinon le calme de la tranquillité parfaite , du moins une sécurité pour l'avenir, et l'oubli de ses précédens malheurs. Je crain*

drais de faire perdre quelque chose à sa narration, si je la faisais moi-même; c'est donc lui-même qui va vous parler.

« J'eus, dit-il, pour père un homme vénérable , remarquable par sa vraie piété , comme par son amour pour l'étude et les connaissances qu'elle procure : il vit avec plaisir que dès l'enfance je partageais ses dispositions , et que le goût de la piété et des lectures utiles m'avait été, pour ainsi dire, transmis avec le sang. Ses autres enfans , mes frères, étaient loin de lui faire éprouver la même satisfaction.

Sur le palmier, la datte jaunissante , Prête à s'en détacher , souvent offre à nos goûts De son fruit déjà mûr la pulpe nourrissante

Et riche du suc le plus doux :

Sur le même rameau , de la datte encor verte,

Par les atomes fécondans

Presque cachée et recouverte,

L'embryon naît en même temps.

De même l'oranger nous montre, en sa largesse, , Jowi à-la-fois des fruits dignes de nos repas , Sur lesquels l'or étale sa richesse ;

tE POÈTE MARIE. 29

D'autres non mûrs, d'un suc âpre et plein de rudesse; Des fleurs, gages de fruits savoureux, délicats ,

Mais dont peut-être la promesse

Ne se réalisera pas.

« Un soir je me livrais auprès de mon père à ma lecture favorite, celle du livre sapré que Dieu a accordé pour le bonheur des hommes.

« Cette lecture m'attachait tellement , qu'elle écartait de mes yeux les vapeurs du sommeil : mes frères, au contraire, étendus autour de moi , dormaient profondément; j'interrompis ma lecture pour les montrer à mon père;« pas un d'eux, lui dis-je, n'a « eu assez de force pour résister à l'assou- « pissement , pas un d'eux n'a préféré la « prière au repos, la lecture au sommeil : « je suis, ô mon père, le seul véritablement « vivant auprès de vous; mes frères , sans <c énergie , paraissent si profondément en- « sevelis dans leur engourdissement, que « je pourrais dire qu'ils sont morts. »

a Mon fils , me répondit mon père , il

3o QUATRIÈME SOIRÉE»

« vous vaudrait mieux de dormir pendant « cent nuits que d'en veiller un seul ins- « tant pour remarquer les fautes de vos « frères. »

« Le faux dévot condamne tous ses frères; Il ne voit qu'en lui seul des sentimens sincères, «Et se croit le seul bon et le seul vertueux. « Pour lui seul indulgent, pour les autres sévère, « Il ne prise que lui dans son cœur orgueilleux.

«• Dieu le voit, Dieu le juge, et si par sa lumière

«Le faux dévot laissait guider ses yeux, / « Bientôt , par un arrêt contraire ,

« Rétractant l'avis téméraire

« D'un jugement présomptueux, « De tous, il se verrait le moins religieux. >*

Sady continue ainsi sa narration :

« J'avais résolu de faire le saint pèlerinage y et je m'étais réuni à un certain nombre de zélés musulmans , tous gens respectables et également distingués par leur piété et par la considération dont ils jouissaient. Notre petite troupe de pèlerins setait dirigée par l'extrémité de la Syrie, pour

LE POÈTE MARIÉ. 3l

se réunir à la caravane plus considérable que nous devions rencontrer, afin de ne courir aucun risque dans le reste de notre voyage. Comme chacun de nous cherchait à tromper l'ennui et la fatigue de la marche par les distractions agréables de la conversation , je prenais plaisir à tâcher de la rendre utile et instructive.

« Un jour que nous étions dans les environs de Baalbek, j'entretins mes compagnons de voyage des charmes de l'amitié ; mes interlocuteurs ne m'accordaient qu'une attention bien vague, et semblaient à peine comprendre les sentimens nobles et délicats dont je me plaisais à embellir mon tableau.

a En vain je m'échauffais de plus en plus dans mon entretien ; j'en faisais seul les frais, et aucun de mes auditeurs ne paraissait disposé à ramasser la balle que j'avais lancée; piqué de cette froideur, j'allais condamner mes lèvres au silence , lorsqu'un étranger qui s'était glissé parmi nous , sans

qu'on l'eût aperçu , éleva touNà-coup la voix; « ô Musulmans , s'écria-t-il , Dieu a « créé l'amitié pour les hommes et les « hommes pour l'amitié 24 , celui dont le « cœur ne s'ouvre pas à ce doux sentiment, «si nécessaire à la société, n'est pas du « nombre des fils d'Adam ; il est fils des « monstres du désert qui se fuient mutuelle lement, craignant d être déchirés les uns « par les autres. »

«Charmé de cette proclamation authentique de sentimens qui sympathisaient si bien avec les miens , et qui retentissaient si agréablement dans mon ame , tandis que je n'avais trouvé d'écho dans aucuw de ceux avec qui je m étais associé pour mon voyage , je m'avançai vers celui à qui je devais cette interruption agréable : lui prenant la main , je lui offris mon amitié, en lui demandant la sienne, et me félicitant d'avoir trouvé une oreille digne d'entendre mes paroles , un cœur digne de partager le trésor d amitié que le mien était prêt à répandre.

« Les amis, lui dis-je, les amis dans la « société desquels je me plaisais depuis « long-temps, ont été sourds pour moi, et « mon langage n'a été compris que par « celui qui m'était étranger. »

«« L'infortuné que du sort l'inclémence,

« Par un soudain événement ,

« A privé de son opulence,

« Et rendu, de riche, indigent,

« Peut dans un étranger souvent « Trouver un cœur rempli de bienfaisance , « Dont le secours, en son besoin pressant,

« L'accueille , le nourrit, l'habille :

<• Si, mettant son espoir dans les liens du sang,

« Il se fut adressé dans sa propre famille, « Il n'eût reçu qu'un refus insultant , « Que d'injustes et vains reproches;

«« Il eût été nommé téméraire, imprudent : « L étranger est son vrai parent, « Les vrais étrangers sont ses proches. »

« Je m'empressai de présenter ce sectateur si zélé de l'amitié à mes compagnons de voyage, et je sollicitai vivement son admission dans notre société.

34 QUATRIÈME SOIRÉË.

« Son extérieur ne prévenait pas en sa faveur, quoiqu'il portât le turban vert des chèrifs , et que sa contenance fût humble et obséquieuse.

«Ses habits étaient de véritables haillons, sa barbe en désordre et la malpropreté de toute sa personne , répondaient bien à son costume plus que négligé; il n'avait ni paquet ni provisions pour son voyage; ses yeux étaient baissés, mais cependant doués d'une vivacité tellement active et d'un mouvement de rotation tellement extraordinaire, que, sans paraître diriger ses regards sur aucun objet , il semblait voir à la fois tout ce qui se passait autour de lui *5.

« On le refusa unanimement: j'insistai; « il ne convient pas, dis-je, à ceux que leur « position élève au-dessus des autres, de « repousser les pauvres de leur société , et « de refuser le secours que l'indigence «vient implorer. Dieu est libérai pour « toutes les créatures, quelque viles qu'elles

« puissent nous paraître , et la bienfaisance « est le véritable cachet de la vertu. »

« Mon protégé joignit ses prières aux miennes. « Je ne me présente pas , dit-il , « pour être entièrement à charge à votre « société, employez-moi à tout ce que vous <c jugerez nécessaire, mon zèle sera le paiece ment du secours que vous aurez daigné « m'accorde r. »

« Si je ne puis , monté sur un vaillant coursier, « Contre le brigand sanguinaire « Pour vous défendre , armer mon bras guerrier « De la lance ou du cimeterre :

o De mon impuissance confus , « Je sais au moins servir : le léger sacrifice « Des restes d'aliniens, qui vous sont superflus, « Tous assurera mon service, « Et vous aurez un esclave de plus. »

« Ses instances pressantes, réunies aux miennes, parvinrent enfin à changer la .première détermination qui avait été prise, et il fut admis; on lui donna les vêtemens et la nourriture nécessaires : le

lendemain matin, lorsque les premiers rayons du soleil nous éveillèrent, le nouveau serviteur, que la commisération avait attaché auprès de nous, était déjà absent, et on attendit vainement son retour,

« Mais, à sa place , parurent les habitans d'un village voisin, qui nous attaquèrent avec fureur, et nous chargèrent d'invectives et de mauvais traitemens.

« Nous apprîmes alors que mon nouvel ami avait profité de notre sommeil pour nous quitter clandestinement, et s'introduire , avec adresse, dans une des maisons du village, où il avait commis un vol considérable : les mauvais traitemens que nous avions reçus, paraissaient le juste châtiment de l'imprudence qui l'avait admis dans notre société, les villageois volés nous considérant comme les associés et les " complices du voleur.

Un Arabe commet un crime, Seul, sans complice, et cependant Sur toute sa tribu s'étend Une puaitMW légitime ;

U suffit qu un mouton , pénétrant dans un pré , Bravant du berger la défense, Quelque peu d'herbe ait dévoré , Pour sur ses compagnons attirer la vengeance : Et , du même soupçon bientôt enveloppé, Pour le crime d'un seul, malgré son innocence, Tout le troupeau se voit frappé.

L'homme prudent avec raison redoute De prendre un inconnu pour compagnon de route. De suc de rose un puits serait plein jusqu'au bord,

Quand le parfum dont elle abonde, A son eau donnerait un prix égal à l'or ,

Q'un chien s'y noie, elle devient immonde.

« Cet événement fit prendre à notre petite caravane le parti de se séparer , et chacun de nous dirigea son chemin isolément du côté qui lui parut convenable. Moimême, dégoûté de la malheureuse épreuve que j'avais faite de la société, et désabusé sur les sentimens de sympathie qui ne m'avaient attiré que pour me tromper d'une manière si complète , je résolus de continuer mon voyage seul, et en m'écartantde la route la plus fréquentée, redou-

tant moins les animaux féroces que les hommes.

«Mais un nouveau malheur m'attendait , et il résulta pour moi des soins mêmes que je prenais pour éviter plus sûrement le retour du premier qui m'avait frappé.

« Je fus arrêté et fait prisonnier par un détachement des troupes que les Francs avaient amenées en Syrie, pour faire la guerre à notre magnifique sultan 26 , et arracher de sa domination les remparts sacrés de la ville sainte *7.

«Les infidèles me chargèrent de fers, et me condamnèrent à travailler jour et nuit, sans relâche, avec les Juifs , pour creuser les fossés des nouveaux remparts qu'ils élevaient autour de Tripoli*8.

« Je restai long-temps soumis à ces travaux vils et fatigans , et j'étais occupé dans la fange à remuer la terre et à la transporter sur mes épaules, lorsqu'un des principaux négocians de la grande ville de Haleb*v, avec qui j'avais eu précédera-

ment quelques relations, me reconnut en passant, et me dit : « O Muslah-éddynl à a quel état humiliant et pénible la fo rtune « vous a-t-elle réduit! Comment est-il con- « cevable que votre vie puisse être con- « damnée à s'écouler ansi dans l'abjection a et la contrainte!

« Je lui répondis par ces vers :

Mécontent, irrité, j'ai voulu fuir les hommes, N'avoir auprès de moi que Dieu dans les déserts ; Mais dos projets sont ce que tous uous sommes, Insensés, imprudens : et leurs moyens divers , Par leur prudence même, appellent les revers. Voyez quelle peine inouïe

S'est plue à punir ma folie !

Souffrir au sein de ses amis ,

Vaudrait mieux qu être en paradis, , Mais entouré d'objets méritant notre haine : J'ai fui ceux qui m'étaient par la nature unis ; Avec des Juifs, je suis maintenant à la chaîne,

Travaillant pour mes ennemis 3o.

« Mon ami eut pitié de mon inlortune; il me racheta des mains des Francs, pour la

modique somme de dix pièces d'or, et m'amena avec lui à Haleb.W était fort riche et n'avait, pour hériter de sa fortune, qu'une fille unique : il me la donna en mariage , et me fit en même temps présent de cent dinars*1.

«Je contractai cette union avec joie; mais, par la suite, je n'eus que trop lieu de m'apercevoir que ma femme avait le plus mauvais caractère, un esprit méchant, opiniâtre , avide de la domination , et surtout que son insolence était vraiment insupportable.

« Ses discours offensans et les invectives que sa langue envenimée versait par torrens, avec une violence qu'aucune digue ne pouvait arrêter, empoisonnèrent bientôt toute la douceur de ma vie.

Une femme méchante est, pour l'homme de bien,

L'enfer qu'il souffre dans ce monde;

Les feux de l'autre ne sont rien Auprès du mal qui l'assiège à la ronde : Rien ne lui rit, tout lui parait amer.

LÊ POETE 4l

Dieu ! dont la main toute puissante Peut nous sauver, même au fond de la mer, Préserve-nous de ton enfer, Mais surtout de celui d'une femme méchante!

« Chaque jour elle m'accablait de nouveaux outrages, et elle poussa l'arrogance jusqu'à me reprocher impudemment l'état de dénuement dont son père m'avait tiré. « N'ètes-vous pas , me disait-elle , cet es- « clave des Francs, pour le rachat duquel « mon père a payé dix pièces d'or ? »

«Je lui répondais aussitôt : « Oui , votre « père m'a délivré de la servitude, il m'a « racheté des mains des Francs en dépendant pour moi la somme de dix dinars; « mais les cent autres dinars pour lesquels « il m'a vendu à sa fille, en m'unissant à « elle , m'ont replongé dans un bien plus « dur esclavage. »

« Et alors, dit Sady, je lui récitais les vers qui contiennent la fable suivante :

OtJATRIÈME SOIRJÉÊ.

l'agneau, LE LOUP ET LE CHASSEUR,

FABLE

Dans les rochers du Kurdistan3*, Un loup féroce, affamé, plein de rage, Poursuivait un agneau tremblant, Égaré loin du pâturage :

î)éjà l'agneau sentait , tout en fuyant , De l'ennemi la cruelle morsure;

Déjà sa mort paraissait sure , Quand tout-à-coup, un chasseur s'élançant, Vient attaquer le loup : d'un bras fort et vaillant y Le loup reçoit bientôt mainte et mainte blessure : Celui qui de l'agneau voulait boire le sang» Toit le sien s'épancher par plus d'une ouvertures Le chasseur , en cette aventure, Fut le vengeur de l'innocent.

Pour son libérateur l'agneau reconnaissant; Avec plaisir le suivit sous sa tente , T but , mangea , dormit tranquillement : Sous cet abri , nul fatal accident Dans l'avenir n'alarmait son attente ; Mais sur la fortune inconstante, Qui peut compter solidement ?

Le lendemain, le bienfaiteur s'éveille, Saisit l'agneau qui près de lui sommeille ,

Et se prépare à l'égorger :

Le malheureux , à ce nouveau danger, S'écrie en gémissant : « D'un péril effroyable

« Hier je fus sauvé par vous;

« Aujourd'hui, mon sort déplorable

• Me rend cette main secourable • Cent fois pire pour moi que la gueule des loups. »

«C'est ainsi, ajoutait Sadjr, que \otre « père m'a tiré des dents du loup , pour « m'exposer aux morsures déchirantes de « la hyène enragée. »

CONTINUATION DE L'HISTOIRE d'aBD-

EURAHMAN. <

Je terminai de cette manière mon récit; j'y avais employé tout mon talent poétique, mais il n'avait aucunement plu à mon beaufrère. Presque tous mes convives, bien endormis, attestaient suffisamment finfluence inévitable de mes narrations: pour lui, il ne dormait pas ; mais hélas ! plût à Dieu qu'il eût éprouvé, comme eux, cette vertu magique , et qu'il eût partagé leur paisible sommeil.

Attentif à ma lecture, et les yeux fixés sur mon cahier, je n'avais pu remarquer les signes manifestes de déplaisir bien marqué et d'irritation toujours croissante qui avaient , plus d'une fois, animé la physionomie de Roddouân-Agha.

A peine eus-je fini de lire, qu'il s'élança de sa place, et m'adressant la parole d'une

HISTOIRE d'aBD-ERRAHMAN. 45

voix tonnante et entrecoupée par les bégaiemens de la colère la plus furieuse : « Maudit de Dieu, me dit-il, est-ce à Rod- « douân-Agha, est-ce à moi personnelle- « ment, ou à la race entière des vénérables « chérifs^que votre histoire impertinente a « voulu faire injure, en présentant un d'eux « comme un infâme voleur? Avez-vous cru « qu'une insolence si audacieuse me trôu- « verait impassible ou incapable de ven- «geance? Avez-vous cru aussi que Fallu- « sion dans laquelle votre diatribe amère « contre les femmes enveloppe votre pro- « pre épouse, ma sœur, la fille d'une noble « famille , pût être flatteuse pour tous ses « parens et les miens, ici rassemblés? Com- « mence-t^on par salir la maison dans la- « quelle on entre , et où l'on veut fixér son « domicile ? »

Pendant cette vive apostrophe , j'étais troublé , stupéfait , plus mort que vivant ; letonnement, la terreur, mille sentimens pénibles, écrasaient à- la-fois toutes les fa-

cultés de mon esprit, et ma langue glacée était forcée au silence.

Je sortis de cette espèce de paralysie pour essayer de me justifier par quelques paroles; elles ne firent qu'accroître encore la fureur délirante de mon beau -frère; balbutiant de rage des invectives que je ne pus bien entendre, et, lâchant toute espèce de frein aux transports qui l'entraînaient, d'un mouvement rapide comme la foudre, il tira son poignard à double tranchant.

La vue de l'acier homicide me fit promptement baisser la tête, par un instinct involontaire, pour éviter son atteinte.

Le coup était déjà porté d'une manière inévitable ; il m'atteignit à la tête ; les châles de mon turban furent coupés, et mon oreille gauche elle-même tranchée tomba à mes pieds.

Je ne puis rendre compte du tumulte que cette scène imprévue causa dans toute l'assemblée ; mon sang coulait à gros bouil-

HISTOIRE d'aBD-ERRAHMÀX. 47

Ions de ma blessure et inondait mes vètemens ; un voile s'étendit devant mes yeux, et un profond évanouissement m ota toute connaissance.

Il paraît que je restai long-temps dans cet état de privation totale du sentiment , qui ressemblait au sommeil de la mort.

Je m'éveillai en prison.

SUITE DE L'HISTOIRE d'àBD-ERRAHMÀN.

La première sensation que j'éprouvai, en revenant à la vie, fut celle d'une douleur qui me parut intolérable. Chacune des fibres de ma tête semblait en proie à une torture particulière ; le vague de mes pensées troublées ne me permettait ni de reconnaître le lieu où je me trouvais , ni de me rappeler le souvenir d'aucune des circonstances de l'événement qui m'était arrivé. Peu -à -peu mes perceptions devinrent plus fixes et plus distinctes ; je sentis que le siège de ma douleur était dans mon oreille gauche , ou , pour mieux dire , à la place où avait été mon oreille. Cette particularité ramena dans ma mémoire la souii. 5

5o CINQUIÈME SOIHÉE.

venance, d'abord confuse, des détails et

des causes de l'accident qui m'était arrivé ,

et d'où venaient mes souffrances. Mais,

pourquoi étais-je en prison?

' J'en fus enfin instruit quelques heures

après.

11 paraît que Fem portement brutal de mon irascible beau - frère excita l'indignation de quelques-uns de mes amis, et même d'une partie des siens, qui ne purent me

voir tomber sous ses coups , sans sentir la compassion succéder au ressentiment, qu'avait d'abord excité dans leurs cœurs ma maléncontreuse histoire. On se jeta entre le bourreau forcené et sa victime , gisante à ses pieds; des partisans de mon beaufrère, aussi peu raisonnables que lui, se levèrent de leur côté; la violence fut opposée à la violence; une querelle tumultueuse s'ensuivit. Dans la lutte , plus d'une blessure fut donnée et reçue. Enfin le combat cessa par l'arrivée du chef de la police du quartier33, appelé, avec les janissaires sous

HISTOIRE d'aBD-ERRAHMAN. 5f

ses ordres, par les cris et le vacarme épouvantable qui se faisaient entendre de ma maison.

A son arrivée , presque tous les combattans avaient pris la fuite ; ceux qui étaient restés mirent tous les torts sur mon compte: ils étaient chéri/s, ils furent crus; mes amis n'osèrent démentir leurs assertions , persuadés peut-être eux-mêmes que j'étais réellement le plus coupable , et que la rixe dont j'étais la victime, n'avait pour véritable cause que ma fatale imprudence. On les laissa donc tous libres, et comme, dans l'état où j'étais, je ne pouvais rien alléguer pour ma défense , on me releva et on me porta en prison.

On avait pansé aussi bien qu'on avait pu ma blessure, en arrêtant le sang, et en y appliquant des remèdes agglutinatifs :

les médecins , après leur examen , avaient annoncé qu'il n'y avait aucune crainte à concevoir pour ma vie.

J'appris tout cela dans l'interrogatoire

que je subis devant le Nahib el-achraf (chef des nobles descendans du Prophète) , mon affaire ayant . été évoquée nécessairement à son tribunal 34.

Je racontai fidèlement tous les détails dont j'avais connaissance, et je crois que la sincérité et la simplicité de mes aveux disposèrent mon juge en ma faveur, et me firent paraître moins coupable à ses yeux.

D'ailleurs, mcm beau-frère, dont l'effervescence et l'exaspération étaient apparemment calmées , eut la générosité d'avouer spontanément qu'il avait peut-être été un peu trop vif et trop susceptible , et qu'il aurait pu prendre avec un peu moins de chaleur la défense du corps respectable dont il faisait partie ; ajoutant qu'il n'était pas même éloigné de penser qu'il, avait eu quelque tort de croire trop promptement ce corps et lui-même outragés par la relation dans laquelle il avait trouvé des intentions offensives.

J'obtins ma liberté, toutefois en payant

BÏSTOIBE D ABD-ÊRRAHMAN. 53

de nouveau une amende considérable, comme ayant été la cause primitive du désordre et du procès.

Je ne pus m empêcher de sentir un étonnement égal à ma satisfaction de voir que mon histoire, dont je crus devoir faire la répétition à mes juges, comme étant la principale pièce probante du procès, avait paru moins criminelle au corps vénérable des chéri/s qu'à leur brutal vengeur; et je me félicitai de sortir de cette affaire sans la bastonnade obligée, qui avait accompagné les précédentes.

Le Nakib eUachraf m'accorda la permission de me retirer et d'aller me faire guérir, à mes frais, dans ma maison.

J'y trouvai ma nouvelle épouse, dont la première nuit avait été bien différente de celle qu'elle avait pu espérer; elle me reçut avec empressement et tendresse, et me prodigua les soins les plus attentifs, pendant tout le temps qui s'écoula avant mon entière guérison.

J'étais enfin guéri, mes douleurs étaient oubliées, ma plaie cicatrisée; et en arrangeant avec soin, comme par une élégante négligence, l'extrémité de la frange du châle, dont l'enroulement composait mon turban , j'étais parvenu à cacher assez la place de ma blessure, pour dissimuler le manque de mon oreille; bientôt je vins à bout de me persuader à moi-même que personne ne pourrait s'apercevoir de ma mutilation.

C'était véritablement alors le moment où j'aurais dû faire de sages et sérieuses réflexions. La dernière affaire que je m'étais attirée, et dont les suites laissaient en moi des traces si ineffaçables, était bien de nature à me guérir enfin radicalement de cette folie narratoire, que jusqu'à présent je n'avais pu satisfaire qu'en accumulant tant de malheurs sur ma tête.

Mais tous les savons parfumés de l'Inde ne donneront jamais au teint de l'Abyssin la blancheur de l'habitant de la Géorgie et

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de la Circassie ; les fleurs bleues, dont la coquetterie des femmes du peuple au Kaire trace l'empreinte dans leur peau, ne perdront leurs contours et leur couleur, que quand cette peau elle-même , sur laquelle elles sont figurées , aura quitté la chair et les os qu'elle recouvre 35.

Il était écrit sur la table de lumière 36 que mon opiniâtreté si insensée m'entraînerait encore dans de nouvelles chutes , jusqu'au moment où la dernière me plongerait au fond du précipice que j'ouvrais moi-même sous mes pieds.

Dans mon aveuglement, si je réfléchis, ce fut moins sur la cause véritable et réelle de toutes mes infortunes , que sur les suites cruelles et variées que cette cause avait jusqu'alors entraînées après elle.

Je me bornai donc à chercher les moyens de pouvoir me livrer à mon penchant favori, sans que leurs résultats nécessaires fussent pour moi les suites fatales que je m'obstinais à ne pas croire inévitables. Je

me fiais sur mon expérience, si chèrement acquise dans les événemens précédens , pour détourner dorénavant, par ma prudence , le retour d'accidens de même nature.

L'aveugle a dit : « Je connais le chemin;

« Le long du fleuve en assurance « Je puis marcher : de mon expérience « Les souvenirs sont sûrs , et le calcul certain : « Qu'ai-je besoin de guide ou d'assistance?» Il marche : il ne voit pas qu'un obstacle soudain T

Dont il ignore la présence y Va tromper ses calculs , sa fausse prévoyance.

Du fleuve il est bien vrai qu'il connaissait les bords ; Sa mémoire, en gardant la moindre circonstance,

Se les retraçait sans efforts ; Mais le fleuve , en son lit , coulait tranquille alors.

Il déborde.... Malgré sa science certaine, Malgré tous ses calculs, conduit par un destin

Inévitable, imprévu , souverain, Bientôt l'aveugle y tombe, et le courant l'entraîne.

Cependant je fus quelque temps encore avant de sentir la passion, qui me maîtrisait d'une manière si irrésistible, me piquer

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d'aiguillons assez forts, pour me faire sortir de l'état heureux des jouissances calmes et tranquilles que je trouvais auprès de ma nouvelle épouse.

La grâce de sa contenance, le moelleux de ses contours , sa démarche voluptueuse , enfin tout ce que j'avais pu apercevoir d'elle pendant le festin et les cérémonies de la noce, avaient séduit mes yeux et avaient enivré mon imagination des plus délicieuses espérances. Les rapports qu'on m'avait faits d'elle me l'avaient représentée comme ayant passé presque immédiatement de l'enfance au mariage, et comme n'étant restée que bien peu de temps entre les bras de son premier époux.

Il y avait eu quelque erreur dans les rapports qu'on m'avait faits et dans les rêves de mon imagination. J'y trouvai plus d'une différence et plus d'un mécompte , lorsque je pus considérer ma femme de près, sans tous les voiles et les ornemens qui, en la parant, l'avaient jusqu'alors

soustraite à un examen plus clairvoyant.

Sans être d'un âge entièrement mûr , ma femme n'avait plus pourtant toute la fraîcheur des roses du jeune âge. Je n'avais pas cru épouser tout-à-fait une jeune fille; mais la veuve du chérif était bien réellement une femme faite, plus faite même que je ne m'en étais flatté. Les rides ne sillonnaient pas encore son visage ; mais sa peau défleurie avait perdu ce velouté et cette élasticité attrayante, que je m'étais plu à croire encore son partage. Certes, si elle avait épousé son premier mari en sortant de l'enfance , elle avait dû vivre long-temps dans l'état du mariage, ou être entrée dans celui du veuvage depuis un assez grand nombre d'années.

Au reste , ce désappointement était contrebalancé dans mon esprit par plus d'une réflexion.

« Pourquoi me suis-je marié ? me disais- « je. Est-ce uniquement pour me plonger « dans les voluptés ; pour m'abreuver de

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« plaisirs, qui, tout licites qu'ils sont pour « les musulmans , ne sont pas dignes d'oc- « cuper uniquement les ames élevées? Pour- «quoi ai-je choisi ma femme, n'est-ce « pas pour fixer le vague où flottait mon « esprit , en avoir des enfans qui m'occu- « peront, qui m'aimeront, dont je me ver- « rai entouré dans ma vieillesse, qui seront « mes appuis , mes soutiens , mes héritiers , « mes auditeurs enfin; puisque je ne veux « plus raconter des histoires qu a eux, et « qu'en les leur racontant, je ne puis abso- « lument craindre aucun des inconvéniens « que j'ai eu à redouter dans mes auditoires « précédens?

« Ma femme a moins de charmes et d'a- « grémens que je ne l'avais espéré; mais « cela l'empêchera- 1- il de me donner cette « postérité qu'appelle le bonheur du reste « de ma vie ? En attendant , cela Tempête chera-t-il d'écouter elle-même mes ré- « cits, toutes les fois que je voudrai lui en « faire ?

« Tout est pour le mieux : si sa beauté « avait été plus éclatante, j'aurais proba- « blement été séduit par l'attrait du plaisir; « j'aurais peut-être négligé , oublié mes in- « léressantes lectures. Combien les plaisirs « de l'esprit ne l'emportent-ils pas sur les « plaisirs du corps : rien ne m'empêchera « de jouir tranquillement de ceux que me «procurent mes livres; je lirai , j'ornerai « mon esprit , j'amasserai des trésors préce cieux, et, quand ma femme sera plus ha- « bituée avec moi, lorsqu'elle me connaîtra, « m'aimera du fond du cœur , je répandrai « en sa faveur les richesses littéraires aux- « quelles elle se trouvera bien heureuse de « participer. »

Telles étaient mes pensées , et je me remis à mes lectures avec une ardeur toujours croissante.

Ma vie était heureuse et tranquille; mon beau-frère avait bien voulu se réconcilier avec moi; ma femme ne me contrariait en rien ; l'abondance , la gaîté calme , ré-

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gnaient dans ma maison ; je n'avais jamais encore su aussi bien goûter tout ce que la vie a de doux et d'attrayant. L'uniformité de mes occupations journalières ne me semblait ni monotone, ni ennuyeuse; mes jours se passaient au milieu de mes livres, mes nuits auprès de ma femme; ses prévenances, ses caresses m'avaient entièrement fait oublier tout le passé ; s'il s'en présentait encore à mon souvenir quelques images, elles étaient vagues, indistinctes, et n'éveillaient en moi pas d'autres sentimens que si tous les tableaux que j'entrevoyais eussent été ceux d'événemens étrangers , et auxquels d'autres que moi avaient pris part.

Ma femme avait beaucoup de bonnes qualités : une des principales que je remarquais en elle était une active surveillance, à laquelle elle s'était sans doute accoutumée pendant son long séjour, soit comme fille, soit comme veuve, dans la maison de sa mère. Cette activité surveillante lui était

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devenue tellement naturelle , qu'elle était pour elle moins un devoir qu'un plaisir : peut-être aussi, ce qui pouvait concourir à lui inspirer quelque ostentation à ce sujet , c'était le désir de montrer à son époux que les charmes qui lui manquaient avaient leur compensation dans des qualités plus utiles , et dont la solidité était à l'abri des effets destructeurs du temps.

Aussi chaque soir, quand j'avais quitté mes livres, quand nous étions ensemble réunis, ma femme ne manquait jamais de m'entretenir des différens ordres qu'elle avait donnés dans la journée pour le service intérieur, et surtout de me faire des plaintes contre la négligence des esclaves à exécuter ses ordres , et la maladresse que chacune d'elles apportait à reniplir les fonctions dont elles étaient chargées.

Je voulus mettre fin à ces plaintes réitérées, dont la répétition, toute intéressante qu'elle était pour ma femme , ne me causait chaque jour que de la fatigue et de

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l'ennui , en venant me distraire par force et d'une manière désagréable des pensées que le souvenir de mes lectures de la journée éveillait, même auprès d'elle, dans mon esprit; je proposai donc a ma femme de vendre toutes les esclaves dont elle se montrait si mécontente , et d'en acheter d'autres qui fussent plus capables de la satisfaire.

Elle rejeta cette mesure, alléguant que toutes les esclaves ne valaient pas mieux les unes que les autres , et que les meilleures même avaient nécessairement des défauts insupportables; qu'un changement, loin de faire taire ses plaintes , ne pourrait vraisemblablement que lui donner l'occasion d'en avoir à faire de nouvelles et peut-être de plus fréquentes.

Je n'insistai pas ; mais je crus l'occasion bien favorable pour raconter à ma femme une histoire qui m'avait frappé, et que je crus d'autant plus propre à la circonstance , qu'elle pouvait y puiser la persua-

sion d'adopter le moyen que je lui avais indiqué , et un exemple utile pour sa conduite dans cette administration intérieure dont elle semblait avoir tant à cœur l'amélioration.

J'avais déjà plus d'une fois hasardé auprès de ma femme quelques insinuations indirectes, pour l'amener à me demander elle-même le récit de quelques-unes de ces histoires, dont elle devait croire la lecture si intéressante, puisqu'elle m'y voyait toute la journée invariablement et inébranlablement occupé ; mais toutes mes . suggestions avaient jusqu'alors été vaines, et des attaques plus directes , que j'avais adressées ensuite avec une intention plus marquée , avaient toujours été éludées et repoussées par différens prétextes.

Cette fois l'occasion naissait de nos communications mêmes, car la conversation se nourrit non-seulement d'esprit, mais encore de confiance , et je résolus de ne pas

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échapper le premier moment de ces épanchemens conjugaux.

Un soir donc je renvoyai toutes nos esclaves plus tôt qu'à l'ordinaire , et , dès que je me trouvai seul avec Fattoumah, ayant entamé moi-même la conversation sur ce sujet ordinaire qui trouvait ma femme si intarissable , je la préparai à m'écouter, par quelques paroles d'un préam^ bule adapté adroitement à la circonstance; sûr de son attention, je commençai mon histoire en ces termes.

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