‹ Les dix soirées malheureusesChapitre 41 sur 53 · LIBRAIBIE ORIENTALE DE DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS · texte numérisé non relu

LIBRAIBIE ORIENTALE DE DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS

1CB SICUEUBC» V. 4<J.

d'abd-errahman el-iskanderany

ou

Contes î>'un (Ênîronwur.

SUITE DE L'HISTOIRE d'aBD-ERRAHM AIT EL-ISKANDERANY.

Je viens de convenir que , tout en plaidant ma cause devant le corps savant des ulémas, je m'étais permis quelques expressions satiriques contre les médecins et contre Fart de la médecine; je dois faire aussi l'aveu que, dans ce plaidoyer, je n'avais pu m'empêcher de citer quelques histoires à l'appui de mes opinions , et jai m. i

tout lieu de croire que ce fut le sel de ces histoires qui parut le plus amer et le plus irritable au palais de mes juges.

Voici l'une des histoires que j'avais cru devoir leur raconter, sans réfléchir qu'elle pouvait leur déplaire, et qu'en général déplaire à ses juges, c'est perdre son procès.

Les abeilles sont un peuple civilisé parmi les animaux, elles semblent presque avoir en partage un léger reflet du rayon de la raison humaine; mais celui qui imprudemment va troubler leur empire et les attaquer jusque dans les ateliers où elles préparent leur douce liqueur , est certain d'être à l'instant couvert des aiguillons de toute la peuplade, et les" plus cruelles souffrances puniront son attaque inconsidérée.

Au reste , aucune de ces réflexions ne se présenta à mon esprit quand je conçus l'idée de raconter aux ulémas l'histoire

suivante.

Sj E MÉDECIN DU ROI DE MAROK,

ou

fe ©ortrur par l)asarî>.

Mohammed ï ben Ahd-el-Melek, surnommé el-Andaloussy parce qu'il était -né dans le pays RAndalous (l'Espagne1), mais plus connu sous le nom de Zeherjr ou? de ben-Zeher, fut un médecin célèbre du Moghreb*, et il exerça successivement sous plusieurs rois de Marok les fonctions éminentes de premier médecin de la cour, fonctions qui mettaient sous sa dépendance, non- seulement tous ceux qui dans l'empire exerçaient l'art de la médecine, mais encore tous ceux qui s'occupaient du commerce des drogues médicinales.

Les circonstances qui, lui avaient fait embrasser l'étude de la médecine, et qui l'avaient porté à ce poste honorable, sont

si singulières, que je crois devoir satisfaire

votre curiosité en vous les rapportant telles qu'il les a racontées lui-même.

« Je suis né, dit-il, dans la grande ville de Korthobah (Cordoue5), et j'étais fort jeune encore quand mon père fut tué par les Francs dans une de leurs incursions si meurtrières aux Musulmans 4.

« Je n'avais pas atteint l'âge de quatorze ans, les chrétiens épargnèrent ma vie à cause de mon âge ; mais je fus fait esclave et donné comme tel, par celui des Francs qui s'était emparé de moi, à un de ses parens qui s'occupait de commerce et qui faisait souvent des voyages pour les opérations de son négoce. Je passai dans cet esclavage dix années de ma vie.

a J'avais un jour accompagné mon maître à Mahadiah 5, ville située sur la côte d'Afrique et qui cependant appartenait alors aux Francs : il avait réuni un grand nombre de ballots de fleurs de Karthame d'É^ gypte6 destinées à la teinture, et qu'il

Di

devait transporter dans quelque port de son pays.

« Quelques autres marchands Francs s'étaient joints à lui, pour gagner ensemble, plus en sûreté un port non éloigné où devait se faire l'embarquement, lorsque le gouverneur de la ville arrêta le départ ; il venait d'apprendre que le roi de Marok Abd-el-moumen , ben-Alyi , qui, depuis quelques années, avait succédé à el-Mahady* songeait à chasser les Francs de la ville de Mahadiah où ils s'étaient établis depuis quinze ans, et qu'il faisait les préparatifs nécessaires pour leur enlever cette place et plusieurs autres sur la côte d'Afrique, d'où ils exerçaient sur les habitans fidèles du pays toute sorte de violences et de tyrannies.

«Un détachement des troupes ÏÏAbd* el-moumen s'approcha bientôt des murs de Mahadiah: le gouverneur, changeant aussitôt d'avis, ordonna le départ de notre petite caravane , et promit de la faire

accompagner par une escorte suffisante pour la mettre à l'abri de l'attaque des musulmans.

«Non-seulement il hâta notre départ, mais il joignit encore à nos chameaux, plusieurs chameaux chargés pour son compte, et qui devaient transporterai! lieu de l'embarquement de grandes jarres remplies de dattes confites, d'olives, de riz, de farine et d'autres comestibles.

« A peine étions-nous éloignés des murs depuis quelques heures, que les troupes musulmanes parurent. A. leur vue l'escorte épouvantée, ou peut-être obéissant à des ordres secrets, se dispersa et regagna la ville par une rapide fuite.

« Les marchands furent faits prisonniers, les marchandises pillées , et les comestibles surtout excitèrent l'avidité des soldats vainqueurs. Fatigués de leur longue course et des privations du désert plus intolé- . rables encore, ils se hâtent de satisfaire une faim qu'aiguillonnait encore la vue des

mets appétissans dnot leur victoire les rendait possesseurs.

«Des feux sont allumés, le pain est pétri et placé sous les cendres échauffées; le riz, mêlé au lait des chamelles et au beurre liquide qui faisait partie des provisions remises par le gouverneur, est cuit dans toutes les chaudières.

«Bientôt tout est prêt, tout est mangé avec empressement ; les dattes, les olives sont dévorées, ou plutôt la mort ellemême est dévorée par les entrailles des malheureuses victimes du stratagème perfide que le gouverneur avait employé.

« Craignant l'attaque improvisée de ce corps nombreux, contre lequel iln'avait eu le temps, ni d'appeler des secours, ni de préparer ses moyens de défense, le gouverneur de Mahadiah n'avait hâté le départ de notre caravane, que pour faire tomber entre les mains des musulmans qu'il re- . doutait les provisions auxquelles il avait eu soin de mêler le poison le plus actif.

•ogle

« Bientôt partout des douleurs aiguës se déclarent, partout les tortures les plus cruelles déchirent intérieurement les fidèles musulmans. Plus de doute, ils reconnaissent qu'ils sont empoisonnés; la fureur à Fins tant s'empare d'eux et fait naître dans leurs coeurs une soif inextinguible de vengeance.

« Les marchands qui ont été faits prisonniers, innocens du crime dont le gouverneur s'était rendu coupable à leur insu> en sont, sans examen, regardés comme les complices; tous en un clin-d'œil sont saisis et massacrés.

« Je fus sur le point d'être moi-même victime dé cette exécution générale , déjà je voyais le cimeterre prêt à m'arracher la vie; je m'écriai : « O musulmans! épargnez « un de vos frères , que l'effusion de mon « sang retombe sur vos têtes et sur celles i de vos enfans; je suis musulman comme « vous : // n'y a pas d'autre Dieu que

Dieu, et Mahomet est son prophète 9. »

« Le glaive levé sur moi s'abaissa : on me demanda quelle était ma profession avant d'avoir été esclave des Francs; je ne sais quel bon génie me fit répondre contre la vérité, que j'étudiais la médecine.

«Que le Dieu Très-Haut te bénisse!»

s'écrièrent d'une même voix ceux qui , un instant auparavant, voulaient me massacrer : « Qu'il te bénisse et qu'il nous « bénisse avec toi ! Tu es médecin, tu nous « guériras : Louange à Dieu , créateur des « mondes ! »

« Je me vis forcé de souteriir l'imposture involontaire que mes lèvres avaient presque machinalement prononcée; un aveu de la vérité, en trompant les espérances heureuses qu'ils avaient conçues, les aurait rendus d'amis qu'ils étaient devenus pour moi, plus ennemis encore qu'ils n'étaient auparavant. Je promis de les guérir, et j'entrepris cette cure sans espoir moimême de réaliser mes promesses.

« Dieu se chargea de tenir pour moi

rengagement que j avais si imprudemment contracté.

« Mon air d'assurance-, en rétablissant la confiance dans l'esprit des malades désespérés, avait déjà semblé calmer leurs douleurs les plus cruelles. J'avais promptement ordonné qu'on jetât la portion de riz et des autres comestibles qui restait encore; j'avais fait laver avec soin tous les vases et toutes les chaudières , et les faisant remplir de toute l'eau des outres, je commandai qu'on les plaçât sur de grands feux; l'eau était bouillonnante et je ne savais pas encore quelle drogue je pourrais mêler au liquide préparé, pour au moins paraître en confectionner une potion sanative.

ce Le désert qui m'entourait n'offrait pas le moindre petit brin d'herbe, et cependant il me fallait une plante quelconque dont la décoction pût offrir l'apparence d'une tisanne médicinale.

« Je réfléchissais longuement et péniblement, les malades inquiets, impatiens de

leur guérison, m'entouraient et suivaient avec anxiété mes moindres mouvemens, mes moindres gestes, les moindres altérations de mon visage.

« Tout-à-coup je prends un parti, je fais apporter les ballots de fleurs de Karthame; par mon ordre on en verse une grande quantité dans toutes les chaudières : il en résulte une liqueur gluante, d'une odeur fétide et de l'aspect le plus dégoûtant. Je fis avaler ma potion à mes malades; et Dieu m'est témoin que si j'espérais qu'elle n'empirerait pas leur état, j étais bien éloigné de compter sur l'heureux résultat qu'elle eut pour eux et pour moi.

« Cette liqueur chaude et nauséabonde ne tarda pas à fermenter dans leurs estomacs et à exciter un vomissement général; les malades vomirent jusqu'au sang, mais aussi ils vomirent toutes les substances vénéneuses qui allaient les priver de la vie.

« Aucun de mes malades ne mourut, et c'est là bien véritablement la cure la plus heureuse de ma longue carrière.

« Le meilleur accueil , les égards les plus honorables , les plus riches récompenses , payèrent ce premier essai de l'art médical. Mon nom fut porté par la reconnaissance jusqu'à Marok même ; à mon arrivée je fus nommé l'un des médecins de la cour.

«A peine y étais-je arrivé, que la première des favorites du monarque tomba malade; je fus chargé de la soigner : j'ignore quelle était sa maladie, peut-être même n'était-ce qu'un caprice de femme et* le seul désir de voir le jeune médecin dont tout le monde faisait un si pompeux éloge.

« Quoi qu'il en soit , elle ne tarda pas à devenir , entre mes mains , réellement malade. Je m'étais empressé , aussitôt que j'avais reçu mon étonnante promotion, d'acheter les ouvrages RAbou-Alyben-Sina10, ^Ebn-Rached11 et des autres médecins arabes que j'avais pu me procurer; je les

LE MÉDECIN DU ROI DE MAROK . l3

étudiais toutes les nuits sans parvenir à les comprendre; tous les matins j'ordonnais à la favorite du roi une potion différente, composée au hazard des drogues diverses dont j'avais lu les noms dans mes études de la nuit.

« Enfin la maladie se termina par l'enterrement de la malade; je tremblais que le roi ne me rendît responsable de ma maladresse, et que mon mauvais succès ne me perdît entièrement; je me trompais, le roi eut bientôt oublié sa favorite dans les bras d'une autre , et celle-ci m'envoya un beau présent auquel j'étais loin de m'attend re. »

« Je réfléchis alors au proverbe arabe : « La femme dont la rivale est morte , ne « meurt pas elle-même de chagrin. »

« Mon crédit ne fit qu'augmenter à la cour, je ne tardai pas à être nommé pre- mier médecin , et il n'y avait pas un seul des courtisans qui ne voulût me recommander quelque malade.

l4 SEPTIÈME SOIRÉE.

« Un nouvel essai de mes talens fut pourtant encore malheureux.

« Lorsque, après avoir pris la ville de Bugie, le puissant Abd-el-moumen eut complètement détruit la dynastie des Beny-Hammad™, il avait voulu organiser les affaires de son royaume qui s'étendait à la fois sur une portion de l'Afrique et sur. une grande partie de l'Espagne l3; il choisit son fils Mohammed pour son successeur, et partagea une partie de ses états entre ses autres enfans : Abou-Mohammed Abd- Allah eut la ville de Bugie et tout le territoire nouvellement conquis; Fas (Fez l4} avec son territoire devint le partage de Aly Abou-l-Hassan\ Scbtah (Ceula ï5), l'île de Khadra et Malaga en Andalousie, échurent à Abou-Sayd.

« La part de celui-ci fut bientôt augmentée ; un an après le partage, le roi de Ghranatah (Grenade*6), Meymoun, remit la souveraineté de ses états à Abou-Sayd, et se retira avec toute sa famille à Marok :

LE MÉDECIN BU ROI DE MAROK. l5

il y fut reçu avec les plus grands égards, et Abd-el-moumen lui assigna une pension suffisante pour qu'il pût vivre honorablement à sa cour.

« Ce prince déjà avancé en âge était depuis quelques années à Marok lorsque j'y arrivai. Peu de temps après la mort de la favorite, il tomba malade et fut confié à mes soin5«

« J'avais senti combien il m'importait d'étudier, pour soutenir la réputation que j'avais si inopinément acquise. Grâce à mon travail opiniâtre, je comprenais assez bien les auteursque j'étudiais, et je pense que dès -lors j'avais acquis réellement le droit de me dire médecin.

Les drogues, dont je connaissais déjà par mes livres les noms et les divers effets, furent, je crois, ordonnées cette fois à propos par moi ; néanmoins , je ne gardai pas long-temps ce second malade , mais peut-être son grand âge rendit mes . soins et ma nouvelle science inutiles.

l6 SEPTIÈME SOIRÉE.

<c mort du vieux prince me valut cependant encore un présent du grand visir, qui me fit engager à me consoler de cet échec , me certifiant qu'on n'en tirait aucune prévention désobligeante contre mes talens bien reconnus généralement.

« Je me consolai donc de mon mauvais succès , puisque ma réputation médicale n'en souffrait pas; mais je voulus savoir si les droguistes avaient exactement fourni les médicamens rares et précieux dont je leur avais donné la liste, et si mon manqué de réussite était dû cette fois à leur ignorance et non à la mienne.

« J'imaginai à cet effet un moyen qui me réussit et qui me satisfit complètement.

« Je dressai un long catalogue de drogues imaginaires dont j'inventai à la fois la description , les vertus et les noms. Faisant ensuite rassembler tous les apothicaires de la ville, je leur présentai ma liste faussement scientifique, et je leur deman-

LE MÉDECIN DU ROI Dfe MAROfc. 1^

dai s'ils connaissaient ces drogues, et s'ils les avaient dans leurs magasins.

Tous m'assurèrent sans hésiter qu'ils les connaissaient parfaitement et qu'ils m'en fourniraient, quand je le désirerais , toute la quantité que je jugerais nécessaire.

* J'éclatai alors , et leur dévoilant le moyen que j'avais employé pour confondre leur impudence, je leur reprochai vivement leur fourberie , les accusant hautement de la mort du royal malade qui venait de mourir entre mes mains.

«Le jour même je les fis tous expulser de la ville, dans laquelle il n'était bruit que de la haute science et de la miraculeuse sagacité du premier médecin du roi.

« J'avais conservé un seul pharmacien , mais aussi celui-ci, moins impudent que les autres, ou peut-être soupçonnant quelque ruse de ma part, en entendant les noms barbares et extraordinaires dont je m'étais plu* à décorer mes drogues fictives, tn'avait avoué avec simplicité , non-seule* in. a

l8 SEPTIÈME SOIRÉE.

ment ne pas les connaître, mais même n'en avoir jamais entendu parler.

Celui-ci eut seul ma confiance, étant bien sûr que la crainte detre pris au piège une autre fois, le rendrait extrêmement circonspect, et qu'il fournirait bien exactement, sans me tromper, les médicamens que j'ordonnerais.

« Cependant mon art fut encore en défaut quelque temps après, et cette fois je ne pouvais accuser que mon art luimême, ou quelque circonstance qui, m'étant inconnue, était venue l'emporter sur mes soins curatifs, bien consciencieusement appliqués.

«Le roi lui-même, Abd-el-rnoumen 9 étant à Salélf>, éprouva une indisposition qui parut d'abord assez légère, cependant on m'appela sur-le-champ.

Je m'empressai d'accourir et je jugeai moi-même d'abord la maladie peu inquiétante, mais je mis tous mes soins à rétablir la santé du roi. Quelques jours étaient à

peine écoulés que le roi expira, malgré mes ordonnances étudiées avec le plus grand scrupule, et malgré la certitude que j'avais de leur exécution exacte et sans erreur.

« Abou-Yakoub Ben-You$ouf *8, petitfils $ Abd-el-moumen , lui succéda sur le trône de Marok et daigna me conserver clans mes fonctions de premier médecin de la cour.

«Depuis ce temps, ajouta Ben-Zeher, je n'ai pas cessé d'étudier et j'espère , à force d'expériences > acquérir enfin une science égale à la réputation dont jo jouis. »

Abd-el-Melek ben-Zeher, continuai-je , n'eut pas le temps de faire beaucoup d'expériences; une peste terrible, qui ravagea la ville de Marok et toute la côte d'Afrique, l'enleva à son espoir et aux malades sur lesquels il fondait l'acquisition de sa science future.

Un poète qui paraît ne pas avoir eu de ce médecin une aussi bonne opinion que

10 SEPTJEME SOIREE.

celle qu'en avait toute la cour de Marok i lui fit Tépitaphe suivante :

Passant, tu vois ici Bek-Zeher et la peste

Enfermés au même tombeau; Les hommes ont douté si de Dieu le fléau Plus que le médecin avait été funeste.

L'envieuse mort à la fin

Vient d'emporter le médecin :

De ses malades , s'il en reste, A la santé le retour est certain, Puisqu'ils n'oot plus à craindre que la peste.

On trouve encore contre le même médecin les vers épigrammatiques Su i vans :

Plein de santé, plein de force et de vie, Comment Yousouv a-t-il terminé son destin ? Il n'est pas mort de maladie; Il est mort de son

HISTOIRE d'aBD-ÉRRAHMAN. 21

CONTINUATION DE L'HISTOIRE D ABD-

ERRAHMAN.

On conçoit bien , et je le comprends aussi maintenant moi-même , que mon histoire du Médecin du roi de Marok dut paraître aux savans ulémas une violente satire contre le corps entier des médecins, et contre la corporation des ulémas tout entière; il n'est donc pas étonnant que, dans leur jugement sévère, ils aient cherché à me punir de mon imprudente agression; et je dois convenir qu'ils poussèrent leur vengeance aussi loin que la loi et leurs privilèges le leur permettaient.

Cette dernière mésaventure me con* traria encore plus que toutes les précédentes, et j'y fus bien plus sensible. Je passais mes journées et mes soirées trèstristement, et la pauvre Mymèh, estropiée depuis son accident, était encore plus triste '

a 2 SEPTIÈME SOIREE*

que moi. Mais on n'a pas besoin que j'ajoute que ma manie de raconter mes histoires, loin d'être guérie, n'avait fait encore que s'accroître par tous les obstacles qu'elle avait éprouvés à se satisfaire , et par toutes les suites fâcheuses qui l'avaient si constamment entourée de leur nombreux cortège.

La bastonnade la plus vigoureusement appliquée sur le dos du bossu n'jen redres* sera pas la courbure originelle; le boiteux a beau faire des faux-pas , ces faux-pas ne lui servent pas d'avis pour rectifier sa marche: il ferait même serment de marcher dorénavant droit, que, dès qu'il se lèverait de son siège et se mettrait en route, il se verrait forcé d'enfreindre sa promesse. Le Nil manque-t-il jamais de sortir de son lit * chaque année à l'époque fixe et précise que la nature particulière de son cours détermine pour son débordement , quoique dans les autres mois de l'année il contienne ses eaux dans la limite resserrée de

HISTOIRE d'aBD-ERRAHMAîî. 2 3

ses bords comme les autres fleuves x9.

L'âne que monte le pèlerin qui fait le saint voyage de la Mekke n'en revient-il pas tout aussi âne que lorsqu'il est parti.

Qaraqouch revêt en vain les habillemens de femme, il n'est toujours que Qaraqouch a0.

Quant à moi, j'étais bien éloigné de vouloir me soustraire à la domination de la passion qui m'avait rendu si complètement son esclave : un jour c\\\ j4 lytnéh était auprès de moi et que , suivant notre habitude depuis son malheur , nous étions restés tous les deux plongés dans un silence fort ennuyeux, je m'avisai de lui proposer une nouvelle histoire, pour la distraire des pensées mélancoliques auxquelles elle semblait se livrer.

Elle essaya de sourire à ma proposition; mais je vis combien son sourire était glacial et forcé, et je jugeai qu'il n'était appelé sur ses lèvres que par la crainte de me déplaire en prononçant un refus.

Bientôt ses yeux se remplirent de larmes et me pressant tendrement les genoux :

« Mon seigneur et mon époux , me ditce elle d'une voix faible et craintive, Fhis- « toire que vous avez déjà bien voulu me « conter, a manqué de me fracasser la tête « et me coûte l'usage d'une épaule : toute « ma personne, tout mon corps, chacun « des membres qui le composent , apparie tiennent à mon époux ; quelle est mainte tenant la partie de sa propriété qu'il veut « condamner à la destruction? qu'il dai- <e gne me l'indiquer , il ne restera plus à w la malheureuse Alymèh que d'obéir « aux arrêts de son seigneur et de son ce maître chéri.»

Je fus tellement touché de sa douleur et de sa tendre soumission, que je n'eus pas le courage d'insister : je renfermai mon cahier déjà préparé, et je sentis que son usage m'était dorénavant entièrement interdit auprès à'Alyméh comme auprès de Fattoumàk.

HISTOIRE d'aBD-ERRAHMAN. 2 5

Ainsi, j'avais épousé successivement deux femmes pour leur raconter ces histoires dont la narration m'était devenue 3i indispensable, et je ne devais plus compter sur aucune des deux pour remplir le but que je m'étais proposé.

Je ne me décourageai pourtant pas, je pouvais épouser une troisième femme. J'avais pris la première sans aucune précaution et sans faire aucune des réflexions qui auraient dû guider et éclairer mon choix : j'avais été plus heureux dans la recherche de la seconde; mais, malgré son nom $Alyméh qui m'avait séduit , j'avais pu m'apercevoir qu'elle avait moins de goût pour les narrations que d'amour pour le narrateur, et que son zèle n'avait été aiguillonné que par la jalousie et le projet de remporter la victoire sur sa rivale. '

J'étais surtout piqué de voir que les douleurs et les suites fâcheuses de son accident avaient totalement abattu son courage; sa soumission passive ne pouvait m, 3

me dédommager du désir avide que j'aurais voulu trouver en elle, et je me répétais involontairement les deux derniers des vers qu'elle m'avait cités :

« Faire les choses à moitié ,

« Vaut autant que ne pas les faire. »

Je m'occupai donc des recherches nécessaires pour me procurer une nouvelle épouse : mais , devenu plus difficile , j'exigeais, dans celleà laquelle je voulais m'unir, les avantages de la beauté et surtout de cette fleur de l'âge que je n'avais rencontrée dans aucune de mes deux premières femmes. Quant à l'esprit, à l'instruction et aux autres qualités, je n'en faisais nullement des conditions nécessaires, persuadé qu'à l'âge tendre dans lequel je voulais prendre celle que j'épouserais, elle serait susceptible de recevoir

toutes les impressions qui me conviendraient, et qu'auprès d'un mari tel que moi , il ne lui serait pas difficile de con-

HISTOIRE d'àBB-ERRAHMÀN. 1*]

tracter le goût le plus arden! pour les connaissances à l'étude desquelles je me livrais tout entier ; je regardais comme impossible qu'elle n'eût bientôt absolument les mêmes inclinations que les miennes.

Je me réservais d'ailleurs le soin de prendre toutes les précautions qui pourraient venir au-devant du moindre accident et de la moindre mésaventure.

On ne tarda pas à me trouver la femipe que je demandais.

Un ancien Qaym-maqam'11 n'avait qu'une fille unique , sur laquelle il avait concentré toutes ses affections, et qui, dès ses années les plus tendres, avait semblé digne de l'amour et de l'admiration qu'il lui portait: il n'y avait en effet aucun enfant qui annonçât plus de charmes et qui en réunît déjà autant à l'aurore de son âge que la petite Loulou; ce nom, qui signifie perle , lui avait été donné aussitôt après sa naissance par son père, qui, dans son enthousiasme paternel, avait pris alors

le surnom <X Abou - Loulou (père de la perle) sous lequel il avait continué d'être désigné.

Lorsque Loulou sortit du premier âge , et avantqu'ellen'eûtatteintcelui delà puberté, son nom enfantin avait été changé en celui de Kherydet el-Adjayb, qui signifie laperle des merveilles**: ce nom paraissait lui convenir parfaitement , tant elle semblait y avoir de droits par la beauté miraculeuse qui lui était généralement attribuée. Enfin lorsqu'elle était parvenue à l'âge où la nature lui permettait d'être offerte à l'hymen , Loulou avait définitivement reçu le nom de Zeynab {V ornement de son père), et c'est sous ce nom qu'on me la présenta comme remplissant toutes les conditions que j'avais requises dans ma future épouse.

Le père de Zeynab était mort depuis quelques mois, et, déjà orpheline de mère depuis quelques années, elle se trouvait, à l'âge de douze ans environ, confiée à la tutelle de ses plus proches parens.

• HISTOIRE d'àBD-ERRAIIMAN.

Je ne pouvais désirer ni un âge plus tendre, ni une beauté plus ravissante:

jetais sûr que le jour de mes noces n'aurait pas pour issue le même désappointement qui m'avait un peu contrarié, qubi que j'en aie pu dire, dans mes deux mariages précédens, et je me faisais d'avance un tableau ravissant de mes nuits passées délicieusement dans les voluptés des sens, et de mes journées surtout consacrées entièrement aux plaisirs de l'esprit.

Je me hâtai donc, dès que j'eus tous ces renseignemens, de faire les demandes ultérieures et décisives. J'eus de la peine à mettre d'accord en ma faveur les différens tuteurs de Zeynab: j'appris même que le fils de l'aga des janissaires, non moins épris que moi, sur la foi des entremetteuses, des charmes de cette beauté , en faisait de son coté la recherche et avait offert aux parens une dot assez considérable.

Cette rivalité ajouta à mes désirs un nouvel aiguillon, et je me sentis pour Zey-

3t> SEPTIÈME SOIRÉE.

nab une passion violente que je voulus satisfaire k tout prix ; peut-être aussi n'avais-je pas entièrement oublié la bastonnade si injuste que je devais à la brutale iniquité de l'aga des janissaires, et je ne fus pas fâché de saisir cette occasion favorable pour me venger sur le fils des torts que le père avait eus envers moi.

Ma fortune, quoique déjà un peu altérée par mes mésaventures précédentes, me permettait encore de faire de très grands sacrifices ; je doublai les offres qu'avait faites mon rival, et j'obtins enfin Zeynab en légitime mariage : ce qui fut reçu par Fattoumah avec son indolence ordinaire, mais par Aljmêh avec tous les signes du désespoir.

La mariée fut conduite dans ma maison avec tout le cérémonial consacré par les usages ; le repas et la fête eurent la plus grande magnificence ; tout s'y passa bien , parfaitement bien , sans trouble, sans histoire, sans accident , et le soir je goûtai

HISTOIRE d'aBD-ERRAHMAN. 3l

dans les bras de ma nouvelle épouse tous les plaisirs que mes espérances m'avaient promis.

Je ne me trouvai aucunement trompé sur les charmes qu on m'avait dit embellir toute sa personne.

Je crus pourtant m'aperce voir , dès ce soir même, que Zeynab poussait peut-être un peu loin l'ingénuité virginale de son âge, et que, si j'avais eu moins de crainte d'êtreinjuste envers elle, j'aurais pu taxer sa simple naïveté et son ignorance enfantine, de sottise insipide et de niaise absurdité. Peut-être un autre que moi , en voyant un corps si riche en beautés ne servir d'enveloppe qu'à un esprit si informe et si peu capable de plaire , eût dit comme le poète :

De ce joyau quand le marchand Vante l'éclat , le prix, et le riche ornement ; Des acheteurs quand la foule s'engoue , Séduite par sou faux brillant , Et follement l'apprécie et le loue ; Je vois avec étonnement

3a SEPTIÈME SOIRÉF.

Que son chaton contient, au. lieu d'un diamant, Un peu de verre, un peu de boue.

Je fus loin de porter sur elle un jugement aussi sévère , et je me promis bien de m'occuper sans relâche de former et d'orner son esprit, jusqu'alors abandonné aux seules influences de la nature la plus simple, et qui était resté sans aucune espèce de culture.

D'une jeune fille entièrement bornée > et qui paraissait presque autant dépourvue de sensibilité que de lumières , je devais faire une jeune femme instruite, délicate, aimante et ornée des qualités les plus précieuses. Je comptais fermement sur mes histoires pour opérer ce miracle.

Cependant , quand je lui avançai les premières paroles à ce sujet, Zeynab ne me parut pas beaucoup comprendre ce que pouvait être une histoire, et ne me témoigna ni curiosité ni répugnance.

Je lui parlai de l'amour qui charme les

HISTOIRE d'àBDHERRÀIIMàïV. 33

cœurs, de l'instruction qui orne les esprits, Zejrnab ne me comprit pas davantage.

Enfin désespérant de faire pénétrer ma théorie dans son épaisse intelligence, je crus que l'expérience vaudrait beaucoup mieux, et je cherchai, parmi mes histoires, celle qui pourrait éveiller en elle quelques idées, et servir en l'amusant à l'amener pas à pas à une instruction plus complète.

Je choisis un jour pour mon premier récit; mais j'avais pris avec prudence toutes les précautions que j'avais pu imaginer pour que Zejnab pût m'écouter, sinon sans inattention , du moins sans assoupissement, et pour qu'en même temps l'état de veille, auquel mes récits la forceraient, ne piit lui faire courir le méipe danger que celui dont la pauvre Aljmèh avait été si cruellement la victime. •

Ces précautions consistaient à laisser ma jeune épouse sur les coussins où elle était assise, mais en même temps à l'entourer de toutes les esclaves qui m'appartenaient, et

que je chargeai de veiller sur leur jeune maîtresse, permettant même, pour chasser plus sûrement le sommeil , que chacune d'elles m'interrompît dans ma lecture par les réflexions ou les questions que mon récit pourrait leur suggérer.

Mes dispositions ainsi prises, et ne craignant plus l'ennemi que devail chasser bien loin un cercle aussi nombreux, dont le babil lui opposerait une barrière invincible , je commençai à mon auditoire féminin l'histoire suivante.

l'amour et le jeu d'échecs 35 l'amour et le jeu d'échecs.

La caravane de Géorgie*3 venait d'arriver àDamas*4 : cette arrivée était impatiemment attendue, non-seulement parles riches habitans de cette capitale de la Syrie, mais encore par un grand nombre d'officiers du khalyfe et d'autres personnages distingués de Bagdad 25 et de Bassorah *6. Ceux-ci s'étaient transportés à Damas tout exprès pour attendre l'instant où cette caravane parviendrait aux portes de la ville , et y faire leurs emplettes avant que la foule des acheteurs n'eût pu, pour ainsi dire, écrémer les plus précieuses des marchandises, en ne laissant que le rebut à leurs acquisitions.

Ces marchandises étaient en effet bien précieuses , car la renommée avait appris que les marchands avaient amené de la Géorgie la fleur des plus belles esclaves, que ce pays, si renommé par cette espèce

de production, fournit aux harems de tout l'Orient

En pareil cas, il était indispensable aux véritables amateurs de s'assurer du premier choix : aussi, tous s'empressaient avec impatience et avidité, tous voulaient être les premiers à acheter.

Tels , dans les sables d'Arabie , En proie aux feux du jour, sous les rayons briîlans D'un soleil implacable et de cieux dévorans, Des voyageurs d'Àlcp, regrettant leur patrie, D'un désert embrasé passagers habitans, De fatigue épuises et de soif haletans, Implorent vainement une goutte de pluie.

Xes cieux sont sans nuage, et nulle brise amie

Ne vient , de souffles caressans , Dans leurs gosiers séchés ressusciter la vie; Des chevaux, des chameaux la force anéantiè Refuse tout soutien à leurs membres tremblans;

Tout va mourir, esclaves et marchands ; Le sable qui retient leur marche appesantie Déjà semble entr'ouvrir à leurs pieds chancelans L'immense tombe où, loin de la Syrie, Doivent blanchir leurs ossemens.

l'amour et le jeu d'échecs.

Mais tqut-à-coup quel mouvement rapide , Accélérant leurs pas soudain , Succède au desespoir sombre, morne, stupide, Où chacun attendait un trépas trop certain.

L un d'eux a découvert une source inconnue...

Les voyez-vous tous à la fois courir, Chevaux, chameaux, esclave, et maître, pour jouir

De la faveur inattendue Dont le bienfait sauveur à leurs vœux vient s'offrir.

Mais, hélas ! la source est petite, Son eau ne peut suffire à tout désaltérer ;

En la buvant on l'épuisé , on l'agite, Un sol fangeux, impur, est ce qu'y peut trouver Quiconque sera lent à lui faire visite : Aussi , voyez aux bords comme on se précipite , Chaque altéré veut boire , et boire le premier.

Parmi ceux que le projet de faire quelque acquisition avait appelés à Damas , était AbçU' Yahia el-Basry, ancien Khazindar^ , ou trésorier dukhalyfe, que son grand âge avait fait renoncer aux affaires administratives, mais non aux plaisirs du harem, auxquels, depuis sa retraite de la cour, il semblait livré tout entier.

A peine la caravane fut-elle arrivée au bazar, où elle devait opérer ses ventes, que déjà Abou-Yahia s'y était transporté, et examinait avec avidité les houris dont il brûlait d'embellir sa demeure.

Une seule attira tous ses regards, mais aussi aucune ne réunissait autant de charmes. Qotr-enneda ( c'est-à-dire goutte de rosée), cur tel était le nom de cette esclave ravissante , semblait en effet une des gouttes de la rosée voluptueuse qui , dans le paradis, doit inonder les fidèles croyans d'un océan de délices ineffables.

Sa perfection éclipsait facilement les beautés qu'on admirait dans ses compagnes.

Quand le soleil épand sur le vaste horizon

Le voile éblouissant de sa vive lumière,

La plus faible lueur de son moindre rayon

Règne au trône des cieux , sans rival , sans barrière ,

Et condamne à son abandon

Du firmament l'armée entière.

Dans les plaines d'azur , quand la lune à sou tour

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Règne la nuit comme il régnait le jour, Quand sa clarté comprend rétendue infinie,

Quand les étoiles à l'entour De leur reine humblement semblent former la cour, L'œil peut-il distinguer le feu d'une bougie.

A peine Abou-Yahia eut-il contemplé les trésors qu'offrait à ses yeux l'aimable Qotrenneda, qu'il s'en sentit violemment épris : malgré le prix exorbitant que réclamait le maître qui la mettait en vente , le marché ne subit aucune difficulté et fut bientôt terminé.

Cette conclusion si prompte arracha un soupir douloureux à un jeune homme de bonne mine, assis dans un des coins du bazar, et qui, d'après ses habillemens, paraissait faire partie des marchands les moins riches dont se composait la caravane de Géorgie.

Le jeune Zeyd était un des voisins de la chaumière qu'habitaient près de Teflis** les parens de la belle Qotr-enneda. Dans ce pays, la religion et les usages ne tien-

4o SEPTIÈME SOIRÉE.

nent pas les deux sexes éloignés de la vue et du commerce mutuel, comme dans les contrées qui reconnaissent les lois de l'islamisme : Zeyd et sa jeune voisine s'étaient rencontrés, s'étaient vus, s'étaient aimés.

Mais la pauvreté de l'amant était un obstacle insurmontable à ses désirs enflammés ; vainement il avait demandé en mariage celle qu'il aimait : ses parens , avares et pauvres eux-mêmes , avaient repoussé sa demande, et , suivant la coutume du pays, avaient préféré vendre cette beauté à un des marchands musulmans qui, tous les ans, viennent parcourir le pays et y achètent les enfans de l'un ou de l'autre sexe dont ils croient l'acquisition avantageuse à leur négoce.

Le départ du marchand, qui lui enlevait ses plus doux trésors, avait réduit le malheureux Zeyd au désespoir , et l'aimable Qotr-enneda partageait tous les sentimens auxquels il était en proie.

Prenant une résolution courageuse et

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inspirée par la violence de son amour, Zeyd vendit aussitôt tout ce qu'il possédait, et, achetant une petite pacotille, se mêla à la caravane dont l'acheteur de sa maîtresse faisait partie, déterminé à saisir la première occasion pour la délivrer de l'esclavage dont Pécueil avait fait naufrager le vaisseau de ses espérances.

Cette occasion ne s'était pas offerte pendant toute la route, et la surveillance du marchand avait été si active que Zeyd n'avait même pu apercevoir celle sur les pas de laquelle il s'était attaché avec tant de constance.

Quelle augmentation pour son désespoir, quand il vit Qotr-enneda vendue, quand il la vit livrée au riche vieillard, qui se hâta de se saisir de sa proie et de l'emmener dans son logement.

Qotr-enneda y fut resserrée étroitement jusqu'au départ de la nouvelle caravane, dans la compagnie de laquelle Abou- Yahia devait partir avec son acquisition m. 4

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précieuse pour la ville rie Bagdad , où était fixée sa résidence.

Zeydy torturé par les regrets et les chagrins les plus cuisans , passait toutes ses journées et ses nuits entières à errer autour de la prison qui enfermait tout son bonheur et toutes ses espérances , dont il s'obstinait à ne pas croire encore la perte entièrement certaine.

Quelque temps se passa dans ces courses inutiles; enfin un jour, le rideau épais d'une fenêtre grillée donnant sur un jardin se souleva doucement; une petite main , qu'il reconnut bien , s'avança avec précaution , lui montra une pièce du jeu des échecs; une seconde main, tenant de même une autre pièce du même jeu, vint se joindre à la première : s'agitant en divers sens, les deux mains et les deux pièces d'échecs changeaient alternativement leur position respective, comme si elles avaient voulu ainsi jouer une parlie au milieu de l aii'rf

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