L'AMOUR ET LE JEU D'ECHECS
Zejrdy retenant son haleine, attendait silencieusement et avec impatience la suite de cette démonstration singulière: le même jeu recommença sans aucun changement , et sans que Zeyd, tout entier à son incertitude, pût deviner ce que cette espèce d'amusement devait signifier.
Enfin il crut comprendre que Qotrenneda lui demandait, par cette pantomime, s'il savait jouer aux échecs; sans être trop assuré du sens de la demande , il y répondit par un geste affirmatif : aussitôt la main blanche se retira , et laissa tomber le rideau sous lequel elle demeura cachée.
La réponse de Zeyd avait été presque involontaire, et plutôt l'effet du trouble qui l'agitait que de son intention de dire l'exacte vérité. Il ne savait pas jouer aux échecs, et ne parvint pas même à imaginer le rapport qui pouvait exister entre ce jeu et les inquiétudes de son amour.
Cependant, sans se fatiguer inutilement
la tète à chercher ce rapport , il se hâta de satisfaire le désir présumé de son amante et alla trouver dans la ville le plus fameux
joueur d'échecs : il lui offrit tout ce qul lui restait pour obtenir qu'il lui montrât les règles de ce jeu et lui en enseignât promptement la marche et les finesses30.
Sept jours se passèrent dans ces leçons assidues, et sept nuits furent employées par Zeyd à répéter les exercices de son
maître, seul et veillant, tandis que chacun se livrait aux douceurs du repos.
Le huitième jour Zeyd se crut suffisamment instruit, et se hâta de se rendre à l'endroit heureux où il avait pu communiquer avec sa bien-aimée. Ce jour était la veille de celui qui avait été fixé pour le départ de la caravane que devait suivre AboU'Yahiayç\ qui allait séparer pour toujours Zeyd et Qotr-enneda.
La petite main blanche ne tarda pas à reparaître avec les deux pièces du jeu d'échecs. Zeyd imita ses mouvemens de ma-
l'amouh et le jeu d'échecs. 4^
nière à annoncer la science qu'il avait acquise. La main fit un signe d'approbation , et, par un autre mouvement, désignant le milieu du cours du soleil , sembla indiquer à Zejrd un voyage vers le midi. Il crut comprendre , et se retira en silence , exprimant par ses gestes sa reconnaissance et son dévouement.
Le lendemain, les voyageurs qui composaient la caravane s'étaient réunis; ils partirent , et avec eux Abou-Yahia, Qotr-en* neda , ainsi que Zejd lui-même dans son costume de marchand.
Le soir, au moment où la'caravane s'arrêta à Tentrée du désert, afin de passer la nuit et de renouveler ses forces pour ïe voyage pénible du lendemain , Zeyd parcourait tristement le camp provisoire , où; chacun , avant de se disposer au repos , se délassait en prenant le repas nécessaire. Il ne pouvait suivre cet exemple , car il ne lui restait absolument rien ; il avait tout sacrifié à son maître d'échecs >
et , en se mettant en route pour suivre la caravane, il n'avait pu emporter ni marchandises ni provisions : pour combler encore son malheur, il n'avait pu apercevoir, pendant toute la marche , sa chère Qotrenneda , renfermée hermétiquement dans un takhterouân*1 porté sur un chameau.
Au milieu de ces extrémités désolantes, Zeyd voit Abou-Yahia donner ordre de décharger les chameaux. Le takhterouân est ouvert: une jeune fille en sort couverte d'un voile; on étend à terre un riche tapis, et , tandis que les esclaves préparent le repas du soir, Abou-Yâhia et sa belle esclave s'asseyent sur le tapis : un échiquier e3t développé entre eux, et une par-» tie du jeu commence.
À l'instant, le rayon d'une subite lumière vient frapper l'esprit du malheureux Zeyd ; plus de doutes sur l'instruction qu'il a reçue, et combien il s'estime heureux de l'avoir comprise , et de s'y être aveuglément conformé!
l'amour et le jeu d échecs. 47
Au goût des femmes, Abou-Yahia joint la passion des échecs. L'habileté de Zejd peut le mettre en rapport avec le ravisseur de sa maîtresse : c'est à son adresse à profiter de quelque circonstance pour en faire naître l'occasion favorable.
Il la cherchait avec difficulté : elle vint se présenter d'elle-même. Un mouvement un peu brusque, et sans doute involontaire de la belle joueuse, dérange deux pièces du jeu de son adversaire, et les fait rouler au loin sur le sable.
Zeyd s'empresse obligeamment de les ramasser, et, s'approchant avec respect, de les replacer sur l'échiquier. Le soin qu'il eut de leur donner la position précise qu'elles devaient occuper, ne laisse pas ignorer à Abou-Yahia qu'il n'est pas dépourvu de connaissances dans ce jeu difficile.
Abou-Yahia > satisfait et étonné de rencontrer un joueur d'échecs au milieu du désert, le remercie, l'accueille avec poli-
tesse, l'invite à assistera la partie, et à partager son souper.
Zeyd bénit la Providence qui a veillé à ses besoins > et espère que ses faveurs ne se borneront pas à avoir assuré sa nourriture. Son espoir ne fut pas trompé.
Après le souper, une nouvelle partie ^st proposée à Zeyd. Il accepte; mais Abou- Yahia intéresse le jeu, et sa bourse est le gage proposé au vainqueur. Le vainqueur fut Zeyd. Son habileté , peu fortifiée par l'expérience, n'était pas encore très grande; mais une petite main blanche s'était glissée sous le bras d'Abou-Yahia^et, au moment le plus intéressant de la partie, avait sans être aperçue, dérangé avec dextérité la pièce capitale de son jeu ; il crut avoir fait une faute , et reconnut qu'il avait perdu ses cent dinars.
Le pauvre Zeyd, qui , quelques instans auparavant , ne possédait que ses vêtemens, et pas même un morceau de pain, a bien soupé, grâce aux échecs , et possède
L AMOUR ET LE JEU D ECHECS. Zj9
une bourse de cent pièces d or. Le jeu continue; une partie entraîne une autre partie. Zeyd ne cesse pas de gagner, et Abou- Yahia de perdre; car la petite main blanche n'oubliait jamais son office au moment décisif de la partie.
Lorsque l'aurore vint donner à la caravane le signal du départ, Abou-Yahia, dont chaque perte redoublait l'obstination, avait déjà perdu tout son or, ses bijoux , ses chevaux, ses chameaux, les marchandises précieuses dont ils étaient chargés, ses esclaves; il ne lui restait plus d'autres propriétés que Qotr-enneda, ses riches vêtemens , les châles de son turban et de sa ceinture, et le tapis sur lequel les joueurs étaient établis.
L'ordre du départ est donné; Abou- Yahia , tout entier à la fureur du jeu y refuse de se joindre à ses compagnons de voyage, qu'il ne veut songer à rejoindre que quand la fortune, abjurant enfin cette rigueur inexorable, à laquelle il est si peu ni. 5
accoutumé, aura enfin, par un coup heureux, réparé ses pertes, et effacé ses défaites multipliées.
La caravane part. Les esclaves et les chameliers prennent les ordres de Zeydy leur nouveau maître. Il leur indique le caravansérail32 où ils devront l'attendre, et ne garde auprès de lui, des propriétés dont les échecs lui ont donné la possession , que les armes et le cheval magnifique qui font partie de son gain, et qui ont cessé d'appartenir à Abou-Yahia.
Celui-ci s'empresse de mettre pour enjeu de la nouvelle partie qui s'engage, son turban, sa ceinture, ses robes et ses fourrures magnifiques. Zeyd gagna encore, et son adversaire fut obligé de se dépouiller entièrement.
Enfin Abou- Yahia , éperdu de rage , et mis hors de lui-même par des revers si désespérans , s'écrie : « Je joue ma belle « esclave; encore une partie, et que Qotr- « enneda appartienne au vainqueur. »
x'amour et le jeu d'échecs. 5l
Le cœur de Zeyd battit avec force. Il accepta. Heureusement pour lui, son émotion, toute vive quelle était, ne le troubla ancunement dans la marche savante de ses pièces; et Qotr-enneda , toujours assise auprès de son maître, fut encore plus attentive à cette dernière partie. A bou-Yahia fut échec et mat.
Zeyd monte sur le beau cheval de son adversaire vaincu, serre dans ses bras sa bien aimée, qu'il place devant lui, etpart au galop avec elle , pendant que le malheureux Abou-Yahia se roulait dans les convulsions de la fureur et du désespoir sur le tapis , seul reste au milieu du désert des trésors précieux dont quelques heures auparavant il était propriétaire.
Zeyd et Qotr-enneda rejoignirent la caravane. Le produit qu'ils tirèrent de la charge des chameaux et des bijoux précieux # Abou-Yahia fut considérable. Us revinrent en Géorgie, et y coulèrent les jours les plus heureux, au sein des plaisirs
5a SEPTIÈME SOIRÉE.
du cœur et des jouissances de la richesse, qu'ils devaient à Famour, et au jeu d'échecs.
Ne vends jamais à vil prix la fortune,
Quel quetvilfcoit le prix qu'elle te semble avoir :
U te suffit aune chance opportune, Pour relever ton sort et combler ton espoir.
Tu n'as pas tout perdu , dans ta détresse extrême: Tu possèdes plus qu'un trésor, Si ton cœur peut compter encor Sur un cœur sincère et qui l'aime.
Rien n'est impossible à l'amour :
En vain tout s'unira pour lui faire un obstacle, Si d'un miracle seul peut te luire un beau jour ,
De Famour attends ce miracle.
HISTOIRE d'aBD-ERRAHMAN. 53
CONTJMJ ATIOIV DE l'hISTOIRE d'àBD-
ERRAHMAN.
En racontant le commencement de cette histoire, que j'avais chôisie à dessein parmi les plus intéressantes de mon recueil , je m'étais fréquemment interrompu pour m 'assurer que Zeynab ne s'endormait pas, et pour lui donner à diverses reprises les commentaires et les explications que je croyais nécessaires à son intelligence si peu développée : j'avais souvent provoqué moi-même ses questions; mais elle ne m'en fit que de niaises et de ridicules.
Elle me demanda d'abord de lui faire voir un jeune homme d'aussi bonne mine que Zeyd : puis elle désira savoir si je jouais aux échecs ; puis si Abou-Yahia était aussi âgé que moi , si j'étais aussi riche que lui , et si ses yeux étaient de la couleur des miens.
Fatigué de ces sottes interruptions, je cessai bientôt de répondre à ses demandes si peu convenantes, et je ne m'occupai plus que de la lecture de l'histoire à laquelle moi-même je prenais un assez vif intérêt
Le ton élevé avec lequel je prononçai les dernières paroles des vers qui terminaient mon histoire réveilla tous ceux qui étaient autour de moi; car tous dormaient encore- L'ennemi, aux attaques duquel je devais être accoutumé, avait profité de mon attention pendant la fin de ma lecture, pour s'emparer exclusivement de Finnocente Zejnab et des esclaves que j'avais placées auprès d'elle afin de la surveiller. Le bruit qu'elles firent en s'éveillant et en se levant , pour dissiper d'une manière plus prompte les restes de leur engourdissement, fut suivi d'un bruit plus éclatant, qui semblait partir du côté de la cuisine. Les esclaves y coururent avec empressement, et se hâtèrent de venir m'en apprendre la cause.
HISTOIRE d'aBD-ERRAHMAN. 55
Il paraît que les portes intérieures n'avaient pas été fermées avec assez de soin: ou peut-être les terrasses des maisons adjacentes, communiquant avec celle de ma maison, avaient pu fournir un passage facile à l'étranger, dont l'invasion avait causé cette alarme subite et inopinée.
Cet étranger était un chien qui s'était emparé du souper.
Pour être plus certain d'un auditoire entièrement éveillé, à toutes les précautions que j'ai exposées ci-dessus, j'avais joint celle de faire précéder le souper par ma lecture , au lieu de la placer comme les autres immédiatement après ce repas, ayant cru remarquer que les vapeurs, produites dans l'estomac par le travail de la digestion, avaient dû nécessairement exercer une influence soporifique , que ma prévoyance s'était flattée cette fois d'éviter.
Mes esclaves , empressées de se réunir à mes ordres, avaient interrompu avec
promptitude les diverses fonctionsdont chacune d'elles était chargée, et les cuisinières avaient soigneusement recouvert sur les cendres chaudes une épaule de mouton farcie de riz, de concombres et de coriandre , qui devait composer mon repas du soir.
Un des chiens errans , dont le Kâire abonde33, s'était introduit, n'importe par quelle voie, et guidé par le fumet des mets préparés avait abordé furtivement la cuisine. L'ayant trouvée abandonnée et sans surveillans , il s'était empressé de faire fête à la bonne chère que lui fournissait une occasion si favorable.
Dans cette douce occupation , le bruit soudain de mes esclaves, s'agitant tumultueusement à leur réveil, l'avait effrayé; et, s'élancant de la cuisine, il emportait à sa gueule l'épaule de mouton, à laquelle ne pouvait renoncer sa gloutonnerie :
dans sa retraite précipitée il avait renversé les plais et les autres ustensiles de métal
HISTOIRE D ABD-ERRÀHMAN.
dont le bruit éclatant, en retentissant à nos oreilles, n'avait fait qu'accélérer encore l'agilité de sa fuite.
Les portiers aperçurent le voleur , et , avertis par les cris des autres esclaves, se mirent à sa poursuite. La course rapide du ravisseur le garantit d'abord de leur atteinte; il put gagner, malgré leurs efforts, un trou qu'il avait creusé pour lui servir de repaire dans le flanc d'un des tas d'immondices et de déblais qui entourent le Kaire 34, et dont l'un n'était pas très éloigné de mon quartier ; mais il avait été vu lorsqu'il se retira avec sa proie dans son asyle, et ses persécuteurs vinrent l'y troubler.
Ils mirent tant d'acbarnement pour l'en faire sortir, qu'il franchit bientôt l'entrée de sa tanière, et recommença à fuir, toujours tenant à la gueule un morceau de viande, produit et preuve de son rapt. La vigueur de ses jambes l'eût encore sauvé des ennemis attachés à sa poursuite, si par mal-
heur pour lui , et je dois aussi le dire pour moi, les gardes de nuit, qu'il rencontra devant lui, ne l'eussent arrêté dans sa fuite.
Mes esclaves arrivèrent bientôt tout haletans de leur course précipitée, et ils expliquèrent aux gardes le motif de leur chasse à cette heure si indue. Poursuivans et poursuivi, bète et gens, furent amenés devant le chef de la police du quartier.
Mes esclaves assurèrent qu'ils poursuivaient le ravisseur du souper de leur maître, et ils montraient le morceau que le fugitif tenait encore dans sa gueule. On examina cette preuve du flagrant délit , et on reconnut que c'était un véritable jambon de porc.
Je dois croire que je n'avais pas ce soir été le seul volé, et que mon voleur avait exercé ses rapi nés sur le souper d'un chrétien aussi bien que sur celui d'un musulman. Le premier vol avait probablement déjà été mis en sûreté dans sa retraite, quand
HISTOIRE d'aBD-ERRAHMAN. 59
le second avait été commis: forcé, par les mauvais traiteraens de mes esclaves, de renoncer à l'une des deux proies, il avait préféré abandonner la moins savoureuse, et laissant à leur disposition, dans sa tanière, l'épaule de mouton qui m'appartenait, il avait cherché à sauver le jambon de porc par ce motif de préférence.
Ce raisonnement ne se présenta pas sans doute à l'esprit du Oualy 35 ; le témoignage formel de mes esclaves, que le chien emportait le souper de leur maître, le frappa seulement, et fut pris dans sa stricte teneur, sans qu'il lui vînt dans l'idée la moindre supposition de Ja possibilité d'un échange.
Il fut ému d'indignation en voyant , comme il le croyait voir, qu'un fidèle musulman osât faire son repas de viandes prohibées par la loi, et tellement immondes, que la vile canaille des juifs craindrait elle-même de s'en souiller.
Le cas lui parut tellement grave, que,
ÔO SFPTIÈ31E SOIRÉE.
sans vouloir rien entendre, il se crut obligé de le déférer à ses supérieurs.
Ceux-ci, partageant vivement son indignation et son zèle scrupuleux , ne se jugèrent pas aptes à décider dans un point où la religion se trouvait si ouvertement intéressée , et où le scandale était si grand et si public.
Les chejkhs el-islam 36 crurent devoir s'assembler , et ils discutèrent l'affaire avec sévérité : dans leur réunion se trouvait un grand nombre de membres du corps des Ulémas , avec lequel j'avais déjà eu un procès, dont l'issue m'avait été contraire; ils influencèrent sans doute ce nouveau tribunal. Aucune de mes interprétations, de mes dénégations, ne fut réputée admissible : mon crime fut reconnu patent, punissable, et un jugement fut rendu contre moi.
Le scandale avait été public, la réparation dut être également publique: je fus d'abord admonesté en pleine assemblée ,
HISTOIRE d'aBD-ERRAHMÀN. 6l
puis je dus payer une amende encore plus forte que les précédentes ; et, pour combler mon malheur, je renouai connaissance avec le bâton des exécuteurs, qui, dans mes trois dernières affaires, semblait avoir consenti à rompre ses anciennes relations avec moi.
J'eus donc de nouveau une cruelle bastonnade, je payai l'amende qui m'avait été si injustement imposée par le tribunal des cheykhs, et je me fis remporter chez moi pour m'y faire encore guérir.
SUITE DE ^HISTOIRE d'aBD-ERRAHMAN.
J'avais eu tant d'occasions de reconnaître la niaiserie et la sotte simplicité de Zeynab, que je m'étais vu forcé de renoncer à l'espoir qu'il me devînt jamais possible de former son jeune esprit, et je jugeai entièrement inutiles tous les efforts que je pourrais renouveler à l'avenir pour essayer de faire pénétrer quelques idées claires, quelques conceptions distinctes dans les ténèbres épaisses de son intelligence bornée.
Si je lui parlais, elle m'écoutait à peine, et, dans sa vague distraction , les sequins d'or attachés aux tresses de ses cheveux 3?, et avec lesquels ses doigts jouaient machi-
nalement, occupaient bien plus son attention puérile que toutes nies paroles, dont le vain son frappait ses oreilles sans pénétrer dans son esprit, et sans y laisser la moindre impression.
Combien de fois mes discours les plus sérieux et les plus intéressans ne furentils pas interrompus à l'improviste par l'éclat de rire le plus insensé, dont je lui demandais inutilement la cause, quelle ignorait bien certainement elle-même.
Sa beauté si ravissante perdit bientôt pour moi tous ses attraits, et, fuyant une idiote dont l'imbécillité repoussait toute^ possibilité de société et de conversation je cessai d'éprouver pour ses charmes inanimés le moindre désir. Je me trouvai encore heureux de pouvoir me réfugier auprès de ma seconde femme, qui, toute contrefaite qu'elle était depuis son accident, pouvait au moins me comprendre, était reconnaissante de mes visites devenues plus fréquentes, et m'écoutait avec
HISTOIRE D ÀBD-ERRÀIÎMAiy. 6§
une attention affectueuse , pourvu toutefois que mes paroles ne lui fissent pas craindre le commencement d'une nouvelle histoire.
Hors ce cas , je pouvais causer avec elle autant que je le désirais, et elle était heureuse de la préférence que ses attentions lui obtenaient sur ses deux rivales , surtout sur la seconde, dont la beauté et la fraîcheur lui avaient paru si redoutables.
Quant à moi , je n'étais pas plus avancé avec mes trois femmes , qu'avant mon triple mariage :
La première avait énoncé la ferme résolution de ne plus écouter une seule de mes lectures.
La seconde ne m'offrait qu'une soumission évidemment forcée et pénible.
La troisième était absolument hors d'état de comprendre la phrase la plus simple de mes récits.
Je ne pus rester long-temps dans cette position, qui m'était devenue réellement ni. 6
insupportable. La loi me permettait encore d'épouser une quatrième femme légitime , et je ne tardai pas à me décider à un quatrième mariage.
Mes recherches furent longues; car cette quatrième épouse était ma dernière ressource , et il m'importait beaucoup d'apporter assez de soin dans le choix que je voulais en faire, pour que je pusse enfin parvenir au but si désiré, et trouver réunies toutes les perfections que je m'étais flatté vainement jusqu'alors de rencontrer dans mes trois mariages précédens.
On me parla enfin d'une jeune fille nommée Zaharah (fleurie) , dont on me vanta également la beauté et les qualités intellectuelles : on m'avoua cependant que, malgré les dispositions heureuses qu'elle avait reçues de la nature, jusqu'à présent son instruction n'était au-dessus des connaissances ordinaires aux filles de son âge, qu'en ce qu'elle savait lire et écrire : du reste, elle n'avait encore manifesté aucun
HISTOIRE d'aBD-ERRAHMÀN. G*}
goût bien marqué pour des lectures littéraires, que, d'ailleurs, probablement ses parens ne lui auraient pas permises.
La famille de Zaharah était originaire de Hâleb38, et son père, Abd-el-rizaq el- Haleby, avait long-temps exercé le négoce dans cette ville. Satisfait de l'aisance que lui avaient procurée ses bénéfices dans le commerce, il l'avait quitté, ainsi que sa ville natale, et était venu jouir au Kaire des richesses qui suffisaient à ses désirs.
Les miens s'enflammèrent en apprenant ces détails. L'âge de seize ans qu'avait Zaharah, me semblait plus susceptible de raison et de sentiment que l'enfance prolongée dont les langes paraissaient encore entourer l'insipide Zeynab : seize ans étaient le vrai printemps de la vie , et toutes les fleurs de cette riante saison devaient décorer la charmante Zaharah : si elle était aussi spirituelle qu'on me la représentait, l'instruction devait être pour elle un besoin réel , dont la passion n'a-
vait été jusqu'alors cachée en elle que par la retenue sévère à laquelle la contraignaient les injonctions de ses parens.
Je crus donc n'avoir plus rien à désirer dans les qualités que je requérais, et je résolus de faire incessamment ma demande auprès des parens de Zaharah.
Cependant, ma prudence, déjà trompée précédemment , voulut acquérir de nouvelles lumières qui pussent l'empêcher de courir le risque d'être encore abusée par des renseignemens inexacts.
Je demandai et j'obtins, des entremetteuses qui négociaient mon mariage , qu'il me serait permis de voir secrètement, et à rinsu des parens , le visage de ma prétendue : on me promit même qu'on la déterminerait à m'écrire un billet pour m'annoncer elle-même son consentement à cette faveur si inusitée.
Je ne tardai pas, en effet, à recevoir le billet suivant, écrit de la propre main de Zaharah :
HISTOIRE n'ABD-ERRAHMAN. 69
« Que le bien aimé de mon cœur, la lu- « mière de mes yeux, ne craigne pas de « m'avoir déplu par le désir qu'il a mani- « festé de Cotitempler le visage de sa bien « aimée. Hélas! tout ce qu'elle craint, c'est « que le peu de charmes que la nature a « pu lui accorder ne paraisse pas à sa vue « suffisant pour lui plaire.
« Que mon bien aimé se trouve, le se- « cond jour de la semaine 39 , auprès de la « porte des bains de Khan-Khalylyly0; celle « qu'il aime s'y rendra à l'heure de \Asr^x ; « le bouquet de tamr-hennéh 4% qu'elle « tiendra caché sous ses voiles et qu'elle « laissera tomber en arrivant devant lui , « la lui fera reconnaître.
« Que Dieu protège Zaharah et celui « que son cœur aime! »
Il ne me parut aucunement étonnant que Zaharah m'aimât déjà aussi éperdument sans m'avoir jamais vu; je sentais combien déjà moi-même j'étais passionné pour elle, sans avoir joui davantage de sa
vue. Au jour et à. l'heure que le tendre billet m'indiquait , je fus exact à me trouver au rendez-vous.
Plusieurs femmes , montées sur des ânes à selles élevées43, et recouvertes de voiles volumineux, arrivèrent successivement, passèrent devant moi sans aucun signe d'intelligence, et entrèrent aux bains près de la porte desquels je me tenais avec impatience : enfin , une d'elles laissa tomber à mes pieds le bouquet de fleurs qui devait me servir de signal.
Au même instant une maladresse volontaire de l'aimable Zaharah lui ayant fait, par un mouvement étudié , mais sans affectation, lâcher le coin de son voile croisé sur ses vêtemens , j'aperçus le visage le plus séduisant et les yeux les plus expressifs, dont le regard agaçant, rendu plus vif par le surméh qui les ornait 44 , ajouta encore de nouvelles flammes au feu qui brûlait déjà dans mon cœur.
La beauté de Zaharah , moins régulière
HISTOIRE DABD-ERRAHMAN. 71
que celle de Zeynab, était cependant plus entraînante ; ses yeux étaient si vifs , qu'on ne pouvait s'apercevoir qu'ils étaient moins grands que ceux de Zeynab. Sa peau était peut-être moins blanche, mais ses traits étaient animés ; enfin, si Zeynab inspirait a la vue une froide admiration, Zaharah embrasait l'ame de l'incendie de l'amour et du désir.
Elle entra aux bains, et je retournai chez moi dans une ivresse complète. Je m'étais convaincu , par mes propres yeux, combien Zaharah était jeune, fraîche; et le feu de ses regards, comme le style de sa lettre j ne laissaient aucun doute sur son esprit et sa sensibilité.
Je fis sans délai ma demande en mariage. Les parens ne me firent aucune difficulté, et acceptèrent ma proposition avec bienveillance; la fête nuptiale eut lieu, et lorsque le festin fut terminé, je fus conduit par les désirs les plus enflammés auprès de ma nouvelle épouse.
Les charmes dont je savourai la posses* sion, n'étaient en rien inférieurs à ceux dont la vue m'avait été déjà accordée par4 son adresse : seulement je dois avouer qu'il se glissa dans mon esprit certain soupçon ennemi de mon bonheur, qu'au milieu de toutes les perfections qui embellissaient ma conquête, elle ne possédait peut-être pas entièrement celle que j'avais trouvée dans Zeynab, même dans Alyméh^ et que je n'avais pas dû raisonnablement espérer de rencontrer dans la première de mes épouses.
Cependant je ne me livrai pas aveuglément à ce soupçon si capable d'empoisonner ma félicité , et j'ajoutai une entière croyance aux protestations et aux preuves que Zaharah me donna de mon erreur.
Elle consentit avec plaisir, dès le lendemain, à.en tendre une de mes histoires , et la vivacité naturelle qui la distinguait me persuada qu'aucune des précautions que j'avais cru devoir prendre à l'égard de
HISTOIRE d'àBD-ERHAHMAlN. 73
Zeynab , n'était nécessaire pour Zaharah. Elle avait même beaucoup ri de la sottise de mes premières femmes , lorsque je lui avais raconté comment mes lectures les avaient invariablement endormies- Je commençai donc ainsi l'histoire que je racontai, et que je crus devoir d'autant plus intéresser ma nouvelle femme que l'héroïne mise en scène portait le même nom qu'elle.