‹ Les dix soirées malheureusesChapitre 46 sur 53 · FIN DE LA NEUVIÈME SOJRÉE · texte numérisé non relu

FIN DE LA NEUVIÈME SOJRÉE

SUITE DE L'HISTOIRE DABD-ERRAHMàN.

Ma guérison fut moins longue que je n'aurais pu le craindre : il est vrai que je me gardai bien d'appeler les secours du savant médecin aux soins duquel ma pauvre Alymèh avait dû sa dernière imperfection. Cependant, malgré tous les soins de mon nouveau docteur, la fraîcheur de l'eau dans laquelle j'avais si long-temps été plongé, avait retiré mes nerfs ; et , quoique ma jambe eût été parfaitement remise, je suis demeuré boiteux.

Mais un nouveau désagrément m'attendait encore à ma convalescence.

Le môuezzin, que mes cris dolens avaient

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interrompu dans son ministère, avait été violemment scandalisé d'une interruption qui lui parut irrespectueuse et attentatoire à ses fonctions sacrées. Abrégeant son interpellation pieuse , il s'était hâté d'aller porter à l'imam de la mosquée ses plaintes contre l'impie qui avait osé mêler ses cris profanes aux modulations de ses accens religieux.

L'imam avait partagé le zèle et la sainte colère du mouezzin, et avait transmis avec empressement au mollah1^ la dénonciation qui venait de lui être faite.

Mon état de maladie avait retardé les moyens de rigueur qui avaient d'abord été proposés pour châtier mon irrévérence criminelle; mais, quand je fus rétabli, on m'apporta l'ordre de me présenter devant le mollah.

Il me réprimanda sévèrement; cependant il ne repoussa pas entièrement mes excuses, et consentit à borner ma punition à une aumône considérable, qu'il m'én-

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joignit de distribuer aux pauvres de la ville : du reste , mon aventure n'eut pas d'autres suites fâcheuses.

Mes premières calamités m'avaient fait faire, comme je l'ai déjà dit, des réflexions assez sérieuses; mais, mon esprit abusé n'avait considéré que ces calamités ellesmêmes, et s'était arrêté à leurs causes immédiates et prochaines, sans remonter, ainsi que j'aurais dû le faire , aux premières sources d'où était découlé tout le mal, c'est-à-dire à ma folle passion de raconter aux autres des histoires , et à ma persuasion ridicule que mes récits devaient leur faire goûter le même plaisir que j'en éprouvais moi-même.

Dans les dernières catastrophes qui avaient suivi les premières, je n'avais plus même livré mon esprit à aucune réflexion : tout entier à la poursuite pour laquelle les différens obstacles que je rencontrais successivement ne faisaient qu'exciter de plus en plus mon obstination insensée, je n'a-

vais plus considéré que les moyens d'écarter toutes les entraves qui pouvaient arrêter ma course aveugle, osant me flatter, dans mon espoir présomptueux , que je parviendrais enfin , par mes précautions prudentes et mon habileté, à détourner la fatalité qui semblait s'attacher à toutes mes tentatives d'une manière si irrévocable.

Cette fois je fis pourtant des réflexions plus mûres. Je commençai à me douter que j'avais eu tort de laisser si fortement enraciner dans mon cœur cette plante malfaisante d'une loquacité inopportune et inconsidérée, qui, en étouffant tous mes autres désirs, toutes les jouissances qui m'étaient permises , m'avaient déjà produit des fruits si amers , et dont les feuillages narcotiques, si je les laissais croître davantage , finiraient peut-être ^ en comblant la mesure de leur influence empoisonnée, par me couvrir moi-même de l'ombre destructive de la mort.

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Je pensai donc que je devais me résigner à cesser cette lutte impuissante avec le destin qui me maîtrisait, et qu'il était convenable de me borner dorénavant à li re, moi seul et pour moi seul, ces histoires que je m étais opiniâtre de raconter aux autres.

« Les paroles que tu contiens dans ton «sein sont tes esclaves, dit le proverbe (( du sage; mais les mots que ta langue a « prononcés deviennent pour toi des maî- « très tyranniques, dès qu'ils sont sortis « de ta bouche. »

Reconnaissant donc que tous les malheurs qui m'avaient frappé ne provenaient que de ma propre faute, et devenu plus indulgent pour les autres, à mesure que je me jugeais plus sévèrement moi-même, je résolus de me réconcilier franchement avec tous ceux dont je m'étais imaginé avoir eu justement à me plaindre dans met di verses mésaventures précédentes : j'avouerai, en effet, que mon cœur n'avait pu s'empêcher de conserver jusqu'alors

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contre eiix quelque sentirflent d'une haine cachée et d'une rancune vindicative.

J'enveloppai dans ce pardon et dans cette réconciliation générale Ximam de la mosquée voisine, le mollah, le médecin tXAlyméhi le mohtesseb, ïaga des janissaires, et même mon fripon dç cousin , qui avait eu bien vite dépensé l'argent qu'il m'avait volé, et qui était tombé de nouveau dans une détresse que je croyais devoir suffire à sa punition.

Je fis toutes les avances nécessaires pour l'exécution de ce projet pacificateur, et un grand repas fut destiné à sceller d'une manière plus authentique l'oubli entier de tout sentiment d'inimitié.

Au jour indiqué, le mohtesseb , Xaga^ le mollah et Ximam ne purent se rendre à mon invitation; mais ils m'envoyèrent, pour les remplacer, leurs fils ou quelqu'un de leurs plus proches parens.

Je voulus cependant, par une dernière expérience, m'assurer si la vertu soporative

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de mes histoires, que je ne pouvais plus mettre en doute, existait réellement dans les récits eux-mêmes, ou dans la personne du narrateur; si même je ne devais pas l'attribuer uniquement aux mauvaises dispositions des auditeurs eux-mêmes.

Mais voulant être à portée de former à ce sujet un jugement que je pusse croire impartial, et qui fût réellement à l'abri de toute influence étrangère et de toute préoccupation, je résolus de ne pas lire moi-même cette dernière histoire, mais de la faire lire devant moi et devant l'assemblée: je me promettais bien ainsi d'examiner scrupuleusement les divers symptômes d'engourdissement que j'apercevrais sur la physionomie des divers auditeurs, surtout d'être attentif aux impressions progressives que je pourrais éprouver moi-même à cette lecture, qui devait être enfin la.dernière, et que je ne me permettais encore que pour fournir un champ à mes observations expérimentales.

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Lorsque j'avais acheté mon vieux eunuâue noir, ce qui m'avait fait lui donner la préférence sur d'autres , était la circonstance qu'il savait lire et écrire : le maître auquel il avait appartenu dès son enfance, et après la mort duquel il avait été mis en vente, lui ayant fait acquérir ces deux connaissances, pour l'employer à l'administration de ses affaires, tant intérieures qu'extérieures.

Ce fut sur lui que je jetai les yeux pour faire cette lecture devant moi et mes convives ; mais mon cousin , qui m'avait témoigné un repentir dont la sincérité me paraissait évidente, me donna en cette occasion une preuve de son amitié et de sa déférence, en me proposant de commen- ' cer lui-même cette lecture, et de ne se faire remplacer par mon eunuque que quand la fatigue le forcerait à lui céder ses fonctions de-lecteur.

Les trois femmes qui me restaient depuis la fuite de Zaharah, Yemmaméh}

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Ouerdéh et leurs compagnes , les autres esclaves employées au service intérieur de 1 mon harem , devaient assister à cette lecture dans une pièce attenante, séparée de la salle générale par un grillage et un épais rideau : faisant ainsi partie de mon auditoire, elles m'offraient, de leur côté, une extension à ce champ sur lequel je voulais établir mes épreuves.

Mon cousin prit mon cahier , chacun parut comme moi prêt à écouter, et la lecture commença.

LES TROIS FADDELS.

Le nom de Faddel a été porté par trois personnages qui ont vécu dans le même temps, sous le khalyfat du célèbre Harounel-Rachyd et de ses deux fils, el-Jmjrn et al- Mamoun. Cette conformité de nom a été pour eux comme le cachet de la destinée dont le type s'est manifesté en eux par des vicissitudes étonnantes de fortune et par des aventures singulières 7Ô.

Le premier était Faddel ben- Yahia, de la famille des Bannékides 77 , et frère de l'illustre Giafàr, dont il partagea la puissance et les malheurs ?8.

Le second, Faddel ben-Sahal, fut longtemps premier vizir tfal-Mamoun w , dont il avait suivi la mauvaise fortune avant qu'il ne parvînt au khalyfat; mais, par la suite , il tomba dans la disgrâce de son

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maître, que plusieurs historiens ont même accusé de ne pas avoir été étranger à la mort de son ancien vizir 8o.

Le troisième, enfin, Faddel ben-liaby , eut d'abord tout pouvoir sous le khalyfat $elAmyn 81 , dont il était le premier vizir; et , après avoir été contraint de fuir et de chercher un asile contre le mécontentement ftal-Mamoun, finit sa carrière dans les grandeurs et les dignités de la cour de ce dernier prince.

Voici quelques-unes des aventures qui ont signalé la vie de ces trois personnages remarquables. *

LE BARMÉKIDE.

Faddel ben-Yahia semblait énorgueilli de la faveur éclatante dont le khalyfe l'avait comblé, ainsi que les autres membres de sa famille; mais il se montrait en toutes ses actions aussi libéral que superbe 82.

Un de ses amis les plus familiers prit un jour la liberté de lui faire quelques représentations sur ce défaut , qui entachait toujours sa munificence.

« Ma fierté et ma libéralité ne sont pas « plus des défauts Tune que l'autre, répon- « dit Faddel; l'exemple RAmarah ben- « Hamzah m'a donné ces deux qualités, qui « maintenant sont devenues les attributs « inhérens et indélébiles de mon caractère; « l'impression profonde qu'a laissée dans « mon esprit l'admiration qixJ/narah m'a « inspirée, a créé en moi des habitudes « qui sont devenues une seconde nature.

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«Mon père, Yahîa*3 ben-Khaled, ajouta « Faddel, était, à la première époque de « sa fortune , gouverneur d'une des pro- « vinces soumises à l'empire des khalyfes.

« Le vizir qui administrait alors, et qui « était loin d'aimer mon père, lui adressa « l'ordre formel de verser sur-le-champ , « et d'avance, au trésor impérial, la somme « à laquelle s'élevaient les contributions « de la province, avant que mon père les « eût recueillies lui-même.

« Mon père se trouva dans un embarras « d'autant plus grancl, qu'il sentait bien « que le seul motif de cet ordre si tyrance nique était moins le besoin présent du « trésor , que l'intention d'en faire l'occa- « sion de son accusation et de sa ruine « totale.

« Il s'efforça donc de rassembler les som- « mes demandées, en vendant tout ce qu'il « possédait , et en épuisant les bourses « que ses amis lui ouvrirent avec zèle et « dévouement ; mais il fut bien loin de

« pouvoir compléter le paiement qu'on « exigeait de lui à l'époque déterminée.

« Dans cette extrémité , il ne restait à « mon père d'autre ressource que dans les « secours iïAmarah ben-Hamzah, le plus « riche propriétaire de sa province, et dont « l'opulence comme la générosité étaient « justement vantées; mais la plus grande « froideur avait toujours régné entre « Jmarah et mon père, et une inimitié « secrète, un mécontentement réciproque, « semblaient avoir toujours présidé à leurs « relations mutuelles.^

« La nécessité des conjonctures, où il « s'agissait de sa fortune, et peut-être même (( de sa vie, réduisit mon père à tenter ce « dernier moyen, en désespoir de cause. « J'étais fort jeune alors; il m'envoya chez « Atnarah.

« Je me présentai avec timidité. Ainarah « était appuyé sur de riches coussins, pla- « cés sur de magnifiques tapis de Perse , « qui recouvraient l'élégante mosaïque ên

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« marbres précieux de diverses couleurs a dont était décoré le sol de son splendide « appartement : je m'arrêtai humblement « au bas de l'estrade où siégeait Amarah , « et je lui présentai mes saluts au nom de « mon père; mais il dédaigna de me ré- « pondre, et, loin de me témoigner la « moindre politesse, il tourna son visage « du côté de là muraille, sans m'honorer à « peine d'un seul regard.

« Décontenancé et découragé d'un tel « accueil, j'exposai, d'une voix basse et en « peu de mots, le besoin pressant où se « trouvait mon père, et l'espoir qu'il avait « osé former, que le riche Amarah ne refu- « serait pas de venir à son secours.

« Amarah me laissa long-temps debout « sans réponse, et paraissait s'occuper de « toute autre chose que de ma présence.

« Je verrai\»me dit-il enfin, en m'indi- « quant , par un signe hautain , qu'il était « temps de me retirer.

« Je sortis, en effet, mais sans aucune

« espérance, et n'attendant aucun succès « d'une demande qui avait été reçue avec « tant de dédain, et une mauvaise volonté « si évidemment exprimée.

« Je n'osai pas même retourner sur-le- « champ chez mon père, et je pris le che- « min le plus long pour rentrer à la maison, a pensant que je lui rapporterais toujours « assez tôt la mauvaise nouvelle que j'hési- « tais à lui annoncer.

<( J'arrive à la porte de mon père; je la « vois embarrassée par une longue suite « de mulets et de chameaux chargés de « coffres pesans; étonné, je m'informe, et « j'apprends que ces coffres , envoyés par « Amarah, au même instant où je le quitte tais désespéré, contenaient bien au-delà « des sommes que j'avais demandées de la « part de mon père.

«Mon père satisfit l'exigence du perfide « vizir, et s'occupa de réunir les contribuée tions annuelles de la province. Leur « rentrée successive l'eut mis bientôt en

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