L'HOMME QUI N'A JAMAIS RI
Dans un des faubourgs de la ville royale de Merou6°, Tune des principales du Kho+ rassan61 , était un vaste édifice ruiné dont l'ancienne destination n'avait laissé au* cune trace dans le souvenir des habitans. Aucun reste de colonnes ni d'architecture magnifique ne pouvait faire croire que ces débris fussent ceux du palais de quelque ancien roi, ou de quelque grand personnage de cette contrée :1e peu de murs, dont quelques pans restaient encore debout, attestaient qu'ils avaient fait partie de constructions plus modernes , et qui paraissaient avoir renfermé plutôt les cellules et les magasins d'un caravansérail, que la demeure opulente où s'étale le luxe des cours et la profusion des princes.
Un seul pavillon paraissait encore assez
conservé pour être habitable , et quelques matériaux grossiers avaient été appliqués sans art, pour en rétablir la clôture endommagée par les efforts du temps et des élémens destructeurs.
Un soir , après la dernière prière , trois cheykhs, qui paraissaient être trois derviches €% car ils étaient revêtus du costume particulier à cette profession , se trouvaient réunis auprès de l'humble porte , dont les ais mal assemblés formaient la seule défense extérieure de ce pavillon : ils semblaient , par les coups qu'ils frappaient avec persévérance, désirer vivement d'obtenir la permission d'y être introduits.
Ce modeste pavillon , ou plutôt cette espèce de cabane à moitié écroulée, était en effet habité : il servait de retraite au vénérable cheykh Chems ed-dyn Abou-l-Faradj ben-Djouzy \ qui , malgré son isolement des autres hommes, et la solitude absolue dans laquelle il passait sa vie depuis de longues années , n'en était pas moins
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connu des habitans de Merou, qui admiraient en lui réunies la piété envers Dieu et la bienveillance envers les hommes.
Sa porte n'était pas ouverte aux visiteurs indiscrets , aux discoureurs futiles ; mais elle n'était jamais fermée pour le malheureux qui désirait des consolations, ni pour l'indigent qui avait besoin de secours et d'asile.
La renommée, dont jouissait, sans s'en douter , le derviche solitaire des ruines de Merou, n'était pas restée restreinte dans cette ville; elle s'était étendue jusqu'à Balkh™, à Nichabour^, à Bakhraz65 , à Reym et à la grande ville de Hérat6i.
C'est de cette dernière ville qu'étaient venus deux des cheykhs qui en ce moment
frappaient à la porte de Chems ed-dyn Abou-l-Faradj .
Le premier, et le plus âgé de ces personnages , était le célèbre Imam Fakhr ed-dyn Mohammed Ebn - Omar , surnommé el- Razy, du nom de la ville de Rey, sa patrie,
et qui s'était retiré à Hérat, qu'il habita jusqu'au terme de ses jours.
Son compagnon était le qâdy de Herat, Abdel-Megid, que sa naissance dans cette ville avait fait surnommer el-Heraouy. Il avait souvent des discussions avec son ami Fahhr ed-dyn, et la différence de leur manière de penser s'étendit par la suite sur tant de points , qu'ils finirent par se brouiller irrévocablement.
Le troisième, enfin, et le moins avancé en âge, s'était joint aux deux premiers dans leur route : c'était le cheykh Seyf eddyn Sayd el-Soufy, né dans la ville de Bahhraz , qu'il a illustrée par son zèle religieux.
La curiosité de vérifier tout ce que la renommée rapportait des qualités de Chems ed-dyn Abou-l-Faradj les avait amenés dans la ville de Merou, et ils brûlaient du désir de voir le derviche extraordinaire, dont on vantait à la fois les lumières et les bonnes actions, et qui de plus était connu
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généralement sous le nom singulier de Vhomme qui ne rit jamais.
Chemsed-dyn Abou-l-Faradj vint, d'un pas lent, à la porte où les trois étrangers frappaient, l'ouvrit plus lentement encore , parut hésiter un moment à cette visite inattendue ; mais, sans doute prévenu en leur faveur par leur air vénérable qui paraissait mériter sa considération, il accepta leur visite et leur offrit une hospitalité frugale dans le pauvre réduit qui lui servait de domicile.
Les trois cheykhs se nommèrent , et bientôt, par leurs questions multipliées, ils semblèrent manifester l'intention de sonder les principes et la doctrine de leur respectable hôte.
Sejf ed-dyn el-Sou/y lui demanda d'abord à quelle corporation, à quel ordre de derviches ou de faquirs 68 il appartenait, et pourquoi, s'il appartenait à quelqu'une de ces communautés religieuses , il n'en portait pas les insignes.
Chems ed-dyn Abou-l-Faradj lui répondit :
« Frère! qu'importe le manteau <« Dont chaque homme ici-bas se décore ou se couvre :
« L'emporte-t-il , quand du tombeau
« Le dernier séjour pour lui s'ouvre ? <■ L'ange lui dira-t-il, au jour du jugement, « Quel était ton costume et ton habillement ? « Non , mais il lui dira : ton cœur fut-il sincère , « Pur, résigné, juste, humain et pieux? « Et dans ce cœur miséricordieux , « Ton frère a-t-il trouvé l'amour d'un frère ? «« Le plomb caché sous l'or devient-il précieux ? «« Sous sa selle brillante, un cheval vicieux « Est-il rendu meilleur par cette couverture ? « Du faquir, le haillon peut receler encor « L'injustice , la soif des plaisirs et de l'or. « De l'homme, le manteau change-t-il la nature ?
« Ainsi , crois qu'il n'importe en rien « Que tu sois habillé de soie ou bien de bure :
« Revêts la soie, et fais le bies. »
Seyf ed-dyn rougit en regardant le manteau et la robe de laine des Soufys 5 qu'il portait avec vanité, et garda le silence.
« Vénérable cheykh , dit le qâdy Abd el- « Megid à son tour , hélas ! vous n'avez
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« que trop de raison de ne pas vouloir « vous fier à l'apparence. Que d'hommes, « dont la conduite nous semble timorée et « les actions vertueuses , cachent , sous cet « extérieur édifiant , un cœur corrompu « et un cloaque infecté par tous les vices ! « Quand on connaît aussi bien les hommes « que vous paraissez les connaître, combien « ils doivent sembler condamnables et di- « gnes de mépris , même dans leurs bonnes « actions , dont les motifs secrets ne sont « que trop souvent bien différens de ceux « dont ils se parent aux yeux du vulgaire! a Combien vos jugemens doivent s'exercer « avec sévérité sur l'espèce humaine tout « entière ! »
Chems ed-djrn Abou-l-Faradj répondit au qâdy :
» Frère! Dieu nous a dit dans son livre : Malheur! « A l'homme dont le cœur pense mal de son frère,
« Et qu'une audace téméraire
« Rend le juge et l'accusateur « De celui but lequel le Dieu , son créateur,
IIO NEUVIÈME SOIRÉE.
« Tient encor suspendu son jugement sévère.
« Si ton frère fait bien: il est bon : et pourquoi
<« Ne le croirais-tu pas meilleur encore que toi ?
« Quelle lampe à tes yeux ira prêter sa flamme
« Pour pénétrer dans le fond de son ame ?
« Peux-tu lire en son cœur , quels défauts sont les siens?
« Sans erreur et sans indulgence ,
« Le flambeau de ta conscience
« Chaque jour te montre les tiens.
Le qâdy ne fut pas moins confus que le Soufy à cette nouvelle réponse , et chacun d'eux ne trouva plus de questions à adresser au sage Chems ed-dyn.
Ulrnam Fahhr ed-dyn el-Ilazy, s'adressant à son tour à Chems ed-dyn : « Véné- « rable cheykh , lui dit-il, je n'oserai certai- « nement vous adresser aucune question ; a permettez-moi seulement de vous exposer « mon désir de savoir pourquoi les habitans « de cette province vous désignent généra- « lementpar le surnom de P homme qui ri a
« Jamais ri. »
Chems ed-dyn Abou-l-Faradj , se tournant vers FaAhr-ed-dyn, s'empressa de Lui
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répondre : «Je suis loin, respectable imam, « de trouver indiscrètes votre demande et « la cause qui vous Ta dictée : car je sais « que votre question n'a pour motifs que « votre piété sincère et le désir louable « de vous instruire de choses utiles; mais « que je suis loin de mériter le surnom dont « vous m'honorez ! Cette qualification n'ap- « partient qu'à mon vertueux maître Alain Allah 69 (que Dieu le couvre de sa miséri- « corde ! ) ; car , de même qu'il m'a précédé « dans cette demeure et dans le terme de « sa longue carrière^ de même aussi il m'a « précédé dans toutes les vertus que je me « suis efforcé d'acquérir. A lui seul doit « être donné le nom de V homme qui lia « jamais ri. Moi, je ne puis prétendre qu'à « celui de l'homme qui ne rira plus fait mais.
« Je consens volontiers, ajouta-t-il, à vous « faire part de son histoire et de la mienne : « vous y verrez le motif de ces deux sur„ « noms différens ; quant à moi, je n'ai été
« que trop long-temps livré au rire et aux « déceptions de la vie. »
Ses auditeurs lui ayant témoigné le désir qu'ils avaient de l'écouter, et leur silence attentif l'invitant à reprendre la parole, le vieillard commença ainsi son histoire :
Histoire de chems ed-dyn, etc. i \ ?> HISTOIRE
DE
Mon pève,Jbd-allah el-Djouzy, était né dans la grande ville de Samarqandn<° . Divers événemens le portèrent à quitter sa patrie, où il jouissait d'une haute considération , pour venir se fixer dans la ville royale de Merou , où j'ai pris naissance.
Il était opulent , ses richesses étaient considérables, et ses possessions immenses : à peine Ton pouvait compter le nombre de ses esclaves. Une foule de serviteurs remplissaient sa maison, qui était ornée avec la plus grande magnificence.
Au temps fixé pour le terme de ses jours, Tange Ezrajl reçut son ame pour la déposer aux pieds de la clémence divine; je restai, à vingt-cinq ans, orphelin et m. 10
Il4 NEUVIÈME SOIREE.
maître d'une fortune si grande , que j'en ignorais les bornes : j'étais son seul fils et son seul héritier. A peine me vis-je en possession de mon riche héritage , que je me hâtai de jouir de la vie, en me livrant à tous les plaisirs; les jours et les nuits n'étaient pour moi que la succession de nouvelles orgies.
Tu ne sais pas le nombre de tes jours ; Peut-être ils seront longs, peut-être ils seront courts ; En voyant sans regret comme tu le dépenses ,
On pourrait croire que tu penses Que le trésor du temps te durera toujours :
Bercé de folles espérances f Au sein de faux plaisirs , de vaines jouissances , Insensé! tu prétends, du temps fixer le cours! Hier n'est plus à toi, quand aujourd'hui t'échappe : « Demain, dis-tu , demain » : demain la mort te frappe : Adieu, projets, plaisirs, grandeurs , richesse , amours.
J'étais bien loin alors de faire ces sages réflexions. Tout entier à la soif insatiable des voluptés, j'épuisais, pour la satisfaire, les trésors immenses que j'avais reçus en
HISTOIRE DE CHEMS ED-DYN , etC. I I 3
héritage de mon père. Les mets les plus exquis, les liqueurs les plus enivrantes, en infraction des préceptes rigoureux de la loi, surchargeaient, inondaient les tables de mes festins; le son harmonieux des instrumens de musique, les voix ravissantes des chanteuses et des danseuses, en retentissant dans le théâtre de mes débauches, y appelaient tous les amateurs de la corruption et du libertinage.
Les compagnons de cette vie licencieuse, et si follement dépravée, ne me manquaient pas; outre les concubines séduisantes qui étaient toujours assises à mes côtés, je me vis continuellement entouré d'amis prétendus, qu'attiraient sans cesse autour de moi mes profusions insensées et les plaisirs dont ma prodigalité les invitait à partager la jouissance.
Plusieurs années se passèrent dans ce cercle d'illusions décevantes; je me croyais heureux, parce que le moindre de mes désirs n'était pas formé dans mon cœur,
1 1 6 Neuvième soirée.
qu'il était satisfait aussitôt; parce que de nombreux amis s'attachaient à ma fortune; parce que je jouissais encore dans la ville de la considération qu'avait méritée mon père , et que m'avait conservée l'éclat de l'opulence dont il m'avait transmis l'héritage. Je vivais au sein de tous les plaisirs, mes souvenirs ne me rappelaient que mes jouissances passées, l'avenir ne me promettait que des voluptés nouvelles.
Tous ces songes enivrans disparurent en un instant. J'avais dépensé sans compter; je me trouvai tellement ruiné, que, voyant mes coffres entièrement vides , forcé de vendre successivement mes terres, mes maisons, mes meubles, mes bijoux, mes esclaves , mes belles concubines , je fus enfin réduit, pour subsister, à me dépouiller de mes propres vêtemens.
Dès le moment où mes amis de débauches avaient vu décliner ma fortune, ils avaient fui une maison dont la pauvreté avait chassé la'profusion , et un ami duquel
HISTOIRE DE CHEMS ED-UYN,etC I I 7
ils n'avaient plus à espérer dorénavant, des présens, niais des demandes.
C'est aux rayons de la brillante aurore
Que des fleurs dont il se décore , Le doux parf um enrichit le jardin :
Au soleil triomphant dont le feu la colore, Chaque fleur embaumant son radieux chemin Semble offrir un tribut divin.
Des dernières clartés , bientôt le ciel se dore , Épuisé , le soleil a touché son déclin ; La froide nuit étend ses voiles, et soudain La vapeur embaumée, en fuyant s'évapore:
La fleur avare a refermé son sein ; Son parfum , pour s'épandre , attend le lendemain
Qu'un autre soleil luise encore.
J'étais donc seul, plongé dans la plus profonde misère, sans ressources, et sans connaître aucune occupation dont le produit pût me soustraire aux tortures des besoins les plus pressans.
Ne sachant rien faire pour gagner ma vie, je me décidai à m'offrir comme portefaix.
Le peu *de forces qu'annonçait mon
corps amolli , me fit rebuter avec dédain dans tous les bazars, par les négocians à qui je présentai mes services.
Désolé et prêt à me livrer au désespoir, j'étais assis tristement sur une pierre, à la porte d'un des okels où je venais d'être refusé , en proie aux réflexions les plus amères, et cherchant vainement une planche salutaire qui pût au moins sauver ma vie dans mon fatal naufrage. Un vieillard s'arrêta près de moi, me considéra quelque temps avec attention , et me dit : «Porteur, pourquoi n'as-tu ni panier, ni « cordes? Ignores-tu que tout métier a ses « instrumens nécessaires pour faciliter le « travail et le rendre plus utile ?»
Je levai les yeux vers le vieillard ; ils étaient baignés de larmes, mais ils remarquèrent la stature vénérable de celui qui m'adressait la parole, sa longue barbe blanche , et ses yeux , brillans encore de tout le feu de la bienveillance, qu'il tenait fixés sur moi. •
HISTOIRE DE CHEMS ED-I>YN,etC. I 19
« Hélas ! bon vieillard , lui répondis-je « d'une voix timide, ma pauvreté ne m'a « pas permis de faire ces acquisitions si « peu coûteuses : hier j'étais riche , assis « devant une table voluptueuse, entouré « d'amis, ou plutôt de flatteurs dévorans; « aujourd'hui je suis pauvre, seul, et la « faim me consume. J'ai offert mon travail « aux négocians opulens des bazars et des « okels; nul n'a daigné me permettre d'ac- « quérir par mes sueurs le pain et les vê- « temens qui me sont nécessaires.
« — Jeune homme, me dit le vénérable a vieillard, je ne te connais pas; mais mon « cœur bat pour toi , tu es malheureux t « lève-toi et suis-moi.
« — O mon père! m'écriai-je , ô frère de « mon père ?x ! je vous suivrai avec joie ; et , « quel que soit le travail que vous exigerez « de moi, je ne regarderai aucune fatigue a comme trop forte pour payer les secours « que voudra bien m'accorder votre com- « passion si miséricordieuse.
« — Mon fils, répartit le vieillard, ton « travail ne sera pas assez fatigant pour « surpasser tes forces : j'habite une maison « retirée dans le faubourg de Merou, et j'y « suis réuni à neuf autres vieillards plus « âgés que moi; tu seras notre compagnon, « non notre serviteur : mais, comme tu seras « le plus jeune, c'est sur toi que retombera « nécessairement la plus grande partie des « travaux journaliers auxquels nous nous lice vrons en commun: du reste, ta nourriture, « ton vêtement, ta manière de vivre, nau- « ront aucune différence avec les nôtres. »
Je me levai vivement, je baisai la main droite du vieillard que le sort propice avait amené auprès de moi , et en route j'appelais sur sa tête toutes les bénédictions du ciel.
La maison où il me conduisit était celle dont maintenant les ruines m'entourent; elle était vaste alors , commodément mais simplement bâtie. Nulle recherche n'en décorait l'intérieur; mais elle n'était dépour-
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vue d'aucune des choses nécessaires à la vie. De vastes jardins l'entouraient, et les fenêtres des appartenons intérieurs en tiraient un agréable ombrage.
Le vieillard m'arrêta à la porte , et me demanda le serment, non-seulement de ne jamais rien révéler, tant qu'il vivrait, de ce que je verrais dans les habitudes de sa maison, mais encore de ne faire aucune question indiscrète sur ce qui pourrait m'y paraître extraordinaire , et d'attendre , sans les provoquer , les explications dans lesquelles mes nouveaux associés croiraient convenable d'entrer avec moi.
« Votre volonté , ô mon père, m'écriai-je , « sera toujours un ordre sacré pour le fils « de votre généreuse affection ; mon cœur * ratifiera tous les engagemens que pro- « féreront mes lèvres : je suis votre fils, et « vous êtes mon père.
« — Oui, répondit le vieillard avec bonté, « oui, tu seras le fils de mon affection , et « si mon cœur compatissant me rend le m. j j
« frère de tous les hommes, je veux être un « père pour toi , et c'est ta main qui me fer- « mera les yeux , quand ils auront cessé « d'être éclairés par la lumière terrestre. »
Je fis le serment qui m'était demandé , et la porte s'ouvrit devant nous.
Je vis les neuf autres vieillards : tous me semblèrent bons et affectueux ; leurs longues barbes blanches attestaient que le nombre de leurs années n'était pas moindre que celui du respectable Ata-Allah> ..mon introducteur; ils me donnèrent les vêtemens qui m'étaient nécessaires : ces vêtemens furent semblables à ceux qu'ils portaient eux-mêmes.
Les dix années qui suivirent ma réclusion volontaire au milieu d'eux, furent heureuses et tranquilles. Notre genre de vie était simple , régulier et monotone.
Plus je connus mes compagnons, plus je m'attachai à eux ; ils étaient réellement vertueux, pieux sans affectation, sévèreis pour eux-mêmes, indulgens pour les fai-
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blesses des autres, et leur bienfaisance était inépuisable pour tous ceux dont les besoins la réclamaient.
Ce qui me frappa surtout, ce fut l'air soucieux et triste qui ne cessait jamais de régner sur leur , physionomie, et je fus étonné de les voir se réunir à des époques fixées, pour méditer et pleurer en silence.
Dans ces réunions , nulle parole n était prononcée , et le moindre des gestes semblait leur suffire pour se faire comprendre mutuellement leurs pensées.
Retenu par mon serment, je n'osai, malgré ma curiosité , me permettre la moindre question sur ce sérieux continu et sur ces accès de tristesse si extraordinaires.
La onzième année, un dçs vieillards mourut. Dans les instans qui précédèrent sa mort, sa physionomie s'éclaircit, ses pleurs cessèrent de couler ; et le moment qui éteignit le flambeau de ses jours me parut le plus joyeux de tous ceux qui s'é-
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taient écoulés pendant sa longue carrière.
L'autre année, un second vieillard mourut encore ; la troisième , et les suivantes nous enlevèrent successivement un compagnon ; et quand la neuvième fut écoulée , je restai seul avec le vertueux Ata- Allàh, mon premier bienfaiteur.
Il ne tarda pas à reconnaître les symptômes avant-coureurs de sa fin prochaine, et , me faisant approcher de son lit de mort :
« Mon fils , me dit-il , le temps fixé par « les volontés de Dieu, pour la dissolution « de ce faible corps , est arrivé ; je vais « quitter ce fils que la Providence m'avait « donné pour me rendre les derniers de- « voirs de la sépulture, dont mes propres « mains se sont acquittées envers mes neuf « respectables amis. »
Ces paroles firent couler de mes yeux d'abondantes larmes , et j'humectai de mes pleurs les mains glacées de mon bienfaiteur mourant.
HISTOIRE DE CHEMS EJ3-DYN, etc. I2D
«Mon fils, ajouta-t-il d'une voix affai- « blie , vous allez hériter de tout ce que « renferme cette maison : il est temps que «je vous en découvre les secrets, que j'a- « vais dû vous laisser jusqu'à ce jour in- « connus.
«J'ignore le lieu et les auteurs de ma « naissance; je n'avais pas encore trois ans, « lorsque je fus trouvé exposé à la porte « de la maison que nous habitons mainte- « nant.
« Ceux qui faisaient leur demeure de « cet édifice, me reçurent comme un pré- « sent du ciel , confié à leurs soins par la « Providence divine, et me donnèrent le « nom $Ata- Allah (don de Dieu) , que j'ai « toujours porté depuis.
«II. est inutile de vous faire connaître « les circonstances qui avaient fait renon- « cer mes bienfaiteurs à la société humaine, « et ma mémoire affaiblie ne pourrait peut- « être pas m'en retracer exactement les dé- « taUs ; sachez seulement que, s'ils avaient
Iîl6 NEUVIÈME SOIRÉE.
« fermé leurs yeux aux vanités du monde r « leur goût à ses mets délicats , leur odorat « à ses parfums enivrans, leurs oreilles ne « furent jamais sourdes aux plaintes des « malheureux; jamais leurs pieds ni leurs « mains ne manquèrent d'activité pour sou- « lager les maux de leurs semblables.
« Je grandis au milieu de véritables frète res attentifs et affectueux ; les vieillards « que vousavez vus succomber à leur grand « âge , étaient alors les plus^jeunes de mes « compagnons.
« Quand je fus en âge de comprendre la « valeur d'un serment, on me demanda « celui de ne révéler qu'après la mort du « dernier de mes compagnons, et , s'il était « possible , qu'au moment de ma propre « mort, les secrets de la maison que je de- « vais habiter toute ma vie.
« J'ai tenu religieusement mon serment.
« J'ai peu d'instans encore à vivre : après « ma mort, vous pourrez voir à votre tour « le spectacle qui avait frappé avant les
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te miens les yeux de nos compagnons, et <( que j'ai pu considérer une fois moice même.
« Écoutez maintenant mes dernières dé- « clarations , et que la curiosité que j'ai « remarquée en vous soit enfin satisfaite , « quand mes yeux seront clos du dernier « sommeil.
« Dans la seconde des cours de cette « maison , vous avez dû remarquer cent « portes; elles servent de fermeture à cent « salles différentes : vous pourrez pénétrer « autant de fois que vous le voudrez dans «les quatre-vingt-dix-neuf premières « salles.
« Mais l'entrée de la centième porte ne « vous est permise qu'une fois seulement « pendant tout le cours de votre vie, et « vous y apprendrez la cause, jusqu'à pré- « sent ignorée de vous, de nos habitudes « sérieuses et de notre réunion extraordi- « naire à certaines époques.
a Que le Dieu bienfaisant et miséricor*
« dieux vous comble de toutes les faveurs « qu'appelle sur la tête d'un fils chéri la « bénédiction d'un père mourant! »
Le vieillard cessa de parler, et expira entre mes bras.
Je récitai sur son corps les prières qu'ordonnait la religion , et j'accomplis toutes les cérémonies légales avant de confier son corps inanimé à la terre.
J'étais seul, et quelques jours se passèrent avant que je pusse faire jouir enfin mes yeux du spectacle dont la concession excitait d'autant plus les désirs de ma curiosité, qu'elle m'avait été plus long-temps interdite.
Je me décidai un jour à ouvrir les premières portes : les unes renfermaient des provisions de bouche , les autres des médicamens , des instrumens de mathématiques et de chirurgie, des livres sur toutes les sciences utiles, des vêtemens^ quelques sommes d'argent, enfin tous les moyens de continuer les fonctions de la bienfai-
HISTOIRE DE C BUE M S ED-DYBT, etc. 1 29
sance active , dont mon héritage me déléguait l'exercice.
Les quatre-vingt-dix-neuf portes furent successivement ouvertes; j'Jhésitais, sans trop savoir pourquoi , à ouvrir la centième ; je m'y déterminai pourtant.
Je l'ouvris d'une main tremblante, et d'abord je ne vis absolument rien; les ténèbres les plus épaisses remplissaient tout l'intérieur de la salle; elles s'éclaircirent peu à peu, et Voici le spectacle qui s'offrit à ma vue :
Je vis, au milieu des nuages que formait encore la vapeur qui se dissipait, un spectre ayant mes traits et toute ma ressemblance; ou plutôt je me vis moi-même revêtu des riches habits que je portais dans le temps de mon luxe et de mes profusions insensées.
J'étais placé sur l'arche immense d'un pont dont la longueur incommensurable s'étendait au-dessus d'un abîme immense, dont la profondeur me fit frémir ; ce pont,
l3o NEUVIÈME SOIREE.
sur lequel j'étais ainsi comme suspendu, n'avait de largeur que l'épaisseur d'un cheveu ou du tranchant du sabre le mieux affilé. Tétais contraint, par une force irrésistible, de le traverser tout entier; et, ce qui augmentait encore ma frayeur et devait rendre mon heureux trajet impossible, c'était une longue chaîne attachée à chacun de mes pieds, et formée de tous les corps, entrelacés les uns aux autres , des amis de débauche, des chanteuses, des danseuses et des concubines qui avaient bu autrefois avec moi dans la coupe des excès et du libertinage.
Au-dessous de moi , et dans les tourbillons de flammes dévorantes , j'apercevais d'autres coupables dont la chute avait précédé la mienne , et dont les cris féroces semblaient m'appeier pour partager leur triste sort; ils semblaient déjà se réjouir de la terrible catastrophe qui allait me précipiter au milieu d'eux , et à laquelle rien ne paraissait pouvoir me soustraire,
HISTOIRE DE CHEMS ED-DYN, etc. ï3l
Hors de moi, je me hâtai: de refermer la fatale porte , et l'impression que me fit cette apparition cruelle aurait été bien suffisante pour m'éloigner à jamais de cette porte terrible, quand bien même je n'aurais pas su que cette vue ne m'était permise qu'une seule fois.
J'ai vécu depuis, seul avec mon repentir, et n'ayant continué d'autres relations avec ce monde, que j'avais trop aimé, que par les secours et les consolations que j'ai toujours cherché à répandre sur ceux de mes frères qui me paraissaient en avoir besoin.
Telles étaient mes occupations , lorsque les hordes des Turks sont venues envahir ces provinces, et devinrent le,s maîtres de la ville de Merou.
Peuple impie et féroce, ils n'aiment que le sang , Et leur main ne connaît qu'incendie et pillage ;
L'infidèle, le musulman,
Tour-à-tour en proie à leur rage.
Périt, enveloppé dans le même ravage:
l3a NEUVIÈME SOIRÉF.
Leur cœur, plus dur que n'est le diamant, Jamais à la pitié n'ouvrit aucun passage.
Ils n'ont de l'homme que le nom, Et les traits eiïrayans de leur hideux visage, Leurs furieux transports, leur barbare langage,
Dans chacun d'eux nous font voir un démon , Dont l'effort a brisé l'infernale prison Pour venir nous punir des crimes de notre âge.
Leur dévastation s'est étendue sur toute cette maison , et c'est par eux qu'elle a été réduite au monceau de ruines que vous voyez. Toutes les portes furent enfoncées ; mais, quand ils eurent brisé la centième, le bâtiment entier s'écroula sur leurs tètes, et tous ceux qui s'étaient emparés de cette maison y périrent.
J'attends maintenant avec confiance et résignation le moment où Dieu daignera me réunir à mon vénérable maître Ata- Allah. La vie la plus longue est bien courte , mais Dieu est clément et miséricordieux.
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Chems ed-dyn se tut. Ses hôtes gardèrent avec respect un silence religieux , se livrant aux réflexions profondes que son récit extraordinaire avait fait naître dans leurs âmes.
Ils quittèrent le lendemain la ville de Merou pour retourner dans leur patrie; mais ils n'oublièrent jamais le vertueux Chems ed-dyn Abou-l-Faradj ebn-Djouzy et les sages instructions dont il avait bien voulu leur accorder la faveur inestimable.
l34 NEUVIÈME SOIRÉE.
CONTINUATION DE i/HISTOIRE d'àBD«
ERRA.HMAN.
Ma lecture n'avait pas été interrompue par le moindre bruit. Quand elle fut terminée, je vis que mon auditoire était disparu.
Chacune de mes jeunes esclaves, en sentant les premières atteintes de l'assoupissement, et craignant, d'après mes injonctions sévères , de s'y livrer sous mes yeux, s'était échappée adroitement, sans bruit, par une fuite successive, du pavillon ouvert de toutes parts, et je me trouvai seul avec la dernière d'entre elles, Yemmaméh, que le sommeil avait saisie avant qu'elle pût imiter la retraite furtive de ses compagnes.
Je m'écriai aussitôt, et me levai vivement; mais mon mouvement brusque ren-
HISTOIRE d'aBD-ERRÀHMÀN. I 35
versa le guéridon léger sur lequel était posée la bougie , mon unique lumière , et je me trouvai tout-à-coup dans les ténèbres.
L'éclat de ma voix réveilla en sursaut la dormeuse et la remplit d'épouvante : poussant aussitôt elle-même un grand cri , sans pouvoir rassembler ses idées encore troublées par les vapeurs de son assoupissement, et s'enfuyant à son tour précipitamment, elle alla rejoindre les cinq autres.
Je voulus la suivre au milieu de l'obscurité du jardin, et ma tentative fut pour moi bien malheureuse : les ombres de la nuit m'empêchaient de bien déterminer la situation des lieux que je parcourais à tâtons, et j'étais troublé moi-même par l'obscurité inusitée, au sein de laquelle je me trouvais.
J'errai quelque temps dans diverses directions sans pouvoir bien reconnaître le chemin que je devais suivre pour me rap-
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procher de la maison. La terre manqua subitement sous mes pieds, et je tombai, sans pouvoir me retenir , au fond de la citerne , ou plutôt du réservoir où se versaient les eaux de la sakièh qui arrosait le jardin
La commotion, violente et la douleur la plus aiguë étouffèrent d'abord les cris que je voulus pousser, et me privèrent de toute espèce de force , sans cependant me faire entièrement évanouir,.
Quand je pus ensuite élever la voix , tous mes efforts pour appeler du secours furent inutiles, et je ne pus parvenir à me faire entendre au milieu du sommeil auquel toute ma maison était livrée , à cette heure avancée de la nuit.
Je renonçai à renouveler mes efforts impuissans, et je restai dans ina position douloureuse jusqu'au moment où l'aurore commença à paraître.
J'entendis alors la voix perçante du mouezzini* , qui, suivant la coutume con-
ttisToira dabd-erràhman. i 3^
sacrée, du haut du minaret 74 de la mosquée voisine , faisait entendre ces mots pour appeler les fidèles à la première prière du jour.
« Dieu est grand, Dieu est grand ! il n'y « a pas d'autre Dieu que lui , et Mahomet « est son Prophète.
« Dieu est grand! ô musulmans, hâtez- « vous de quitter vos couches pour venir au « temple sacré. •
« A la prière ! à la prière ! échangez « votre sommeil contre l'invocation du « Dieu qui ne dort pas.
«L'aurore va paraître; qu'elle soit pour « vous le signal des adorations et des de- « voirs de votre culte.
a A la prière là la prière! Dieu est grand , « et Mahomet est son Prophète! »
Rassemblant aussitôt toutes mes forces, je i m'empressai d'élever ma voix, et je ne craignis pas d'interrompre les religieuses exhortations du mouezzin.
wO musulmans, m'écriai-je , prenez pitié m. iu
l38 ffEUVlÏME SOIRÉE.
« de votre frère , hâtez-vous de le tirer du a puits profond où il va périr!
« O musulmans, hâtez-vous, car si vous a tardez, sa mort est certaine.
« A mon secours, musulmans, mes frèresr « à mon secours ! »
Le mouezzin avait suspendu sa pieuse allocution , dès le moment où il avait pu entendre les accens plaintifs de ma voix se mêler à la sienne; mes cris réussirent enfin à se faire remarquer.
Le jour commençait déjà à répandre sa clarté, mes esclaves s'éveillèrent : ils reconnurent la voix de leur maître, et s'empressèrent d'accourir du côté où elle les appelait. Leurs recherches les conduisirent au bord de la citerne, au fond de laquelle j'étais gisant.
Ils se hâtèrent aussitôt d'apporter les cordages et les échelles nécessaires pour descendre dans le piège fatal où je m'étais précipité moi-même, et on parvint, non sans quelque peine, à m'en retirer; mais
HISTOIRE d'aBD-ERRAHMAN.
j'étais transi de froid, en proie à une fièvre violente, et une de mes jambes, qui était brisée par plusieurs fractures, me faisait souffrir des douleurs véritablement atroces, qu'augmentaient encore les mouvemens employés à me secourir.