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Les djebala du Maroc, d'après les travaux de M. Auguste Mouliéras

Nous n'avons pas à présenter au public Tœuvre de M. Mouliéras. Le premier volume du Maroc Inconnu (1) a 6té apprécié dans l'Europe entière avec faveur par d'éminents géographes, pai- des orientalistes distingués ; notre humble suffrage ne saurait rien • ajouter à leur jugement. Le deuxième volume de cette immense enquête, comptant plus de 800 pages sur la seule province des Djebala, vient de paraître (2). On peut dire que c'est une encyclopédie marocaine. La somme de documents livrée par l'auteur aux géographes, aux linguistes, aux historiens est véritablement étonnante, lorsque Ton considère le peu do renseignements que l'on avait avant lui sur cette province des Djebala, l'ufie des plus considérables cependant de l'Empire chérific^ji. Il appartiendra aux érudits de mettre ces riches matériaux en œuvre, chacun pour le plus grand profit de sa science préférée. Nous nous proposons seulement de donner ici, très brièvement, une idée de ce que l'on peut tirer du livre au point de vue de la description générale de la société djebalienne ; encore nous placerons-nous à un point de vue restreint, en négligeant volontairement tout ce qui a trait aux idées religieuses, car nous avons dessein de traiter ce dernier point ailleurs. Lorsque nous aurons ainsi essayé, à travers la sécheresse d'un trop court résumé, de montrer quelle riche mine d'information est le livre du savant professeurà la Chaire d' Ara bcd'Oran,notreappréciationpersonnelIo sera superflue ; le lecteur aura déjà assis son jugement. Evidemment, pour qu'il le fit en parfaite connaissance de cause, il nous faudrait comparer les renseignements contenus dans le' livre avec tous ceux que des informateurs antérieurs nous ont déjà fournis sur le Maroc, tâche considérable, qui incombera aux spéciahstes. Nous nous contenterons modestement ici de nous

(1) Le Maroc Inconnu, par Auguste Mouliéras. !'• partie. Exploration duRif. 1 vol. 8% 204 pages et 2 cartes. Oran, décembre 1895.

(2) Le Maroc Inconnu, étude géographique et sociologique, par AugusleMouLiÉRAS.2'°" partie. Exploration des Djebala (Maroc septentrional), l vol. 8-, VIII -813 pages, 2 photographies et 1 carte, Paris, f899.

f reporter surtout aux deux ouvrages les plus importants qui . aient paru sur le Maroc dans ces dernières années : nous voulons parler du voyage si consciencieux et si fécond en résultats du vicomte de Foucauld (1) qui, malheureusement pour nous, a peu exploré le Nord du Maroc, et du grand puvrage de MM. de Lamartinière et Lacroix, vaste répertoire où les auteurs ont entrepris de résumer, avec leur haute compétence, tout ce que la science officielle possède de renseignements sûr la terre des Chérif(2\ Nous avons ainsi un double but : placer, autant que faire se peut, les nombreuses indications nouvelles données par M. Mouliéras dans le cadre des informations déjà acquises et montrer, par ailleurs, que ces nouveaux documents concordent, en les complétant, avec ceux que Ton possédait déjà. Cette concordance générale est la meilleure preuve de l'exactitude ^ des informations recueillies par le savant oranais (3).

Le principal informateur de M. Mouliéras est toujours le derviche Moh'ammed ben Et' Tayyeb (*), dont la photographie orne Touvrage et qui commence à être bien connu des arabisants africains. Ses indications ont été du reste appuyées par celles d'un grand nombre d'autres Marocains et contrôlées

(!) V»* Ch. de Foucauld : Reconnaissance au Maroc, 1 vol. i\ XVI - 495 pages, avec Atlas de 20 feuilles, Paris, 1888.

(2) H.-M.-P. DE LA Mabtiniêre et N. Lacroix : Documenis pour servir à l'étude du Nord-Ouest Africain, réuais et rédigés par ordre de M. Jules Gambon, Gouverneur général, l" partie (Frontière, Rif, Djehala). 1 vol. 8*, XV - 552 pages. Gouvernemeot général de TAlgérie, 1894 — Les trois derniers volumes sont consacrés au ^ud-Ouest marocain et oranais.

(3) Nous prions les personnes qui professent que, tous les indigènes étant des imposteurs, il n'y a aucune foi à attacher à leurs récits, de ne pas continuer la lecture de cet article. Elles montrent en soutenant cette opinion, d'ailleurs contraire au bon sens, qu'elles n'ont jamais pris la peine de contrôler par elles-mêmes les renseignements dont elles suspectent la sincérité. Rien n'est cependant plus facile que d'interroger deux marocains et de vérifier leurs dires l'un par l'autre. Ces mêmes personnes se condamnent du reste à ne tenir aucun compte d'un très grand nombre de livres : ceux des Arabes, en particulier, sont pour elles non avenus,, de même que la plus grande partie des relations de voyages écrites par des européens; car les faits qu'observe directement le voyageur sont infiniment moins nombreux que ceux qu'il connaît par renseignements et l'information orale est, en dernière analyse, sa source de coonaisssances la plus abondante. La moitié de l'ouvrage précité du V** de Foucauld (2* partie) consiste exclusivement en renseignements recueillis oralement.

(4) Nous adoptons ici le système de transcription des mots ar&bes et berbères suivi par M. Mouliéras. Cf. Maroc Inconnu,}, p. 42.

mainte et mainte fois par Tauteur. Mais aucun de ces Marocains ne s'est trouvé avoir Vamplcur de connaissances du derviche : cet étrange pèlerin est vraiment déconcertant par retendue de sa mémoire. Quel est le mobile qui le pousse à ce perpétuel vagabondage^ Quel étrange besoin de déplacement le tourmente sans cesse ? Est-ce bien le désir d'étudier qui le fait ainsi errer de zaouia en zaouia, sollicitant la retba (*> c'est-à-dire le logement gratuit, plus la nourriture que les étudiants ont coutume d'aller, le soir, mendier aux portes du village en disant : maârouf lillah (2), autrement dit : <l Un bienfaitpour l'amour de Dieu » ? (9-10) (^\ N'est-ce point aussi sa gourmandise et le désir de prendre part aux plantureuses oiuiâda <^) que de pieux pèlerins offrent à chaque instant aux marabouts et auxquelles naturellement les étudiants sont toujours invités? (29-30). Tantôt il est étudiant, tantôt il est maître d'école, comme cela lui arriva dans la tribu d'Es-Sah'el (581-582), fort mauvais instituteur du Veste, l'esprit trop rêveur et trop mobile pour s'astreindre à une pédagogie sérieuse. Son air illuminé, qui le fait de suite reconnaître pour une créature favorisée de Dieu, le protège contre toutes les malveillances (47; et ses guenilles lui servent de passeport à travers les tribus les plus redoutées. Chose curieuse, cette vie nomade lui plaît; il n'aapire à aucun emploi, il ne profite point, comme font habituellement ses coreligionnaires, de ses relations avec des fonctionnaires européens pour demander a une placer: il ne veut être ni gardien de nuit dans une ville, ni gardechampêtre dans un douar-commune, ni chaouch dans une justice de paix, ni cavalier de bureau dans une commune

(1) La retba existait daos les médersas algériennes; à la niédersa de Tlemcen, il y avait encore, il y a deux ou trois ans, des étudiants mrettebin, c'est-à-dire logés et nourris gratuitement chez quelques personnages importants de la ville, qui faisaient ainsi œuvre pieuse. 11 y en a encore un cette année ; ceUe coutume a disparu à la suite de l'introduction du personnel enseignant français dans les médersas.

(2) Maroc Inconnu, t. I, p. 128; t. 11, pp. 750-751.

(3) Les gros chiffres placés ainsi entre parenthèses son! des renvois aux pages du tome II du Maroc Inconnu ; nous avons préféré les mettre dans le texte afin de ne pas alourdir l'appareil des notes. Les petits chiffres concernent nos propres notes.

(4) Mot usité dans l'ouest de l'Afrique Mineure pour désigner une fête de charité en l'honneur d'un saint et, par suite, le repas qui l'accompagne.

mixte, ni imâm dans une petite mosquée Il est et veut

rester saïh\ c'est-à-dire voyageur dévot et mendiant ; nous ne connaissons pas de désintéressement plus rare parmi ses coreligionnaires (69-70). Que ses informations renferment parfois quelques inexactitudes, cela ne surprendra personne; elles ont d'ailleurs le défaut des informations populaires dans lesquelles la légende est souvent substituée à l'histoire ; encore faut-il remarquer qu'il se présente telle circonstance où les renseignements ainsi recueillis permettent de rectifier les historiens les plus sérieux, comme Ibn Khaldoun (568). Qu'il ait des 'défaillances de mémoire, on l'admettra bien sans doute aussi, et l'auteur est le premier à le regretter (35). Que les données statistiques enfin ne soient pas exactes absolument, l'auteur lui-même ne le nie pas, mais elles n'en fournissent pas moins des données de la plus haute valeur sur l'importance relative des différents villages.

Les limites de la contrée désignée sous le nom de Djehala <i> sont différemment entendues par les Marocains eux-mêmes. Il y a les Djehala (sensu stricto) s'étendant entre le Rif et le Tell marocain et s'arrêtant aux plaines de la province d'El K'çar el Kebir (Alcazar) (^) ; il y a les Djehala {largo sensu) s'étendant jusqu'à l'Océan Atlantique f t comprenant la région de Tanger, d'El K'çar, d'Azila(Arzile) etd'El Araïche(Larache). C'est dans ce dernier sens que les entend l'auteur, sans prétendre d'ailleurs aucunement donner à cette expression un sens géographique. Au Noid, ils sont bordés par le Rif, puis par la «ler à partir des R'mara, où la marée se fait déjà jassez ' fortement sentir (290).

Le pays des Djebala est en maint et maint endroit un des plus riches du Maroc ; certaines parties sont tellement luxuriantes que les habitants ont surnommé leur pays Ech-

([) Djebala veut dire : « moatagnards ». Il y a en Algérie de nombreuses tribus ou fractions de tribus qui portent ce nom (Ujebala de la commune mixte de Nédroma, Djebala de la commune mixte d'El Milia, etc )

(2) De Lamahtinièbe et Lacroix : Documents, I, p. 407, prennent l'expression- de Djebala au sens étroit.

Cham Eç Cer'v\ c'est-à-dire la petite Syrie, la Syrie étant toujours, chez les poètes arabes, considérée comme le pays le plus verdoyant du monde (21). Quelques portions des Djebala ne sont qu'un immense verger, comme les Béni Arous (i) ou bien El Djaya (34). Le pays est montagneux, sauf vers l'Atlantique, mais à la lisière du Rif, c'est proprement une Kabylie et, dans certaines tribus, les villages s'échelonnent, comme dans le massif du Djurdjura, sur des pentes d'une déclivité effrayante (374). Les habitations du hameau de Tazrouth, dans les R'mara, sont bâties sur des pitons séparés par des précipices que l'on traverse sur des ponts en planches (294). Le climat de ces régions est naturellement excessif et certains villages sont bloqués par les neiges pendant de longs mois d'hiver (315) ('^>.

Un des pays les plus intéressants des Djebala et un de ceux qui piquent le plus notre curiosité, c'est cette mystérieuse ville d'Ech-Ghaoun, appelée Chechaouen par les Européens et Chefchaouen par les savants arabes, où le fanatisme des habitants ne latsse pénétrer aucun Européen. Seul, de Foucauld, déguisé en juif, a réussi à entrer à Ech-Ghaoun. L'aspect de la ville vue du dehors est enchanteur (3). Toutefois le grand voyageur n'a pu la visiter pour nous la décrire, ayant dû rester enfermé dans le niellah' ^^K Fort heureusement, M. Mouliéras a obtenu d'un Ghaounais qui réside maintenant en Algérie les renseignements les plus complets sur sa ville natale (121 seq.). Mis en présence de la photogravure donnée par de Foucauld,

(1) De Lamartinière et Lacroix, p. 408. — Cf. De Foucauld, Reconnaissance, p. 6.

(2) Notre manque de compétence nous interdit de nous étendre sur les renseignements géographiques. Les spécialistes les plus distingués donneront proctiainement leur avis à ce sujet Rappelons seulement que M. Schnell, un des géographes qui ont le plus étudié le Maroc, apprécie hautement Le Maroc Inconnu (/7U). — Voy. en général pour la géographie des Djebala : De LamauTinière et Lacroix, DocumentSt I, pp. 407-46i. ,

(3) « Avec son vieux donjon à tournure féodale, ses maisons couvertes de tuiles, ses nusseaux qui serpentent de toutes parts, on se serait cru bien pluiùl en face de quelque boursr paisible des bords du Rhin tjue d'une des villes les plus fanatiques du Rif )>. (de Foucauld., Reconnaissanct p 8).

; (4) On appelle ainsi, dans les villes marocaines, le quartier réservé aux juifs. Cf. de Foucauld, Reconnaissance, p. 395.

Goo^ç:

Abdesselam (c'est le nom de cet informateur) a aussitôt reconnu sa patrie et a commenté la vue prise par le hardi explorateur de la façon la plus précise. Seulement, il s'étonnait fort qu'il n'y eût là qu'un côté d'Ech-Chaoun et il s'obstinait à retourner la gravure pour voir si le reste n'était pas derrière (130). Les indications recueillies par M. Mouliéras nous confirment que cette petite ville est indépendante <^> et ne relève en aucune façon de la tribu de Lékhmassur le territoire de laquelle elle se trouve (136). Suivant les lettrés chaounais (122), cette cité fut fondée par des Maures du royaume de Grenade qui, effrayés des progrès de la reconquista chrétienne, émigrèrent quelque temps avant la chute dç leur capitale <^). A part Ech-Chaoun et Tétouan, noys Le connaissions dans les Djebala (au sens étroit du mot) aucune autre ville ; l'auteur nous révèle la présence de bourgs énormes, pourvus de plusieurs mosquées dont l'une est ornée d'un minaret : tels les Béni Méjrou ou bien K'alaât Béni K'asem, dans les Béni Zéroual (89); tels encore El-Khzana et Béni Zid (119-120), véritables petites villes, non loin d'Ech-Chaoun, qu'elles égaient presque en importance. Ce sont là, pour les géographes, de véritables découvertes, tant était grande la pénurie de nos renseignements sur les Djebala avant l'apparition du Maroc Inconnu. Chemin faisant, l'auteur nous signale les ruines romaines (83, 91, 126 etc..) et les curiosités naturelles dont ses informateurs lui ont révélé l'existence (79, 81, etc . ..)

(( Les bosquets de notre pays ne contiennent aucun arbre épineux. On y trouve le myrte, l'arbousier, le frêne, le lentisque, le pin, l'oranger, la vigne, l'olivier. L'aspect riant de notre tribu lui a valu le surnom d'ElBahdja (la joyeuse) ».

(1) Cf. DE La.m. et Lac, Documents, 1, p. 353 et h. 1.

(?) Gf, id. : « On y compte deux fractions principales : Garoata et El Hadara r>. Ce passage nous confirme le renseignement de M. Mouliéras. sur une immigration Espagnole à Ech-Chaoun. Les Gharnàt'û, sont les

émigrants de Grenade(Ai3i-K.^) et les h'adhar (pluriel de h'adhri.^^^-'^s-^^) sont les autres citadins, demème qu'à Tlemcen, par exemple, la ville est divisée en deux çoffs : çoff n'adhrî, çofif k'ourougnli.

Ainsi parlait un habitant d'El Djaya (34). Cette énumération d*arbres implique^ non seulement la richesse, mais aussi une grande variété du territoire. La fertilité de FOued Ouarer'a est proverbiale <*). Cependant, malgré cette fécondité du sol, Tagriculture djebalienne est restée primitive. Naturellement îa faucille est le seul instrument dont on se serve pour la moisson des céréales (5) ; il y a même des tribus, comme les Cenhadja-t-R'eddou, où la moisson se fait à la main, en arrachant d*un seul coup les épis et les tiges (442).

Dans la plus grande partie des Djebala, les champs de chanvre et de lin occupent d'importantes superficies; le rouissage, le teillage, le tissage s'effectuent par les anciens procédés connus en Europe (502).

L'apiculture est très répandue. Dans telle tribu, les Béni Id'er, par exemple (502), ou les Çenhadja t-R'eddou (443), il n'y a, pour ainsi dire, pas une chaumière sans ruches ; on a vu des villages entiers êtie obligés de déguerpir devant les nuée3 des abeilles que Ton avait irritées par mégarde. Une fois, les Béni Ouandjel, victorieux des Oulad bou Slama, ayant mis le feu à un de leurs villages, Jes abeilles tombèrent indistinctement sur les vainqueurs et les vaincus et les niirent tous en déroute. La sériciculture, qui a peu à peu disparu de TAlgérie et que les encouragements officiels n'ont pas réussi à ressusciter, est florissante en maint endroit des Djebala (503). La soie est expédiée à Fas et à Merrakech, seuls pays où^ l'on sache la tisser.

Les Djebala, dont beaucoup boivent du vin, cultivent en grand la vigne (^), savent la piocher et la tailler (508). Les variétés de vignes cultivées seraient, au dire des indigènes, extrêmement nombreuses ; les diverses espèces de raisins portent les noms les plus bizarres : Bou Khenziry Bezzoul-eU Aouda, Taferialt, Ah'mar bou AmoVy etc. (449j. — L'olivier e3t aussi cultivé avec un grand soin et l'auteur nous donne les détails les plus complets sur la fabrication de Thuile d'olive (61,

(1) Cf. de Lam. et Lac, Documents, I, p. 4(i8.

(2) Cf. Id. p. 407.

449) (1). Uhuile de baies de lentisque est très employée pour l'éclairage ; on l'emploie aussi pour la cuisine, après lui avoir fait perdre sa saveur désagréable par une ébullition prolongée. Lliuile du bt'om ou pistachier de l'Atlas est aussi fort estimée (61).

Les pentes d'un grand nombre de montagnes djebaliennes • sont très boisées. Malheureusement, on exploite mal et on déboise à tort et à travers. La valeur du chêne-liège n'est même pas soupçonnée (76). Cependant, il y a des fractions de tribu, tomme les Béni Rzin, dans les R'mara, qui vivent de l'exploitation forestière. Ils débitent le bois, etl'ouadOuringa, flottable un peu en amont de Tazrouth, sert à son transport jusqu'à la crique d'El Djebha, où des balancelles l'embarquent pour Tétouan et pour les Galîya du Rif (304). C'est encore à Tétouan que s'en vont les bois coupés chez les Béni Grir de la même tribu de R'mara (292). Les Ktama'sont riches en cèdres (95), en arabe arez('^\ et les gens de la fraction d'El Khmis exploitent une forêt de ces magnifiques arbres, dont ils font des portes, des coffres, etc (109).

M. Mouliéras n'a point voulu s'avancer sur le terrain, peu solide encore, de l'ethnographie inaghribine (128). Il pense d'ailleurs, avec raison, que l'information orale ne fournit pour la solution des obscurs problèmes de races que des données sans valeur scientifique; il pense encore qu'en l'état où est la question des origines berbères il convient de laisser les anthropologistes poursuivre une enquête qui est à peine commencée et qui n'a encore donné aucun résultat positif. Parmi les trente et quelques naturels des DjeBala qu'il a vus à Oran et qui lui ont fourni les principaux matériaux de son

(1) Sïir la fabricaUon de l'huite cliez les indigènes, voy. Hanoteau et Letourneux. La Kahylieet les coutumes kabyles, 3 vcl. 8"», Paris, 1893, 2' éd., p. 520-525, et de Calassanti-Motylinski, Le Djebel Nefousa, l vol. 8-, 155 p., Paris, 1898-1899, pp. 109-111.

(2) Les pauvres tribus du Rif font bouillir une partie de l'écorce du cèdre pour la ramollip et s'en nourrissent. C'est le lah'm et arez^ la viande de cèdre. {Maroc Inconnu, I, p. 62).

œuvre, aucun n'élait blond. Tous étaient plus ou moins châtains, quelques-uns extrêmement bruns (777) <^).

Les Djebaliens ont une ethnographie à eux, qui est bien aijtrement simple : ila divisent tout simplement, leurs compatriotes en Rmara et Cenhadja et ils ont une tendance à étendre cette division à tous les Marocains et même, dans leur profonde ignorance, au globe terrestre tout entier (259). Quelques réserves qu'il faille faire à ce sujet, il y a lieu de retenir cette opinion des Djebaliens, qui ne doit évidemment pas être dépourvue de tout fondement historique (^>. Dans le Rif etdans les Djebala, les R'mara et les Cenhadja forment deux grands çoiTs entre lesquels sont rigoureusement réparties toutes les tribus (451-452). Cependant, il arrive que des fractions d'un çoff sont enclavées dans une grande tribu de l'autre çofT : il en est ainsi des Beni-bou-Zra, çenhadjiens qui sont englobés dans la grande tribu des U'mara proprement dits {Rmara sensu stricto) et restent profondément l)erbères au milieu des R'mara arabisés (285) (3).

Cette même tribu des Beni-Bou-Zra est un des rares groupes de popu'ation des Djebala qui parle encore un idiome berbère <^\ le thamazir'th (336). Il en est de même d'une partie des Ktama, celle qui es: contigue au Rif (95). La langue

(1) Les blonds sont au contraire nombreux cliez les Rifains. Cf. sur les b'onds au Maroc,. le travail de Quedenfeldt cité plus loin, p. 115 seq. Voyez aussi Maroc inconnu, I, p. 58, ligne 33.

(2) Les rensaignements fournis par le capitaine Thomas et utilisés par DE Lam. et Lac. Documents, I, 341, paraissent se rapporter en partie à cette division erénérale de*? tribus en R'mara et en (^enhadja. Ils concordent avec la liste donnée par M. Mouliéras, pp, 451-452. Cependant le capitaine Thomas range les Ktama dans les Cenhadja. tandis que M. Mou- Uéras en fait des R'mara.

(3) n y a aussi, çà et là, des populations plus ou moins noires descendant delà fameuse garde nègre créée par Moulaï L<;ma(»l etconnuesous le nom de Abld el Hokhari, par exemple chez les Béni Ah'med es i^ourrak' et chez les Béni Zeroual (de Lam. et Lac. Documents, l, p. 432 et 448: sur AWd el Bckhari, vov. Ez Ziani. Et Torcljman, trad. Houdas, p. 29 SRq et le Kitàh el Ifiti/<\a du Slaoui, t. IV. p. 26-27,)

(4) Cf. DE IjAM. et Lac, Documents, I, p. 3,")0, qui rangent R'mara et Ktama parmi les tribus du Rif, Il y a du reste à ce sujpt désaccord outre les Marocains eux-mêmes. D'après ces deux auteurs (p. 417) les Béni H'asan sont aussi de langue berbère, ainsi que de FoUcauld le déclare également {ReconnatBsance, p. 10.)

berbère recule peu à peu devant l'arabe, ici comme dans tout le nord de l'Afrique (^). Mais, dans un grand nombre de tribus, l'arabe est encore tellement mélangé de thamazir'th qu'il est méconnaissable: il en est ainsi chez les Beni-ben-Ghibeth, les Oulad-bou-Slama et les Béni Ah'med, où l'on observe des particularités dialectales curieuses, comme la permutation

du .^ ^ avec le r (374). En d'autres endroits ce n'est pas au

berbère seulement qu'il faut attribuer la corruption de la langue arabe : c'est ce qui arrive à Tétouan où la langue est altérée par

de nombreuses permutations du j etdu p-, du^ ^etdu», du^ ^1.

et du ^ ... (!201) <2) et où le vocabulaire lui-même contient des termes singuliers, comme AJl^, fontaine; Xc.*, marché aux

céréales, etc Cette corruption ^ est due peut-être à

Tinfluence des nombreux Israélites qui thabitent Tétouan et des Maures Andalous qui y ont émigré (202).

L'auteur donne (614-618) une anecdote en dialecte d'Ech- Chaoun : en y remarque la confusion, si fréquente en Algérie du ô et du o- <"^>, du ^ et du 3, l'emploi du j w et du ^ <5) comme particules d'annexion, desr métathèses comme noul

(1) Sur l'aire occupée par te berbère, voy. René Basset, Etudes sur les dialectes berbères, l vol. S", 164 p., Paris, 1894. (Bull, de l'Ecole sup. des Lettres d'Alger); p. Vl-IX, et, en ce qui concerne spécialement le Maroc, Quedunfeldt. Einih. u. Verbr. d. ÈerberbevoelU. in Marq/dw, in Verhandl. anthr. Ges., 1889. Nous croyons savoir, d'autre part, que M. de Calassanli-Motylinski prépare actuellement une carte de la répartition du berbère en Afrique.

(2) Sur la première et la troisième de ces permutations en berbère, voy. René Basset, op. laud., p. 29 et 45. Au sujet de la deuxième, cf. Fischer. Hieb- und Stichwaffen im heutigen Marokko^ in Mitth. d. Sem. f. Or. Spr^ z. Berl. lahrg. 11. Abth. II. Weslas. Stud., p. 2 du t. à p. — L'impossibilité de prononcer le » et sa transformation en ï ou en une sorte de hamza. se rencontre oTîne façon sporadique, chez nombre d'indigènes algériens.

(3) A Tlemcen, p. ex., on ne prononce q'une seule lettre se rapprochant beaucoup du w. Cf. Qttedenpeld, loc. cit., p. 191, n. 1.

(4) Est-ce la finale de l'arabe w* ? est-ce la préposition du génitif kabyle ? M. Mouliéras penche pour la seconde hypothèse 614, n. 2).

(5) L'emploi du 3 comme particule d'annexion parait général au Maroc, « mais nulle part, dit de Foucauld (Reconnaissance, U), avec autant d'excès qu'aux environs de Tétouan ». Certaines populations de la petite Kabylie emploient couramment comme particule d'annexion rft, ^^ et aussi le ^ simplement, de même que elli, ^' (Cf. Luciani, Les Ouled Athia de l'oued Zhour, in Rev. Afr., XXX IIP ann.. 4« trim. 1899. n« 195, p. 307-308). On peut remarquer que t^^y pour v^^> est un démonstratif et ^' un relatif.

t LES DJEBALA DU MAROC 11

pour loun 0), couleur, etc. Dans certains endroits la désinence a est changée en i, ce qui est un reste du berbère <2) et s'observe chez certaines tribus mal arabisées de l'Afrique septentrionale, les Kroumirs, par exemple (492) qui disent e1 mi poàirel ma et el mri pour el mra. Enfin le vocabulaire marocain diffère considérablement de celui du reste de l'Afrique Mineure el on trouvera dans le Maroc Inconnu un nombre considérable de mots qui ne figurent pas dans nos lexiques arabes-français (3).

(t) Ces métathéses sodI extrêmement communes dans les dialectes algériens. Ex : J-«^ pour ^^ , maudire ; v^^^s^ pour ^J^-ji , saisir ; s^Aa.lj pour wj . > répondre; -j^'J pour J ^ , passer, etc. . .

(2) Cf. Maroc Inconnu. I, p. 137 n. : Mousi pour Mousa. Bem Bou Yah'yi, tribu du Hif, pour Béni bou Yah'ya. Duveyrier, apud. de Lam. et Lac, Documents, I, p. 338, a mal entendu ce dernier mot.

(3) Relevons au hasard, parmi les nombreux vocables nouveaux ^ue cite l'auteur, une trentraine de termes que ne donne pas Beaussier :

^y , berriou, crottin de chèvre (104) — j.JjLL béllaidour, belladone

(309)— , j'fi^ , thi/î'aff impuissance artificielle, nouement de l'aiguillette

(499) — \Aij^y h'arrik\ plat composé de cardons et d'orties bouillis (418)

— i*Yj^ y h'aszan, maître d'école israëlite (143, n. 2) — w*» Lar^, viah'asin, raisins secs,noix, amandes, oranges, sucreries, desserts variés (38) —

^jj^^^cv , h'ammoumi, grain moisi dans le silo, en arabe algérien ^^^jy^^y mechroubi^l) — ^^Ij^ > khizzioua, djellaba épaisse, grossière, aux raies multicolores (96) — ^?^ j mokhfla, synonyme de l'algérien ^j^ , methred, plat en bois avec un pied (617, n. 18) — Xu*xâ., lihencha, sac en cuir des écoliers marocains (104)— ^^ , dlem, chène-liègo (370) — ^^^j > rif, armée, bandr;, troui-e (131) — ^jj y zernidj, thuya (394)

— AaA.x*- , sebniya, foulard de colon blanc (509) — ^jL^ , mealoukh, (littéralement a écorché »), imberbe (68) — f^'ic^**' » selham. burnous (553) — i^LiUj» , mcharet,, instituteur ambulant (351) — ^J^^ choun, poche (584) — ^=^y^^ , cikoulc, kouskous froid sans beurre ni graisse, arrosé seulement de petit lait (594) — '^j^ , t'bouk'a, panier rond lissé en palmier nain (5'J9) — 'lh)<o , diï'a, cris de joie poussés à l'unisson dans les fêtes (13) — v>i'-* > àïl, mignon (Maroc Inconnu.l, p. 50), fém. ^Lc , alla, prostituée (14) — ^j^ , k'erran, homme qui ne fait pas les prières à Fheure voulue, qui les joint et les dit en tht^ -.«.^ ois (263 n. 1) — cr^'-t^ y gbafi'i, répétition continuelle du mot a hou, hou » qui se fait dans les fêtes en dansant au son de la musique H 3) — ^j'^ y A-'emman; receleur (363) — cj^J^^j^ > merdeddouch, marjolaine, (148)

— A,i*^j.*U* , nichinxcha, nèfle du Japon (127. n. 1) — tj^'J^ > mers,

emplacement de plusieurs silos réunis (419) — À^^y , nsaha, tournée de

mendicité faite par des étudiants et des marabouts (78) — Xir***^I, En-

Nouskha, la mi-chàban (193, n. l) — c^^ , hellil, muezzin qui convoque les fidèles à la prière pendant la nuit (333, n. l).

Un des services les plus considérables qui auront été rendus à la géographie marocaine, c*est la fixation, par M. Mouliéras, d'une manière définitive, de Torthographe des noms de lieux, soit arabes? soit berbères. Tous sont écrits en arabe et transcrits en caractères français. On attend encqre un semblable travail pour TAlgérie ; s*il avait été fait, il eût évité aux cartographes des méprises extraordinaires et de continuelles incertitudes 0). L'auteur a signalé quelques-unes des erreurs singulières où sont tombés des voyageurs au Maroc, faute de connaître les éléments de la langue arabe : Tun croit que la vipère s'appelle lefaâ, parce qu'enroulée elle ressemble à la

lettre /a, ^. (545) ! l'autre affirme sérieusement que la lettre

by s , manque dans la langue des Rifains(546) ! (^\ Les orthographes les plus grossièrement fautives sont encore courantes de nos jours, comme cïwul, chellog^ pour chlouh', ou encore Bocoyas. Bekilya, B^l/covya^ pour Beklt'ouya, tribu dont il fut bsiucoup question Tan dernier à Oran (586, n. 1^ (3). Il est

(1) On ne saurait dire combien la cartographie alg:érienne a souffert et souffre encore de cette imprécision dans la transcription des noms propres arabes. La belle carte au l/50,0ii0' de l'Algérie est loin d'être exempte de défectuosités à cet égard. Toutefois cela n'est rien auprès de nos premières cartes qui mentionnaient des Djebel Manarf et des Oued Manarf \ Si l'on en croit le général Parmentier, il existerait encore, dans les archives militaires de notre colonie, une circulaire de Bugeaud datée du camp de l'Oued Manarf (Parmentier, Vocabulaire arabe- français des 'principaux termes de géographie, etc., 1 br. 8", 50. p. Alger. 1881 ; p. 2-3). Sur la carte générale de l'Algérie au 1/1.500.000» éditée en 1843, on trouve, dans l'Aurès, au nord de Sidi Abid, un village appelé Ouachhounn \

(2) H. Duveyrier, apud de Lam. et Lac, Documents, p. 396, n. 1, dit: « Melila, telle est la véritable orthographe, on écrit et on prononce en arabe aujourd'hui comme on écrivait au XI» siècle. Le site est fiévreux et melila veut dire en arabe chaleur fébrile. » On est stupéfait en préîîence de cette assertion de la part d'un voyaj?eur qui a séjourné à Melilla ; il suflftt en effet de s'adresser au premier marocain venu pour constater

?ue tous prononcent Mliliya. comme l'a constaté Mouliéras, Maroc nconnu, I, p. 151. Eidensc'henk et Cohen-Solal, Mots usuels de la langue arabe, 1 vol. Oran. 1897, p. 236, écrivent correctement XJLI.* Mliliya en arabe, mais leur transcription est espagnole. Le mot espagnol Melilla se rapproche assez de la véritable prononciation. Quant au mot melila, c'est un mot d'arabe littéraire qui n'a rien à voir ici. Rien n'est plus dangereux que do vouloir chercher l'origine des noms propres du nord de rAfri(iue dans les lexiques de Freyiag et de Kasimirski. C'est une observation qu'on pourra faire en prenant connaissance des trop savantes étymologies données par Largeau dans ses relations. A ce point de vue, de Fonça uld est à peu prés irréprochable ; il a su faire un usagt tellement judicieux de ses connaissances en.'irahe, que l'on n'a pas à lui reprocher de ces bévues si fréquentes chez d'autres. — En ce qui concerne le s^ certaines tribus le prononcent un peu comme un r (Quedenfeldt loc. cit., p. 192. n. 2)

(3) Pourquoi s'obstine- t-on à écrire Ri/f avec deux /" (451)? Quedenfeldt, loc, cit., p. 109, n. 3, avait déjà signalé cette ridicule orthographe.

vrai que mainte et mainte fois les arabes qui ignorent profondément le berbère ont été les premiers à estropier les noms propres ; ils écrivent Tsoul pour Dsoul (439), Chefchaouen pour Ech Chaoun (121), Acxla (nous écrivons Arzille) pour Azila (603), KIwW pour LekhlouV (506), etc. M. Mouliéras a mis un terme à cette confusion. Il a fait plus encore, il a tenté de nous donner Tétymologie ou tout au moins la signification courante de tous les noms de lieux et sa nomenclature du Maroc est destinée à faire loi parmi les géographes. On est tout surpris de retrouver au Maroc des villages portant le l

nom de Tlemcen (i) (486) ou de Ouahran, c'est-à-dire Oran (2). j

Désireux d'approfondir en , détail la vie matérielle des populations djebaliennes, l'érudit professeur de la Chaire d'Oran nous donne de nombreux détails sur leur alimentation. A l'instar de M.? Delphin (^\ il n'a pas dédaigné de nous exposer même des recettes de cuisine (385, n. 1). Dans mainte tribu des Djeba^a, la nourriture des habitants est fort grosssière : de pauvres peuplades comme les Ktama ou les Oulad Bekkar

ne dédaignent point les escargots et les champignons, qu'on I

mange bouillis dans l'eau (105) ; ils donnent la chasse aux gerboises et aux sauterelles, qu'ils mangent grillées (361). La

(I^ Le village de Tlemsoun, dans les Béni Messara. a Tlemcen, dans le dialecte des Braber du Maroc, signifie antique. Ex; Tlemcen elbeni ines d'ailemsan, Tlemcen est une ville antique. C'est pour celte raison sans doute que les Arabes appellent Tlemcen el djidar, mot qui signifie antique en Arabe vulgaire. » (Mouliéras. Les Beni-Upuen, étxide sur leur dialecte, l broch. S\ 78 p., Oran, 1895 ; p. 41). Agadir doit être l'équivalent de djidar, en sorte que les trois noms de Tlemcen semblent avoir la même origine. Les indigènes appellent aussi el Djidar d'autres villes comme Oudjda et Tak'demt ; le nom de cette dernière, arabe sous sa forme berbère, signifie aussi a ancien ». Cf. les célèbres tombeaux appelés Djedar aux environs de Frenda. Djidar au reste, comme Tlemcen, en berbère, se dit de tout édifice anticjue. En arabe littéral djidar signifie « muraille ». 11 y a un Ouad Tlemcin qui descend des pentes de TAurès oriental vers le Sud. Agadir signiue surtout « forteresse i». Cf. Agadir sur la côte occidentale du Maroc.

(2) Maroc Inconnu, I, 80. Cf. Beni-Isguen, p. 4o. Les aventureuses conjectures de Rixn, Origines berbères, in Rev, Afr,, XXXII* ann., n* 188, p. 97, ne sont guère vraisemblables.

f3) Voir la préface des exeellents Textes pour VEtude de VArahe varié, 1 vol. 18% VI - 367 p., Paris-Alger, 1891, du distingué directeur de la Médersa supérieure d'AIgefi p. III.

consommation de la viande de chacal est aussi fort à la mode (795, n. 1) et beaucoup de montagnards ne se font pas faute de manger du sanglier (^>. Par contre, dans d'autres tribus, le gibier est tellement délaissé qu'il pullule et que les lièvres et les perdrix causent aux vergers de grands dégâts (315). On ne sera pas peu surprie d'apprendre que le dindon se trouve dans la Basse-cour de certains villages de Meçmouda (487) : ceux qu'a vus l'informateur de M. Mouliéras avaient-ils été dérobés à des européens de la côte ? Il ne le sait, mais il est douteux qu'ils fussent régulièrement élevés. Parmi les animaux domestiques, il faut citer le furet, très répandu chez certains montagnards des Beni-H'assan et des Beni-Léït (757) qui le dressent à la chasse. Les chiens, comme partout en pays indigène, sont très méchants et occasionnent aux voyageurs de cruelles mésaventures (301)<'2). L'auteur ne nous arpprend nulle part que l'on consomme leur chair <3), non plus que celle des chats (*). Ces derniers sont élevés en grande quantité par les Héddaoua (184), confrérie de marabouts mendiants, fumeurs de'kif, qui vivent avec l'animal cher à Baudelaire dans une promiscuité complète («).

Les Djebala aiment beaucoup les liqueurs alcooliques et les scènes d'ivrognerie sont fréquentes chez ces musulmans (754). Non seulement les étudiants de certaines tribus boivent, à la barbe des marabouts, dans leurs orgies nocturnes, le vin acheté aux chrétiens et aux juifs de Tanger (608), mais il y a plus :^un

(1) Maroc Inconnu, I, 57. Ce fait n'a rien d'étonnant : le sanglier est presque la seule viande qu'aient à leur disposition les populations pauvres qui habitent en pleine forêt. C'est ainsi que, dans les mêmes conditions, certaines tribus algériennes mangent encore le sanglier (Voy. mon Excursion au Cap Bougarone, in Bull. Soc. Géog. Oran. XX* ann., tome XVTT, fasc. LX.XII1. avril-juin 1897, p. 237). C'est ainsi encore qu'au moyen-àge, alors que les forêts de chênes couvraient la plus grande partie de notre pays, la viande la plus usuelle était la vianue de porc (LavissE ET Rambaud. Htst. Gén., t. II, p. 4, n. t). Nous reviendrons du reste spécialement sur ce sujet Intéressant.

(2) Cf. Delphin, op. laud , p. 322 seq. et 354 seq.*

(3) Cf. Bertholon, La Cynophagie dans l'Afrique du Nord, in CR. 25* sess. AFAS. Carth. 1896, 1" part. Doc. o/f, etproc.-verb., p. 207-208.

(4) Les Arabes de la Dhahra (Maroc) mangent les chats sauvages (185, n. 1).

(à) Lfts fumeurs de kif, les h'echaichin sAnbleiit aimer a vivre en familiarité avec les chats. It y a à TIemcen quelques-uns de ces malheureux qui se promènent avec un chat sur leur épaule.

grand nombre de tribus fabriquent du vin (476, n.) que Ton conserve dans des jarres énormes, si profondes qu'un homme s'y pourrait noyer <». Chez les Béni Ah'med-es-Sourrak', les mosquées sont pourvues de chais oii sont emmagasinés vins, huile et çamet (764). Ce çamet est une sorte de gelée de raisin, obtenue par la cuisson du moût <2> et qui ne contient pas d'alcool ; mais il y a aussi du çamet alcoolique et les Djebala en font souvent abus (475, n. 1). Ils abusent parfois aussi de l'eau-de vie ou mali'ya (^^ que leur vendent les juifs de Tanger, de Tétouan, d'Ech-Chaoun (115). A côté des boissons alcooliques, il faut placer le thé, dont l'usage est excessivement répandu ; c'est du reste « la grande friandise du Maroc » (*); la poésie arabe qui a cours là-bas, reproduite et traduite par M. Mouliéras (481), peut donner une idée de l'amour qu'ont les marocains pour ce breuvage (594) <^).

On fume immodérément le kif<^^ chez les Djebala (20) ; les fumeurs les plus endurcis réveillent leurs sens blasés par des

(1) Cf. DE Lam. et Lac, Documents, I, pp. 325, 428, 438. L*usage des boissons fermentées est plus répandu qu*on ne se le figure parfois dans l'Afrique Mitieure ; sans parier du vin de palmier on lagyni, bien connu des Sahariens, on peut rappeler que les Indigènes de Dj'erba cultivent la vigne et fabriquent un vin grossier, que du reste il ne savent pas conserver (Bertholon, Exploration anthropol de l'île de Djerba, in l'Ant/iropologie, sept.-oct. 1897, n. 5. p. 560).

CD Voy., pour la fabrication du çamet, Maroc Inconnu, I, p. 55.

(3) Les juifs qui font une énorme consommation de mo/t'i/a la fabriquent eux-mèmes, « dans le Nord avec des raisins secs, dans la montagne avec des figues, dans le Sahara avec des dattes. Dans les villes la mo/i'ya s'achète par carafes au marché ; dans les campas^nes, chaaue maison distille tous les jeudis ce qu'il lui faut pour la semaine » (de Foucauld, Reconnaissance, p. 397, n. 1).

(4) DE Foucauld. Reconnaissance, p. 125, n. l. Le thé marocain est du thé vert importé d'Angleterre. On le prend en général très faible avec beaucoup de sucre et de la menthe.

(5) Le café est presque inconnu au Maroc, sauf dans les grandes villes et dans les ports ae mer (de Foucauld, op. laud., p. 126). Le cheikh El Habrl, des Béni Snassen, interdit le café aux Derk'aoua qui relèvent de de son autorité et ne leur permet que le thé. J)e même le thé est la boisson favorite des indigènes du Sahara central: ils le préfèrent infiniment au café que beaucoup d'entre eux ne connaissent pas ou n'aiment pas. Cf. FouREAU, Mon neuvième voyage au Sahara et aux pays touareg, in Bull. Soc. Géog. Paris, 7- sér., t XIX, 2* trim. 1898. p. 250.

(6) Cf. DE Foucauld op. laud.,p, 34 ; le sultan a le monopole de l'introduction du /rt/dans les villes, voy. Delphin, Textes, p. 108 et 110, sur le kif. Sur le tabac et le kif au Maroc, cf. une intéressante note de M. Fischer dans ses Hteô- und Stichwaffen im Marokko, p. 10, n. l* du t. à p. .

poignées de tabac à priser (^) dont ils bourrent leurs narines, tout en grignotant des noix et des raisins secs (10!)). Les Héddaoua surtout, cette société de Clopins Trouillefous, font un grand abus du kif <=2) à Texemple de leur patron Sidi Héddi (186, 189). Certaines tribus tirent d'importants revenus de la culture du chanvre à fumer <3) : celle de Ktama est célèbre dans le Maroc entier par son kif <*) et on y vient s'approvisionner de tous les points du R'arb (1)6). On absorbe aussi, sous forme d'électuaire, la graine du Wachich O'^) et l'opium <^).

Uhabit national des Djebala, si Ton peut s'exprimer ainsi, c'est la djellaba O), sorte de long vêtement, avec un capuchon et de très courtes manches. II y en a de plusieurs sortes : il y a la r'orahirja, toute noire, complètement fermée ; la d'ihiya, gris cendrée ; la fah'ciya à raies blanches et noires ; la chaonniya, très courte, avec un long capuchon ; Voitazzaniya^ longue, légère, bordée de soie ; la /c/ursiowa, couleur carotte, etc. (16-17) (8). Plusieurs tribus s'adonnent spécialement à la fabrication des djellaba et quelques-unes sont renommées pour

(1) L'usage du tabac à priser, employé seul est très-rare au Maroc Cde FouCAULD, op. laucLf p. 35). Il est répandu chez bon nombre de tribus algériennes, qui l'absorbent par la bouche.- Le tabac à fumer ne s'emploie guère au Maroc que mélangé au ktf. Les juifç seuls fument la cigarette (DE FouCAULD, loc. Cit.) Cependant, dans certains k'çour du bahara marocain, tout le monde fume le tabac (irf., p. 123).

(2) Dans une grande partie du sud marocain, lekif est a l'apanage des chérifs et des marabouts ; ils le fument en l'arrosant de grands verres d'eau de vie » (id., p. 168).

(3) Le A'i/est une variété du Cannabis sativa, L., à feuilles et à graines

?lus petites que le type (Battandier et Trabut, Flore de V Algérie, vol. 8^ XI-825-XXrV p.. Alger, 1888-1890 ; p. 809).

(4) Cf. DE FouCAL'LD, Reconnaissance, 35. n.

(5) Cf. Delphin, Textes, p. UO.

(6) Maroc Inconnu, I, p. 62. Pour tout ce qui concerne l'alimentaUon, le thé. le tabac, etc., au Maroc, voy. l'important travail de Queden- FELDT, loc. cit., 1887. p 241 seq. ^

(7) Cf. DE Lam et Lac. Documents, I, p. 408, à qui une coquille fait écrire djebala. de Foucauld, Reconnaissance» p. U, p. 23, écrit cot\^iSLiament djelabia pour djeliabiya, forme employée ça et là, particulièrement dans ie£^ villes et en dehors dfes pays où ce vêlement est habituel. Mais le terme de beaucoup le plus répandu est djellaba. Cf. Delphin, Textes, p. 49 (proverbe sur Sidi Ah'med ben Yousef), el Quedenfeldt, Eint/i. etc.... p. 119. u. 1.

(8) Cf. Delphin, Textes, p. 194, p. 196.

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