‹ Les djebala du Maroc, d'après les travaux de M. Auguste MouliérasChapitre 2 sur 5 · LES DJËBALA OU MAROC · texte numérisé non relu

LES DJËBALA OU MAROC

cela, par exemple les Cenhadja-t-el Out*a(416). Le burnous est fort rare ; généralement les djebaliens ne le portent que le jour de leur mariage et, dans maint hameau, il y a un burnous de noces, déposé chez un notable de Tendroit et qui sert à tous ceux qui se marient (495). Le marabout Bou-Selham dut son nom, qui signifie l'homme au humouSy à ce qu'il portait toujours ce vêtement, en dépit de la coutume des Djebala (553).

La terame djebalienne est souvent belle : les femmes de telle tribu, comme les Béni H'ouzmer, par exemple, sont renommées pour leur beauté (199). Il est vrai que Tidéal du marocain en cette matière est bien différent du nôtre : ce qu'il estime le plus chez la femme c'est l'embonpoint, en sorte que la beauté est affaire de kilogrammes et que l'esthétique n'est plus qu^ie arithmétique. Les malheureuses que leur maigreur déparent aux yeux de leurs contribules absorbent Voudhmiy la Dianthella compressa, (Clauson) des botanistes. On met la racine de cette plante dans des outres à baratter et le beurre ainsi tait a, dit-on, la propriété de faire engraisser (476). En mainte tribu, les femmes sont très libres, vont et viennent sans voile ; dans celle d'El Branès, par exemple, elles peuvent circuler à visage découvert (356) ; ailleurs, comme chez les Mernisa, on leur réserve sur le marché un enclos où les hommes ne peuvent pénétrer (365). Malgré l'effroyable relâchement des mœurs, l'adultère est relativement rare, car il est réprimé par des peines terribles. Chez les Beni-Zeroual, comme chez beaucoup d'autres tribus, l'homme coupable d'adultère a les yeux crevés avec une faucille rougie à blanc (18). Quant à la femme, elle expire sous les coups de bâtons et les huées de la populace (51). D'autre part le nombre des prostituées et des ignobles personnages connus sous le nom de ail est évidemment un dérivatif à la lubricité bien connue des Djebala.

Privilégié entre tous, l'informateur principal de l'auleur, Moh'ammed ben Tayyeb peut partout, chez ses coreligionnaires, approcher du beau sexe sans exciter la jalousie de qui que ce soit. Son air étrange et illuminé, qui /ait qu'on le prend pour un bienheureux, le rend particulièrement vénérable aux yeux

des femmes (207-208). Nous les avons vues bien souvent, à Oran ou à Tlemcen, arrêter noire derviche, baiser sa main ou le pan de son manteau et lui adresser, en pleine rue, quelque requête à laquelle il répondait d'un ton divinement supérieur. C'est ainsi que dans les Djebala, il allait impunéuïcnt se désaltérer à la fontaine du village, au milieu des femmes qui puisaient de Teau, ce qui aurait valu à lout autre qu'à lui une cruelle punition de la part de la Djemaà (48). Même dans des tribus, comme les Beni-Smih', où les femmes sont d'une sauvagerie excessive, Moh'ammed était toujours le bienvenu au milieu des groupes de ces dames et n'excitait ni leur frayeur, ni la jalousie des hommes (297-298).

La femme, pas plus chez les Djebala que dans le restant du Nord de l'Afrique, n'est cette esclave qu'on a voulu nous représenter. L'auteur a déjà, et avec raison, protesté contre ce préjugé si répandu, qui veut que la femme indigène ne soit entre les mains do son mari qu'un instrument de plaisir et de travail (^>. Il revient encore sur ce point et il y insiste particulièrement dans quelques pages fort intéressantes (736-740). Quant à l'ignorance de la femme, elle est loin d'être aussi générale qu'on peut le penser. Le lecteur sera certainement surpris d'apprendre qu'on a vu à Fas une femme, El Aliya bent Si-t'-Tayyeb, qui professait dans une mosquée un cours de logique et qui expliquait à des étudiants des deux sexes le commentaire d'El Azharisur la Djaroumiya (741). Evidemment, c'est là, et l'auteur en convient, une exception ; nous sommes loin de la société des Rostemides de Tiaret où il n'y avait pas une servante qui ne connût les signes du zodiaque 1 <2). U y a bien, ça et là, dans les Djebala, quelques femmes qui savent lire et écrire, mais c'est encore assez rare et le djebalien répète volontiers : .-->-'' ^--^ y^ «^L**^'! ♦^IxV « instruire les femmes, c'est détruire la religion ». Gela n'empêche pas toutefois que

(1) Maroc Inconnu, I, | j». 133-134.

(2) Masquera Y, Chronique cl'Abou Zal.aria, I vol. S», LXXIX-4I0 p , Alger, 1879 ; p. 78.

rinfluence morale de la femme dans la société djebalienne reste très grande (ï).

Malgré cela, le mariage, comme dans toute l'Afrique Mineure, a le caractère d'une vente. La jeune fille n'est point consultée (494), et le plus souvent les deux époux ne se sont jamais vus ('). Le cadre restreint de notre article ne nous permet pas d'entrer dans le détail des cérémonies qui accompagnent le mariage chez les Djebala (495-491)), et qui du reste ne diffèrent pas sensiblement de ce qui se passe ailleurs dans l'Afrique du Nord. Pour la même raison nous ne pouvons nous étendre sur les rites et usages funéraires en usage dans le Nord du Maroc, et auxquels M. Mouliéras a consacré do longs développements (425-435). Notons seulement que Ton garde relativement peu de réserve dans les cérémonies funèbres (433). Les femmes ne se déchirent point les joues et ne poussent pas de lamentations comme cela se pratique en Algérie (427) (3).

La mort, chez les Djebala, est méprisée et ces rudes populations sont en général braves. La peur de l'au-delà ne les hante pas. Bien au contraire, le marocain pense que l'existence terrestre est mauvaise, que toute agitation est stérile, que

(1) ViLLOT. Mœurs, coutumes et institutions des indigènes de V Alger ie, 1 vol. 18°, X-521 p., Alger, 1888; d'ordinaire si exact, nous semble s'éloigner de la vérité lorsqu'il dit, p. 115, que l'indigène ne demande que rarement conseils ou consolations a sa femme . — HuaONNET, Souneyiirs d'un chef de bureau arabe, 1 vol. 12», 286 p., Paris, 1858; p. 1)8 seq.. nous parait donner une appréciation beaucoup plus juste. Voy. surtout Mercier, Condition de la femme musulmane clans l'Afrique septentrionale, 1 vol., 155 p., Alger, 1895, passini.

(2) Ce caractère de vente nous semble en fait, indul)i table, malgré Topinion de Mercier, op. luud., p. 82 seq., qui exantine surtout le

g oint de vue juridique, et de Huocnnet, op. laud., 92. Voy. à ce sujet ANOTEAU et Letourneux, La Kabylie, 3 vol., 8% Paris. 2» éd.. IJtOJ ; t. II, p. 140 seq. et Villot, op. laud., p. 81.

(3) ()n pourra comparer la description des cérémonies du mariage et de l'enterrement chez les Djebala avec les descriptions analogues publiées en Algérie ; l'extrême aboudance de cette littérature^ nous interdit de donner ici même les principales références. Voir les ouvrages de Villot, Hanoteau et Letourneux, Kéraud, Daumas, Bonnafont, Fromentin, Trumelet, Largeauj Masqueray» etc., etc.

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l'homme est créé pour les joies futures. Cest, nous dit M. Mouliéras, un pessimiste terrestre et un optimiste céleste (621). De l'avenir terrestre, il ne s'occupe pas ; ici-bas, il vit dans le passé, méprisant tout progrès et répétant : Ems kheir min el youm, c'est-à-dire : a Hier valait mieux qu'aujourd'hui i> (^>.

Le trait dominant de leur religion, c'est, comme dans tout le Maghrib, le culte des saints, le maraboutisme : pas un hameau qui n'ait son ouali. Parmi cette foule de saints, quelques-uns se détachent et sont universellement révérés : tel est le célèbre Sidi Abdesselam ben Mechich (■^) en l'honneur de qui s'organisent des pèlerinages monstres (171) et à qui on rend un culte digne d'un dieu. Au reste le nombre des familles de marabouts est incalculable chez les Djebala qui, déjà arabisés, sont atteints de la manie de la généalogie chériiienne (306). Les bourgeois gentilshommes sont nombreux chez eux et le deviennent de^plus en plus <3).

Parmi les familles maraboutiques les plus influentes des Djebala, il faut citer au premier rang la maison d'Ouazzan <*^, où se trouve le Conseil supérieur de l'ordre des Tayyibiyin, peu connus sous ce nom au Maroc, car on les appelle généra-

(1) Oq reconoait là la thèse développée par M. Lapie dans son iotéressaut livre Les civilisations tunisiennes, t vol. 12', 304 p., Paris, 1898.

(2) DE La.m. et Lac. Documents, U 368. Voir ea s^énéral. pour tout ce qui concerne les marabouts des Djebala et du Uf, Te très intéressant chapitre VIII de cet ouvrage, intitulé ; Influences religieuses et politiques du Nord-Est du Maroc, p. 361-389. On ne manquera pas de remarquer la concordance qui existe entre les données fournies par les Documents et les renseignements contenus dans le Maroc Inconnu qui complètent plus d'une fois les premières.

(3) Voy. au sujet des fausses généalogies chériflennes GuiN, De la

suppression du manuscrit : . j-^jï?^' J.AxJ) p-j-^ ^r— t Y'^^r^J^ J^J^^ > in Rev. Afr., XXXI* ann., u* 181. janv. 1887. p. 72-80. Cf. le proverbe :

iJy^jLj ,y— J«iJÏ 0'^^-*-J c^^'^'^ A;LxU

« Ennoblissons-nous en prenant M titre de chérif, disait un jour un jeune ambitieux à son père. — Attends, lui répondit celui-ci, que soient morts ceux qui nous connaissent ». Cité par Feraud, Les Harar, in Rev. Afr., XVIIP ann., n- 103, janV. - févr. 1874, pp 21-22.

(4) DE Lam. et Lac , Documents, I. pp. 372-386. — Ouazzan veut dire a le poseur » en arabe. Il est bon toutefois de remarquer que ce nom se rencontre ailleurs : il y a un Ouojsen dans le Djebel Nefousa. Cf. DE Galassanti-Motylinski, op, iaud., p. 108.

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