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CHANT PREMIER

Le Roumain ne périt pas.

(Proverbe populaire.)

Les flots passent, les pierres restent.

(Proverbe populaire.)

Du sommet altier des Carpathes,

Du sein des forêts de sapin,

Je jetai mes regards au loin

Dans cette vallée profonde,

Et de brillantes fleurs couverte.

Qui s'étend, comme un voile immense.

Jusqu'au Danube majestueux.

Et du Danube à l'iiorizon

Jusqu'au Dniester, jusqu'à la mer.

Et dans ce large et long désert

(*) Cette pièce est encore inédite; nous la devons à l'obligeance du poëte, qui a bien voulu nous la communiquer.

Que découvris-je avec mes yeux?

J'y découvris un jeune brave,

Robuste comme un chêne dans sa force,

Superbe et fier comme un lion,

Et valeureux comme un Zméou (').

Son bras gauche était recourbé

Sous un bouclier de fer ciselé,

Et sur lequel on voyait luire.

En relief, une louve d'argent

Qui paraissait toute vivante,

Et deux enfants sous cette louve

Qui semblaient vivants tous deux.

Son bras droit tenait une épée ;

Et ses pieds étaient chaussés de sandales,

Et sur sa tête, avec noblesse.

Il portait un beau casque d'or,

Ainsi que Mars, dieu immortel.

Ce héros était à cheval,

Sur un cheval blanc, immobile,

Et immobile aussi lui- même.

Il fixait des yeux l'Orient.

Ses deux yeux se mouvaient ;

Ils parcouraient comme deux aigles

La ligne de l'horizon gris.

Vaste, désert, mystérieux.

Où, comme à travers un rêve.

On entendait, par intervalles,

Un bruit confus de voix étranges

Qui descendait du Nord.

Et des clameurs longues et sourdes

Qui s'élevaient de l'Orient.

L'herbe des champs était immobile ;

La feuille au bois ne s'agitait pas ;

(M Être mythologique, dragon ailé.

Le ruisseau pur ne murmurait pas dans Fherîje;

Et dans le nid, caché dans les feuilles,

Les petits oiseaux ne chantaient pas ;

Tout l'univers visible aux j^eux

Comme la mort était muet.

Et semblait être dans l'attente

Des aquilons tempétueux.

Un aigle seul au haut du ciel

Traçait des cercles dans son vol.

Tandis que l'ombre de ses ailes

Papillonnant sur cette plaine

Voltigeait autour du héros.

— Qui donc es-tu, brave guerrier.

Dans ce désert ainsi perdu ?

— Qui je suis?... soldat romain, Soldat de l'empereur Trajan.

— Que cherches-tu, brave guerrier.

Tout seul ainsi dans ce désert?

— Rome, ma mère, Rome l'antique A mis cette arme dans ma main Et m'a dit de sa voix puissante :

« Fils bien-aimé, toi, mon élu ; « Toi, de tous mes enfants chéris « Le plus puissant dans les combats, « Va en Dacie, cours à l'instant, « Cours anéantir les barbares, « Et veiller sans cesse à ma garde , M En sentinelle valeureuse.

« Va aux confins de mon empire

« Faire un rempart de ta poitrine ,

« Car on entend ïi l'horizon

« Un bruit sourd de pas ennemis ,

« Un grondement de voix barbares ! »

Je suis venu et j'ai vaincu !

J'ai dispersé tous les barbares ;

Et sur le sol de leur pays

Régnant en maître souverain

J'attends les hordes ennemies ,

J'attends les fléaux destructeurs ,

Qui, du Nord et de l'Orient,

Viennent comme un déluge immense ,

Et bientôt auront envahi

Le monde entier sur leur passage.

— Malheur à toi ! pauvre guerrier...

Tu vas périr dans ce désert...

— Moi , périr, moi ! jamais , jamais ! Vienne un monde altéré de sang ; Vienne une mer de flamme ardente , Ils ne pourront m'éloigner d'ici :

Ce qui est vert jaunira ;

Les grands torrents dessécheront;

Et le désert , toujours , sans cesse ,

Autour de moi s'élargira ;

Mais moi, debout, toujours debout

A travers les flots enflammés,

A travers les hordes barbares ,

A travers les fléaux cruels ,

Je lutterai, je combattrai

Sans être atteint par le trépas ;

Car je suis Romain , dans ma puissance ,

Et le Romain ne peut périr!

A peine a-t-il parlé , voici soudain

Briller comme un éclair au ciel ,

Voici briller, siflQer, venir

Une flèche ardente... Elle frappe

Son bouclier qui vibre , résonne

Et la repousse sur le sol ,

Ainsi qu'un serpent venimeux.

Derrière elle, dans le lointain,

Apparaît un nuage noir

Et plein de bruits tumultueux ,

Qui , toujours vient , grandit sans cesse ,

Et s'étend, couvrant de la plaine

Tout ce que l'œil peut embrasser.

Entre le Nord et l'Orient.

Sentinelle ! veille à ton poste !

Le nuage terrible avance.

Sentinelle! parais... alerte!

Le nuage crève... Ah ! voici,

Voici les langues ennemies ;

Voici les hordes trop cruelles

Des Gépides et des Bulgares,

Et des Lombards et des Avares.

Voici les Huns , voici les Goths :

Ils accourent , comme un déluge,

Sur des coursiers, rapides comme des hirondelles,

Libres, ardents, sans freins, ni selles.

Coursiers agiles comme le vent...

La terre en tremble sous leurs pieds.

Ils sont nombreux comme le sable des mers !

Nombreux comme les cris du remords

Dans une conscience criminelle et sanglante.

Dans une âme livrée au péché.

En guerre le guerrier ! Frappe, combats à mort !

Deviens une foudre irrésistible.

Deviens Danube furieux.

Deviens destinée implacable, Car le déluge avance, hélas!

Et désormais malheur à toi !

« Qu'il vienne! »

Ainsi qu'un grand rochei- Qui du haut des monts se détache, Tonne, roule, tombe et écrase Les vieilles forêts sur son passage Jusqu'au fond des vallées.

Tel le guerrier de sang avide Précipite son coursier blanc Sur les forêts au loin mouvantes Des barbares envahisseurs.

Et les attaque et pénètre au milieu d'eux. Et les fauche comme des gerbes, Brise leurs rangs et les repousse, Et les poursuit en vainqueur.

Son beau coursier dans sa fureur, Ivre de sang, hennit et mord.

Il foule aux pieds des corps mourants, Brise des fers retentissants.

Et pousse toujours en avant Dans la mêlée et dans le sang.

Combat cruel ! affreux spectacle !

Le fils de Rome est comme un dieu.

Ses yeux ardents sont pleins de feux, Des milliers d'éclairs l'environnent Au choc des armes résonnantes.

Les haches volent dans les airs, Les cordes vibrent dans les arcs, Et les flèches en plein soleil Par milliers sifflent et se croisent.

Les chevaux sautent et hennissent, La lutte hurle et se resserre,

Et les barbares tous en masse

Se livrent en proie à la mort.

Dix tombent morts, cent tombent morts.

D'autres centaines les remplacent.

Mille et mille ont trouvé la mort ;

Des milliers d'autres les remplacent.

Mais le héros, avec son épée.

Trace un sillon dans la mêlée

Et se rit des flèches sans nombre,

Car il est noble, il est Romain,

Il porte en lui sept existences.

L'hydre barbare en vain frémit de rage.

Courbe et recourbe ses anneaux,

Hurle, gémit, grince des dents

Et l'entoure de ses replis ;

Le fils de Rome, en son ardeur,

A saisi l'hydre dans ses mains,

L'étreint, l'étouffé, la brise

Et la dompte et la jette à terre.

Victoire ! victoire ! victoire !

Ils fuient, les Lombards, les Avares ;

Ils fuient, les Gépides, les Bulgares ;

Ils fuient, les Huns; ils fuient, les Gotlis,

Ainsi que des flots qui débordent.

Ils s'en vont comme le vent.

Assourdissant la terre entière

De leurs gémissements amers

Et de leurs hurlements barbares.

Où sont les langues ennemies ?

Où sont les hordes implacables?

Elles ont disparu soudain,

Ainsi qu'au matin de l'Automne

Fondent aux rryons du soleil

Les vapeurs grises, malfaisantes.

Au loin elles ont disparu :

Et le héros seul est resté ; Les flots mugissent, les flots passent, Mais les rochers restent debout.

Comme eux debout est le Romain, Car le Romain ne peut périr.

(1) Nous espérons pouvoir donner un jour la suite de ce beau poôme.

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