‹ Les doasChapitre 5 sur 33 · LE BRIGAND ET LA NONNE · texte numérisé non relu

LE BRIGAND ET LA NONNE

L;i-liaiit, sur la montagne, dans le jardin du couvent, certaine jolie nonne pleure et soupire chaque nuit après les bonheurs de ce monde :

« Depuis ma plus tendre enfance, dit-elle, je suis oubliée de tous les miens; et mes parents m'ont abandonnée sans pitié dans un désert !

« Innocente ! je fus condamnée et punie dès le jour de ma naissance , hélas ! et je me sentis privée pour toujours des joies de ce monde !

(( Passant ma vie dans une éternelle amertume, mes yeux pleurent , mon àme gémit sans cesse, et , pareille au fruit qui tombe de l'arbre, je sens ma vie s'éteindre dans sa fleur.

u Ah ! puissé-je voir à l'heure même le terme de ces jours de douleur ! Vienne la mort que j'attends comme une douce consolation !

— Qu'oses-tu souhaiter, ô ma sœur chérie ? dit tout à coup le brigand de la forêt. Comment! toi , dont les

yeux resseiubleiil à la mûre de nos montagnes ; toi , charmante Heur de muguet...

« Toi, mourir, ô douce merveille démon pays!.... Mais ne crains-tu pas le Seigneur Dieu?... Allons, ma chère et jolie sœur, fais trois fois le signe de la croix, et adresse-lui une courte prière pour implorer son pardon.

« Maintenant, si tu veux que tes yeux étincellent comme un paradis plein de joies divines ; si tu veux que ton cœur s'anime et s'ouvre comme la fleur des champs ;

(( Viens avec moi au sein de la vei'te forêt, viens entendre la doïna du regret quand mes braves compagnons descendent dans la vallée par les sentiers perdus ;

(( Viens voir l'oiseau de proie s'élancer du haut des rochers sur le corbeau qui croasse au fond du précipice ;

(( Viens voir surtout comment le Ciocoï se plie en deux quand il m'aperçoit , et comment il oublie son arrogance pour tomber humblement à mes genoux.

(( J'ai deux coursiers, deux dragons rapides

deux! Même le vent ne peut les dépasser; j'ai

douze compagnons d'armes, et quatre pislolels à ma ceinture.

(( Je porte sur ma poitrine une petite croix qui contient du bois de la sainte croix et de saintes reliques; et , dans ma poitrine, je porte un cœur brûlant comme tes lèvi'ps brûlantes.

(( Je possède une pierre précieuse qui reluit pendant la nuit , de même que tes yeux quand ils guettent le bonheur éloigné.

(( Abandonne tout : cellule, calotte, chapelets, mantille, et, si tu désires être joyeuse comme un jour de bravoure ,

« Suis l'homme brave qui t'appelle au sein des bonheurs de ce monde ; car , une fois sa compare, tu ne courras plus risque de prendre jamais le voile. )> .

On ne sait si la nonne a suivi le brigand ; mais, depuis, on n'entend plus des soupirs et des sanglots dans le jardin du couvent, là-haut sur la montagne.

KRAIU-NOU

ou LA NOUVELLE LUNE

A cette heure du soir, où l'oiseau vole à son nid en jetant un petit cri plaintif comme un soupir; à cette heure du crépuscule où il replie sa tête sous son aile et s' endort doucement parmi les feuilles;

Zamfira, triste et pensive, sortait de sa tente et fixait des regards liumides de larmes sur la lune qui répandait sa blanche lumière sur le front de la jeune fille.

Depuis ^ue la charmante enfant souriait dans le monde cdhime la fleur des champs, le soleil seul avait déposé des baisers sur son sein vierge et sur ses yeux brillants.

Ses cheveux, noirs comme une nuée d'orage, tombaient jusqu'à ses pieds le long de son beau corps, et souvent la jolie fille se cachait dans ses cheveux pour se mettre à Tabri du soleil.

Mais surtout quand elle portait sur sa tête une kofitza (') pleine d'eau fraîche destinée à ses frères ; quand sa petite bouche devenait humide, et que la fleur placée sur son sein était voluptueusement soulevée par les mouvements onduleux de sa poitrine....

Oh ! alors tous les passants qui la rencontraient éprouvaient tout i\ coup une soif ardente ; ils lui demandaient un peu d'eau et en buvaient longtemps en regardant la jeune fille; puis ils s'en allaient en soupirant sous l'influence d'un vague désir.

Elle chantait gaiement comme l'alouette qui s'élève joyeusement dans l'air pendant l'été, et à sa voix la campagne résonnait doucemejit : on aurait cru entendre le vol d'un esprit mystérieux.

Souvent les vieillards, assis en rond autour du feu sous la tente, se plaisaient à écouter ses chants; souvent aussi ils consultaient les sorts pendant la nuit aux lueurs de la lune, et prédisaient de belles destinées à la jeune fille.

(') Kofitza est uno espèce de broc en ?)ois.

Mais un soir, Ih-liaut, sur la colline, une vieille sor-, cière consulta les quarante et un grains de maïs (^), et dit tout à coup en frémissant : a 0 ma fille, tiue Dieu te préserve du bel étranger à la voix caress^ite ! »

Dès lors Zamfira apercevait souvent une ombre glissante parmi les nuages, et toute la nuit elle restait pensive, le cœur dévoré de vagues désirs, l'àme pénétrée de doux frissons. . . ^ .

En ce moment elle était sortie de sa tente pour fixer ses regards humides de larmes sur la lune, et sa voix mélancolique chantait ainsi :

(( 0 croissant lumineux, tu m'as trouvée toute en larmes ; tu m'as trouvée avec des pensées tristes et avec la figure assombrie.

(( Mon cœur regrette, mais que regrette-t-il ! Je ne sais ce qu'il veut, je ne sais ce qu'il désire, mon pauvre cœur !

« Car il entend pendant la nuit des frémissements d'ailes, et puis de doux chuchottements qui lui parlent du haut des nuages.

« Puis, quand les rayons du jour viennent resplendir là-haut, mon pauvre cœur songe encore longtemps au rêve évanoui de la nuit.

(( 0 croissant lumineux, sois le bien venu parmi nous ; mais, quand tu nous quitteras, ah ! ne va pas laisser après toi le regret amer qui dévore mon âme.

« Laisse-moi avec un collier de beaux ducats, et une écharpe blanche et des babouches rouges.

(( Laisse-moi surtout bienheureuse, et fais que mon

(') Les diseuses de bonne aventure se servent do quarante et un grains de maïs.

vœu s'accomplissii avanl ton départ d'ici, û croissant l)ien-ainîé. »

Voilà (Ju'un bel ('Irangor passant dans la sombre vallée entendit la voix de la jeune fille o\ vint s'arrêter en face d'elle. -

Doux étaient les yeux, douce était la figure, douce aussi était la voix de cet étranger, car la nuit fut bientôt passée, et l'aurore trouva la belle enfant toute joyeuse.

Trois jours après elle portait à son cou un collier de superbes ducats ; elle avait sur les cheveux un voile blanc; mais, hélas! plus de Heurs roses sur ses joues.

Trois jours après, le croissant s'effaça du ciel, el, comme lui, le bel étranger disparut. La pauvre fille s'assit au bord du chemin, et le regretta beaucoup et pleura beaucoup après lui.

Trois jours après, là-bas, dans la vallée, il ne restait plus que son tombeau, et bien longtemps on entendait une voix plaintive passer dans le vent de la nuit et répéter avec douleur :

(( Toi, qui vas gaiement sur la colline pour confier les secrets de ton ame au croissant de la lune, o pauvre jeune fille, fuis à la tombée de la nuit, fuis le bel étranger à la voix caressante. »

LA JEUNE MAGHIARE

Que de larmes amères, que de larmes de regret répandeut deux beaux yeux au delà de la frontière ! Comme il palpite, comme il soupire, un pauvre cœur dévoré de tourments, non loin d'ici, dans le pays voisin!

Ils sont beaux ces yeux comme des yeux du paradis ; ils sont doux comme le soleil de mai. Fier est aussi le cœur qui gémit, car il s'agite dans le noble sein d'une jeune Maghiare comme une bête fauve dans sa cage.

Frère ! si tu avais les ailes de l'oiseau ou celles du vent pour parcourir le monde, tu ne trouverais nulle part, ni aux rayons brillants du soleil, ni dans la fraîcheur des ombres, une fleur aussi belle que la jeune Maghiare.

Son sein a la douce blancheur du lis, et cependant il exhale des soupirs douloureux; ses yeux noirs sont pleins d'une flamme ardente, et cependant, hélas! ils fondent en pleurs sur sa blonde figure comme des nuages de pluie.

Car un célèbre prince de la Romanie a traversé les montagnes, envahi la Hongrie et réduit à l'esclavage

bien des malheureux et plus de mille nobles Maghiars !

Le prince romain est parti i)Our retourner dans ses États; les esclaves, oblig(''s de suivre leurs maîtres, ont quitté leur pays en pleurant, et la jeune Magliiare est restée seule, triste, les larmes aux yeux et le regret dans l'âme.

Voici trois jours qu'elle gémit constamment; trois jours qu'elle regarde fixement sur la route; mais elle n'aperçoit rien, hélas! et le bien-aimé qu'elle attend n'apparaît pas!

Où donc est ton amant? dans quels chemins s'est-il égaré? Où peut-il être, grand Dieu ! qu'il tarde ainsi depuis trois jours à accourir auprès de toi, charmante lille?.,. Ah ! qui pourra dire où il se trouve, qui le pourra?

Hélas ! comme toi il verse des larmes amères, des larmes de regret, au delà de la frontière ; comme toi, il soupire, le cœur dévoré de tourments et d'amour, non loin d'ici, dans le pays voisin.

Or, si tu veux le voir encore, il faut courir par delà les grandes montagnes, dans la terre du bison (*), là où gémissent au sein de l'esclavage bien des malheureux et plus de mille nobles Maghiars !

Par delà les montagnes, par delà les forêts, par delà les fleuves profonds, dans cette contrée où les fleurs sont si brillantes, où les jeunes filles sont si belles, où les Doïnas sont si touchantes !

Il faut aller du côté du soleil levant, dans ce pays (pli n'a jamais été soumis par les armes, là où les glaives sont implacables, où il croît des forêts de chênes sur les montagnes, là enfin où il naît des vaillants d'élite!...

I') La !\Ioldavif; lc.> iuiiicb tl»- ex- pu} s bout iei)ré>riiié<..'s par la i<5te d'un bisnii.

- ho —

V'oilà qu'aux premiers rayons de l'aurore la jeune et noble Maghiare est déjà partie, montée sur un cheval blanc que personne n'avait encore dompté; elle est partie couverte de vêtements d'hommes et armée d'un glaive.

Frère ! si tu avais les ailes de l'oiseau ou bien même les ailes du vent, tu ne pourrais l'atteindre dans sa course, car elle ne vole ni comme le vent ni comme l'oiseau léger, mais comme le doru (*) qui fait mourir.

Plaines, vallées, nuages du ciel, tout disparaît derrière elle; quiconque la voit, l'aperçoit à peine comme une étoile qui brille un instant pour s'effacer aussitôt dans l'immensité.

La voici qui pénètre au sein des forêts profondes, au sein des forêts sans limites, où l'on entend hurler des milliers de bêtes fauves; et l'intrépide jeune fille avance par un pelit sentier perdu.

Les ombres de la nuit s'étendent ; l'esprit de là terreur prend son vol à travers le monde ; le vent souffle et gémit ; la forêt hurle et frémit ; le tonnerre gronde sourdement dans le ciel.

Mais la jeune fille avance toujours ; elle anime sans cesse le blanc coursier qui respire à peine et qui laisse de vastes espaces derrière lui... car celui qui est tourmenté par le doru se rit du vent et du tonnerre.

Voilà que, dans une heure fatale, ils sont arrivés aux bords d'une eau courante ; petit ruisseau sans nom qui coulait mystérieusement dans le monde, en déposant une écume argentée aux pieds des fleurs cfeses rivages.

{*) Le mot doru n'a point d'équivalent dans la langue française ; il exprime un sentiment puissant qui tient à la fois du désir, du regret, de l'espoir, de la douleur et de l'amour.

(( Allons, mon intrépide, passe à l'auli-e bord! )> Ainsi la jeune tille parle à son coursier ; mais le coursier s'arrête, lixe les yeux à terre et renille en frémissant.

<( Allons, ami, je t'en conjure, au nom du Seif^Mieur Dieu, allons retrouver mon bien-aimé, car il y a si longtemps que mon âme gémit de son absence!... Allons, mon brave coursier, sois sans peur ! »

Le cheval hennit tristement et se lance dans le l'uis-

seau Hélas! souvent l'eau est aussi cruelle qu'une

bête fauve... La malheureuse Maghiare disparaît dans les flots et son cheval seul reparaît à l'autre bord.

Quand les rayons de l'aurore brillèrent h l'horizon, ils éclairèrent le corps de la jeune tille gisant parmi les fleurs du rivage blanchi par l'écume. Depuis lors, le ruisseau porte dans le monde le nom de la noble Maghiare (').

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