CENTENAIRE DE LA RÉVOLUTION
ALLOCUTION prononcée au Temple consistorial de Lyon
■a nmwtti nSias " nuw dit ni
; Ce jour, c'est Dieu qui l'a amené, soyous heureux, rûjouissous-uous en lui ».
Mes Frères,
Il est une vertu que l'Israt51He possède à un .aut degré, qu'il a cultivée a toutes les époques de son histoire et qui lui a été particulièrement
icommandée dans les Saintes Écritures, c'est i reconnaissance . Plus son passé a été fécond
î tribulations et en épreuves, plus sa longue arrière a été traversée par des difficultés
.ouïes et des souffrances sans nom, plus aussi
. s'est toujours senti pénétré d'une gratitude
infinie pour lous ceux qui, B'élevanl au-deasn
[les préjugés de leur temps, se sont constitué ses défenseurs, lui ont prêté aide el assistance
Combien ce sentiment si doux à notre COBVÎ si naturel à, notre race, s'est donné libre e dans cette grande el noble manifestation nationale à laquelle nous avons assisté dimanche dernier, et avec quel bonheur nous élevons aujourd'hui notre âme vers l'Eternel pour le remercier d'avoir pu fêter le Centenaire de celte glorieuse Révolution dont personne peutêtre, plus que l'Israélite, n'a ressenti les bienfaisants effets!
Nous qui, depuis les âges les plus reculés, célébrons, à chaque retour du printemps, avec une impression toujours nouvelle de Batisfera tion et de ferveur, la Pâque libératrice qui nous a arrachés au joug pesant sous lequel nous gémissions depuis quatre cents ans, n'étions-nous pas doublement tenus de participer de cœur et d'âme à l'émotion généreuse et patriotique qu'a soulevée, au bout d'un siècle, chez tout vrai Français, la date inouhliab du 5 mai 1789? Si, en effet, la réunion de États-Généraux a ouvert pour notre cher France, et mieux encore, pour le monde entie
bre inconnue jusque-là de liberté, de rénovation, cîe justice, elle a été particulièrement pour nous, Israélites, le point de départ d'un acte de réparation suprême qui a mis un terme définitif à une situation plus douloureuse encore que l'esclavage d'Egypte, à une oppression dont nous souffrions depuis dix-huit siècles et qui avait fait de nous les parias de l'humanité.
Mes frères, au milieu de l'allégresse générale qui s'est manifestée, cette semaine, d'une manière si touchante sur tous les points de notre territoire, au sein de la joie profonde que nous ressentons de respirer à pleins poumons dans une atmosphère d'égalité, de tolérance, de fraternité, jouissant des grandes conquêtes, morales et sociales, auxquelles d'illustres lutteurs ont attaché leurs noms, il semblera importun peut-être d'évoquer les sombres images du passé, de rappeler l'accumulation effrayante d'iniquités et. de forfaits qu'avaient, produite à la longue l'ignorance, le fanatisme, le pouvoir personnel, le droit du plus fort. Vous croirions cependant manquer à notre devoir si nous ne vous disions quelques mots des vicissitudes dont nos pères ont. été l'objet dans l'ancienne
LE CESTEfiMRe B
France, durant les mauvais jours du moyen âge, des lois d'exception qui pesaient encore sur eux quelques jours avant la Révolution, car c'est surtout de cette comparaison avec un régime si heureusement disparu que ressortira, dans toute sa noblesse et sa majestueuse grandeur, le bienfait de notre émancipation,
Mes frères, l'existence d'Israël sur le sol de cette France, que nous chérissons tant, à laquelle nous sommes attachés par toutes les fibres de notre être, n'a été, comme partout ailleurs, du reste, pendant quatorze siècles, et jusqu'au jour où un édit de Charles VI l'en expulsa définitivement, qu'une suite ininterrompue de vexations, d'avanies, de spoliations de toute nature. En butte à des persécutions affreuses, insultés, opprimés, honnis de tous, les Juifs, durant la féodalité, n'étaient plus hommes; ils étaient devenus la chose de tels ou tels seigneurs qui les vendaient au pi offrant. C'était dans un véritable servage qu'on entendait les tenir. De vieilles chartes nous prouvent que les seigneurs trafiquaient, non seulement de leurs créances, mais aussi de leurs personnes. Tolérés ou bannis, jusqu'à huit reprises différentes, parles rois de France.
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suivant leur intérêt ou leur bon plaisir, ne pouvant ni posséder ni cultiver des terres qui offraient trop de prise aux confiscations, exclus s corps d'arts et. métiers qui n'admettaient 3 des chrétiens dans leur sein, réduits enfin à la seule ressource du commerce, ils étaient, sous le moindre prétexte, dépouillés de toutes leurs épargnes qui devenaient la proie de leurs indignes maîtres. Heureux encore quand des dénonciations calomnie uses, des accusations d'une fausseté révoltante ne les exposaient, à la fureur aveugle des populations. Les Croisades, la guerre contre les Albigeois, te passage des Pastoureaux, horde de paysans fanatiques qui parcoururent la France, semant autour d'eux la désolation et la ruine, furent, contre les Israélites l'occasion d'effroyables massacres.
Et de quel prix, mon Dieu, étaient-ils obligés de payer l'air qu'ils respiraient ! Droit d'entrée dans la ville, droit pour y séjourner, impôt, pour le fisc, capitation pour le seigneur, contribution générale pour le trésor du roi, voilà une partie des charges légales qui pesaient sur eux. Presque partout un quartier spécial était assigné à nos malheureux pères
que l'on obligeait, sous peine des plus grandi châtiments, à se renfermer, tous les soirs, dans l'infect et horrible ghetto. Que dire de ces signes spéciaux qu'ils devaient porter sur leurs vêlements, de ce bonne! jaune qui leur servait de coiffure, de ce morceau de drap, i forme île roue, placé sur la poitrine, véritab marque d'opprobre qui les exposait à la ris et à la malveillance générales!
Après redit de bannissement, obtenu 1394, du faible et malheureux Charles V 1 . n< ancêtres se retirent, les uns, comme ceux < Lyon, à Trévoux, les autres dans le Comta Venaissin, en Lorraine, en Alsace, où ils con tinuent à mener une existence des plus agitées et des plus précaires. Au commencement du xvi* siècle, des Israélites, chassés d'Espagne et du Portugal, viennent s'établir à Bordeaux et à Bayonne, et telle était encore la violence du fanatisme religieux que ces familles, échappées à grand'peine aux atteintes de l'Inquie lion, furent obligées, elles et leurs descendant pendant deux siècles encore, de célébrer li culte dans le mystère et l'ombre.
Cependant, mes frères, le temps marchait L'esprit humain, jusque-là étouffé sous le poids
de l'autocratie et de l'obscurantisme, se dégageait peu à peu des superstitions, des préjugés, des erreurs dont iléf ait imprégné. Le xviii* siècle venait de produire de nobles et hardis penseurs qui, les premiers, avaient osé parler de liberté individuelle, d'égalité devant la Loi, et. revendiquer pour l'homme des droits sacrés dont il avait été jusque-là injustement privé. Grâce à eux, la Révolution s'opérait déjà dans les idées, avant d'être proclamée de fait. Les Israélites commençaient quelque peu à bénéficier du souffle de tolérance qui se répandait de tous côtés. Par un premier édit, sous le règne de Louis XVI, le vertueux Malesherbes avait aboli les droits de péage qui les assimilaieul à îles hèles de somme. Ils venaient timidement se fixer, en petit nombre, dans certains centres de la France, et à Lyon même, où, depuis trois siècles, pas un d'entre eux n'avait été autorisés séjourner, quinze familles environ n'obtenaient, vers 1780, le droit d'y résider qu'en se soumettant à la surveillance du lieutenant de police, Ce dernier détail ne suffirait-il pas, à lui seul, pour indiquer quelle dette de reconnaissance nous avons contractée envers la Révolution qui a fait de ces hommes,
hier encore privés de tout droit et à peine tolérés, des citoyens français !
Mes frères, vous le savez, la question de notre émancipation ne fut pas résolue en un jour. Trop de préjugés existaient contre nous, trop démesures d'exception nous avaient moralement et matériellement séparés du reste du monde pour qu'à côté de défenseurs ardents et convaincus, ne se trouvassent point d'aveugles et tenaces adversaires. Ces derniers, nous ne voulons plus les connaître; laissons-les dormir dans la poussière de l'oubli. Notre religion, suivant eux, devait être un obstacle invincible à la pratique de nos devoirs civiques; elle devait nous empêcher de servir dans l'armée, d'exercer aucune profession libérale, aucun métier manuel. L'événement a démontré combien ces prévisions pessimistes étaient peu fondées. Mais si nous n'avons pas l'intention de vous raconter, en ce moment, toutes les péripéties d'une lutte qui dura deux ans et ne se termina que le 28 septembre 1791, il est pour nous une obligation sacrée, celle de proclamer bien haut le nom de ces véritables amis de l'humanité, de ces apôtres de la charité et de la tolérance qui, au sein de l'Assemblée
constituante on ailleurs, plaidèrent, avec une rare éloquence et une vaillance toujours nouvelle, la cause d'une race jusqu'alors malheureuse et. proscrite. Gloire, mes frères, h Mirabeau, à Clermoni-Tonnerre, à Duport, à Robaud- Saint-Etienne, à l'avocat Godard, aux abbés Dertolio et Mullot, et surtout à l'abbé Grégoire, qui, avant môme la réunion des États-Généraux, avait écrit un chaleureux mémoire en notre faveur et qui, malgré les difficultés et les ajournements successifs, n'abandonna pas un seul instant ceux qu'en véritable ministre de Dieu, noire Père commun, il considérait, comme ries frères! Gloire à eux!
Leurs noms devraient être gravés sur les frontons de nos temples et de nos maisons comme ils le sont et !e seront toujours dans notre mémoire et dans notre cœur.
Nous ne trouvons pas, mes frères, d'expressions suffisantes pour vous montrer toute la grandeur de la tâche qu'ils ont si parfaitement accomplie. Rendre à la vie politique et sociale des opprimés, qui, depuis dix-huit cents ans, avaient été constamment les jouets des événements et des hommes, renverser toutes les barrières qui les séparaient du reste du monde
pour ne laisser subsister entre eux et leurs concitoyens lies autres cultes que les seules distinctions que l'homme lient naturelïeraenl de son intelligence, de ses facultés, de ses mérites, tel fut le but auquel atteignirent ces patriotes a l'esprit large et libéral qui, avec la grande majorité de l'Assemblée, comprirent que sous un régime d'égalité, de tolérance religieuse et d'union, les proscrits de la veille se débarrasseraient proinptement des défauts engendrés par l'abaissement et la servitude, et n'auraient pas d'ambition plus haute que celle de servir dignement la patrie.
Vous savez, Messieurs, combien, depuis un siècle, nous nous sommes efforcés de répondre noblement à la confiance qui nous fut témoignée. Vous savez combien nous avons cherché à prodiguer à cette mère adorée qui se nomme la France les preuves de cet amour de la patrie qui, dès les premiers jours de notre émancipation, s'empara de nous avec une puissance d'autant plus grande que nous ne connaissions plus, hélas! depuis trop longtemps, les douceurs de ce sentiment, l'un des plus élevés, l'un des plus saints de la nature humaine. C'est, parce que nous avons prouvé à notre chère
->ance que l'amour de la religion et celui de la mtrie we fortifient, se complètent l'un l'autre, qu'au besoin même certaines prescriptions ■eligieuses s'effacent devant les obligations îationales, c'est parce que depuis qu'elle nous ouvert l'accès de toutes les carrières, nous l'avons servie, avec ardeur et dévouement, dans toutes les voies de l'activité humaine, c'est parce qu'elle nous a vus et nous verra toujours prêts à supporter tous les sacrifices, à braver tous les dangers, à verser enfla jusqu'à la dernière goutte de notre sang pour la défense de son intégrité et de son honneur, qu'elle nous a confondus avec tous ses enfants, qu'elle nous rend la tendresse que nous éprouvons pour elle. Quoi qu'en disent nos détracteurs, la France n'a pas de (ils plus aimants, plus dévoués, plus reconnaissants que nous.
Après les terribles désastres qui, en 1870, vinrent l'accabler, des milliers de coreligionnaires d'Alsace- Lorraine ne lui fournirent-ils pas la marque la plus éclatante de leur patriotisme, en s'éloignant douloureusement du sol où ils étaient nés, où ils avaient vécu, du centre de leurs affections, de la terre où reposaient les cendres de leurs pères, pour ne poùit l'aban-
Ilil: DK LA MYOUmOX
donner ilans le malheur, pour transmettre à leurs enfants la douce appellation de Français, pour ne point aliéner à d'autres la moindre parcelle de l'adoration qu'ils lui portaient!
Que notre amour pour elle, nies frères, s'exalte encore, s'il est possible, par les souvenirs de la grande époque dont nous venons de célébrer le Centenaire. Notre émancipation, si précieuse pour nous, n'a été, ne l'oublions pas, qu'âne faible partie de l'œuvre immense de régénération sociale qui a renouvelé la face du monde et qui, accomplie en France, a fait jouir de ses bienfaits les opprimés de toutes les nations. La Révolution a amené définitivement le règne du droit sur la terre; elle a, suivant l'expression si éloquente du Président de la République française, » gravé dans les institutions de notre pays l'égalité des citoyens devant la lot et des enfants devant l'héritage, l'abolition des privilèges ot le droit pour tous les Français d'arriver aux emplois publies et au.v grades dans l'armée, la liberté du travail, l'équitable répartition de l'impôt annuellement consenti, l'indépendance de la pensée, la liberté des opinions religieuses et la souveraineté de i nation d'où émane toute autorité légitime ».
LE BMfHUtt Ut U. IIBVOLUTION NS
Il y a quelques années, mes frères, sous l'empire de celte reconnaissance dont nous vous avons parlé, nous avons largement contribué à l'érection d'une statue en l'honneur de ce généreux et intrépide ami d'Israël que nous vous nommions tout à l'heure, l'abbé Grégoire. S'il nous est impossible d'élever k la France de la Révolution, à la France moderne, un monument qui atteigne jamais à la hauteur des bienfaits dont elle nous a comblés, nous pouvons, néanmoins, payer chaque jour une partie de la dette que nous avons contractée envers elle en continuant de mettre à son service nos facultés et nos forces, en obéissant de plus en plus à la grande loi du travail, la seule source pour l'homme de dignité et d'indépendance, en obéissant respectueusement aux lois de l'État, et surtout en demeurant constamment, et quoi qu'il advienne, de fermes et sincères libéraux, ennemis déclarés de l'oppression sous toutes ses formes. Que la misère qui tue le corps, que l'ignorance qui étouffe l'esprit, le fanatisme qui dessèche le cœur nous trouvent partout et toujours pour adversaires. Nous qui, ayant tant souffert, comprenons mieux que personne les douleurs de ceux
qui sonl encore privés du bien suprême de la liberté, soyons toujours sur la brèche pour soutenir le bon combat. Luttons en faveur' ries déshérités du sort, par la parole, par le cœur, par notre conduite tout entière ; par la parole, c'est-à-dire ne laissons pas se commettre, sans protestation de notre part, le moindre déni de justice, la moindre violation de la liberté de conscience; par le cœur, c'est-à-dire appliquons-nous toujours à réparer, dans la mesure de nos forces, les maux que l'injustice et l'intolérance commettent encore trop souvent dans la .société; par notre conduite tout entière, i-.Vsi-à-dire prouvons constamment ;iu monde que, de même que les émancipés d'hier étaient dignes de la liberté qu'on leur a octroyée, les affranchis de demain le seront également de celle qu'on leur accordera.
Que Dieu, mes frères, protège la France!
Qu'il bénisse cette grande initiatrice des peuples, qu'il lui permette de demeurer toujours à l'avant-garde du progrès, de poursuivre en paix ses glorieuses destinées, qu'il lui accorde enfin le bonheur suprême de voir tous ses enfants, laissant de côté les mesquines querelles qui les divisent, se confondre à jamais dans un